Le mari, gentilhomme piémontais, était petit; sa figure annonçait une

bonhomie goguenarde, s'il est permis d'allier ces deux mots. Courageux,

instruit, il paraissait ignorer les liaisons qui existaient entre

sa femme et le colonel depuis environ deux ans. J'attribuais ce

laisser-aller aux moeurs italiennes ou à quelque secret de ménage; mais

il y avait dans la physionomie de cet homme un trait qui m'inspirait

toujours une involontaire défiance. Sa lèvre inférieure était mince

et s'abaissait aux deux extrémités, au lieu de se relever, ce qui me

semblait trahir un fonds de cruauté dans ce caractère, en apparence

flegmatique et paresseux.

Vous devez bien imaginer que la conversation n'était pas très-brillante

lorsque j'arrivai. Mes camarades, fatigués, mangeaient en silence.

Naturellement ils me firent quelques questions, et nous nous racontâmes

nos malheurs, tout en les entremêlant de réflexions sur la campagne, sur

les généraux, sur leurs fautes, sur les Russes et le froid.

Un moment après mon arrivée, le colonel, ayant fini son maigre repas,

s'essuya les moustaches, nous souhaita le bonsoir, et jetant son regard

à l'Italienne:

--Rosina?... lui dit-il.

Puis, sans attendre sa réponse, il alla se coucher dans la petite grange

aux fourrages.

Le sens de l'interpellation du colonel était facile à saisir; aussi la

jeune femme laissa-t-elle échapper un geste indescriptible qui peignait

tout à la fois, et la contrariété qu'elle devait éprouver à voir sa

dépendance affichée, sans aucun respect humain, et l'offense faite à sa

dignité de femme, ou à son mari; puis, il y eut aussi dans la crispation

rapide des traits, de son visage, dans le rapprochement violent de ses

sourcils, une sorte de pressentiment: elle eut peut-être une prévision

de sa destinée. Rosina resta tranquillement à table; mais un instant

après, et vraisemblablement lorsque le colonel fut couché dans son lit

de foin ou de paille, il répéta:

--Rosina?...

L'accent de ce second appel fut encore plus brutalement interrogatif que

ne l'avait été l'autre. Le grasseyement du colonel et le nombre que

la langue italienne permet de donner aux voyelles et aux finales,

peignirent tout le despotisme, l'impatience, la volonté de cet homme.

Rosina pâlit, mais elle se leva, passa derrière nous, et rejoignit le

colonel.

Tous mes camarades gardèrent un profond silence; mais moi,

malheureusement, je me mis à rire après les avoir tous regardés, et mon

rire se répéta de bouche en bouche.

--_Tu ridi?..._ dit le mari.

--Ma foi, mon camarade, lui répondisse en redevenant sérieux, j'avoue

que j'ai eu tort... Je te demande mille fois pardon, et si tu n'es pas

content des excuses que je te fais, je suis prêt à te rendre raison...

--Ce n'est pas toi qui as tort, c'est moi!... reprit-il froidement.

Là-dessus, nous nous couchâmes dans la salle; et bientôt nous nous

endormîmes tous d'un profond sommeil.

Le lendemain, chacun, sans éveiller son voisin, sans chercher un

compagnon de voyage, se mit en route à sa fantaisie, avec cette espèce

d'égoïsme qui a fait de notre déroute un des plus horribles drames de

personnalité, de tristesse et d'horreur, qui jamais se soit passé sous

le ciel.

Cependant, à sept ou huit cents pas de notre gîte, nous nous retrouvâmes

presque tous, et nous marchâmes ensemble, comme des oies conduites en

troupe par le despotisme aveugle d'un enfant: une même nécessité nous

poussait.

Arrivés à un petit monticule d'où l'on pouvait encore apercevoir la

ferme où nous avions passé la nuit, nous entendîmes des cris qui

ressemblaient au rugissement des lions dans le désert, au mugissement

des taureaux; mais non, cette clameur ne pouvait se comparer à rien de

connu. Néanmoins nous distinguâmes un faible cri de femme mêlé à cette

horrible et sinistre râle. Nous nous retournâmes tous, en proie à je ne

sais quel sentiment de frayeur; alors nous ne vîmes plus la maison; mais

un vaste bûcher. L'habitation était tout en flammes, et des tourbillons

de fumée, enlevés par le vent, nous apportaient et les sons rauques et

je ne sais quelle vapeur forte.

A quelques pas de nous marchait le capitaine; il venait tranquillement

se joindre à notre caravane...

Nous le contemplâmes tous en silence, car nul n'osa l'interroger; mais

lui, devinant notre curiosité, tourna sur sa poitrine l'index de la main

droite; et, de la gauche, montrant l'incendie:

--_Son'io!_ dit-il... Ç'est moi!...

Nous continuâmes à marcher, sans lui faire une seule observation.

--Toutes vos histoires sont épouvantables!... dit la maîtresse du logis,

et vous me causerez cette nuit des cauchemars affreux. Vous devriez

bien dissiper les impressions qu'elles nous laissent en nous racontant

quelque histoire gaie, ajouta-t-elle en se tournant vers un homme gros

et gras, homme de beaucoup d'esprit et qui devait partir pour l'Italie,

où l'appelaient des fonctions diplomatiques.

--Volontiers, répondit-il.

--Madame de... reprit-il en souriant, la femme d'un ancien ministre de

la marine sous Louis XVI, se trouvait au château de... où j'avais été

passer les vacances de l'année 180... Elle était encore belle, malgré

trente-huit ans avoués, et en dépit des malheurs qu'elle avait essuyés

pendant la révolution. Appartenant à l'une des meilleures maisons de

France, elle avait été élevée dans un couvent. Ses manières, pleines de

noblesse et d'affabilité, étaient empreintes d'une grâce indéfinissable.

Je n'ai connu qu'à elle une certaine manière de marcher qui imprimait

autant de respect qu'elle inspirait de désirs. Elle était grande,

bien faite et pieuse. Il est facile d'imaginer l'effet qu'elle devait

produire sur un petit garçon de treize ans: c'était alors mon âge. Sans

avoir précisément peur d'elle, je la regardais avec une inquiétude

désireuse et avec de vagues émotions qui ressemblaient aux

tressaillemens de la crainte.

Un soir, par un de ces hasards dont il est difficile de rendre compte,

sept ou huit des dames qui habitaient le château se trouvèrent seules,

sur les onze heures du soir, devant un de ces feux qui ne sont ni

pétillans ni éteints, mais dont la chaleur moite dispose peut-être à

une causerie plus intime, en communiquant aux fibres une sorte

d'épanouissement qui les béatifie.

Madame de... jeta un regard d'espion sur les hauts lambris et les

vieilles tapisseries de l'immense salon. Ses grands yeux noirs tombèrent

sur un coin passablement obscur où j'étais tapi derrière une duchesse

aux pieds contournés: ce fut comme un regard de feu; mais elle ne me vit

pas. J'étais resté coi en entendant ces dames raconter, _sotto voce_,

des histoires auxquelles je ne comprenais rien; mais les rires de

bon aloi qui terminaient chaque narration avaient piqué ma curiosité

d'enfant.

A votre tour, avaient dit en choeur les châtelaines à madame de...

allons, contez-nous comment...

Elle conservait peut-être une vague inquiétude de m'avoir vu jouant

auprès d'elle; elle se leva, comme pour faire le tour du meuble énorme

derrière lequel j'étais tapi; mais une vieille dame, plus impatiente que

les autres, lui prit la main en lui disant:

--Le petit est couché, ma chère; d'ailleurs, voudriez-vous paraître plus

prude que nous...

Alors la belle dame de... toussa, ses yeux se baissèrent souvent, et

elle commença ainsi:

«J'étais au couvent de... et je devais en sortir au bout de trois jours

pour épouser M. le comte de F... mon mari. Mon bonheur futur, envié par

quelques unes de mes compagnes, donnait lieu pour la vingtième fois à

des conjectures que je vous épargne, puisque d'après vos récits vous

vous en êtes toutes occupées en temps et lieu.

»Trois jeunes personnes de mon âge et moi, qui ne pouvions pas faire

ensemble soixante-dix ans, étions groupées devant la fenêtre d'un

corridor, d'où l'on voyait ce qui se passait dans la cour du couvent.

Depuis une heure environ, nos jeunes imaginations avaient cultivé le

champ des suppositions d'une manière si folle et si innocente, je vous

jure, qu'il nous était impossible de déterminer en quoi consistait le

mariage; mes idées étaient même devenues si vagues que je ne savais plus

sur quoi les fixer.

»Une soeur de trente à quarante ans, qui nous avait prises en amitié,

vint à passer; c'était, autant que je me le rappelle, la fille d'un

campagnard fort riche: elle avait été mise au couvent dès sa jeunesse,

soit pour avantager son frère, soit à cause d'une aventure qu'elle ne

racontait qu'à son honneur et gloire. Mademoiselle de Langeac, qui était

plus libre qu'aucune de nous avec elle, l'arrêta et lui exposa assez

[Note du transcripteur: mot illisible] ment le danger qu'il pouvait y

avoir pour moi d'ignorer les conditions de la nature humaine.

La religieuse avisa dans la cour un maudit animal qui revenait du

marché, et qui dans le moment, par la fierté de son allure, la puissance

de développement de tout son être, formait la plus brillante définition

du mariage que l'on pût donner.

Là, le groupe féminin se rapprocha, madame de... parla à voix basse, les

dames chuchotèrent et tous les yeux brillèrent comme des étoiles; mais

je ne pus entendre de la réponse de la religieuse que deux mots latins,

employés par la belle dame, et qui étaient, je crois: _Ecce homo!..._

A cet aspect, reprit madame de... dont la voix remonta insensiblement au

diapason doux et clair qui avait donné le ton aux juvéniles confidences

de ces dames, je manquai de me trouver mal. Je pâlis en regardant

mademoiselle de Fiennes que j'aimais beaucoup, et la terreur que j'ai

ressentie depuis en pensant au jour où je devais monter sur l'échafaud

n'est pas comparable à celle dont je fus la proie en songeant à la

première nuit de mes noces. Je croyais être faite autrement que toutes

les femmes. Je n'osais parler à ma mère; je regardais le comte avec un

curieux effroi, sans en être plus instruite. Je ne vous dirai pas toutes

les pensées martyrisantes dont je fus assaillie; l'idée d'un pareil

supplice a été jusqu'à me faire rester, la veille de mon mariage, à

tenir pendant environ une heure le bouton doré qui servait à ouvrir

la porte de la chambre où dormait ma mère, sans pouvoir me décider à

entrer, à la réveiller et à lui faire part de l'impossibilité où me

mettait la nature d'être femme un jour.

»Bref! je fus menée plus morte que vive dans la chambre nuptiale...»

Ici madame de... ne put s'empêcher de sourire, et elle ajouta, non sans

quelque mine de sainte ni-touche:

«Mais j'ai vu que tout ce que Dieu a fait est bien fait, et que la

pauvre bécasse de religieuse avait essayé, comme Garo, de mettre des

citrouilles à un chêne.»

--Monsieur, dit une jeune dame, si vos histoires gaies commencent ainsi,

comment finiront-elles?...

--Oh! monsieur n'a jamais pu rien conter sans y mettre un trait un peu

trop vif, et vraiment je le redoute. J'espère toujours qu'il s'est

corrigé...

--Mais où est le mal?... demanda naïvement le narrateur. Aujourd'hui

vous voulez rire, et vous nous interdisez toutes les sources de la gaîté

franche qui faisait les délices de nos ancêtres. Otez les tromperies de

femmes, les ruses de moines, les aventures un peu breneuses de Verville

et de Rabelais, où sera le rire?... Vous avez remplacé cette poétique

par celle des calembours d'Odry!... Est-ce un progrès?... Aujourd'hui

nous n'osons plus rien!... A peine une honnête femme permettrait-elle à

son amant de lui raconter la bonne histoire du cocher de fiacre disant à

une dame: _Voulez-vous trinquer?_... Il n'y a rien de possible avec des

moeurs aussi tacitement libertines; car je trouve vos pièces de théâtre

et vos romans plus gravement indécens que la crudité de Brantôme, chez

lequel il n'y a ni arrière-pensée ni préméditation. Le jour où nous

avons donné de la chasteté au langage, les moeurs avaient perdu la leur.

--La philanthropie a ruiné le conte!... reprit un vieillard.

--Comment?... dit la femme d'un peintre.

--Pour qu'un conte soit bon, il faut toujours qu'il vous fasse rire d'un

malheur, répondit-il.

--Paradoxe!... s'écria un journaliste.

--Aujourd'hui, reprit le vieillard en souriant, les sots se servent trop

souvent de ce mot-là, quand ils ne peuvent pas répondre, pour qu'un

homme d'esprit l'emploie.

Il y eut un moment de silence.

--Autrefois, dit le vieillard, les gens riches se faisaient enterrer

dans les églises. Alors il y avait un intervalle entre l'enterrement

réel et le convoi, parce que la tombe n'était pas toujours prête à

recevoir le mort. Cet inconvénient avait obligé les curés de Paris à

faire garder pendant un certain laps de temps les cercueils dans une

chapelle où se trouvait un sépulcre postiche. C'était en quelque sorte

un vestibule où les morts attendaient. Il y avait un prêtre de garde

près de la chapelle mortuaire, et les familles payaient les prières de

surérogation qui se disaient pendant la nuit ou pendant le jour qui

s'écoulait entre l'enterrement factice et l'inhumation définitive.

Excusez-moi de vous donner ces détails; mais aujourd'hui, pour beaucoup

de personnes, ils sont de l'histoire...

Un pauvre prêtre, nouveau venu à Saint-Sulpice, débuta dans l'emploi de

garder les morts... Un vieux maître des requêtes de l'hôtel avait été

enterré la matin. Au commencement de la nuit, le prêtre de province fut

installé dans la chapelle, et chargé de dire les prières à la lueur des

cierges. Le voilà seul, au coin d'un pilier, dans cette grande église.

Il dit un psaume, et quand le psaume est fini:

--Pan! pan!...

Il entend trois petits coups frappés faiblement.

Les oreilles lui tintent; il regarde la voûte, les dalles, les

piliers... et finit par croire que ses confrères veulent lui jouer

quelque tour, comme cela se fait dans les couvens pour les novices.

Alors il se remet à dépêcher un autre psaume; et de verset en verset:

--Pan! pan! pan!

La prêtre répondit:

--Oui! oui! frappe!... Je t'en casse!...

Enfin les coups diminuèrent, et ne se firent plus entendre que de loin à

loin.

Vers le matin, un vieux prêtre vint relever de faction le débutant.

Celui-ci lui donne le livre, la chaise, et s'en va.

--Pan! pan! pan!

--Qu'est-ce que c'est que ça?... demanda le vieux prêtre.

--Oh! ce n'est rien, répondit le nouveau; c'est le mort qui a un tic...

--Je croirais volontiers que ce mot est vrai... dit un professeur

d'histoire. Il est saturé de cet esprit rustique si précieux chez les

vieux auteurs, et qui se retrouve souvent peut-être chez le paysan.

Ce prêtre venait d'en-deçà la Loire... Le villageois est une nature

admirable. Quand il est bête, il va de pair avec l'animal; mais quand

il a des qualités, elles sont exquises; malheureusement personne ne

l'observe. Il a fallu je ne sais quel hasard pour que Goldsmith ait fait

_le Vicaire de Vakefield_. Aussi la vie campagnarde et paysanne attend

un historien.

--Votre observation me rappelle, dit un ancien fonctionnaire impérial,

un trait qui peut servir de preuve à votre opinion. Il donne tout-à-fait

l'idée d'un homme trempé comme devait l'être le paysan du Danube.

En 1813, lors des dernières levées d'hommes dont Napoléon eut besoin,

et que les préfets firent avec une rigueur qui contribua peut-être à la

première chute de l'empire, le fils d'un pauvre métayer des environs

d'une ville que je ne vous nommerai pas, car ce serait vous désigner le

préfet, refusa de partir, et disparut.

Les premières sommations exécutées, l'on en vint aux mesures de rigueur

contre le père et la mère. Enfin un matin, le préfet, ennuyé de voir

cette affaire traîner en longueur, mande le père devant lui.

Le paysan vint à la préfecture; et là, le secrétaire général d'abord,

puis le préfet lui-même, essayèrent par des paroles de persuasion de

convertir à l'évangile impérial le père du réfractaire, et de lui

arracher le secret de la retraite où son fils était caché.

Ils échouèrent contre le système de dénégation dans lesquels les paysans

se renferment avec l'instinct de l'huître, qui défie ses agresseurs à

l'abri de sa rude écaille. Des douceurs, le préfet et son secrétaire

passèrent aux menaces, et ils se mirent très-sérieusement en colère, et

rudoyèrent le pauvre homme, qui les regardait avec un grand flegme, en

tortillant son chapeau à bords rabattus.

--Nous saurons bien te faire retrouver ton fils, disait le secrétaire.

--Je le voudrais bien, monseigneur, répondait le paysan.

--Il me le faut mort ou vif, s'écria le préfet, en forme de conclusion.

Là dessus le père s'en revint désolé chez lui; car il ne savait

réellement pas où était son fils et se doutait bien de ce qui allait

arriver.

En effet, le lendemain, il vit dès le matin, en allant aux champs, le

chapeau bordé d'un gendarme qui galopait le long des haies, et que le

préfet envoyait loger chez lui, jusqu'à ce que le réfractaire se fût

retrouvé.

Il fallut donc chauffer, blanchir, éclairer le garnisaire et le nourrir

son cheval et lui. Le paysan y mangea ses économies, vendit la croix

d'or, les boucles d'oreilles, de souliers, les agrafes d'argent et les

hardes de sa femme; puis un champ qu'il avait, et enfin sa maison.

Avant de vendre la maison et le morceau de terre dont elle était

environnée, il y eut une horrible dispute entre la femme et le mari,

celui-ci prétendait qu'elle savait où était son fils... Le gendarme fut

obligé de mettre le holà, au moment où le paysan s'emporta, car il avait

pris son sabot pour le jeter à la tête de sa femme.

Depuis cette soirée, le garnisaire ayant pitié de ces deux malheureux

menait son cheval paître le long des chemins et dans les prés communaux.

Quelques voisins se cotisèrent pour lui fournir de l'avoine et de la

paille; la plupart du temps le gendarme achetait de la viande, et l'on

s'entendait pour soutenir ce pauvre ménage. Le paysan avait parlé de se

pendre.

Enfin, un jour qu'il fallait du bois pour cuire le dîner du gendarme, le

père du réfractaire était allé dès le matin dans une forêt voisine pour

ramasser des branches mortes et faire provision de bois.

A la nuit, il aperçut dans un fourré, près des habitations, une masse

blanche, et ayant été voir ce que cela pouvait être, il reconnut son

fils. Il était mort de faim, et avait encore entre les dents l'herbe

qu'il avait essayé de manger.

Le paysan chargea son enfant sur ses épaules, et, sans le montrer à

personne, sans rien dire, il le porta pendant trois lieues; il arriva à

la préfecture, s'enquit où était le préfet, et, apprenant qu'il était

au bal, il l'attendit; et quand celui-ci rentra, sur les deux heures du

matin, il trouva le paysan à sa porte, qui lui dit:

--Vous avez voulu mon fils, monsieur le préfet, le voilà!

Il mit le cadavre contre le mur et s'enfuit.

Maintenant, lui et sa femme mendient leur pain.

--Ceci est tout bonnement sublime, reprit le médecin; mais je crois que

si les actions des paysans sont si complètes, si simplement belles,

c'est que, chez eux, tout est naturel et sans art; ils obéissent

toujours au cri de la nature; leur ruse même, leur astuce, si célèbres

et si formidables, sont un développement de l'instinct humain. Ils sont

cauteleux dans les affaires, et dissimulés, comme tous les gens faibles,

en présence d'un ennemi puissant; et, ne faisant pas abus de la pensée,

ils la trouvent comme la foi, très-robuste dans leur ame, au moment où

ils en font usage. La foi du charbonnier est un proverbe.

Ce qui m'étonne le plus en eux, ajouta-t-il, c'est leur détachement de

la vie, et je ne comprends pas qu'en estimant si peu une existence si

chargée de peines et de travail, ils soient si peu vindicatifs, et ne la

risquent pas plus souvent, par calcul. Ils n'ont pas le temps peut-être

de réfléchir ou de combiner de grandes choses.

--C'est ce qui sauve la civilisation de leurs entreprises, dit

quelqu'un.

--Encore la civilisation!... répéta le médecin d'un air comi-tragique.

--Mais, docteur, lui dis-je, je vous assure que je connais un petit pays

de Touraine où les gens de la campagne font mentir vos observations. Du

côté de Chinon, les naturels de notre pays sont possédés d'une fureur

courte et vive qui leur donne l'énergie de se livrer à leurs passions,

puis ils rentrent soudain dans cette douceur spirituelle et railleuse

qui distingue le caractère tourangeau. Serait-ce que Caïn aurait peuplé

les environs de Chinon, dont les habitans sont nommés _Caïnones_

dans les cartulaires, ou faut-il attribuer ce sentiment de vengeance

immédiate à la vie sauvage que mènent les habitans des campagnes? Le

docteur Gall aurait bien dû venir visiter le Chinonnais, où, du reste,

il y a de fort honnêtes gens. Un des avocats les plus distingués de ce

pays me disait en riant que cet arrondissement devrait lui constituer

une rente, parce que la plupart des procès civils et criminels étaient

issus de ce pays si célébré par Rabelais. Quant à moi, j'ai vu de mes

yeux un exemple frappant de cette observation, dont je ne voudrais pas

cependant garantir la vérité psycologique.

Voici le fait:

--Je revenais, en 181..., d'Azai à Tours par la voiture de Chinon. En

prenant ma place, je vis, sur la banquette de derrière deux gendarmes,

entre lesquels était un gars d'environ vingt-deux ans.

--Qu'a-t-il donc fait celui-là?... dis-je au brigadier, croyant qu'il

s'agissait de quelque délit forestier ou autre.

--Presque rien... répondit le gendarme; il s'est permis de rompre avec

une barre de fer l'échine de son maître, et il l'a tué, pas plus tard

qu'hier...

Là-dessus, grand silence. Je voyageais en compagnie d'un assassin.

Celui-ci se tenait coi dans la carriole, regardant avec assez

d'insouciance les arbres du chemin, qui fuyaient avec autant de rapidité

que sa vie promise à l'échafaud. Il avait une figure douce, quoique

brune et fortement colorée.

--Pourquoi donc a-t-il assommé son maître?... dis-je au brigadier.

--Pour une misère... répondit le gendarme. En allant à la foire de

Tours, son bourgeois, qui était un fort métayer, avait promis de

rapporter les cadeaux d'usage à la fille de basse-cour et à ce

gars-là... Pour lors, il s'agissait d'un tablier pour elle, et d'un

gilet rouge pour lui. Au retour, il paraît que le fermier eut quelque

motif de mécontentement contre lui. Il donna bien le tablier à la fille,

mais il garda le gilet. Assoupi par la chaleur, et fatigué, vu qu'il

avait fait la route sans arrêt et à cheval, il s'endormit sur le coin de

sa table, dans la salle. Alors le gars prit la barre de fer, et lui en

asséna un grand coup sur la nuque; le métayer a encore eu la force de se

relever et de lui dire:

--Malheureux!...

Et il lui a donné un second coup, qui finalement l'a tué raide. Et

après il a été se cacher dans l'écurie avec le gilet; mais il n'a pas

seulement pris un liard de l'argent que son maître rapportait de Tours,

et il s'est laissé empoigner sans résistance.

--Comment, lui dis-je, en me tournant vers le paysan, as-tu pu tuer un

homme pour un gilet?...

--Dam!... j'avais compté là-dessus pour aller à la danse.

Ce fut tout ce que je tirai de ce garçon... qui ne paraissait point

méchant du tout. Les gendarmes ne lui avaient seulement pas lié les

mains. La voiture vint à verser au-dessus de Bellon.--Mais non, elle ne

versa pas. L'un des brancards s'était cassé. Nous en sortîmes tous;

les gendarmes se mirent de chaque côté de ce malheureux en le laissant

libre; néanmoins ils avaient l'oeil sur lui. Ce gaillard-là, voyant le

conducteur s'y prendre assez mal pour relever la patache, l'aida, lia

lui-même une perche pour remplacer le brancard; et quand tout fut fini:

--Ah! ça ira!... maintenant, dit-il en achevant de serrer le dernier

noeud d'une corde, et il remonta dans cette voiture qui le menait pour

ainsi dire au supplice. Il fut exécuté à Tours.

--Bah! ce sang froid n'a rien de bien extraordinaire, dit un jeune homme

qui était venu du salon du jeu, au milieu de ma narration, et n'avait

pas assisté aux prémisses de mon argumentation. Il existe une foule

d'anecdotes sur les derniers momens des criminels; et, si je vous cite à

ce propos un fait de ce genre, bien autrement curieux, c'est parce

que je le crois peu connu; je l'ai entendu raconter à l'auteur des

_Souvenirs de la Révolution_. Le syndic du tribunal de Brest se nommait

Vignes, et le président Vigneron. Ils furent condamnés à mort. En se

trouvant sur l'échafaud, l'un d'eux, M. Vignes, dit à l'autre en lui

montrant la foule:

--Hein! ils vont se trouver bien embarrassés sans vignes ni vigneron.

M. Vignes passa le premier; mais au moment où le couteau lui tranchait

la tête, les deux montans de la guillotine se désunirent; enfin il se

dérangea quelque chose dans l'instrument du supplice, et comme il

était fort tard, l'exécuteur des hautes-oeuvres républicaines dit au

président:

Contes bruns · 第 2 / 14 段