En rentrant chez eux (depuis plusieurs mois ils ne demeuraient plus sous

le même toit), le père et la fille furent saisis tous les deux d'une

fièvre violente, résultat de l'émotion à laquelle ils avaient été

soumis. Mais la fille avait dix-sept ans, et la vie chez elle achevait

à peine de se compléter; chez le vieux père, au contraire, la nature en

décadence depuis long-temps menaçait ruine; elle s'en fut du coup. On le

porta au cimetière des juifs, qui est placé en dehors de la porte de la

ville, sur le chemin de France; en sorte que, deux mois après, lorsque

Sara passa par cette route dans la voiture de l'ambassadeur, elle ne put

s'empêcher de penser au vieux Fleischmann et à sa malédiction.

C'est une chose étrange que la malédiction d'un père. Ce n'est pas une

force, comme disent les mathématiciens; ce n'est pas un corps, une

substance, une chose matérielle, avec laquelle vous puissiez toucher

celui auquel vous l'adressez; trois mots: _Je te maudis_; ce n'est autre

chose que l'expression d'un voeu pour son malheur, lequel ne devait pas

avoir plus de portée que cette autre forme, bien plus usuelle et bien

plus arrêtée: _Que le diable t'emporte!_ Et cependant, d'ordinaire, la

vie d'un homme s'en trouve flétrie, et il est rare qu'il mène à bien son

existence, lorsqu'il en marche chargé.

Pour Sara, moins d'un quart de lieue après le cimetière, dont, au reste,

aucune voix n'était sortie pour répéter l'anathème, elle avait cessé d'y

songer. Elle trouvait une profonde volupté à se sentir emportée d'un

train rapide vers Paris, où les danseuses sont en honneur comme jadis la

vertu à Rome; elle était fière, autant toutefois qu'on peut l'être de

supporter un poids assez gênant, de soutenir la tête de l'ambassadeur de

France endormi, et reposant avec toute sa politique sur son épaule. De

temps en temps ses grands yeux noirs de danseuse rencontraient ceux

du jeune secrétaire qui aimait tant les jeunes filles de Sion, et ils

augmentaient chez lui la langueur voluptueuse qui vient visiter le

voyageur glissant dans une berline bien suspendue, sur une route bien

unie, lorsqu'aucune pensée triste ne le tourmente, qu'aucun cahos ne le

réveille, et qu'il n'a pas trop hâte d'arriver.

Au milieu de cette douce extase, les voyageurs croient s'apercevoir

que le train de la voiture redouble de vitesse. Bientôt les cris du

postillon et le mouvement de plus en plus rapide des roues leur font

comprendre que les chevaux s'emportent, et qu'ils sont, pour le moins,

exposés au danger de verser. Si la chose se fût passée en France, où,

grâce à l'état des routes, les voitures de voyage en ont une sorte

d'habitude, le péril eût été moins sérieux; mais, en Allemagne, rien ne

se fait qu'en conscience, et quand une chaise vient à être brisée, il

est rare que le malencontreux propriétaire s'en tire à moins de quelque

côte enfoncée. L'événement ne fut que trop conséquent à cet usage;

la voiture, entraînée par les chevaux, roula dans un fossé profond;

l'ambassadeur eut une cuisse cassée; le jeune homme, la moitié des dents

brisées. Pour la jeune juive, tirée du ravin dans un état à faire pitié,

on la transporta au plus prochain village. Le chirurgien de l'endroit

s'empara d'elle, et, sous le prétexte qu'il voulait lui sauver la

vie, il lui travailla les chairs en tout sens, et la fit cruellement

souffrir. Durant la nuit qui suivit cette torture, elle entra dans le

délire, parla de son père, de Berlin, de Paris, de diplomatie, de pas de

deux; sur le matin elle rendit le dernier soupir. Le lendemain, Sara

la danseuse était étendue entre deux lits de terre, et les vers

commençaient leur travail.

Voilà qui était bien pour ce monde-ci, reste à savoir ce qui allait se

passer dans l'autre.

Aussitôt que l'ame de Sara se fut séparée de son corps, elle commença à

s'avancer à travers des régions infinies et solitaires où elle eut peur

de sa solitude.

A la fin elle arriva devant son juge, qu'elle n'osa jamais contempler

face à face, et son jugement commença.

«Ame que j'avais faite à mon image, d'où viens-tu?»

L'ame répondit: «Je reviens d'en bas.

--Le temps que je t'avais donné à y passer, qu'en as-tu fait?

--Il fut bien court, reprit l'ame.

--Raison de plus pour le bien employer. As-tu souvent fait l'aumône?

--Quelquefois.

--Oui, trente fois en tout: dix fois par charité, vingt fois par

orgueil et par respect humain; tout compensé, l'aumône ne te sera point

comptée.--As-tu souvent pensé au Seigneur ton Dieu?

--Oh! oui, souvent.

--Oui souvent, jusqu'à l'âge de douze ans, quand ta mère te disait de

faire tes prières; mais plus tard, aux parures, aux bals, aux beaux

cheveux des jeunes gens. As-tu respecté ton père et ta mère, à l'égal du

Seigneur ton Dieu?

--Je les aimais, reprit l'ame.

--Et jamais tu ne leur as désobéi?

L'ame se tint dans le silence.

--Sara, tu as dansé?»

L'ame commença à être agitée comme une feuille tremblant sous le vent.

--«Sara! ton père est mort, et son ame est avec moi.»

L'ame trembla plus fort.

--«Sara! aux ténèbres éternelles!

--Hélas! hélas! reprit-elle, pour avoir dansé!

--Non point pour avoir dansé, répondit le juge, car j'ai avec moi

des danseurs dans la félicité éternelle; mais parce que ton père t'a

maudite, et qu'il est mort sans avoir repris sa malédiction. Adieu,

Sara, adieu, ma fille, chante maintenant.»

Aussitôt les esprits de ténèbres se ruèrent sur elle, en riant aux

éclats; et, l'entraînant vers les régions de leur éternité, ils la

faisaient horriblement souffrir en se l'arrachant entre eux, pour savoir

qui aurait l'honneur de la présenter à leur illustre seigneur et roi.

Or Satan était assis dans toute sa gloire sur un trône emblématique,

dans lequel il avait pris plaisir à parodier tous les trônes de la

terre; sa forme était, j'en demande humblement pardon à l'honorable

lecteur, celle d'une chaise percée. Son front, jaune et cuivré, était

sans cesse agité par un tic nerveux, et sa bouche, qui s'entrouvrait

pour sourire, laissait voir dans une profondeur infinie deux rangées de

dents blanches qui ne ressemblaient pas mal aux longues colonnades d'un

temple antique.

--Une ame? dit Satan.

--Oui, maître, répondirent les suppôts.

--Ame, qu'as-tu fait? reprit le grand monarque.

--J'ai dansé, répondit l'ame, si bien que mon père en est mort, et le

Seigneur mon Dieu (ici Satan fit une horrible contorsion) m'envoie vers

vous pour que vous fassiez de moi ce qu'il vous plaira.»

Et l'ame aurait voulu mentir qu'elle ne l'aurait pas pu, car son arrêt

la condamnait à se dénoncer elle-même, et il fallait que son arrêt fût

accompli.

Lors Satan, dans un jour de familiarité, daigna consulter les démons qui

avaient amené l'ame de Sara, et il leur dit: «Qu'en ferons-nous?

--Pendons-la par les pieds! dit le premier; ainsi elle sera punie par où

elle a péché.

--Commun! dit le maître, et il passa à un autre avis.

--Moi, dit le second, je propose ma fameuse mixture: huile bouillante,

un baril ordinaire, bonne partie de soufre et de plomb, argent et bronze

en fusion, servez chaud et faites infuser la coupable...»

La pauvre ame en délibération eut une mortelle frayeur en entendant

parler de cette cuisine effroyable.

Mais Satan, donnant un coup de pied à l'opinant: «Arrière! lui dit-il,

misérable classique! avec tes vieilles méthodes. J'ai une idée»; et se

levant pour en faire aussitôt l'essai, il ordonne que dans un coin de

son empire on élève rapidement une vaste salle de spectacle capable de

contenir quelques cent milliers de spectateurs.

Ni peintures, ni dorures, ni candélabres, ni lustres, ni girandoles

ne sont épargnés. Dans l'orchestre, ce sont trompettes déchirantes,

clarinettes criardes, tam-tams à la voix d'airain et au bruissement

lugubre, basses ronflantes et continues, avec des fifres pour les

dessus.

Puis pour une heure de l'éternité les chaudières et les chevalets se

reposent, et le beau monde des damnés est invité, sous bonne escorte,

à venir honorer de sa présence l'ouverture de l'Académie royale de

l'enfer.

Industrie de bourreaux! les voilà qui rendent à ces femmes, à ces femmes

qui depuis le temps qu'elles brûlent dans la géhenne éternelle avaient

presque oublié les joies de la terre, les voilà qui leur rendent et

leurs frais chapeaux de fleurs, et leurs plumes, et leurs cachemires, et

leurs satins brochés, et leurs riches fourrures; puis tout à l'heure ils

les dépouilleront de tout cela, et avec un désespérant souvenir tout

fraîchement renouvelé, ils les renverront reprendre leur nudité et

leur supplice. Cependant derrière les dames, au second rang des loges,

l'habit bien empesé et la cravate savamment jetée, se placent les

ministres, les banquiers, les diplomates et les dilettanti; la corne

dorée, la fourche au poing, grave et imposant comme un sergent de garde

bourgeoise, un démon veille à chaque issue; mais ce que vous n'auriez

pas vu sur la terre, aux stalles réservées pour les hauts dignitaires,

ce ne sont qu'évêques, cardinaux, archevêques, revêtus de leurs plus

beaux atours, et ne tenant compte de la canaille du parterre qui,

parquée derrière cette forêt de houlettes et de coiffures épiscopales,

ne cesse de crier: _A bas le chapeau rouge! à bas la crosse! à bas la

mitre!_

Après cela, dans une loge restée vide, et richement drapée, voyez venir

sa majesté Satan; il est accompagné de ses hauts dignitaires et de

madame la Mort, reine des royaumes infernaux, de la terre, du monde, et

autres lieux circonvoisins; sur quoi la pièce commença, dont nous ne

saurions au juste donner l'analyse. Nous pouvons dire cependant que deux

scènes furent merveilleusement applaudies. Dans l'une, le poète et

le musicien avaient agréablement tourné en raillerie la félicité des

justes, _condamnés_, disaient-ils, pour toute réjouissance, à chanter

éternellement l'_Hosanna in excelsis_ devant la face du Très-Haut. On

laisse à penser du succès que cette parodie dut avoir devant un pareil

auditoire.

La donnée de l'autre scène, quoique plus fine et plus délicate, ne fut

pas moins goûtée. Dans une langoureuse cavatine, un bienheureux se

plaignait de n'avoir plus retrouvé dans le ciel ses amitiés de la terre;

il ne pouvait se consoler d'avoir vu toutes les forces aimantes de son

ame aller se résumer dans le mystique amour des perfections divines, et

il demandait qu'on lui rendît ses amours grossières de la création et

les yeux de sa bien-aimée.

Ensuite ce fut le ballet.

Plusieurs danseuses vinrent successivement rivaliser de graces et de

molles attitudes. A chaque pas brillant, à chaque pirouette hardie,

le roi donnait lui-même le signal, et des tonnerres d'applaudissemens

retentissaient; mais quand ce fut le tour de Sara, il affecta, car

cela était dans son plan, une froide indifférence, que le reste des

spectateurs partagea avec lui. La pauvre fille avait beau se dépenser en

efforts, un désespérant silence l'accueillit jusqu'à la fin de la scène;

aussi, en rentrant dans les coulisses, d'où ses compagnes avaient vu sa

mésaventure, elle fut saisie d'une violente attaque de nerfs. Alors le

roi Satan, qui avait voulu faire cet essai, tint pour certain que le

plus grand supplice à infliger à une ame d'artiste, c'est la supériorité

de ses rivales: assuré de l'excellence de ce nouveau mode de torture, et

ayant autre chose à faire que d'assister jusqu'au bout à l'intrigue d'un

ballet, il se leva, et aussitôt les gardiens, à grands coups de fouet,

firent évacuer la salle par l'honorable assistance.

Depuis ce temps, dans cette salle déserte, dont une petite lampe, à la

lumière tremblotante, ne sert qu'à sonder l'incommensurable solitude,

la pauvre Sara, ayant toujours à l'oreille le bruit des applaudissemens

donnés à ses compagnes, est là, qui danse sans relâche; et il n'y a pas

d'orchestre pour lui marquer la mesure, pas d'yeux pour contempler ses

grâces et sa beauté, pas de prince russe pour s'en éprendre, et lui

escompter son admiration.

UNE BONNE FORTUNE.

C'est chose curieuse qu'une soirée de Palerme, au bord de la mer

murmurante, sous les flots du soleil d'été, au milieu de cette

population grimaçante et mobile, plus originale mille fois et moins

connue que la race classique des abbés, des courtisanes et des lazzaroni

napolitains. Grâce aux romans et à la scène, Naples est vieux pour moi:

on me l'a gâté; on m'a usé ce ciel et cette mer pleins de prestiges.

La Sicile est neuve et inconnue; il y a là un double reflet venu de

l'Arabie et de l'Espagne. Des murailles sarrazines s'élèvent autour de

vous; des costumes espagnols flottent aux fenêtres et étincellent sur

les quais. C'est une féerie comique et fantastique! Et l'air est si

doux, la brise apporte tant de parfums avec sa fraîcheur, la chanson du

pâtre lointain a quelque chose de si sauvage et de si tendre! Vous ne

respirez que fleurs, vous ne voyez que débris de marbres et fragmens

de temples. C'est encore un fragment de grotesque comédie que cette

aristocratie en guenilles, et sur ces guenilles de l'or; ces femmes

belles comme dans l'ancienne Syracuse, et vêtues comme on l'était il y

a quarante ans; puis au milieu des chanteurs et des promeneurs, un gros

moine rebondi qui vous offre un crâne de mort au bout d'une croix noire,

et vous demande l'aumône en riant, son urne sépulcrale toujours brandie

et vacillante sous votre menton; puis des carrosses découverts roulant

doucement sur la Marina[12], chargés d'abbés qui rient, qui s'éventent

avec des plumes, qui se parfument, qui prennent du tabac, qui savourent

des sorbets. Auprès des abbés sont des princes écrasés de noms propres

et d'ennui, traînant de leur mieux leur gloire séculaire, leur obscurité

profonde et leur pauvreté incurable. Quelques-uns d'entre eux se jettent

dans la dévotion, d'autres dans la débauche, d'autres dans les arts.

J'ai connu un prince palermitain qui s'est ruiné en sculptures d'un

genre inouï; il faisait exécuter des bouteilles hautes de trente pieds

et taillées dans le marbre; des pions d'échecs de dimensions colossales,

et dont le régiment garnissait une vaste cour de son palais; un

polichinel grand comme Atlas, en agathe et en onyx; au milieu de

l'étoile du parc une longue marotte d'ébène s'élevait en forme de

pyramide. Toutes ces inventions fantasques coûtèrent sa fortune au

prince de ***, et l'envoyèrent mourir à l'hôpital. Ce que c'est que

l'oisiveté entée sur la sottise et la richesse!

[Note 12: _La Marina_, quai de Palerme]

Vous qui avez de belles couleurs sous votre pinceau, mes amis,

donnez-nous la copie du tumulte de la Marina, reproduisez ce bruit d'un

peuple indigent qui jouit de se sentir vivre, ces baise-mains jetés au

vent et rendus de toutes parts: _bonjour! bonsoir!_ lancés de carrosse

en carrosse, avec plus de verve que de bon ton; et la cloche de

l'_Angélus_ retentissant sous ce beau ciel dont l'azur noir se fond dans

une teinte d'émeraudes: belle et ravissante scène en vérité! On l'a

très-peu admirée et rarement décrite. Il est à la mode d'aller à Rome et

à Naples; la Sicile n'est pas encore _fashionable_.

J'admirais ce spectacle, et je m'étais appuyé, pour en mieux jouir,

contre la muraille basse ornée de petits pilastres d'architecture

sarrazine qui suit le rivage de la mer, et présente aux promeneurs

fatigués une longue et commode banquette de marbre _fruste_ et usée

depuis des siècles. Je m'assis sur ce banc. L'air maritime soufflait

dans mes cheveux; la mobile scène passait devant moi.

Un capucin à longue barbe vint prendre place à mes côtés. Il avait l'air

souffrant, son extérieur était plutôt triste et simple que dévot et

humble. On lui aurait donné cinquante ans, et on l'aurait pris pour un

ancien militaire. Sa physionomie n'était pas sicilienne. Au lieu de se

contracter avec une mobilité presque convulsive, elle était froide,

sévère, résignée. Vous avez rencontré dans votre vie de ces traits

heureux qui appellent la confiance et la fixent; vous vous intéressez

involontairement à cette physionomie inconnue; ce n'est pas de la beauté

ni même de la grâce; vous vous dites: «La souffrance a passé par là;

elle a passé, non sans se faire sentir; elle n'a point rencontré un

corps d'airain, une ame de bronze, mais un être faible, tendre, mais une

organisation délicate; la lutte a été cruelle. Et voici cet être, il n'a

pas été brisé; approchons pour en toucher les restes. C'est en lui

qu'a eu lieu le combat, c'est lui qui a été le théâtre, la victime et

l'athlète.»

Je voulais lier conversation avec le capucin; je lui demandai l'heure.

Il me regarda fixement, reconnut sans doute à mon accent que j'étais

étranger à Palerme, et me répondit en anglais:

«Il est huit heures.»

Puis il se leva et partit.

Je sais l'anglais; la prononciation du capucin était toute nationale et

franchement britannique; je ne pouvais m'y tromper. Mais comment cet

Anglais était-il venu à Palerme? Un homme de cette nation en Sicile et

sous la robe de capucin! Il y avait là quelque mystère que je voulais

approfondir. Je revins le lendemain à la même place dans l'espérance de

l'y retrouver; en effet il y était. Les jours suivans même manége. Peu à

peu sa farouche humeur s'adoucit; je parlais anglais avec lui, cela lui

gagna le coeur. Il vit que je désirais me lier avec lui, et s'y prêta

sans peine; il avait de l'instruction et une connaissance pratique assez

étendue des hommes et des choses: quinze jours après notre première

entrevue il me raconta sa vie.

Rien n'est plus touchant qu'une douleur vraie qui se juge, se condamne

et se contraint. La voix du moine était ferme, son oeil restait sec,

mais on voyait que ce calme lui coûtait. Il faisait l'histoire de son

malheur comme un brave invalide raconte la campagne où il a perdu un

de ses membres. La conversation n'était point encore tombée sur cette

matière, et il ne m'avait parlé ni de ses antécédens, ni de ses

malheurs, lorsque je m'avisai de lui demander depuis combien de temps il

portait cette robe.

«Ne me jugez pas d'après elle. Vous ne me connaissez pas, me

répondit-il. J'ai adopté le couvent comme un lieu de paix et de

retraite, et cette robe comme une égide commode contre la vie et ses

tourmens; je ne suis pas de l'ordre de Saint-François. Les moines de

ce pays, classe d'hommes dont on dit tant de mal, sont d'une admirable

tolérance; ils me laissent porter leur costume, partager leur vie, et ne

m'imposent pas leurs croyances; ils me souffrent et m'aiment. Je suis

protestant. Que cela ne vous étonne pas: nous autres philosophes de

France et d'Angleterre nous ne savons pas ce que les couvens d'Italie et

d'Espagne renferment de lumières et de bon sens. Jamais nos moines ne me

font subir l'ennui d'aucune controverse; je vis avec eux, et j'y vis...

tranquille.»

A ce dernier mot il hésita, il s'arrêta, il n'osait pas dire _heureux_.

Une rêverie plus sombre nuagea ce front pensif; des idées tristes

l'assiégeaient. Il garda quelques momens le silence, appuya sa tête

rasée entre ses mains, et me dit:

«Je suis du comté de Herford. Quand notre armée revint d'Alexandrie, le

vaisseau de transport sur lequel je me trouvais avec plusieurs autres

officiers fut incapable de tenir la mer, et nous relâchâmes à Messine.

Fatigués des incommodités sans nombre de l'existence orientale, des

détestables appartemens du Caire et de la vie de vaisseau, nous

descendîmes au lazaret; nous le trouvâmes commode et de bon goût. Vous

savez ce que c'est que ce lazaret: une mauvaise cour carrée avec un

cimetière au milieu. On est là, isolé des vivans, sans communication

avec la terre, et sans autre récréation que l'espérance d'en sortir

bientôt. Mes camarades supportaient fort bien leur position; les

journaux anglais que l'on nous envoyait fournissaient un aliment à leur

curiosité et à leur gaieté. Ils jouaient, ils chantaient; j'étais triste

et j'ignorais la cause de cette tristesse. Un indicible pressentiment

pesait sur moi; dans nos journaux je ne trouvais rien qui se rapportât

à ma famille ou à mes amis; les journaux stériles comme cette mer

aux flots plats et tristes, comme ces murs jaunes et lugubres qui

m'environnaient. Mes camarades me raillaient; je ne savais que leur

répondre. Enfin notre quarantaine s'acheva.

»Vous connaissez sans doute la disposition des théâtres de Messine: ils

sont distribués en stalles où chacun trouve la place que le hasard lui

assigne, de sorte que trois ou quatre rangs d'auditeurs peuvent vous

séparer des personnes de votre société. C'est ce qui m'arriva le soir

même où la liberté nous fut rendue. Toutes les loges étaient pleines;

nous allâmes prendre place au parterre, mes camarades et moi; nous fûmes

obligés de nous asseoir à de grandes distances les uns des autres. Dans

un entr'acte plusieurs Siciliens assis près de moi se levèrent, et

d'autres officiers anglais accompagnés d'un jeune homme en costume de

ville prirent leur place. Ils parlaient très-haut, et j'appris que

le dernier interlocuteur était arrivé le soir même à Messine par le

paquebot.

»C'était un homme de taille moyenne, l'oeil bleu et fixe, le regard

attentif, pour ne pas dire insolent; un véritable Anglais de l'école

moderne. La secte était nouvelle alors, le Caire et Alexandrie ne

m'avaient rien offert de tel: aussi l'examinais-je avec curiosité et

l'écoutais-je avec attention. L'officier auquel il s'adressait, et qui

semblait fort intime avec lui, avait été son condisciple au collége

d'Éton. La cravate du nouveau venu l'emprisonnait si étroitement, ses

grandes joues étaient d'une si belle couleur safranée, son affectation

d'austérité sourcilleuse contrastait si ridiculement avec la fatuité

de ses paroles, que j'oubliais le spectacle pour le contempler et pour

l'entendre.

»Il m'est arrivé bien des choses, mon cher, disait-il à son camarade,

depuis nos vieilles folies d'Éton. Vous me direz, vous, combien de

villes nouvelles vous avez visitées, et à combien de batailles vous avez

assisté: cela est très-héroïque et très-beau; moi, je vous dirai, en

revanche, combien de chevaux j'ai tué à la chasse, et combien de maris

désolés m'ont envoyé à tous les diables. La liste en est longue, par

Dieu! et je ne vous en ferai pas grâce. Ce qui m'amène à Messine

aujourd'hui, et me force d'assister à ce spectacle que Dieu damne, c'est

l'éclat de ma dernière affaire de ce genre. Il s'agissait d'une femme

mariée, jolie, intrigante, et dont la rouerie profonde eût aisément

servi de modèle à tout ce que la France et l'Espagne possèdent de plus

consommé en ce genre. Vous sentez que la délicatesse m'empêche de la

nommer. Tout nous ordonnait une conduite prudente; eh bien! malgré notre

habileté mutuelle, nous fûmes trahis. Une femme, une aubergiste de la

route de Bath, que j'avais daigné dans le temps honorer de quelques

regards, éventa notre complot anti-conjugal, et me menaça de l'ébruiter.

C'eût été dangereux de toute manière: la dame a des parens qui ne

plaisantent jamais, et nos tribunaux font payer cher les maladresses

amoureuses. J'achetai le silence de notre hôtesse, et me voici à

Messine, où je compte passer quelque temps loin de celle dont mon

absence protégera sans doute la réputation.»

»Cette conversation fit peu d'impression sur moi dans le premier moment.

Je ne remarquai que deux choses: la corruption froidement frivole du

jeune dandy, et la dépravation de sa complice. Je rentrai chez moi. Un

paquet de lettres et de journaux se trouvait sur ma table. Je reconnus

l'écriture de ma femme, et je me hâtai de décacheter sa lettre. On ne

peut être attaché à une amante, à une soeur, à une épouse, par des liens

plus doux que ceux qui m'unissaient à Marie. Sa lettre respirait toute

la tendresse d'une ame pure et dévouée. Depuis que j'avais épousé Marie,

elle ne m'avait pas causé un seul chagrin. Jeune fille élevée dans un

des comtés les plus sauvages de l'Angleterre, appartenant à une des

familles les plus illustres de la pairie, elle unissait à la grâce et

à la dignité aristocratique la rare magie de l'ingénuité la plus

touchante.»

Le capucin se leva; le soleil baissait, nous nous dirigeâmes vers son

couvent. Il me fit entrer dans sa cellule, et pendant que la nuit

commençait à tout obscurcir, il continua en ces mots:

Contes bruns · 第 6 / 14 段