La voûte du ciel se couvrait de nuées épaisses qui le rétrécissaient par

degrés. Jamais pauvre pécheur ne se trouva lancé seul au milieu de la

campagne dans une plus satanique obscurité. Le vent soufflait comme s'il

eût voulu éveiller les morts; la pluie tombait, emportée diagonalement

par la violence de l'orage. Les lueurs rapides de l'éclair

disparaissaient, dévorées par les nues ténébreuses qui se refermaient

sur elles: de longs, profonds et lourds mugissemens en sortaient. Pauvre

Muirland! ton bonnet bleu écossais, bariolé de rouge, tomba, et tu

n'osas pas te retourner pour le ramasser. La tempête redoublait de

fureur; la Doon débordait sur ses rivages; et Muirland, après avoir

galopé pendant une heure, reconnut douloureusement qu'il revenait au

même lieu d'où il était parti. L'église ruinée de Cassilis était sous

ses yeux; on eût dit que l'incendie embrasait les restes de ses vieux

pilastres; des flammes jaillissaient de toutes les ouvertures inégales;

les sculptures apparaissaient dans toute leur délicatesse sur un fond

de clartés lugubres: Meg refusait d'avancer; mais le fermier, dont

la raison ne guidait plus les démarches, et qui croyait sentir cette

redoutable tête appuyée sur son épaule, enfonçait si vigoureusement son

éperon dans les flancs de la pauvre bête qu'elle céda malgré elle à la

violence qu'on lui imposait.

«Jock, dit une voix douce, épouse-moi, tu cesseras d'avoir peur.»

Vous imaginez la profonde terreur du malheureux Muirland.

«Épouse-moi,» répétait le spunkie.

Cependant ils fuyaient vers la cathédrale enflammée. Muirland, arrêté

dans sa course par les pilastres mutilés et les saints de pierre

renversés, mit pied à terre; il avait, pendant cette nuit, bu tant de

vin, de bière et d'eau-de-vie, galopé si étrangement, éprouvé tant

de surprise, qu'il finit par s'accoutumer à cet état d'excitation

surnaturelle: notre fermier entra d'un pied ferme dans la nef sans voûte

d'où jaillissaient ces feux infernaux.

Le spectacle qui le frappa était nouveau pour lui. Un personnage

accroupi au milieu de la nef soutenait, sur son dos courbé, un vase

octangulaire où brûlait une flamme verte et rouge. Le maître-autel était

chargé de ses vieux ornemens catholiques. Des démons à la chevelure

ardente qui se hérissait sur leur tête étaient debout sur l'autel, et

tenaient lieu de cierges. Toutes les formes grotesques et infernales

que l'imagination du peintre et du poète ont rêvées se pressaient,

couraient, volaient, se balançaient, se traînaient, se contournaient en

mille étranges façons. Les stalles des chanoines étaient remplies de

personnages graves qui avaient conservé les costumes de leur état. Mais

sur leurs aumusses on voyait se dessiner des mains de squelettes, et de

leurs yeux caves aucune clarté n'émanait.

Je ne dirai pas, car le langage humain ne peut y atteindre, quel encens

on brûlait dans cette église, ni quelle abominable parodie des saints

mystères y était jouée par les démons. Quarante de ces lutins, perchés

sur l'ancienne galerie qui avait soutenu autrefois l'orgue de la

cathédrale, tenaient en main des cornemuses écossaises de dimensions

différentes. Un énorme chat noir, assis sur un trône composé d'une

douzaine de ces messieurs, donnait la mesure par un miaulement prolongé.

La symphonie infernale faisait trembler ce qui restait encore des voûtes

à demi détruites, et tomber de temps en temps quelques fragmens de

pierres ruineuses. Il y avait parmi ce tumulte de jolies skelpies à

genoux; vous les eussiez prises pour des vierges charmantes, si la queue

démoniaque n'avait pas soulevé le coin de leur robe blanche; et plus de

cinquante spunkies, les ailes étendues ou repliées, dansant ou en repos.

Dans les niches des saints symétriquement rangées autour de la nef

étaient des cercueils ouverts, où le mort, sur son linceul blanc,

apparaissait tenant en main le cierge funéraire. Quant aux reliques

suspendues au parvis, je ne m'arrêterai pas à les décrire. Tous les

crimes connus en Écosse depuis vingt ans avaient concouru à parer

l'église livrée aux démons.

Vous y eussiez vu la corde du pendu, le couteau de l'assassin, le débris

épouvantable de l'avortement et la trace de l'inceste. Vous y eussiez

vu des coeurs de scélérats noircis dans le vice, et des cheveux blancs

paternels suspendus encore à la lame du poignard parricide. Muirland

s'arrêta, se détourna; la figure compagne de sa route n'avait pas quitté

son poste. Un des monstres chargés du service infernal le prit par la

main; il se laissa faire. On le conduisit à l'autel; il suivit son

guide. Il était dompté. Sa force l'avait abandonné. On s'agenouilla, il

s'agenouilla; on chanta des hymnes bizarres, il n'écouta rien; et il

resta là, stupéfait, pétrifié, attendant son sort. Cependant les chants

infernaux devenaient plus bruyans; les spunkies chargés du corps de

ballet tournaient plus rapidement dans leur ronde infernale; les

cornemuses criaient, beuglaient, hurlaient et sifflaient avec une

véhémence nouvelle. Muirland détourna la tête pour examiner cette fatale

épaule sur laquelle un hôte incommode avait fait élection de domicile.

«Ah!» s'écria-t-il, poussant un long soupir de satisfaction.

La tête avait disparu.

Mais quand ses regards éblouis et égarés se reportèrent sur les objets

qui l'environnaient, il fut bien étonné de trouver près de lui, à genoux

sur un cercueil, une jeune fille dont le visage était celui même du

fantôme qui l'avait poursuivi. Une petite chemisette écossaise de

fin lin gris descendait à peine jusqu'à mi-cuisse. On apercevait une

poitrine charmante, de blanches épaules, sur lesquelles roulaient des

cheveux blonds, un sein virginal, dont la légèreté du costume relevait

toute la beauté. Muirland fut ému; ces formes si gracieuses et si

délicates contrastaient avec toutes les hideuses apparitions qui

l'entouraient. Le squelette qui parodiait la messe prit de ses doigts

crochus la main de Muirland et l'unit à celle de la jeune fille.

Muirland crut sentir alors dans l'étreinte de cette bizarre fiancée la

froide morsure que le peuple attribue aux griffes d'acier du spunkie.

C'en était trop pour lui; il ferma les yeux et défaillit. A demi vaincu

par un évanouissement qu'il combattait, il crut deviner que des mains

infernales le replaçaient sur la jument fidèle qui l'avait attendu à

la porte de la cathédrale; mais ses perceptions étaient obscures, ses

sensations indistinctes.

Une telle nuit, comme on le pense bien, laissa des traces chez notre

fermier; il se réveilla comme on se réveille après une léthargie, et fut

fort étonné d'apprendre que depuis quelques jours il avait pris femme,

que depuis la nuit d'Hallowe'en il avait fait un voyage dans les

montagnes, et qu'il en avait ramené une jeune épouse, laquelle, en

effet, se trouvait placée près de lui dans le lit héréditaire de sa

ferme.

Il se frotta les yeux et crut qu'il rêvait, puis il voulut contempler

celle qu'il avait choisie sans s'en douter, et qui était devenue

mistriss Muirlaud. C'était le matin. Qu'elle était jolie! quelle douce

lumière nageait dans ces regards prolongés! quel éclat dans ces yeux!

Cependant Muirland était frappé de la lueur bizarre qui émanait de ces

regards mêmes. Il s'approcha; chose étrange! sa femme, à ce qu'il pensa

du moins, n'avait pas de paupière; de grands orbes d'un bleu foncé

se dessinaient sous l'arc noir d'un sourcil dont la courbe était

admirablement légère. Muirland soupira; le souvenir vague du spunkie,

de sa course nocturne et de sa terrible noce dans la cathédrale, se

représenta tout à coup devant lui.

En examinant de plus près sa nouvelle épouse, il crut observer en elle

tous les traits caractéristiques de cet être surnaturel, modifiés

seulement et comme adoucis. Les doigts de la jeune femme étaient longs

et minces, ses ongles blancs et effilés; sa chevelure blonde tombait

jusqu'à terre. Il resta comme absorbé par une profonde rêverie;

cependant tous ses voisins lui dirent que la famille de sa femme

résidait dans les Highlands; qu'aussitôt après la noce il avait été

saisi par une fièvre ardente; qu'il n'était pas étonnant que tout

souvenir de la cérémonie se fût effacé de son esprit malade, mais que

bientôt il se conduirait mieux avec sa femme, car elle était jolie,

douce et bonne ménagère.

«Mais elle n'a pas de paupières!» s'écriait Muirland.

On lui riait au nez, on prétendait que la fièvre le poursuivait encore;

personne, si ce n'est le fermier, ne s'apercevait de cette étrange

particularité.

La nuit vint: c'était pour Muirland la nuit des noces, car jusqu'à ce

moment il n'avait été mari que de nom. La beauté de sa femme l'avait

ému, bien que selon lui elle n'eût pas de paupières. Il se promenait

donc de braver résolument sa propre terreur, et de profiter au moins de

la faveur singulière que le ciel ou l'enfer lui envoyait. Nous demandons

ici au lecteur de nous concéder tous les priviléges du roman et de

l'histoire, et de passer rapidement sur les premiers événemens de cette

nuit; nous ne dirons pas combien la belle Spellie (c'était son nom)

paraissait plus belle encore dans ses nocturnes atours.

Muirland s'éveilla, rêvant qu'une clarté subite du soleil illuminait

tout à coup la chambre basse où était placé le lit nuptial. Ébloui par

ces rayons ardens, il se lève en sursaut et voit les yeux éclatans de sa

femme tendrement fixés sur lui.

«Diable! s'écria-t-il, mon sommeil, en effet, est une injure à sa

beauté! Il chassa donc le sommeil, et dit à Spellie mille choses

aimables et tendres auxquelles la jeune fille des montagnes répondit de

son mieux.

Jusqu'au matin, Spellie n'avait pas dormi.

«Comment dormirait-elle, en effet, se demandait Muirland, elle n'a pas

de paupière?»

Et son pauvre esprit retombait dans un abîme de méditations et de

craintes. Le soleil se leva. Muirland était pâle et abattu; la fermière

avait les yeux plus étincelans que jamais. Ils passèrent la matinée à se

promener sur les bords de la Doon. La jeune épouse était si jolie que

son mari, malgré sa surprise et la fièvre à laquelle il était en proie,

ne put la contempler sans admiration.

«Jock, lui dit-elle, je vous aime autant que vous aimiez Tuilzie; toutes

les jeunes filles des environs me portent envie: aussi prenez-y garde,

mon ami, je serai jalouse, je vous surveillerai de près.» Les baisers de

Muirland arrêtèrent ces paroles; cependant les nuits se succédèrent, et

au milieu de chaque nuit les yeux éclatans de Spellie arrachaient le

fermier à son sommeil; la force du fermier y succombait.

«Mais, ma chère amie, demanda Jock à sa femme, est-ce que vous ne dormez

jamais?

--Dormir, moi!

--Oui, dormir! il me semble que depuis que nous sommes mariés vous

n'avez pas dormi un moment.

--Dans ma famille, on ne dort jamais.»

Les orbes azurés de la jeune femme versaient des rayons plus ardens.

«Elle ne dort pas! s'écria avec désespoir le fermier, elle ne dort pas!»

Il retomba épuisé et terrifié sur l'oreiller.

«Elle n'a pas de paupières, elle ne dort pas! répéta-t-il.

--Je ne me lasse pas de te voir, reprit Spellie, et je te surveillerai

de plus près.»

Pauvre Muirland! les beaux yeux de sa femme ne lui laissaient pas de

repos; c'étaient, comme disent les poètes, des astres éternellement

allumés pour l'éblouir. On fit dans le canton plus de trente ballades

adressées aux beaux yeux de Spellie. Quant à Muirland, un beau jour il

disparut. Trois mois s'étaient écoulés; le supplice qu'avait éprouvé le

fermier avait épuisé sa vie, dévoré son sang; il lui semblait que ce

regard de feu le brûlait. S'il revenait des champs, s'il restait à la

maison, s'il allait à l'église, toujours ce rayon terrible dont la

présence et l'éclat pénétraient jusqu'au fond de son être et le

faisaient tressaillir d'horreur. Il finit par détester le soleil, par

fuir le jour.

Le même supplice que la pauvre Tuilzie avait souffert était devenu le

sien; au lieu de l'inquiétude morale qui, pendant son premier mariage,

l'avait transformé en bourreau de la jeune fille, et que les hommes

appellent du nom de jalousie, il se trouvait placé sous l'inquisition

physique et inéluctable d'un oeil qui ne se fermait jamais: c'était

encore la jalousie, mais transformée en image palpable, l'inquisition

devenue type. Il laissa sa ferme, quitta ses domaines, passa la mer et

s'enfonça dans les forêts de l'Amérique septentrionale, où beaucoup de

gens de son pays ont été fonder des habitations et bâtir leur hutte

paisible. Les savanes de l'Ohio lui offraient un asile assuré à ce qu'il

croyait; il préférait sa pauvreté, la vie du colon, le serpent

caché dans les buissons épais, une nourriture sauvage, grossière et

incertaine, à son toit écossais, sous lequel l'oeil jaloux et toujours

ouvert reluisait pour son tourment. Après avoir passé un an dans cette

solitude, il finit par bénir son sort: au moins il trouvait le repos au

sein de cette nature féconde. Il n'entretenait aucune correspondance

avec la Grande-Bretagne, de peur d'avoir des nouvelles de sa femme;

quelquefois dans ses rêves il voyait encore cet oeil ouvert, cet oeil

sans paupières, et se réveillait en sursaut; mais c'était tout ce qu'il

avait à souffrir; il s'assurait bien que la vigilante et redoutable

prunelle n'était plus auprès de lui, ne le pénétrait, ne le dévorait pas

de ses clartés insupportables, et il se rendormait heureux.

Les Narraghansetts, tribu voisine de son habitation, avaient pris pour

sachem ou pour chef Massasoit, vieillard maladif, dont le caractère

était pacifique, et dont Jock Muirland se concilia aisément la

bienveillance en lui donnant de l'eau-de-vie de grain qu'il savait

distiller. Massasoit tomba malade; son ami Muirland vint le visiter dans

sa hutte.

Imaginez un wigwam indien, cabane pointue, avec un trou pour laisser

échapper la fumée; au milieu de ce pauvre palais, un foyer embrasé; sur

des peaux de buffle, étendues par terre, le vieux chef malade; autour

de lui les principaux sagamores du canton, hurlant, criant, pleurant et

faisant un tapage qui, loin de guérir le malade, eût rendu malade un

homme en bonne santé. Un powam ou médecin indien conduisait le choeur et

la danse lugubres; les échos voisins retentissaient du bruit que faisait

cette étrange cérémonie: c'étaient là les prières publiques offertes aux

divinités du pays.

Six jeunes filles étaient occupées à masser les membres nus et froids

du vieillard: l'une d'elles, fort jolie, âgée à peine de seize ans,

pleurait en s'acquittant de cet office. Le bon sens de l'Écossais lui

fit bientôt reconnaître que tout cet appareil médical n'aboutirait qu'au

meurtre de Massasoit; en sa qualité d'Européen et de blanc il passait

pour médecin inné. Il profita de l'autorité que ce titre lui donnait,

fit sortir tous les hurleurs et s'approcha du sachem.

«Qui vient près de moi? demanda le vieillard.

--Jock, l'homme blanc!

--Oh! reprit le sachem en lui tendant sa main desséchée, nous ne nous

verrons plus, Jock!»

Jock, bien qu'il eût peu de connaissances en médecine, s'aperçut sans

peine que notre sachem avait tout simplement une indigestion; il le

secourut, ordonna que l'on se tût autour de lui, le mit à la diète, puis

lui fit un excellent potage écossais que le vieillard avala en guise

de médecine. Bref, en trois jours Massasoit était revenu à la vie; les

hurlemens de nos Indiens et leurs danses recommencèrent, mais ces hymnes

sauvages n'exprimaient plus que la gratitude et la joie. Massasoit

fit asseoir Jock sur sa hutte, lui donna son calumet à fumer, et lui

présenta sa fille, Anauket, la plus jeune et la plus jolie de celles que

Muirland avait vues dans la cabane.

«Tu n'as pas de squaw[11], lui dit le vieux guerrier; prends ma fille et

honore ma tête blanchie.»

[Note 11: Femme]

Jock tressaillit; il se rappela le souvenir de Tuilzie et de Spellie, le

mariage lui avait si mal réussi.

Cependant la jeune Squaw était douce, naïve, obéissante. Un mariage

dans les déserts s'environne de bien peu de cérémonies; il a peu de

conséquences funestes pour un Européen. Jock se résigna, et la belle

Anauket ne lui donna aucun sujet de se repentir de son choix.

Un jour, c'était le huitième jour de leur union, tous deux, par une

belle matinée d'automne, s'étaient embarqués sur l'Ohio. Jock avait

emporté son fusil de chasse. Anauket, habituée à ces expéditions qui

composent toute la vie sauvage, aidait et servait son mari. Le temps

était magnifique; les rives de ce beau fleuve offraient aux amans des

points de vue enchanteurs.

Jock avait fait bonne chasse. Une pintade aux ailes éclatantes frappa

ses regards; il l'ajusta, la blessa, et l'oiseau, frappé de mort, alla

tomber, en gémissant, sous d'épais halliers. Muirland ne voulait pas

perdre une proie aussi belle; il amarra son bateau, et courut à la

recherche du résultat de sa conquête. Il avait battu inutilement

plusieurs buissons, et son obstination d'Écossais le plongeait et

l'enfonçait de plus en plus dans l'épaisseur du bois. Il se trouva

bientôt environné d'arbres de haute futaie et placé au centre d'une

de ces salles de verdure naturelles que l'on trouve dans les forêts

d'Amérique, quand une clarté traversa le feuillage et pénétra jusqu'à

lui. Il tressaillit: ce rayon le brûlait; cette lumière insupportable le

contraignait à baisser les yeux.

L'oeil sans paupière était là, vigilant et éternel.

Spellie avait passé la mer; elle avait trouvé la trace de son mari,

elle le suivait à la piste; elle avait tenu sa parole, et sa redoutable

jalousie accablait déjà Muirland de justes reproches. Il courut vers le

rivage, poursuivi par l'oeil sans paupière, vit l'onde claire et pure

de l'Ohio, et s'y précipita dans sa terreur. Telle fut la fin de Jock

Muirland; elle se retrouve consacrée dans une légende écossaise, les

bonnes femmes l'expliquent à leur manière. Elles affirment que c'est une

allégorie, et que _l'Oeil sans paupière_, c'est l'oeil toujours ouvert

de la femme jalouse, le plus terrible des supplices.

SARA LA DANSEUSE.

Non, s'écriait, un soir de sabbat, le juif Fleischmann en frappant

vivement de son poing la table sur laquelle il venait de souper; non,

jamais je ne souffrirai que ma fille monte sur un théâtre pour amuser

par ses pirouettes les oisifs de Berlin! Danseuse! Par Abraham, ma fille

danseuse, quand le jeune Aaron la demande en mariage, et que demain

elle pourrait être la première marchande de chevaux de tout le

Mecklembourg!--Je ne dis pas non, reprenait sa femme; mais si pourtant

elle devait faire fortune dans cet état, on peut très-bien y vivre

honnêtement, quoique les dames de théâtre ne soient pas toutes en

possession d'une excellente réputation.--Taisez-vous, reprenait

Fleischmann, vous en savez, vous, des danseuses qui ne soient pas des

Babylones vivantes? J'aimerais mieux, comme notre grand patriarche, être

obligé de la sacrifier moi-même, de mes propres mains, que de la

laisser entrer dans une pareille vie. La fille de Fleischmann sauteuse

publique!!--Mais enfin, mon ami, reprenait la mère, David a dansé devant

l'arche.--Il y dansait, répondit solennellement le vieux juif, pour

célébrer les louanges du Seigneur, et sa danse ne ressemblait en aucune

manière à celle que votre Sara voudrait pratiquer. C'était une danse

grave, mesurée...--Pour cela, mon ami, c'est ce que vous ne savez pas.

Le livre de Samuel, que les chrétiens appellent le livre des _Rois_,

ne dit pas du tout une danse plutôt qu'une autre.--Langue de l'enfer,

s'écria Fleischmann avec une voix retentissante, que ne prends-tu avec

toi ta fille, et ne la mènes-tu par les rues, comme je l'ai vu faire à

d'honnêtes mères lors de mon voyage à Paris?» Cette brillante apostrophe

ferma la bouche de Mme Fleischmann, qui, sans plus rien ajouter, se mit

à ôter le couvert; et elle ne reparla plus que pour rappeler à son mari,

absorbé dans ses pensées, qu'il était temps de se coucher, car dix

heures venaient de sonner à l'horloge de Saint-Cyprien.

Trois mois après cette conversation, la salle du grand théâtre de Berlin

était pleine comme depuis long-temps elle ne l'avait pas été, et dans

une des loges de l'avant-scène, occupée par l'ambassadeur de France et

l'un des secrétaires de légation, avant que la toile ne fût levée, avait

lieu la conversation suivante.

«Une juive pour maîtresse, disait le jeune secrétaire, a toujours été

dans ma pensée l'idéal du bonheur, et si votre excellence ne la prend

dans sa maison, je compte bien me mettre en diplomatie pour arriver

jusqu'à son coeur. Sara! monseigneur; comprenez-vous ce que doit être

dans les bras de son amant une femme qui s'appelle Sara?--Sans doute,

reprenait l'ambassadeur. A ce nom seul revivent tous les souvenirs de

la vie patriarcale, et pour peu que la petite ait le pied bien et les

formes gracieuses, je pourrais bien faire quelque chose pour elle. Aussi

bien la Ripiena vieillit beaucoup. Je ne sache rien dans le monde dont

on se lasse aussi vite que d'un contr'alto.--Et puis, ajoutait le

secrétaire, il n'est pas jusqu'aux circonstances de son début qui

donnent à ce _sujet_ un attrait tout-à-fait piquant et romanesque. Son

père est un juif à principes, qui voulait la marier à un marchand de

chevaux, plutôt que de la laisser devenir la Terpsichore de l'Allemagne.

Elle procède de par une vocation. Avant de monter sur la scène, elle

a bravement rompu avec toute sa famille; aussi jurerais-je sur mon

ambassade à venir qu'elle ira plus loin qu'aucune des célébrités

dansantes de la chrétienté...--Silence! interrompit l'ambassadeur; je

vois là-bas le chargé d'Espagne qui cause avec le conseiller intime.

Laissez-moi observer leurs figures; j'ai dans l'idée qu'ils trament

quelque chose.» Un peu après, l'ouverture commença, la toile fut levée,

et des nymphes et des amours firent l'exposition de la pièce, en dansant

avec des guirlandes, ce qui laissa comprendre aux spectateurs que

c'étaient des nymphes et des amours qui dansaient avec des guirlandes.

A la troisième scène parut Sara. C'était une grande fille, aux cheveux

noirs, aux formes élégantes et élancées, comme la Sulamite du _Cantique

des Cantiques_. Depuis un siècle peut-être rien d'aussi voluptueux

n'avait paru sur la scène du grand théâtre. En un moment toutes les

puissances européennes, dans la personne de leurs représentans, furent

embrasées pour elle des feux les plus vifs. Il y aurait eu de quoi

rompre à jamais l'équilibre et la paix de l'Europe, sans un incident qui

se présenta.

Au moment où la jeune débutante, après s'être long-temps dérobée aux

poursuites d'un Zéphyr, tombait comme épuisée dans ses bras et lui

laissait prendre un baiser au vol, un homme dont le costume n'avait rien

de mythologique, portant une longue barbe et un chapeau à larges bords,

sort vivement de la coulisse, court à la débutante, la saisit par sa

robe qu'il froisse et qu'il déchire. «Malheureuse! s'écrie-t-il, rien

n'a pu t'arrêter, il a fallu que tu vinsses te prostituer à la face de

tout Berlin! Eh bien! aussi à la face de tout Berlin je te maudis, et je

demande au ciel qu'il te fasse mourir dans la honte et dans la misère;

je te maudis!» répéta-t-il. Et bien qu'il ne fût pas le moindrement du

monde comédien, jamais au théâtre malédiction paternelle n'avait produit

un pareil effet.

A cette terrible apparition, Sara se trouva mal; deux soldats de

la garde du roi, en faction dans les coulisses, s'emparèrent du

perturbateur et le mirent à la porte de la scène, où sa qualité de père

au désespoir ne lui donnait point entrée. Le directeur du théâtre ne

pouvait comprendre la colère de cet homme, quand il avait fait à sa

fille l'engagement le plus avantageux qui depuis dix ans peut-être eut

été signé. Les puissances européennes furent un peu dérangées dans leur

plan respectif par cette intervention qu'elles n'avaient pas prévue;

parmi les femmes il n'y avait qu'une voix: la débutante était passable,

mais il fallait qu'elle fût une fille bien perdue et bien abandonnée

pour donner à un père si respectable un chagrin si cruel. Quant aux gens

du parterre, qui d'abord avaient paru touchés de cette scène, revenus de

leur première émotion, ils demandèrent qu'on leur rendît leur argent ou

la danseuse, attendu que l'affiche n'avait pas prévenu qu'elle eût un

père, et qu'ils étaient venus pour assister à un ballet et non à un

drame bourgeois; les choses ne se fussent point passées autrement si

l'on fût venu annoncer que le premier ténor était surpris tout à coup

par un enrouement, ou que le premier sujet de la danse venait de se

donner une entorse.

Contes bruns · 第 5 / 14 段