--Ma foi, monsieur, vous voilà sauvé; car c'est quelque chose que

vingt-quatre heures par ce temps-ci.

--Il faut que tu sois un grand lâche, répondit M. Vigneron. Comment,

parce que tes planches ont un peu joué, tu vas me faire attendre? Le

jugement ne m'a pas condamné à vivre vingt-quatre heures de plus...

Il prit lui-même le marteau, les clous, et raccommoda la guillotine;

puis, quand elle fut jugée solide, il se coucha sur la planche, et fut

exécuté.

Ceci est autre chose que de mettre une perche à un brancard, et c'est du

sang froid argent comptant...

--Docteur, dit une dame, vous qui devez voir beaucoup de mourans,

avez-vous rencontré souvent des exemples de cette singulière

tranquillité?...

--Madame, dit-il, les criminels sont ordinairement des gens doués d'une

organisation très-puissante, en sorte qu'ils ont plus de chances que les

malades affaiblis par de longues agonies pour dire de jolies choses. On

les tue vivans, tandis que les malades meurent tués. Puis, chez certains

hommes, l'ame est fortement excitée par l'attente du supplice, et

ils rassemblent toutes leurs forces pour soutenir cet assaut. Il y a

exaltation. Cependant j'ai vu de belles morts particulières... Pour

moi, la plus belle a été celle de la femme d'un célèbre médecin

allemand, auquel j'étais fort attaché. Le tableau que cette scène nous

offrit est toujours vif et coloré comme au moment où j'en fus témoin.

Nous avions passé la nuit au chevet de la mourante; elle était attaquée

de la poitrine, et la pulmonie, arrivée au dernier degré, ne laissait

aucun espoir. Mon maître s'était endormi; sa femme, s'étant réveillée

vers quatre heures du matin, me fit, de la manière la plus touchante

et en souriant, un signe amical pour me dire de la laisser reposer,

et cependant elle allait mourir. Elle était arrivée à une maigreur

extraordinaire; mais son visage avait conservé ses traits et ses formes,

qui étaient belles. Sa pâleur faisait ressembler sa peau à de la

porcelaine derrière laquelle il y a une lumière. Ses yeux vifs et ses

couleurs tranchaient sur ce teint plein d'une molle élégance, et il y

avait dans sa physionomie une sorte de sublimité qui imposait. Elle

paraissait plaindre son mari, auquel sa vie avait été vouée; mais ce

sentiment prenait sa source dans une tendresse élevée, qui semblait ne

plus connaître de bornes aux approches de la mort. Le silence était

profond; la chambre, doucement éclairée par une lampe, avait l'aspect de

toutes les chambres de malades au moment de la mort. C'était un désordre

pittoresque... En ce moment, la pendule sonna, et le docteur,

au désespoir d'avoir dormi, se réveilla. Je ne vis pas le geste

d'impatience par lequel il peignit le regret qu'il éprouvait d'avoir

perdu de vue sa femme pendant un des derniers momens qui lui étaient

accordés; mais il est sûr qu'une personne autre que la mourante aurait

pu s'y tromper. Ce médecin, homme d'un grand talent, avait mille de ces

bizarreries apparentes qui font prendre les gens de génie pour des

fous, mais dont l'explication se trouve dans la nature exquise et les

exigences de leur esprit. Il vint se mettre dans un fauteuil, près du

lit de sa femme, et la regarda fixement. Alors elle avança un peu la

main, prit celle de son mari, la serra faiblement, et d'une voix douce,

mais émue, elle lui dit:

--Mon pauvre ami, qui donc maintenant te comprendra?...

Puis elle mourut en le regardant.

--Les histoires que conte le docteur, reprit une dame après un moment de

silence, me font des impressions bien profondes.

Le médecin salua gravement.

--Oui, elles sont douces et intéressantes; il nous émeut sans employer

les atrocités si fort à la mode aujourd'hui...

--Ma réserve, dit-il, n'est certes pas de l'impuissance, et je vous prie

de croire, madame, que j'ai ma provision d'horrible tout comme un autre.

--Eh bien! s'écria la maîtresse de la maison, racontez-nous un peu

quelque chose d'affreux. Je voudrais voir la couleur de votre tragique,

quand ce ne serait que pour le comparer avec celui qui a présentement

cours à la bourse littéraire.

--Malheureusement, madame, je ne parle que de ce que j'ai vu.

--Eh bien!

--Mais je dois avoir le dessous avec les gens qui ont sur moi tous les

avantages que donne l'imagination. Je ne puis pas vous mettre en scène

deux frères nageant en pleine mer et se disputant une planche... ou un

homme qui a entrepris de manger un régiment à la croque-au-sel. Je ne

puis être que vrai.

--Eh bien! nous nous contenterons de la vérité.

--Je ne veux pas me faire prier, reprit-il, et il se moucha.

--Le hasard, dit-il, me mit autrefois en relation avec un homme qui

avait roulé dans les années de Napoléon, et dont alors la position était

assez brillante pour un militaire de son grade. Il était capitaine, et

occupait à l'état-major de Paris, je crois, une place qui lui valait de

quatre à cinq mille francs; en outre il possédait quelque fortune. Où

l'avait-il prise, je ne sais. Il était de basse extraction, et pour

n'avoir pas d'avancement sous l'empire, il fallait être un traînard,

un niais, un ignorant ou un lâche. Cependant il y a aussi des gens

malheureux. Mon homme n'était rien de tout cela; c'était le type

des mauvais soudards, débauché, buveur, fumeur, vantard, plein

d'amour-propre, voulant primer partout, ne trouvant d'inférieurs que

dans la mauvaise compagnie et s'y plaisant, racontant ses exploits à

tous ceux qui ne savaient pas si une demi-lune est quelquefois entière,

enfin un vrai _chenapan,_ comme il s'en est tant rencontré dans les

armées; ne croyant ni à Dieu ni au diable; bref pour achever de vous le

peindre, il suffira de vous dire ce qui m'arriva un jour que je l'avais

rencontré du côté de la Bastille. Nous allions l'un et l'autre au

Palais-Royal. Nous cheminâmes par les boulevards. Au premier estaminet

qui se trouva:

--Permettez-moi, dit-il, d'entrer là un petit moment; j'ai un restant de

tabac à y prendre et un verre d'eau-de-vie.

Il avala le petit verre d'eau-de-vie, et reprit en effet une pipe

chargée et un peu de tabac à lui.

Au second estaminet il avait achevé de fumer son restant de tabac, et

recommença son antienne. Ce diable d'homme avait des restans de tabac

dans tous les estaminets, et c'étaient comme autant de relais pour

des pipes et son gosier. Il avait établi dans Paris ses lignes de

communication. Je ne vous parlerai pas de ses moustaches grises, de ses

vêtemens caractéristiques, de son idiome et de ses tics, ce serait vous

en entretenir jusqu'à demain. Je crois qu'il ne s'était jamais peigné

les cheveux qu'avec les cinq doigts de la main. J'ai toujours vu à

son col de chemise la même teinte blonde. Eh bien! cet homme-là, ce

chenapan, avait une assez belle figure, figure militaire, de grands

traits, une expression de calme; mais j'ai toujours cru lire au fond de

ses yeux verts de mer et tachetés de points orangés quelques-unes de ces

aventures où il y a de la fange et du sang. Ses mains ressemblaient à

des éclanches. Il était d'une taille médiocre, mais large des épaules et

de la poitrine, un vrai corsaire. Par-dessus tout cela il se disait un

des vainqueurs de la Bastille. Cet homme rencontra une jeune fille assez

folle pour s'amouracher de lui. C'était une grisette, mais un amour de

feu. Elle avait nom Clarisse, et travaillait chez une fleuriste. Elle

avait tout joli, la taille, les pieds, les cheveux, les mains, les

formes, les manières. Son teint était blanc, sa peau satinée. Il n'y

a vraiment qu'à Paris que se trouvent ces espèces de produits et ces

sortes de passions. Jamais je n'ai vu de contraste aussi tranché que

l'opposition présentée par ce singulier couple. Clarisse était toujours

mignonne, propre et bien mise. Par amour-propre, le capitaine lui

donnait tout ce qu'elle lui demandait, et la pauvre enfant lui demandait

peu de choses: c'étaient la partie de spectacle, quelques robes, des

bijoux. Jamais elle ne voulut être épousée, et s'il la logea, s'il

meubla son appartement, ce fut par vanité. Cette jeune fille était le

dévouement même. J'ai souvent pensé que ces pauvres créatures obéissent

à je ne sais quelle charitable mission en se donnant à ces hommes si

rebutans, si rebutés, aux mauvais sujets. Il y a dans ces actes du coeur

un phénomène qu'il serait intéressant d'analyser.

Clarisse tomba malade, elle eut une fièvre putride, à laquelle se

mêlèrent de graves accidens, et le cerveau fut entrepris. Le capitaine

vint me chercher; je trouvai Clarisse en danger de mort, et, prenant son

protecteur à part, je lui fis part de mes craintes.

--Il faut, lui dis-je, avoir une bonne garde-malade au plus tôt; car

cette nuit sera très-critique.

En effet, j'avais ordonné de mettre à une certaine heure des sinapismes

aux pieds, puis d'appliquer, une demi-heure après l'effet du topique,

de la glace sur la tête, et lorsqu'elle serait fondue, de placer un

cataplasme sur l'estomac... Il y avait d'autres prescriptions dont je

ne me souviens plus.

--Oh! me répondit-il, je ne me fierais point à une garde; elles dorment,

elles font les cent coups, tourmentent les malades. Je veillerai

moi-même, et j'exécuterai vos ordonnances comme si c'était une consigne.

A huit heures du matin, je revins, fort inquiet de Clarisse; mais en

ouvrant la porte, je fus suffoqué par les nuages de fumée de tabac qui

s'exhalèrent, et au milieu de cette atmosphère brumeuse, je vis à peine,

à la lueur de deux chandelles, mon homme fumant sa pipe et achevant un

énorme bol de punch. Non, je n'oublierai jamais ce spectacle. Auprès de

lui Clarisse râlait et se tordait; il la regardait tranquillement.

Il avait consciencieusement appliqué les sinapismes, la glace, les

cataplasmes; mais aussi le misérable, en faisant son office de

garde-malade, trouvant Clarisse admirablement belle dans l'agonie, avait

sans doute voulu lui dire adieu; du moins le désordre du lit me fit

comprendre les événemens de la nuit. Je m'enfuis, saisi d'horreur:

Clarisse mourait.

--L'horrible vrai est toujours plus horrible encore!... dit le

sculpteur.

--Il y a de quoi frémir quand on songe aux malheurs, aux crimes qui sont

commis à l'armée, à la suite des batailles, quand la méchanceté de tant

de caractères méchans peut se déployer impunément!... reprit une dame.

--Oh! dit un officier qui n'avait pas encore parlé de la soirée, les

scènes de la vie militaire pourraient fournir des milliers de drames.

Pour ma part, je connais cent aventures plus curieuses les unes que les

autres; mais en m'en tenant à ce qui m'est personnel, voici ce qui m'est

arrivé...

Il se leva, se mit devant nous, au milieu de la cheminée, et commença

ainsi:

--C'était vers la fin d'octobre; mais non, ma foi, c'était bien dans les

premiers jours de novembre 1809, je fus détaché d'un corps d'armée qui

revenait en France, pour aller dans les gorges du Tyrol bavarois. En ce

moment nous avions à soumettre, pour le compte du roi de Bavière,

notre allié, cette partie de ses états que l'Autriche avait réussi

à révolutionner. Le général Chatler s'avançait même avec un ou deux

régimens allemands, dans le dessein d'appuyer les insurgés, qui étaient

tous gens de la campagne.

Cette petite expédition avait été confiée par l'empereur à un certain

général d'infanterie nommé Rusca, qui se trouvait alors à Clagenfurth, à

la tête d'une avant-garde d'environ quatre mille hommes. Comme Rusca

était sans artillerie, le maréchal Marmont... avait donné l'ordre de

lui envoyer une batterie, et je fus désigné pour la commander.

C'était la première fois, depuis ma promotion au grade de lieutenant,

que je me voyais, au milieu d'une brigade, le seul officier de mon

corps, ayant à conduire des hommes qui n'obéissaient qu'à moi, et obligé

de m'entendre, comme chef d'une arme, avec un officier général.

--C'est bon, me dis-je en moi-même, il y a un commencement à tout, et

c'est comme cela qu'on devient général.

--Vous allez avec Rusca?... me dit mon capitaine, prenez garde à vous,

c'est un malin singe, un vaurien fini. Son plus grand plaisir est de

_mettre dedans_ tous ceux qui ont affaire à lui. Pour vous apprendre ce

que c'est que ce chrétien-là, il suffira peut-être de vous dire qu'il

s'est amusé dernièrement à baptiser du vin blanc avec de l'eau-de-vie,

afin de renvoyer à l'empereur un aide-de-camp soûl comme une grive...

Si vous vous comportez de manière à éviter ses algarades, vous vous en

ferez un ennemi mortel... Voilà le pèlerin... Ainsi, attention!

--Hé bien, répliquai-je à mon capitaine, nous nous amuserons; car il ne

sera pas dit qu'un pousse-cailloux _embêtera_ un officier d'artillerie.

Dans ce temps-là, voyez-vous, l'artillerie était quelque chose, parce

que le corps avait fourni l'empereur...

Me voilà donc parti, moi et mes canonniers, et nous gagnons Clagenfurth.

J'arrive le soir; et, aussitôt que mes hommes sont gîtés, je me mets en

grande tenue et je me rends chez le Rusca. Point de Rusca.

--Où est le général, demandais-je à une manière d'aide-de-camp qui

baragouinait un français mêlé d'italien.

--Le zénéral est à la zouziété, dans oun chercle, au café, à boire de

la bière sou la piazza.

Je regarde mon homme en face, et je m'aperçois qu'il n'est pas ivre

comme ses incohérences me le faisaient supposer.

--Vous êtes étonné... reprit l'aide-de-camp. Ma s'il est là de si bonne

houre, c'est pour oune petite difficoulté quél zénéral il a ou avec les

habitanti. Par ché i son di oumor pauco contrariente les Tedesques. Ces

chiens-là né se sont-ils pas avisés dé né piou audare boire de la bière

all chercle per ché lè zénéral y était...

En ce moment, nous fûmes interrompus par un roulement de tambour, après

quoi le crieur de la ville lut en français d'abord, puis en allemand et

en italien, une proclamation de Rusca, en vertu de laquelle il était

enjoint à tous les négocians et notables habitans de Clagenfurth

d'aller, comme par le passé, au cercle, pendant toutes les soirées, sous

peine d'être taxés à un contribution extraordinaire.

--Et comment le paieront-ils donc?... dit le colonel du 20e qui se

trouvait auprès de moi, car je m'étais avancé pour écouter; ce serait

la quatrième qu'il lèverait sur ces pauvres diables. Ce compère-là est

capable de les faire révolter, pour se donner le plaisir de mitrailler

une sédition populaire...

--Pourquoi n'allaient-ils plus au café?... mon colonel, lui

demandais-je.

Le colonel me regarda.

--Vous arrivez... à ce que je vois, me répondit-il. Eh bien! voilà le

fait. Ce diable de Rusca ne s'amusait-il pas, le soir, à allumer sa

pipe, au cercle, devant ces pauvres gens, avec les billets de florins

qu'il leur arrachait le matin!... Il faut que ce soit encore un bien bon

peuple, ces Allemands, pour qu'aucun d'eux ne lui ait tiré un coup de

pistolet... Heureusement, nous partirons demain; nous n'attendions que

vous...

--Il paraît, lui dis-je, que votre général n'est pas commode?...

--C'est un excellent militaire... répliqua-t-il, et il entend

particulièrement la guerre que nous allons faire. Il a été médecin dans

la partie de l'Italie qui avoisine les montagnes du Tyrol, et il en

connaît les routes, les sentiers, les habitans. Il est d'une bravoure

exemplaire; mais c'est bien le plus malicieux animal que j'aie jamais

connu. S'il ne brûle pas les paysans dans leurs villages, il faudra

qu'il soit dans ses bons jours...

Le colonel s'éloigna en voyant un officier venir à nous.

Je fus assez embarrassé de ma personne en me trouvant seul. Je pensai

qu'il n'était pas convenable que j'allasse voir Rusca au cercle; et,

alors, je revins à l'aide-de-camp, qui était toujours resté immobile

sur le seuil de la porte, occupé à fumer son cigare. J'avais toujours

rencontré son regard, quand je jetais par hasard les yeux sur lui en

causant avec le colonel; et, quoique ce regard me parût aussi railleur

que perfide, je le priai d'annoncer à son général ma visite pour la fin

de la soirée, objectant la nécessité dans laquelle j'étais de prendre

quelque chose; car je n'avais rien mangé depuis le matin... mais un

officier n'est pas aussi heureux que la mule du pape; en campagne,

il n'a pas d'heures pour ses repas; il se nourrit comme il peut, et

quelquefois pas du tout. Au moment où j'allais retourner à mon logement,

j'entendis une grande rumeur dans le faubourg par lequel j'étais entré.

Je demande à un soldat qui me parut en venir la raison de ce tumulte, et

il me dit que l'un de mes canonniers en était cause; alors je fus forcé

de me rendre sur les lieux pour savoir ce qui se passait. Il y avait

des attroupemens composés de femmes principalement, qui paraissaient en

colère, criaient et parlaient toutes ensemble; c'était comme dans

une basse-cour, quand les poules se mettent à piailler. Au milieu

du faubourg, je vis une grande et belle fille autour de laquelle on

s'attroupait; quand elle m'aperçut, elle fendit la presse et vint à moi.

Elle était furieuse, elle parlait avec une volubilité convulsive; elle

avait des couleurs, les bras nus, la gorge haletante, les cheveux en

désordre, les yeux enflammés, la peau mate; elle gesticulait avec feu,

elle était superbe; c'est une des plus belles colères que j'ai vues dans

ma vie. Là, je sus la cause de cette émeute. Mon fourrier était logé

chez le père de cette fille; et il paraît que, la trouvant à son goût,

il avait voulu la cajoler; mais qu'elle s'était brutalement défendue;

alors mon diable de canonnier, un provençal, il se nommait Lobbé,

c'était un petit homme, à cheveux noirs, bien frisés, qu'on avait appelé

dans la compagnie _la Perruque_. La Perruque donc, par vengeance, se

faisait servir par le père et la mère de cette fille; et, comme il était

assis sur un fauteuil très-élevé, il avait mis chacun de ses pieds sur

un escabeau de chaque côté de la table, et, pendant son repas, il avait

forcé la mère et le père, qui était un homme à cheveux blancs, de

tourner les étoiles de ses éperons. Il dînait gravement, ayant à ses

pieds les deux vieillards agenouillés, occupés à faire aller les

molettes. Cette fille, ne pouvant pas digérer cet affront, essayait

d'ameuter le quartier contre les Français.

Lorsque j'eus compris le sujet de ses plaintes, je m'empressai d'aller

au logement de la Perruque, et je le vis en effet assis comme un

pacha, regardant les deux vieillards, bons Allemands, qui faisaient

consciencieusement aller les éperons. Je n'oublierai jamais le geste de

la fille quand, en entrant avec moi, elle me montra ses parens. Elle

avait les larmes aux yeux, et me dit d'un son de voix guttural en

allemand:

--_Sieht!..._ Voyez!...

--Allons donc, Lobbé, finissez, dis-je à mon canonnier. Que diable, vous

mériteriez d'être puni... Cela ne se fait pas...

Les deux vieillards continuaient toujours.

--Mais, mon lieutenant, me dit la Perruque, tenez, regardez-les!... Ça

ne les contrarie pas... ça les amuse.

Je faillis rire.

En ce moment, un gros homme bourgeonné, la face rouge et le nez bulbeux,

entra. A l'uniforme, je reconnus le général Rusca.

--Bien, bien, canonnier!... s'écria-t-il. Voilà dix florins pour

t'encourager à établir la domination française sur ces chiens-là...

Et il lui jeta des florins.

--Il me semble, mon général, lui dis-je avec fermeté, quand nous

sortîmes, que si vous m'avez entendu, la discipline militaire est

compromise. Il m'est fort indifférent, si cela vous plaît, que mon

fourrier fasse tourner ses molettes, mais puisque je lui avais ordonné

de cesser, et qu'il est sous mes ordres...

--Ah! dit-il en m'interrompant, tu es sorti de cette école où l'on

raisonne?... Je vais t'apprendre à clocher avec les boiteux...

--Quels sont vos ordres, lui demandais-je?

--Viens les prendre ce soir à huit heures!...

Et nous nous quittâmes. Ce commencement de relations ne promettait rien

de bon.

A huit heures, après avoir dîné, je me présentai chez le général que je

trouvai buvant et fumant en compagnie de son aide-de-camp, du colonel et

d'un Allemand qui paraissait être un personnage de Clagenfurth. Rusca me

reçut civilement, mais il y avait toujours une teinte d'ironie dans son

discours. Il m'invita fort courtoisement à boire et à fumer; je ne bus

guère que deux verres de punch et fumai trois cigares.

--Demain nous partirons à sept heures, et devrons être en vue de Brixen

dans la journée, il faut entamer ces gens-là vivement.

Je me retirai. Le lendemain, je crus m'éveiller à six heures, il était

neuf heures passées. Rusca m'avait sans doute mis quelque drogue dans

mon verre, et je fus au désespoir en apprenant qu'il s'était mis en

bataille à six heures du matin, et qu'il avait trois heures de marche en

avance. Mon hôte, comprenant que j'en voulais à Rusca, me proposa de

me donner les moyens d'arriver à Brixen avant lui. La tentative était

audacieuse, car il fallait m'embarquer dans des chemins de traverse où

je pouvais rester; mais, jeune et dépité comme je l'étais, je fis mon

va-tout. Cependant je ne voulus rien négliger: je communiquai mon

entreprise à mes sous-officiers, qui crurent leur honneur aussi bien

engagé que le mien, nous mêlâmes du vin à l'avoine de nos chevaux, et

les bons Allemands, apprenant que nous voulions jouer un tour au Rusca,

nous fournirent quatre guides chargés de nous préserver de tout malheur.

Effectivement, Rusca nous trouva reposés et en bataille en avant de

Brixen, l'attendant avec insouciance.

--Comment, messieurs les b..., vous êtes partis avant nous?... dit

le général. Vous me paierez cela, lieutenant... ajouta-t-il en me

regardant.

Contes bruns · 第 3 / 14 段