--Mon général, lui dis-je, vous ne m'avez pas ordonné de vous

accompagner; si vous vous en souvenez, votre ordre a été de regarder

Brixen comme le point de notre ralliement. Il ne souffla pas mot; mais

je vis qu'il faudrait jouer serré avec ce vieux singe-là. Nous entrâmes

en campagne au-delà de Brixen, j'avoue que je n'avais jamais vu faire la

guerre ainsi. Nous battions la campagne en visitant tous les villages,

les chemins, les champs. Vous eussiez dit une chasse, les soldats

rabattaient les paysans comme du gibier sur la principale route suivie

par le général, et quand il s'en trouvait en quantité suffisante, Rusca

passait tous ces malheureux en revue, en leur ordonnant de tendre leur

main gauche; puis, au seul aspect de la paume de cette main, il faisait

signe, remuant la tête, d'en séparer certains des autres, et il laissait

le reste libre de retourner à leurs affaires: puis aussitôt, sans autre

forme de procès, il fusillait ceux qu'il avait ainsi triés. La première

fois que j'assistai à cette singulière enquête, je priai Rusca de

m'expliquer ce mode de procéder. Alors, à quelques pas de l'endroit où

nous étions, il aperçut dans un buisson je ne sais quels vestiges, et

il le fit cerner. Le buisson fouillé, les soldats trouvèrent dans une

espèce de trou deux hommes armés de carabines, qui attendaient sans

doute que nous fussions passés afin de tuer nos traînards. Avant de les

faire fusiller, Rusca me montra leurs mains gauches. Dans ce pays, les

chasseurs ont l'habitude de verser la poudre nécessaire pour la charge

de leurs carabines dans le creux de leurs mains, et la poudre y laisse

une empreinte assez difficile à distinguer, mais que l'oeil de Rusca

savait y voir avec une grande dextérité. Dès l'enfance, il avait observé

ce singulier diagnostic, et il lui suffisait de voir les mains des

paysans pour deviner s'ils avaient récemment fait le coup de fusil. Le

second jour, nous rencontrâmes un vieillard, septuagénaire au moins,

perché sur un arbre et occupé à l'émonder. Rusca le fit descendre et

lui examina la main gauche; par malheur, il crut y apercevoir le signe

fatal, et, quoique le pauvre homme parût bien innocent, il ordonna de

l'attacher à l'affût d'un canon. Ce malheureux fut obligé de suivre, et

nous allions au petit trot. De temps en temps il gémissait; les cordes

lui enflaient les mains; il se trouva bientôt dans un état pitoyable;

ses pieds saignaient; il avait perdu ses sabots, et j'ai vu tomber de

grosses larmes de sang de ses yeux. Nos canonniers, qui avaient commencé

par rire, en eurent compassion, et vraiment il y avait de quoi, à voir

ce vieillard en cheveux blancs, traîné pendant les dernières lieues

comme un cheval mort. On finit par le jeter sur le canon, et comme il ne

pouvait pas parler, il remercia les soldats par un regard à tirer des

larmes. Le soir, lorsque nous bivouaquâmes, je demandai à Rusca ses

ordres relativement à ce vieillard.

--Fusillez-le... me dit-il.

--Mon général, répondis-je, vous êtes le maître de sa vie; mais si je

commande à mes canonniers de tuer cet homme, ils me diront que ce n'est

pas leur métier...

--C'est bon!... répliqua-t-il en m'interrompant. Gardez-le jusqu'à

demain matin, et nous verrons...

--Je ne me refuserai pas à le garder, dis-je; mais je ne veux pas en

répondre.

Et je sortis de la maison où était Rusca, sans entendre sa réplique;

mais je sus plus tard qu'il m'avait cruellement menacé...

En ce moment je partis, malgré tout l'intérêt que promettait ce

début. La pendule marquait minuit et demi. J'étais près de

Saint-Germain-des-Prés et je demeure à l'Observatoire.--Un jour j'aurai

la suite de Rusca; le nom me fait pressentir quelque drame; car je

partage, relativement aux noms, la superstition de M. Gautier Shaudy.

Je n'aimerais certes pas une demoiselle qui s'appellerait Pétronille ou

Sacontala, fût-elle jolie...

--Ma femme se nomme Rose-Vertu... me dit l'officier de l'Université qui

faisait route avec moi.

--Je le crois bien!... répliquai-je; Mlle Mars a nom Hippolyte... Et

vous, monsieur? lui demandai-je.

--Moi!... Sébastien!...

--C'est un martyr... et vous êtes sans doute très-heureux en ménage?

--Mais oui... Nous étions arrivés.

Ce fragment de conversation est sincère et véritable. Je puis affirmer

que, sauf de légères inexactitudes, bien pardonnables, et qui n'ont

adultéré ni le sens ni la pensée, tout ceci a été dit par des hommes

d'un haut mérite. N'est-ce pas un problème intéressant à résoudre pour

l'art en lui-même, que de savoir si la nature, textuellement copiée, est

belle en elle-même? Nous avons tous été fortement émus, un lecteur le

sera-t-il?... Nous allons voir la Marguerite de Scheffer; et nous ne

faisons pas attention à des créatures qui fourmillent dans les rues de

Paris, bien autrement poétiques, belles de misère, belles d'expression,

sublimes créations, mais en guenilles... Aujourd'hui nous hésitons

entre l'idéalisation et la traduction littérale des faits, des hommes,

des événemens. Choisissez... Voici une aventure où l'art essaie de

jouer le naturel.

L'OEIL SANS PAUPIÈRE.

_Hallowe'en, Hallowe'en!_ criaient-ils tous, c'est ce soir la nuit

sainte, la belle nuit des skelpies[1] et des fairies[2]! Carrick! et

toi, Colean, venez-vous? Tous les paysans de Carrick-Border[3] sont là,

nos Megs et nos Jeannies y viendront aussi. Nous apporterons de bon

whiskey dans des brocs d'étain, de l'ale fumeuse, le parritch[4]

savoureux. Le temps est beau; la lune doit briller; camarades, les

ruines de Cassilis-Downaus n'auront jamais vu d'assemblée plus joyeuse!»

[Note 1: Démons des eaux.]

[Note 2: Fées.]

[Note 3: Nom de canton.]

[Note 4: Pudding d'Écosse.]

Ainsi parlait Jock Muirlaud, fermier, veuf et jeune encore. Il était,

comme la plupart des paysans d'Écosse, théologien, un peu poète, grand

buveur, et cependant fort économe. Murdock, Will Lapraik, Tom Duckat,

l'entouraient. La conversation avait lieu près du village de Cassilis.

Vous ne savez sans doute pas ce que c'est que l'Hallowe'en: c'est la

nuit des fées; elle a lieu vers le milieu d'août. Alors on va consulter

le sorcier du village; alors tous les esprits follets dansent sur les

bruyères, traversent les champs, à cheval sur les pâles rayons de la

lune. C'est le carnaval des génies et des gnomes. Alors il n'y a pas de

grotte ni de rocher qui n'ait son bal et sa fête, pas de fleur qui ne

tressaille sous le souffle d'une sylphide, pas de ménagère qui ne ferme

soigneusement sa porte, de peur que le spunkie[5] n'enlève le déjeuner

du lendemain, et ne sacrifie à ses espiègleries le repas des enfans qui

dorment enlacés dans le même berceau.

[Note 5: Lutin.]

Telle était la nuit solennelle, mêlée de caprice fantastique et d'une

secrète terreur, qui allait s'élever sur les collines de Cassilis.

Imaginez un terrain montagneux, qui ondule comme une mer, et dont les

nombreuses collines se tapissent d'une mousse verte et brillante; au

loin, sur un pic escarpé, les murs crénelés du château détruit, dont la

chapelle, privée de sa toiture, s'est conservée presque intacte, et

fait jaillir dans l'éther pur ses pilastres minces, sveltes comme des

branchages en hiver et dépouillés de leur feuillage. La terre est

inféconde dans ce canton. Le genêt doré y sert de retraite au lièvre; la

roche paraît à nu de distance à distance. L'homme qui ne reconnaît

un pouvoir suprême que dans la désolation et la terreur regarde ces

terrains stériles comme frappés du sceau même de la Divinité. La

bienfaisance féconde et immense du Très-Haut nous inspire peu de

gratitude: c'est son châtiment et sa rigueur que nous adorons.

Les spunkies dansaient donc sur le gazon menu de Cassilis, et la lune,

qui s'était levée, paraissait large et rouge à travers le vitrage cassé

du grand portail de la chapelle. Elle semblait suspendue là comme une

grande rosace amarante, sur laquelle se dessinait un débris de trèfle de

pierre mutilé. Les spunkies dansaient.

Le spunkie! C'est une tête de femme, blanche comme la neige, avec de

longs cheveux ardeus. De belles ailes, draperies soutenues par des

fibres minces et élastiques, s'attachent, non pas à l'épaule, mais

au bras blanc et mince dont elles suivent le contour. Le spunkie est

hermaphrodite; à un visage féminin il joint cette élégance svelte et

frêle de la première adolescence virile. Le spunkie n'a de vêtement que

ses ailes, tissu fin et délié, souple et serré, impénétrable et léger,

comme l'aile de la chauve-souris. Une nuance brunâtre, fondue dans une

pourpre azurée, chatoie sur cette robe naturelle qui se reploie autour

du spunkie en repos, comme les plis de l'étendard autour du bâton qui

le porte. De longs filamens, qui ressemblent à de l'acier bruni,

soutiennent ces longs voiles dont le spunkie se drape; des griffes

d'acier en arment l'extrémité. Malheur à la ménagère qui s'aventure le

soir près du marais où se tient blotti le spunkie, ou dans la forêt

qu'il parcourt!

La ronde des spunkies commençait sur les bords de la Doon, quand

l'assemblée joyeuse, femmes, enfans, jeunes filles, s'en approcha. Les

lutins disparurent aussitôt. Toutes ces grandes ailes, se déployant à la

fois, obscurcissent l'air. Vous eussiez dit une nuée d'oiseaux s'élevant

tout à coup du milieu des roseaux bruissans. La clarté de la lune se

voila un moment; Muirland et ses compagnons s'arrêtèrent.

--J'ai peur! s'écria une jeune fille.

--Bah! reprit le fermier, ce sont des canards sauvages qui s'envolent!

--Muirland, lui dit le jeune Colean d'un air de reproche, tu finiras

mal; tu ne crois à rien.

--Brûlons nos noix, cassons nos noisettes, reprit Muirland, sans faire

attention à la réprimande de son camarade; asseyons-nous ici, et vidons

nos paniers. Voici un beau petit abri; la roche nous couvre; le gazon

nous offre un lit douillet. Le grand diable ne me troublerait pas dans

mes méditations, qui vont sortir de ces brocs et de ces bouteilles.

--Mais les bogillies[6] et les brownillies[7] peuvent nous trouver ici,

dit timidement une jeune femme.

[Note 6: Esprits des bois.]

[Note 7: Esprits des bruyères.]

--Le cranreuch[8] les emporte! interrompit Muirland. Vite, Lapraik,

allume ici, près du roc, un foyer de feuilles mortes et de branchages;

nous chaufferons le whiskey; et si les filles veulent savoir quel mari

le bon Dieu ou le diable leur réserve, nous avons ici de quoi les

satisfaire. Bome Lesley nous a apporté des miroirs, des noisettes, de la

graine de lin, des assiettes et du beurre. Lasses[9], n'est-ce pas là

tout ce qu'il vous faut pour vos cérémonies?

[Note 8: Vent du Nord.]

[Note 9: Jeunes filles.]

--Oui, oui, répondirent les lasses.

--Mais d'abord buvons, reprit le fermier, qui, par son caractère

dominateur, sa fortune, son cellier bien garni, son grenier plein de blé

et ses connaissances agricoles, avait acquis une certaine autorité dans

le canton.

Or, mes amis, vous saurez que de tous les pays du monde, celui où les

classes inférieures ont le plus d'instruction et le plus de

superstitions à la fois, c'est l'Écosse. Demandez à Walter Scott, ce

sublime paysan écossais, qui ne doit sa grandeur qu'à cette faculté

qu'il a reçue de Dieu de représenter symboliquement tout le génie

national. En Écosse on croit à tous les gnomes, et on discute, dans les

cabanes, des sujets d'abstraite philosophie. La nuit d'Hallowe'en

est consacrée spécialement à la superstition. L'on se réunit alors pour

pénétrer dans l'avenir. Les rites nécessaires pour obtenir ce résultat

sont connus et inviolables. Point de religion plus stricte dans ses

observances. C'était surtout cette cérémonie pleine d'intérêt, où chacun

est à la fois prêtre et sorcier, que les habitans de Cassilis

regardaient comme le but de leur excursion et le délassement de leur

nuit. Cette magie rustique a un charme inexprimable. On s'arrête, pour

ainsi dire, sur le point limitrophe de la poésie et de la réalité; on

communique avec les puissances infernales, sans renier Dieu tout-à-fait;

on transmute en objets sacrés et magiques les objets les plus vulgaires;

on se crée avec un épi de blé et une feuille de saule des espérances et

des terreurs.

La coutume veut que l'on ne commence les incantations d'Hallowe'en qu'à

minuit sonnant, à l'heure où toute l'atmosphère est envahie par les

êtres surhumains, et où non-seulement les spunkies, premiers acteurs

du drame, mais tous les bataillons de la féerie écossaise, viennent

s'emparer de leur domaine. Nos paysans, réunis à neuf heures, passèrent

le temps à boire, à chanter ces vieilles et délicieuses ballades où leur

langage mélancolique et naïf s'allie si bien à un rhythme saccadé, à une

mélodie qui descend de quarte en quarte par des intervalles bizarres, à

un emploi singulier du genre chromatique. Les jeunes filles, avec leurs

plaids bariolés et leurs robes de serge, d'une admirable propreté; les

femmes, le sourire sur les lèvres; les enfans, ornés de ce beau ruban

rouge, noué sur le genou, qui leur sert de jarretières et de parure;

les jeunes gens dont le coeur battait plus vite à l'approche du moment

mystérieux où la destinée allait être consultée; un ou deux vieillards

que l'ale savoureuse rendait à la joie de leurs jeunes ans, formaient un

groupe plein d'intérêt, que Wilkie aurait voulu peindre, et qui aurait

fait en Europe les délices de toutes les ames accessibles encore, parmi

tant d'émotions fébriles, aux délices d'un sentiment vrai et profond.

Muirland surtout se livrait tout entier à la gaieté bruyante qui

pétillait avec la mousse épaisse de la bière, et se communiquait à tous

les auditeurs.

C'était un de ces caractères que la vie ne dompte pas; un de ces hommes

d'intelligence vigoureuse qui luttent contre la bise et l'orage. Une

jeune fille du canton, qui avait uni sa destinée à celle de Muirland,

était morte en couches après deux ans de mariage; et Muirland avait juré

de ne se remarier jamais. Personne n'ignorait dans le voisinage la

cause de la mort de Tuilzie; c'était la jalousie de Muirland. Tuilzie,

délicate enfant, comptait à peine seize années quand elle épousa le

fermier. Elle l'aimait et ne connaissait pas la violence de cette ame,

la fureur dont elle pouvait s'animer, le tourment journalier qu'elle

pouvait infliger à elle-même et aux autres. Jock Muirland était jaloux;

la tendresse ingénue de sa jeune compagne ne le rassurait pas. Un jour,

au coeur de l'hiver, il lui fit faire un voyage à Edinburgh, pour

l'arracher aux séductions prétendues d'un jeune laird qui avait eu la

fantaisie de passer la mauvaise saison à sa campagne.

Tous les camarades du fermier, et même le curé, ne lui épargnaient

pas les remontrances; il ne répondait rien, si ce n'est qu'il aimait

ardemment Tuilzie, et qu'il était le meilleur juge de ce qui pouvait

contribuer au bonheur de son ménage. Sous le toit rustique de Jock, il y

avait souvent des plaintes, des cris, des sanglots qui retentissaient au

dehors; le frère de Tuilzie était venu représenter à son beau-frère que

sa conduite était inexcusable; une querelle véhémente avait été la suite

de cette démarche; la jeune femme dépérissait par degrés. Enfin le

chagrin qui la consumait l'emporta. Muirland tomba dans un profond

désespoir, qui dura plusieurs années; mais, comme tout est passager

dans ce monde, il avait, en jurant de rester veuf, oublié peu à peu

le souvenir de celle dont il avait été le bourreau involontaire. Les

femmes, qui pendant plusieurs années l'avaient vu avec horreur, lui

avaient enfin pardonné; et la nuit d'Hallowe'en le retrouvait tel qu'il

avait été autrefois, joyeux, caustique, amusant, buvant sec et fécond en

excellens contes, en plaisanteries rustiques, en refrains bruyans,

qui mettaient en train l'assemblée nocturne et entretenaient sa bonne

humeur.

On avait déjà épuisé la plupart des vieilles romances de fondation,

quand les douze coups de minuit sonnèrent et propagèrent au loin l'écho

de leurs vibrations. Ils avaient bu largement. Voici venir le moment des

superstitions accoutumées. Tout le monde, excepté Muirland, se leva.

«Cherchons le kail[10], cherchons le kail s'écrièrent-ils!...»

[Note 10: Ces usages sont encore populaires en Écosse.]

Jeunes gens et jeunes filles se répandirent dans les champs, et

revinrent tour à tour apportant chacun une racine détachée du sol:

c'était le kail. Il faut déraciner la première plante qui se présente

sous vos pas; si la racine est droite, votre femme ou votre mari seront

bien faits et de bonne grâce; si la racine est tortue, vous épouserez

une personne contrefaite. S'il reste de la terre suspendue aux filamens,

votre ménage sera fécond et heureux; si votre racine est polie et mince,

vous ne serez pas long-temps en ménage. Imaginez les éclats de rire,

le tumulte joyeux, les plaisanteries villageoises auxquelles cette

recherche conjugale donnait lieu; on se poussait, on se pressait; on

comparait les résultats de son investigation; jusqu'aux petits enfans

avaient leur kail.

«Pauvre Will Haverel! s'écria Muirlaud, jetant les yeux sur la racine

que tenait en main un jeune garçon, ta femme sera tortue; ton kail

ressemble à la queue de mon porc.»

Puis, ils s'assirent en rond, et l'on se mit à expérimenter la saveur

de chaque racine; une racine amère désigne un méchant mari; une racine

sucrée, un mari imbécile; une racine odorante, un époux de bonne humeur.

A cette grande cérémonie succéda celle du tap-pickle. Les jeunes filles

vont, les yeux bandés, cueillir chacune trois épis de blé. Si le grain

qui couronne l'épi se trouve manquer à l'un d'entre eux, on ne doute pas

que le mari futur de la villageoise n'ait à lui pardonner une faiblesse

commise avant l'heure nuptiale. O Nelly! Nelly! tes trois épis étaient

à la fois privés de leur tap-pickle, et l'on ne t'épargna pas les

railleries. Il est vrai que la veille même le fause-house, ou grenier de

réserve, avait été témoin d'une causerie bien longue entre toi et Robert

Luath.

Muirland les regardait sans se mêler activement à leurs jeux.

«Les noisettes! les noisettes!» s'écrièrent-ils.

On tire du panier un sac plein de noisettes, et l'on se rapprocha du

feu, que l'on n'avait pas cessé d'entretenir. La lune brillait pure et

presque radieuse. Chacun prit sa noisette. Ce charme est célèbre et

venéré. On se distribue par couples; on donne à la noisette que l'on a

choisie son propre nom; et l'on place à la fois dans le feu la noisette

baptisée du nom de sa fiancée, et la sienne propre. Si les deux

noisettes brûlent paisiblement côte à côte, l'union sera longue et

paisible; si les noisettes éclatent et se séparent en brûlant, trouble

et séparation dans le ménage. Souvent c'est la jeune fille qui se

charge de disposer dans le foyer le double symbole auquel toute son ame

s'attache; et quel est son chagrin quand ce divorce s'opère, et que son

mari futur s'élance en pétillant loin de sa compagne!

Une heure sonnait, et les paysans n'étaient point las de consulter

leurs oracles mystiques. La terreur et la foi qui se mêlaient à

ces incantations leur prêtaient un charme nouveau. Les spunkies

recommençaient à se mouvoir au milieu des joncs agités. Les jeunes

filles tremblaient. La lune, qui avait monté dans le ciel, se couvrait

d'un nuage. On fit la cérémonie du pot de terre, celle de la chandelle

soufflée, celle de la pomme, grandes conjurations que je ne dévoilerai

pas. Willie Maillie, une des plus belles entre ces jeunes filles,

plongea trois fois son bras dans l'eau de la Doon, en s'écriant: «Mon

époux futur, mon mari qui n'es pas encore, où es-tu? Voici ma main.»

Trois fois le charme avait été répété, lorsqu'on l'entendit pousser un

grand cri.

«Ah! bon Dieu! le spunkie a saisi ma main, s'écria-t-elle.» On

s'empressa près d'elle, et tout le monde frémit, excepté Muirland.

Maillie montra sa main tout ensanglantée; les juges des deux sexes,

qu'une longue expérience rendait habiles dans l'interprétation de ces

oracles, convinrent sans hésiter que l'égratignure n'était pas causée,

comme le prétendait Muirland, par les pointes d'un jonc épineux, mais

que le bras de la jeune fille portait réellement l'empreinte de la

griffe aiguë du spunkie. On reconnut aussi d'une seule voix que Maillie

était menacée par cette expérience d'avoir plus tard un mari jaloux. Le

fermier veuf avait bu, je crois, un peu plus que de raison.

«Jaloux! jaloux!» s'écria-t-il.

Il croyait voir dans cette déclaration de ses camarades une allusion

malveillante à sa propre histoire.

«Moi, continua Muirland en vidant un pot d'étain rempli de whiskey qui

en couvrait les bords, j'aimerais mieux cent fois épouser le spunkie

que de me marier une seconde fois. J'ai su ce que c'était que de vivre

enchaîné; autant vaudrait rester emprisonné dans une bouteille fermée

hermétiquement, avec un singe, un chat ou le bourreau pour compagnons.

J'ai été jaloux de ma pauvre Tuilzie: j'avais tort peut-être; mais

comment, je vous le demande, n'être pas jaloux? Quelle est la femme qui

ne demande pas une continuelle surveillance? Je ne dormais pas la nuit,

je ne la quittais pas pendant le jour entier; je ne fermais pas l'oeil

un instant. Les affaires de ma ferme allaient mal; tout dépérissait.

Tuilzie elle-même languissait sous mes yeux. A cinq millions de diables

le mariage!»

Les uns riaient, les autres, scandalisés, se taisaient. La dernière

et la plus redoutable des incantations restait à essayer: c'est la

cérémonie du miroir. On se place, une chandelle à la main, en face d'une

petite glace; on souffle trois fois sur le verre, et on l'essuie en

répétant trois fois: _Parais, mon mari_, ou: _Parais, ma femme!_ Alors,

au-dessus de l'épaule gauche de la personne qui consulte le destin, se

montre distinctement une figure qui se reflète dans le miroir; c'est

celle de la compagne ou du mari que l'on invoquait.

Personne n'osait, après l'exemple de Maillie, braver encore les

puissances surnaturelles. Le miroir et la chandelle étaient là par terre

sans que l'on pensât à les mettre en usage. La Doon frémissait dans

les roseaux; une longue traînée d'argent, qui tremblait sur ses vagues

lointaines, était aux yeux des villageois la trace étincelante des

skelpies ou esprits des eaux; la jument de Muirland, sa petite jument

des Highlands, à la queue noire et au blanc poitrail, hennissait de

toute sa force, ce qui est toujours signe qu'un mauvais esprit est

voisin. Le vent fraîchissait; les tiges des joncs balancés rendaient

un triste et long murmure. Toutes les femmes commençaient à parler du

retour; elles avaient d'excellentes raisons, des réprimandes pour leurs

maris et leurs frères, des conseils de santé pour leurs pères, et une

éloquence de ménage à laquelle, hélas! nous autres rois de la nature et

du monde, nous résistons bien rarement.

«Eh bien! qui de vous se présentera devant le miroir?» s'écria Muirland.

On ne répondait pas...

«Vous avez bien peu de coeur, continua-t-il. Le souffle du vent vous

fait trembler comme le saule. Quant à moi qui ne veux plus prendre de

femme, comme vous savez, parce que je veux dormir, et que mes paupières

refusent de se fermer dès que je suis mari, il m'est impossible de

commencer le charme. C'est ce que vous sentez aussi bien que moi.»

A la fin, personne ne voulant saisir le miroir, Jock Muirland s'en

empara. «Je vais vous donner l'exemple.» Alors il prit sans hésiter

la glace fatale; la chandelle fut allumée, et il répéta bravement

l'incantation.

«Parais donc, ma femme,» s'écria Muirland.

Aussitôt une figure pâle, couverte de cheveux d'un blond fauve, se

montra sur l'épaule de Muirland. Il tressaillit, se retourna pour

s'assurer que l'une des jeunes filles du canton n'était pas derrière lui

pour imiter l'apparition. Mais personne n'avait osé parodier le spectre;

et quoique le miroir se fût brisé sur la terre en échappant de la main

du fermier, toujours au-dessus de son épaule la même tête blanche, la

même chevelure ardente se présentaient: Muirland pousse un grand cri, et

tombe la face contre terre.

Vous eussiez vu alors tous les habitans du village fuir çà et là, comme

les feuilles enlevées par le vent; il ne resta plus dans cet endroit où

ils s'étaient livrés naguère à leurs amusemens rustiques que les débris

de la fête, le foyer à demi éteint, les pots et les cruches vides, et

Muirland couché sur le gazon. Les spunkies et leurs acolytes revenaient

en foule, et l'orage qui se préparait dans l'air mêlait à leur

chant surnaturel ce long sifflement que les Écossais désignent si

pittoresquement sous le nom de _Sugh_. Muirland, en se relevant, regarda

encore par-dessus son épaule: toujours la même figure. Elle souriait au

paysan, mais ne prononçait pas un mot, et Muirland ne pouvait deviner si

cette tête appartenait à un corps humain; car elle ne se montrait à lui

que lorsqu'il se détournait. Sa langue se glaçait et restait attachée

à son palais. Il essaya de lier conversation avec l'être infernal, et

rappela en vain tout son courage; dès qu'il apercevait ces traits pâles

et ces boucles ardentes, il frémissait de tout son corps. Il se mit à

fuir, dans l'espoir de se délivrer de son acolyte. Il avait détaché sa

petite jument blanche et allait mettre le pied à l'étrier, quand il

tenta encore une dernière expérience. Terreur! toujours cette tête,

devenue son inséparable compagne. Elle était attachée sur son épaule,

comme ces têtes isolées dont les sculpteurs gothiques jetaient

quelquefois le profil au sommet d'un pilastre ou à l'angle d'un

entablement. La pauvre Meg, la jument du fermier, hennissait avec une

force terrible; et par des ruades fréquentes elle annonçait la part

qu'elle prenait à la terreur de son pauvre maître. Le spunkie (ce

devait être un de ces habitans des joncs de la Doon qui persécutait le

fermier), toutes les fois que Muirland se retournait, fixait sur lui

deux yeux flamboyans, d'un bleu profond, sur lesquels aucun cil ne

dessinait son ombre, et dont nulle paupière ne voilait l'insupportable

clarté. Il piqua des deux; la même curiosité le poussait toujours à

savoir si sa persécutrice était là; elle ne le quittait pas; en vain

lançait-il sa jument au galop, en vain les bruyères et les montagnes

disparaissaient et fuyaient sous les pas de l'animal, Muirland ne savait

plus ni quelle route il suivait, ni vers quel but il conduisait la

pauvre Meg. Il n'avait qu'une idée, le spunkie, son compagnon de route,

ou plutôt sa compagne, car cette figure féminine avait toute la malice

et toute la délicatesse qui conviennent à une jeune fille de dix-huit

ans.

Contes bruns · 第 4 / 14 段