CONTES BRUNS.
Par
Honoré de Balzac, Philarète Chasles et Charles Rabou.
PARIS.
MDCCCXXXII.
[Note du transcripteur: Ce text utilise l'orthographe du XIXe siècle:
siège = siége, complètement = complétement, âme = ame, savants = savans,
documents = documens, etc.]
UNE CONVERSATION
ENTRE ONZE HEURES ET MINUIT.
Je fréquentais l'hiver dernier une maison, la seule peut-être où
maintenant, le soir, la conversation échappe à la politique et aux
niaiseries de salon. Là viennent des artistes, des poètes, des hommes
d'état, des savans, des jeunes gens occupés de chasse, de chevaux, de
femmes, de jeu, ailleurs, de toilette, mais qui, dans cette réunion,
prennent sur eux de dépenser leur esprit, comme ils prodiguent ailleurs
leur argent ou leurs fatuités.
Ce salon est le dernier asile où se soit réfugié l'esprit français
d'autrefois, avec sa profondeur cachée, ses mille détours, sa politesse
exquise. Là vous trouverez encore quelque spontanéité dans les coeurs,
de l'abandon, de la générosité dans les idées. Nul ne pense à garder sa
pensée pour un drame, ne voit des livres dans un récit. Personne ne vous
apporte le hideux squelette de la littérature, à propos d'une saillie
heureuse ou d'un sujet intéressant.
Pendant la soirée que je vais raconter, le hasard, ou plutôt l'habitude,
avait réuni plusieurs personnes auxquelles d'incontestables mérites
ont valu des réputations européennes. Ceci n'est point une flatterie
adressée à la France; plusieurs étrangers étaient parmi nous; et, par
cas fortuit, les hommes qui brillèrent le plus n'étaient pas les
plus célèbres. Ingénieuses réparties, observations fines, railleries
excellentes, peintures dessinées avec une netteté brillante, pétillèrent
et se pressèrent sans apprêt, se prodiguèrent sans dédain comme sans
recherche, mais furent délicieusement senties, délicatement savourées.
Les gens du monde se firent surtout remarquer par une grâce, par une
verve tout artistiques.
Vous trouverez ailleurs, en Europe, d'élégantes manières, de la
cordialité, de la bonhomie, de la science; mais à Paris seulement,
dans ce salon et dans quelques autres encore, se rencontre l'esprit
particulier qui donne à toutes ces qualités sociales un agréable
et capricieux ensemble, je ne sais quelle allure fluviale qui fait
facilement serpenter cette profusion de pensées, de formules, de contes,
de documens historiques. Paris, capitale du goût, connaît seul cette
science qui change une conversation en une joute, où chaque nature
d'esprit se condense par un trait, où chacun dit sa phrase et jette
son expérience dans un mot, où tout le monde s'amuse, se délasse et
s'exerce.
Aussi, là seulement, vous échangerez vos idées, là vous ne porterez pas,
comme le dauphin de la fable, quelque singe sur vos épaules; là vous
serez compris, et vous ne risquerez pas de mettre au jeu des pièces d'or
contre du billon; là, des secrets bien trahis; là, des causeries légères
et profondes ondoyent, tournent, changent d'aspect et de couleurs à
chaque phrase. Les critiques vives, les récits pressés abondent; les
yeux écoutent; les gestes interrogent; la physionomie répond; tout est
esprit et pensée.
Jamais le phénomène oral qui, bien étudié, bien manié, fait la puissance
de l'acteur et du conteur, ne m'avait si complétement ensorcelé; je ne
fus pas seul soumis à ces doux prestiges; nous passâmes tous une soirée
délicieuse.
Entre onze heures et minuit, la conversation, jusque là brillante,
antithétique, devint conteuse, elle entraîna dans son cours précipité de
curieuses confidences, plusieurs portraits, mille folies.
Un savant, avec lequel je fis de conserve la route de la rue
Saint-Germain-des-Prés à l'Observatoire royal, regarda cette ravissante
improvisation comme intraduisible; mais, dans ma témérité de disputeur,
je m'engageai presque à reproduire les plaisirs de cette soirée, moins
pour soutenir mon opinion que pour donner à mes émotions la vie factice
du souvenir, la distance qui se trouve entre la parole et l'écrit. Mais
en voulant tâcher de laisser à ces choses leur verdeur, leur abrupte
naturel, leurs fallacieuses sinuosités, j'ai pris la conversation à
l'heure où chaque récit nous attacha vivement. S'il fallait peindre le
moment où tous les esprits luttèrent, où toutes les opinions brûlèrent,
où la pensée imita les gerbes éblouissantes d'un feu d'artifice, cette
entreprise serait une folie, et une folie ennuyeuse peut-être.
Donc, représentez-vous assises autour d'une cheminée, dans un salon
élégant, une douzaine de personnes dont toutes les physionomies, plus ou
moins tourmentées, plus ou moins belles, expriment des passions ou des
pensées. Trois femmes aimables, bien mises, gracieuses, dont la voix
était douce, présidaient cette scène, à laquelle aucune séduction ne
manqua, pour moi, du moins. A la lueur des lampes, quelques artistes
dessinaient en écoutant, et souvent je vis la sépia se sécher dans leurs
pinceaux oisifs. Le salon était déjà par lui-même un tableau tout fait,
et plus d'un peintre se trouvait là, capable de le bien exécuter.
Nous fûmes redevables à un vieux militaire de la tournure que prit la
conversation. Il venait d'achever une partie dans un salon voisin, et
lorsqu'il se planta tout droit devant la cheminée, en relevant les deux
pans de son habit bleu, l'une des dames lui dit:
--Eh bien! général, avez-vous gagné?...
--Oh! mon Dieu non... Je ne puis pas toucher une carte...
Même question faite à quelques joueurs qui songeaient sans doute à
s'évader, il se trouva, comme toujours, que tout le monde avait à se
plaindre du jeu.
Récapitulation savamment faite, il advint qu'un sculpteur qui, à ma
connaissance, avait perdu vingt-cinq louis, fut atteint et convaincu
d'avoir gagné six cents francs.
--Bah! les plaies d'argent ne sont pas mortelles... dit mon savant, et
tant qu'un homme n'a pas perdu ses deux oreilles...
--Un homme peut-il perdre ses deux oreilles? demanda la dame.
--Pour les perdre il faut les jouer... répondit un médecin.
--Mais les joue-t-on?...
--Je le crois bien!... s'écria le général en levant un de ses pieds pour
en présenter la plante au feu.
J'ai connu en Espagne, reprit-il, un nommé Bianchi, capitaine au 6e de
ligne,--il a été tué au siége de Tarragone,--qui joua ses oreilles pour
mille écus. Il ne les joua pas, pardieu, il les paria bel et bien; mais
le pari est un jeu. Son adversaire était un autre capitaine du même régiment,
Italien comme lui, comme lui mauvais garnement, deux vrais diables ensemble,
mais bons officiers, excellens militaires.
Nous étions donc au bivouac, en Espagne. Bianchi avait besoin de mille
écus pour le lendemain matin, et comme il ne possédait que quinze cents
francs, il se mit à jouer aux dés sur un tambour avec son camarade,
pendant que leurs compagnies préparaient le souper.
Il y avait, ma foi, trois beaux quartiers de chèvre qui cuisaient dans
une marmite, près de nous; et nous autres officiers nous regardions
alternativement et le jeu et la chèvre qui frissonnait fort agréablement
à nos oreilles; car nous n'avions rien mangé depuis le matin. Nos
soldats revenaient un à un de la chasse, apportant du vin et des fruits.
Nous avions un bon repas en perspective. La marmite était suspendue
au-dessus du feu par trois perches arrangées en faisceau, et assez
éloignées du foyer pour ne pas brûler; mais d'ailleurs les soldats, avec
cet instinct merveilleux qui les caractérise, avaient fait un petit
rempart de terre autour du feu--Bianchi perdit tout; il ne dit pas un
mot; il resta comme il était, accroupi; mais il se croisa les bras sur
la poitrine, regarda le feu, le ciel, et par momens son adversaire.
Alors j'avais peur qu'il ne fît quelque mauvais coup; il semblait
vouloir lui manger les entrailles. Enfin il se leva brusquement, comme
pour fuir une tentation. En se levant, il renversa l'une des trois
perches qui soutenaient la marmite, et--voilà la chèvre et notre souper
à tous les diables!... Nous restâmes silencieux; et, quoique ventre
affamé ne porte guère de respect aux passions, nous n'osâmes rien lui
dire, tant il nous faisait peine à voir... L'autre comptait son argent.
Alors Bianchi se mit à rire. Il regarda la marmite vide, et pensa
peut-être alors qu'il n'avait pas plus de souper que d'argent. Il se
tourna vers son camarade, puis avec un sourire d'Italien:
--Veux-tu parier mille écus, lui dit-il en montrant une sentinelle
espagnole postée à cent cinquante pas environ de notre front de
bandière, et dont nous apercevions la baïonnette au clair de la lune,
veux-tu parier tes mille écus que, sans autre arme que le briquet de
ton caporal,--et il prit le sabre d'un nommé _Garde-à-Pied_,--je vais
à cette sentinelle, j'en apporte le coeur, je le fais cuire et le
mange...
--Cela va!... dit l'autre; mais--si tu ne réussis pas...
--Eh bien! _corro di Baccho_--il jura un peu mieux que cela; mais il
faut gazer le mot pour ces dames,--tu me couperas les deux oreilles...
--Convenu!... dit l'autre.
--Vous êtes témoins du pari!... s'écria Bianchi d'un air triomphant, en
se tournant vers nous...
Et il partit.
Nous n'avions plus envie de manger, nous autres. Cependant, nous nous
levâmes tous pour voir comment il s'y prendrait, mais nous ne vîmes rien
du tout. En effet, il tourna par un sentier, rampa comme un serpent;
bref, nous n'entendîmes pas seulement le bruit que peut faire une
feuille en tombant. Nos yeux ne quittaient pas de vue la sentinelle.
Tout à coup, un petit gémissement de rien, un--_heu_!... profond et
sourd nous fit tressaillir. Quelque chose tomba... Paoud!--Et nous ne
vîmes plus la sacrée--excusez-moi, mesdames!--baïonnette.
Cinq minutes après, ce farceur de Bianchi galopait dans le lointain
comme un cheval, et revint tout pâle, tout haletant. Il tenait à la main
le coeur de l'Espagnol, et le montra en riant à son adversaire.
Celui-ci lui dit d'un air sérieux:
--Ce n'est pas tout!...
--Je le sais bien!... répliqua Bianchi.
Alors, sans laver le sang de ses mains, il releva les perches, rajusta
la marmite, attisa le feu, fit cuire le coeur et le mangea sans en être
incommodé. Il empocha les mille écus...
--Il avait donc bien besoin de cet argent-là?... demanda la maîtresse du
logis.
Il les avait promis à une petite vivandière parisienne dont il était
amoureux...
--Oh! madame, reprit le général, après une petite pause, tous ces
Italiens-là étaient de vrais cannibales, et des chiens finis...--Ce
Bianchi venait de l'hôpital de Como, où tous les enfans trouvés
reçoivent le même nom, ils sont tous des Bianchi: c'est une coutume
italienne. L'empereur avait fait déporter à l'île d'Elbe les mauvais
sujets de l'Italie, les fils de famille incorrigibles, les malfaiteurs
de la bonne société qu'il ne voulait pas tout-à-fait flétrir. Aussi,
plus tard, il les enrégimenta, il en fit la _légion italienne_; puis il
les incorpora dans ses armées et en composa le 6e de ligne, auquel
il donna pour colonel un Corse, nommé Eugène. C'était un régiment de
démons. Il fallait les voir à un assaut, ou dans une mêlée!... Comme ils
étaient presque tous décorés pour des actions d'éclat, ce colonel leur
criait naïvement, en les menant au plus fort du feu:
--_Avanti, avanti, signori ladroni, cavalieri ladri_... En avant,
chevaliers voleurs, en avant, seigneurs brigands!...
Pour un coup de main, il n'y avait pas de meilleures troupes dans
l'armée; mais c'étaient des chenapans à voler le bon Dieu. Un jour,
ils buvaient l'eau-de-vie des pansemens; un autre, ils tiraient, sans
scrupule, un coup de fusil à un payeur, et mettaient le vol sur le
compte des Espagnols. Et, cependant, ils avaient de bons momens!... A
je ne sais quelle bataille, un de ces hommes-là tua dans la mêlée un
capitaine anglais qui, en mourant, lui recommanda sa femme et son
enfant. La veuve et l'orphelin se trouvaient dans un village voisin.
L'Italien y alla sur-le-champ, à travers la mêlée, et les prit avec
lui. La jeune dame était, ma foi, fort jolie. Les mauvaises langues du
régiment prétendirent qu'il consola la veuve; mais le fait est qu'il
partagea sa solde avec l'enfant jusqu'en 1814. Dans la déroute de
Moscou, l'un de ces garnemens, ayant un camarade attaqué de la poitrine,
eut pour lui des soins inimaginables depuis Moscou jusqu'à Wilna. Il le
mettait à cheval, l'en descendait, lui donnait à manger, le défendait
contre les cosaques, l'enveloppait de son mieux avec les haillons qu'il
pouvait trouver, le couchait comme une mère couche son enfant, et
veillait à tous ses besoins. Un soir, le diable de malade alla, malgré
la défense de son ami, se chauffer à un feu de cosaques, et lorsque
celui-ci vint pour l'y reprendre, un cosaque croyant qu'on voulait leur
chercher chicane tua le pauvre Italien...
--Napoléon avait des idées bien philosophiques! s'écria une dame. Ne
faut-il pas avoir réfléchi bien profondément sur la nature humaine,
pour oser chercher ce qu'il peut y avoir de héros dans une troupe de
malfaiteurs?...
--Oh! Napoléon, Napoléon! répondit un de nos grands poètes en levant
les bras vers le plafond, par un mouvement théâtral. Qui pourra jamais
expliquer, peindre ou comprendre Napoléon!... Un homme qu'on représente
les bras croisés, et qui a tout fait; qui a été le plus beau pouvoir
connu, le pouvoir le plus concentré, le plus mordant, le plus acide
de tous les pouvoirs; singulier génie, qui a promené partout la
civilisation armée sans la fixer nulle part; un homme qui pouvait
tout faire parce qu'il voulait tout; prodigieux phénomène de volonté,
domptant une maladie par une bataille, et cependant il devait mourir
de maladie dans son lit après avoir vécu au milieu des balles et des
boulets; un homme qui avait dans la tête un code et une épée, la parole
et l'action; esprit perspicace qui a tout deviné, excepté sa chute;
politique bizarre qui jouait les hommes à poignées, par économie, et qui
respecta deux têtes, celles de Talleyrand et de Metternich, diplomates
dont la mort eût évité la combustion de la France, et qui lui
paraissaient peser plus que des milliers de soldats; homme auquel, par
un rare privilége, la nature avait laissé un coeur dans son corps de
bronze; homme, rieur et bon à minuit entre des femmes, et, le matin,
maniant l'Europe comme une jeune fille fouette l'eau de son bain!...
Hypocrite, généreux, aimant le clinquant, sans goût, et malgré cela
grand en tout, par instinct ou par organisation; César à vingt-deux ans,
Cromwell à trente; puis, comme un épicier du Père La Chaise, bon père et
bon époux. Enfin, il a improvisé des monumens, des empires, des rois,
des codes, des vers, un roman, et le tout avec plus de portée que de
justesse. N'a-t-il pas fait de l'Europe la France? Et, après nous avoir
fait peser sur la terre de manière à changer les lois de la gravitation,
il nous a laissés plus pauvres que le jour où il avait mis la main sur
nous. Et lui, qui avait pris un empire avec son nom, perdit son nom au
bord de son empire, dans une mer de sang et de soldats. Homme qui, toute
pensée et toute action, comprenait Desaix et Fouché... Tout arbitraire
et toute justice!--le vrai roi!...
--J'aurais bien voulu qu'il fut un peu moins roi... dit en riant un
de mes amis, je n'aurais point passé six ans dans la forteresse où sa
police m'a jeté, comme tant d'autres.
--Mais ne vous êtes-vous pas singulièrement évadé?... demanda une dame.
--Non, ce n'est pas moi, répondit-il.
--Racontez donc cette aventure-là, dit la maîtresse du logis, il n'y a
que nous deux ici qui la connaissions...
--Volontiers, répliqua-t-il, et chacun d'écouter.
Peu de temps après le 18 brumaire, dit le meilleur de nos philologues
et le plus aimable des bibliophiles, il y eut une levée de boucliers en
Bretagne et dans la Vendée. Le premier consul, empressé de pacifier la
France, entama comme vous le savez des négociations avec les principaux
chefs, déploya les plus vigoureuses mesures militaires; et, tout en
combinant des plans de séduction, mit en jeu les ressorts machiavéliques
de la police, alors confiée à Fouché. Rien de tout cela ne fut inutile,
et il réussit à étouffer la guerre de l'Ouest.
A cette époque, un jeune homme appartenant à la famille de Maillé
fut envoyé par les chouans, de Bretagne à Saumur, afin d'établir des
intelligences entre certaines personnes de la ville ou des environs
et les chefs de l'insurrection royaliste. Instruite de son voyage, la
police de Paris avait dépêché des agens chargés de s'emparer du jeune
émissaire à son arrivée à Saumur. Effectivement, il fut arrêté le jour
même de son débarquement, car il vint en bateau, sous un déguisement de
maître marinier; mais c'était un homme d'exécution!... Il avait calculé
toutes les chances de son entreprise, et son passe-port, ses papiers
étaient si bien en règle, que les gens envoyés pour se saisir de lui
craignirent de s'être trompés.
Le chevalier de Beauvoir,--je me rappelle maintenant son nom,--avait
bien médité son rôle. Il cita sa famille d'emprunt, son faux domicile,
et soutint si hardiment son interrogatoire, qu'il aurait été mis en
liberté sans l'espèce de croyance aveugle que les espions eurent en
leurs instructions; elles étaient trop précises; dans le doute, ils
aimèrent mieux commettre un acte arbitraire que de laisser échapper un
homme à la capture duquel le premier consul paraissait attacher une
grande importance. Dans ces temps de liberté, les agens du pouvoir
national se souciaient fort peu de ce que nous nommons aujourd'hui la
_légalité_. Le chevalier fut donc provisoirement emprisonné, jusqu'à ce
que les autorités supérieures eussent pris une décision à son égard.
Cette sentence bureaucratique ne se fit pas attendre, et la police
ordonna de garder très-étroitement le prisonnier, malgré toutes ses
dénégations.
Alors le chevalier de Beauvoir fut transféré, suivant de nouveaux
ordres, au château de l'Escarpe. Ce nom indique assez la situation de la
forteresse: assise sur des rochers d'une grande élévation, elle a pour
fossés des précipices; et l'on n'y peut arriver que par une pente rapide
et dangereuse, aboutissant, comme dans tous les anciens châteaux, à la
porte principale, qui est défendue par un fossé sur lequel s'abaisse un
pont-levis.
Le commandant de cette prison, charmé d'avoir un homme de distinction,
dont les manières étaient fort agréables, qui s'exprimait à merveille,
et paraissait instruit, qualités assez rares à cette époque, accepta le
chevalier comme un bienfait de la Providence. Il lui proposa d'être à
l'Escarpe sur parole, et de faire cause commune avec lui contre l'ennui.
Beauvoir ne demanda pas mieux. C'était un loyal gentilhomme; mais
c'était aussi, par malheur, un fort joli garçon. Il avait une figure
attrayante, l'air résolu, la parole engageante, une force prodigieuse.
C'eût été un excellent chef de parti. Il était surtout leste et bien
découplé. Le commandant lui assigna le plus commode des appartemens
du château, l'admit à sa table; et, d'abord, n'eut qu'à se louer du
Vendéen.
Ce commandant était un officier corse; il était marié, et très-jaloux,
parce que sa femme, assez jolie, lui semblait peut-être difficile à
garder. Il paraît que Beauvoir plut à la dame, et qu'il la trouva fort à
son goût. Ils s'aimèrent sans doute. Commirent-ils quelque imprudence?
Le sentiment qu'ils eurent l'un pour l'autre dépassa-t-il les bornes de
cette galanterie superficielle qui est presque un de nos devoirs envers
les femmes? Beauvoir ne s'est jamais franchement expliqué sur ce point
assez obscur de son histoire; mais toujours est-il constant que le
commandant se crut en droit d'exercer des rigueurs extraordinaires sur
son prisonnier.
Beauvoir, mis au donjon, fut nourri de pain noir, abreuvé d'eau claire,
et enchaîné suivant le perpétuel programme des divertissemens prodigués
aux captifs. Sa cellule, située sous la plate-forme du donjon, était
voûtée en pierre dure; les murailles avaient une épaisseur désespérante;
la tour donnait vraisemblablement sur un précipice; il n'y avait pas la
moindre chance de salut.
Lorsque le pauvre Beauvoir eut reconnu l'impossibilité d'une évasion,
il tomba dans ces rêveries qui sont tout ensemble le désespoir et la
consolation des prisonniers. Il s'occupa de ces riens qui deviennent
de grandes affaires. Il compta les heures, les jours; il fit
l'apprentissage du triste _état de prisonnier_. Il reçut le baptême des
douleurs. Il se replia sur lui-même, et sut ce que c'étaient que l'air
et le soleil; puis, après une quinzaine de jours, il eut cette maladie
terrible, cette fièvre de liberté qui pousse les prisonniers à ces
entreprises sublimes dont nous ne pouvons expliquer les prodigieux
résultats que par des forces inconnues, par des concentrations de
volonté qui font le désespoir de notre analyse physiologique, mystères
dont les savans craignent presque de sonder les profondeurs. Mais il se
rongeait le coeur; car il n'y avait que la mort qui pût le rendre libre.
Un matin, le porte-clefs chargé d'apporter la nourriture de Beauvoir, au
lieu de s'en aller après lui avoir donné sa maigre pitance, resta devant
lui les bras croisés, et le regarda singulièrement. Leur conversation
se réduisait de coutume à peu de chose; et jamais son gardien ne
l'entamait. Aussi le chevalier fut-il très-étonné lorsque cet homme lui
dit:
--Monsieur, vous avez sans doute votre idée en vous faisant toujours
appeler M. Lebrun ou citoyen Lebrun. Cela ne me regarde pas; mon affaire
n'est point de vérifier votre nom: que vous vous nommiez Pierre ou Paul,
cela m'est bien égal; mais je sais, dit-il en clignant de l'oeil, que
vous êtes M. Charles-Félix-Théodore, chevalier de Beauvoir et cousin de
Mme la duchesse de Maillé...
--Hein?... ajouta-t-il d'un air de triomphe, après un moment de silence
en regardant son prisonnier.
Beauvoir, se voyant incarcéré fort et ferme, ne crut pas que sa position
pût s'empirer par l'aveu de son véritable nom; et alors il répondit:
--Eh bien! quand je serais le chevalier de Beauvoir, qu'y
gagnerais-tu?...
--Oh! tout est gagné!... répliqua le porte-clefs à voix basse.
Écoutez-moi. J'ai reçu de l'argent pour faciliter votre évasion; mais un
instant!... Comme on me fusillerait tout bellement si j'étais soupçonné
de la moindre chose, j'ai dit que je ne tremperais dans cette affaire-là
que juste l'histoire de gagner mon argent. Tenez, monsieur, voilà une
clef...
Et il sortit de sa poche une petite lime.
--Avec cela, reprit-il, vous scierez un de vos barreaux. Dam! ce ne sera
pas commode.
Et il montra l'ouverture étroite par laquelle le jour entrait dans
le cachot. C'était une espèce de baie pratiquée entre le cordon qui
couronnait extérieurement le donjon et ces grossières saillies en pierre
destinées à figurer les supports des créneaux.
--Dam, monsieur, dit le geôlier, il faudra scier le fer assez près pour
que vous puissiez passer.
--Oh! sois tranquille!--je passerai...
--Et assez haut pour qu'il vous reste de quoi attacher votre corde...
--Où est-elle?
--La voici, répondit le guichetier en lui jetant une corde à noeuds.
Elle a été fabriquée avec du linge, afin de faire supposer que vous
l'avez confectionnée vous-même. Elle est de longueur suffisante. Quand
vous serez au dernier noeud, laissez-vous couler tout doucement; le
reste est votre affaire. Vous trouverez probablement dans les environs
une voiture tout attelée et des amis qui vous attendent... De cela, je
n'ai rien voulu savoir. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il y a une
sentinelle au _dret_ de la tour... Vous saurez ben choisir une nuit
noire, et guetter le moment où le soldat de faction dormira. Vous
risquera peut-être d'attraper un coup de fusil; mais...
--C'est bon! c'est bon!... je ne pourrirai pas ici... s'écria le
chevalier.
--Ah! ça se pourrait ben tout de même!... répliqua le geôlier d'un air
bête.
Beauvoir prit cela pour une de ces réflexions niaises que font ces
gens-là. L'espoir d'être bientôt libre le rendait si joyeux qu'il ne
pouvait guère s'arrêter aux discours de cet homme, espèce de paysan
renforcé. Il se mit à l'ouvrage aussitôt, et la journée lui suffit pour
scier les barreaux.
Craignant une visite du commandant, il cacha son travail, en bouchant
les fentes avec de la mie de pain roulée dans de la rouille, afin de lui
donner la couleur du fer; puis ayant serré sa corde, il épia quelque
nuit favorable, avec cette impatience concentrée et cette profonde
agitation d'ame qui font vivre si poétiquement les prisonniers.
Enfin, par une nuit grise, une nuit d'automne, il acheva de scier les
barreaux, attacha solidement sa corde, s'accroupit à l'extérieur sur
le support de pierre, en se cramponnant d'une main au bout de fer qui
restait dans la baie; et, là, il attendit le moment le plus obscur de la
nuit et l'heure à laquelle les sentinelles doivent dormir... C'est vers
le matin, à peu près...
Connaissant la durée des factions, l'instant des rondes, toutes choses
dont s'occupent les prisonniers, même involontairement, il épia le
moment où l'une des sentinelles serait aux deux tiers de sa faction et
retirée dans sa guérite, à cause du brouillard; puis, certain d'avoir
réuni le plus de chances favorables à son évasion, il se mit à
descendre, noeud à noeud, suspendu entre le ciel et la terre, mais
tenant sa corde avec une force de géant.
Tout alla bien. Il était arrivé à l'avant-dernier noeud, lorsque près
de se laisser couler à terre, il s'avisa, par une pensée prudente, de
chercher le sol avec ses pieds, et--il ne trouva pas de sol... Diable!
c'était un cas assez embarrassant. Il était en sueur, fatigué, perplexe,
et dans cette situation où l'on joue sa vie à pair ou non. Il allait
s'élancer par une raison frivole; son chapeau venait de tomber.
Heureusement il écouta le bruit que la chute devait produire, et
n'entendant rien, il conçut de vagues soupçons sur sa situation; et
commença à croire qu'on pouvait lui avoir tendu quelque piége; mais dans
quel intérêt?...
En proie à ces incertitudes, il songea presque à remettre la partie à
une autre nuit; et provisoirement, il résolut d'attendre les clartés
indécises du crépuscule, heure qui ne serait peut-être pas tout-à-fait
défavorable à sa fuite. Sa force prodigieuse lui permit de grimper vers
le donjon; mais il était presque épuisé au moment où il se remit sur
le support extérieur, guettant tout comme un chat sur le bord de sa
gouttière.
Bientôt, à la faible clarté de l'aurore, il aperçut, en faisant flotter
sa corde, une petite distance de cent cinquante pieds entre le dernier
noeud et les rochers pointus du précipice.
--Merci, commandant! dit-il avec le sang froid qui le caractérisait.
Puis, après avoir quelque peu réfléchi à cette habile vengeance, il
jugea nécessaire de rentrer dans son cachot. Il mit toute sa défroque en
évidence sur son lit, laissa la corde en dehors pour faire croire à sa
chute; et, tranquillement tapi derrière la porte, il attendit l'arrivée
du perfide guichetier, en tenant à la main une des barres de fer qu'il
avait sciées.
Le guichetier ne manqua pas de venir, et plus tôt qu'à l'ordinaire, pour
recueillir la succession du mort; il ouvrit la porte en sifflant; mais
quand il fut à une distance convenable, Beauvoir lui asséna sur le crâne
un si furieux coup de barre que le traître tomba comme une masse, sans
jeter un cri; la barre lui avait brisé la tête. Le chevalier déshabilla
promptement le mort, prit ses habits, imita son allure, et, grâces à
l'heure matinale et au peu de défiance des sentinelles de la porte
principale, il s'évada.
--Il faut des guerres civiles pour faire éclore des caractères
semblables!... s'écria un avocat célèbre. Ces aventures où l'ame se
déploie dans toute sa vigueur ne se rencontrent jamais dans la vie
tranquille telle que la constitue notre civilisation actuelle, si pâle,
si décrépite.
--Encore la civilisation!... répliqua un médecin, votre mot est
placé!... Depuis quelque temps, poètes, écrivains, peintres, tout le
monde est possédé d'une singulière manie. Notre société, selon ces
gens-là, nos moeurs, tout se décompose et rend le dernier soupir. Nous
vivons morts; nous nous portons à merveille dans une agonie perpétuelle,
et sans nous apercevoir que nous sommes en putréfaction. Enfin, à les
entendre, nous n'avons ni lois, ni moeurs, ni physionomie, parce que
nous sommes sans croyances. Il me semble cependant que, d'abord, nous
avons tous foi en l'argent, et depuis que les hommes se sont attroupés
en nations, l'argent a été une religion universelle, un culte éternel;
ensuite, le monde actuel ne va pas mal du tout. Pour quelques gens
blasés qui regrettent de ne pas avoir tué une femme ou deux, il se
rencontre bon nombre de gens passionnés qui aiment sincèrement. Pour
n'être pas scandaleux, l'amour se continue assez bien, et ne laisse
guère chômer que les vieilles filles... encore!... Bref! les existences
sont tout aussi dramatiques en temps de paix qu'en temps de troubles...
Je vous remercie de votre guerre civile. Moi! j'ai précisément assez de
rentes sur le grand-livre pour aimer cette vie étroite, l'existence avec
les soies, les cachemires, les tilburys, les peintures sur verres,
les porcelaines, et toutes ces petites merveilles qui annoncent la
dégénérescence d'une civilisation...
--Le docteur a raison.... dit une dame. Il y a des situations secrètes
de la vie la plus vulgaire en apparence qui peuvent comporter des
aventures tout aussi intéressantes que celles de l'évasion.
--Certes, reprit le docteur. Et, si je vous racontais une des premières
consultations que...
--Racontez!...
--Racontez!...
Ce fut un cri général, dont le docteur fut très flatté.
--Je n'ai pas la prétention de vous intéresser autant que monsieur...
--Connu!... dit un peintre.
--Assez... Dites, cria-t-on de toutes parts.
--Un soir, dit-il, après avoir laissé échapper un geste de modestie et
un sourire, j'allais me coucher, fatigué de ces courses énormes que nous
autres, pauvres médecins, faisons à pied, presque pour l'amour de
Dieu, pendant les premiers jours de notre carrière, lorsque ma vieille
servante vint me dire qu'une dame désirait me parler. Je répondis par
un signe, et sur-le-champ l'inconnue entra dans mon cabinet. Je la fis
asseoir au coin de ma cheminée, et restai vis-à-vis d'elle, à l'autre
coin, en l'examinant avec cette curiosité physiologique particulière aux
gens de notre profession, quand ils prennent la science en amour. Je
n'ai pas souvenance d'avoir rencontré dans le cours de ma vie une femme
qui m'ait aussi fortement impressionné que je le fus par cette dame.
Elle était jeune, simplement mise, médiocrement belle cependant, mais
admirablement bien faite. Elle avait une taille très cambrée, un teint
à éblouir et des cheveux noirs très-abondans. C'était une figure
méridionale, tout empreinte de passions, dont les traits avaient peu de
régularité, beaucoup de bizarrerie même, et qui tirait son plus
grand charme de la physionomie; néanmoins, ses yeux vifs avaient une
expression de tristesse, qui en détruisait l'éclat.
Elle me regardait avec une sorte d'inquiétude, et je fus extrêmement
intéressé par l'hésitation que trahirent ses premières paroles et ses
manières. Elle allait faire violence à sa pudeur, et j'attendais une de
ces confidences vulgaires, auxquelles nous sommes habitués, mais qui
n'en sont pas moins honteuses pour les malades, lorsque, se levant avec
brusquerie, elle me dit:
--Monsieur, il est fort inutile que je vous instruise du hasard auquel
j'ai du de connaître votre nom, votre caractère et votre talent.
A son accent, je reconnus une Marseillaise.
--Je suis, reprit-elle, mariée depuis trois mois à Monsieur de... chef
d'escadron dans les grenadiers de la garde; c'est un homme violent et
d'une jalousie de tigre. Depuis six mois je suis grosse...
En prononçant cette phrase à voix basse, elle eut peine à dissimuler une
contraction nerveuse qui crispa son larynx.
--J'appartiens, reprit-elle en continuant, à l'une des premières
familles de Marseille; ma mère est madame de...
--Vous comprenez, dit le docteur en s'interrompant et nous regardant à
la ronde, que je ne puis pas vous dire les noms...
--J'ai dix-huit ans, monsieur, dit-elle; j'étais promise depuis deux
ans à l'un de mes cousins, jeune homme riche et fort aimable, mais
appartenant à une famille exclusivement commerçante, la famille de ma
mère. Nous nous aimions beaucoup... Il y a huit mois, M. de... mon
mari, vint à Marseille; il est neveu de l'ancienne duchesse de... et,
favori de l'empereur, il est promis à quelque haute fortune militaire:
tout cela séduisit mon père. Malgré mon inclination connue, mon mariage
avec le comte de... fut décidé. Ce manque de foi brouilla les deux
familles. Mon père redoutant la violence du caractère marseillais,
craignit quelque malheur; il voulut conclure cette affaire à Paris, où
se trouvait la famille de M. de... Nous partîmes.
A la seconde couchée, au milieu de la nuit, je fus réveillée par la
voix de mon cousin, et--je vis sa tête près de la mienne... Le lit où
couchaient mon père et mère était à trois pas du mien; rien ne
l'avait arrêté. Si mon père s'était réveillé, il lui aurait brûlé la
cervelle... Je l'aimais...--c'est tout vous dire.
Elle baissa les yeux et soupira. J'ai souvent entendu les sons creux
qui sortent de la poitrine des agonisans; mais j'avoue que ce soupir
de femmes, ce repentir poignant, mêlé de résignation, cette terreur
produite par un moment de plaisir, dont le souvenir semblait briller
dans les yeux de la jeune Marseillaise, m'ont pour ainsi dire aguerri
tout à coup aux expressions les plus vives de la souffrance. Il y a
des jours où j'entends encore ce soupir, et il me donne toujours une
sensation de froid intérieur, lorsque ma mémoire est fidèle.
--Dans trois jours, reprit-elle en levant les yeux sur moi, mon mari
revient d'Allemagne. Il me sera impossible de lui cacher l'état dans
lequel je suis, et il me tuera, monsieur; il n'hésitera même pas. Mon
cousin se brûlera la cervelle ou provoquera mon mari. Je suis dans
l'enfer...
Elle dit cette phrase avec un calme effrayant.
--Adolphe est tenu fort sévèrement; son père et sa mère lui donnent
peu d'argent pour son entretien; ma mère n'a pas la disposition de sa
fortune; de mon côté, moi, je ne possède rien; cependant, entre nous
trois, nous avons trouvé 4,000 francs...
--Les voici, dit-elle en tirant de son corset des billets de banque et
me les présentant.
--Eh bien! madame?... lui demandai-je.
--Eh bien! monsieur, reprit-elle en paraissant étonnée de ma question,
je viens vous supplier de sauver l'honneur de deux familles, la vie
de trois personnes et celle de ma mère, aux dépens de mon malheureux
enfant...
--N'achevez pas, lui dis-je avec sang froid.
J'allai prendre le Code.
--Voyez, madame, repris-je en montrant une page qu'elle n'avait sans
doute pas lue, vous m'enverriez à l'échafaud. Vous me proposez un crime
que la loi punit de mort, et vous seriez vous-même condamnée à une peine
plus terrible peut-être que ne l'est la mienne... Mais, la justice ne
serait pas si sévère, que je ne pratiquerais pas une opération de ce
genre; elle est presque toujours un double assassinat; car il est rare
que la mère ne périsse pas aussi. Vous pouvez prendre un meilleur
parti... Pourquoi ne fuyez-vous pas?... Allez en pays étranger.
--Je serais déshonorée...
Elle me fit encore quelques instances, mais doucement et avec un sourd
accent de désespoir. Je la renvoyai...
Le surlendemain, vers huit heures du matin, elle revint. En la
voyant entrer dans mon cabinet, je lui fis un signe de dénégation
très-péremptoire; mais elle se jeta si vivement à mes genoux que je ne
pus l'en empêcher.
--Tenez!... s'écria-t-elle, voici dix mille francs!...
--Hé! madame, répondis-je, cent mille, un million même, ne me
convertiraient pas au crime... Si je vous promettais mon secours dans
un moment de faiblesse, plus tard, au moment d'agir, la raison me
reviendrait, et je manquerais à ma parole. Ainsi retirez-vous.
Elle se releva, s'assit, et fondit en larmes.
--Je suis morte!... s'écria-t-elle. Mon mari revient demain...
Elle tomba dans une espèce d'engourdissement; et puis, après sept ou
huit minutes de silence, elle me jeta un regard suppliant; je détournai
les yeux; elle me dit:
--Adieu, monsieur!...
Et disparut.
Cet horrible poème de mélancolie m'oppressa pendant toute la journée...
J'avais toujours devant moi cette femme pâle, et je lisais toujours les
pensées écrites dans son dernier regard.
Le soir, au moment où j'allais me coucher, une vieille femme en
haillons, et qui sentait la boue des rues, me remit une lettre écrite
sur une feuille de papier gras et jaune; les caractères, mal tracés, se
lisaient à peine, et il y avait de l'horreur et dans ce message et dans
la messagère.
«J'ai été massacrée par le chirurgien malhabile d'une maison de
prostitution, car je n'ai trouvé de pitié que là; mais je suis perdue.
Une hémorragie affreuse a été la suite de cet acte de désespoir. Je
suis, sous le nom de Mme Lebrun, à l'hôtel de Picardie, rue de Seine. Le
mal est fait. Aurez-vous maintenant le courage de venir me visiter, et
de voir s'il y a pour moi quelque chance de conserver la vie?...
Écouterez-vous mieux une mourante?...
Un frisson de fièvre passa sur ma colonne vertébrale. Je jetai la lettre
au feu, puis me couchai; mais je ne dormis pas; je répétai vingt fois et
presque mécaniquement:
--Ah! la malheureuse...
Le lendemain, après avoir fait toutes mes visites, j'allai, conduit par
une sorte de fascination, jusqu'à l'hôtel que la jeune femme m'avait
indiqué. Sous prétexte de chercher quelqu'un dont je ne savais pas
exactement l'adresse, je pris avec prudence des informations, et le
portier me dit:
--Non, monsieur, nous n'avons personne de ce nom-là. Hier il est bien
venu une jeune femme; mais elle ne restera pas longtemps ici... Elle
est morte ce matin à midi...
Je sortis avec précipitation, et j'emportai dans mon coeur un souvenir
éternel de tristesse et de terreur. Je vois passer peu de corbillards
seuls et sans parens à travers Paris sans penser à cette aventure, et
chaque fois j'y découvre de nouvelles sources d'intérêt. C'est un drame
à cinq personnages, dont, pour moi, les destinées inconnues se dénouent
de mille manières, et qui m'occupent souvent pendant des heures
entières...
Nous restâmes silencieux. Le docteur avait conté cette histoire avec un
accent si pénétrant, ses gestes furent si pittoresques et sa diction si
vive, que nous vîmes successivement et l'héroïne et le char des pauvres
conduit par les croque-morts, allant au trot vers le cimetière.
--Pendant la campagne de 1812, nous dit alors un colonel d'artillerie,
j'ai été, comme le docteur, le témoin ou plutôt la cause involontaire
d'un malheur qui a beaucoup d'analogie avec celui dont il vient de nous
parler. Il s'agit aussi d'une femme mariée; mais si le résultat est
à peu près le même, il y existe entre les deux faits de notables
différences.
Lorsque nous arrivâmes à la Bérésina, il n'y avait plus, comme vous le
savez, ni discipline ni obéissance militaire. Tous les rangs étaient
confondus à l'armée; l'armée n'était même plus qu'un ramas d'hommes
de toutes nations, qui allait instinctivement du nord au midi... Les
soldats chassaient de leurs foyers un général en haillons et pieds
nus, quand il n'apportait ni bois ni vivres. Après le passage de cette
célèbre rivière, le désordre ne fut pas moindre.
Je sortais tranquillement, tout seul, sans vivres, sans argent, des
marais de Zembin, et j'allais cherchant une maison où l'on voulût bien
me recevoir. N'en trouvant pas, ou chassé de celles que je rencontrais,
j'aperçus heureusement vers le soir une mauvaise petite ferme de
Pologne, dont rien ne pourrait vous donner une idée, à moins que vous
n'ayez vu les maisons de bois de la Basse-Normandie ou les plus pauvres
métairies de la Bretagne. Ces habitations consistent en une seule
chambre partagée dans un bout par une cloison en planches, et la plus
petite pièce sert de magasin à fourrages. L'obscurité du crépuscule me
permettait de voir de loin une légère fumée qui s'échappait de cette
maison.
Espérant y trouver des camarades plus compatissans que ceux auxquels je
m'étais adressé jusqu'alors, je marchai courageusement jusqu'à la ferme.
En y entrant, je trouvai la table mise. Plusieurs officiers, parmi
lesquels une femme, spectacle assez ordinaire, mangeaient des pommes de
terre, de la chair de cheval grillée sur des charbons et des betteraves
gelées. Je reconnus parmi les convives deux ou trois capitaines
d'artillerie du premier régiment, dans lequel j'avais servi.
Je fus accueilli par un hourra d'acclamations qui m'aurait fort étonné
de l'autre côté de la Bérésina; mais en ce moment le froid était moins
intense; mes camarades se reposaient, ils avaient chaud, ils mangeaient;
et la salle, jonchée de bottes de paille, leur offrait la perspective
d'un bon coucher, d'une nuit de délices. Nous n'en demandions pas tant
alors. Ils pouvaient être philanthropes sans danger. Je me mis à manger
en m'asseyant sur une botte de fourrage.
Au bout de la table, du côté de la porte par laquelle on communiquait
avec la petite pièce pleine de paille et de foin, se trouvait mon
ancien colonel, un des hommes les plus extraordinaires que j'aie jamais
rencontrés dans tout le ramassis d'hommes qu'il m'a été permis de voir.
Il était Italien. Or toutes les fois que la nature humaine est belle
dans les contrées méridionales, alors elle est sublime. Je ne sais si
vous avez remarqué la singulière blancheur des Italiens quand ils sont
blancs...
--Cela est bien vrai, s'écria une dame; les cheveux noirs et bouclés
d'une tête italienne en font valoir le teint, et il y a dans le
caractère de la beauté transalpine je ne sais quelle perfection
inexplicable...
--Bien, ma chère, dit la maîtresse du logis; allez, allez...
L'imprudente interlocutrice rougit et se tut.
Il y avait toute une révélation dans ce peu de paroles, dites avec une
vivacité décente qui peignait les profondes observations de l'amour.
Nous regardâmes tous la jeune étourdie avec une malice douce, la malice
d'artistes très indulgens de leur nature.
Pour la tirer de peine, le narrateur reprit vivement:
Lorsque je lus le fantastique portrait que Charles Nodier nous a tracé
du colonel Oudet, j'ai retrouvé mes propres sensations dans chacune de
ses phrases élégantes et passionnées. Italien, comme la plupart des
officiers qui composaient son régiment, emprunté, du reste, par
l'empereur à l'armée d'Eugène, mon colonel était un homme de haute
taille;--il avait bien huit à neuf pouces,--admirablement proportionné,
un peu gros peut-être, mais d'une vigueur prodigieuse, et leste,
découplé comme un lévrier. Il avait des cheveux noirs à profusion, un
teint blanc comme celui d'une femme, de petites mains, un joli pied, une
bouche gracieuse, un nez aquilin, dont les lignes étaient minces et
dont le bout se pinçait naturellement et blanchissait quand il était en
colère, ce qui arrivait souvent, car il était d'une irascibilité qui
passe toute croyance.
Personne ne restait calme près de lui. Moi, je ne le craignais pas, mais
uniquement parce qu'il m'avait pris dans une singulière amitié, et que,
de moi, il prenait tout en gré. Je l'ai vu dans des colères dont rien
ne saurait donner l'idée. Alors, son front se crispait et ses muscles
dessinaient au milieu de son front un _delta_, ou, pour mieux dire, le
fer à cheval de Redgauntlet, qui tous terrifiait encore plus peut-être
que les éclairs magnétiques de ses yeux bleus; tout son corps
tressaillait; et sa force, déjà si grande à l'état normal, devenait
presque sans bornes. Il grasseyait beaucoup; et sa voix, au moins aussi
puissante que celle d'Oudet, jetait une incroyable richesse de son dans
la syllabe ou dans la consonne sur laquelle tombait ce grasseyement. Si
ce vice de prononciation était une grâce chez lui dans certains momens,
lorsqu'il commandait la manoeuvre ou qu'il était ému, vous ne sauriez
imaginer quelle sécurité de puissance exprimait cette accentuation si
vulgaire à Paris; il faudrait l'avoir entendu.
Lorsque le colonel était tranquille, ses yeux bleus peignaient une
douceur angélique; son front pur avait une expression pleine de charme.
A une parade il n'y avait pas à l'armée d'Italie d'homme qui pût lutter
avec lui; d'Orsay lui-même, le beau d'Orsay fut vaincu par notre colonel
lors de la dernière revue passée par Napoléon avant d'entrer en Russie.
Tout était opposition chez cet homme privilégié. La passion vit par les
contrastes: aussi ne me demandez pas s'il exerçait sur les femmes ces
irrésistibles influences auxquelles leur nature se plie comme la matière
vitrifiable sous la canne du souffleur; mais, par une singulière
fatalité, un observateur se rendrait peut-être compte de ce phénomène,
il avait peu de femmes, ou négligeait d'en avoir.
Pour vous donner une idée de sa violence, je vais vous dire en deux mots
ce que je lui ai vu faire dans un paroxisme de colère.
Nous montions avec nos canons un chemin très-étroit, bordé d'un côté par
un talus assez haut, et de l'autre par des bois. Au milieu du chemin,
nous nous rencontrâmes avec un autre régiment d'artillerie, à la tête
duquel était le colonel. Ce colonel veut faire reculer le capitaine
de notre régiment, qui se trouvait en tête de la première batterie;
celui-ci s'y refuse; l'autre fait signe à sa première batterie
d'avancer; et malgré le soin que le conducteur mit à se jeter sur le
bois, la roue du premier canon prit la jambe droite de notre capitaine
et la lui brisa, en le renversant de l'autre côté de son cheval. Tout
cela fut l'affaire d'un moment. Notre colonel se trouvait à une faible
distance, il devina la querelle, accourut au grand galop en passant à
travers les pièces et le bois au risque de se jeter les quatre fers en
l'air, et arriva sur le terrain, en face de l'autre colonel, au moment
où notre capitaine criait:--A moi!... en tombant.
Non, notre colonel italien n'était plus un homme!... Il avait de l'écume
à la bouche; il grondait comme un lion; hors d'état de prononcer une
parole et même un cri, il fit un signe effroyable à son antagoniste,
en lui montrant le bois et tirant son sabre. Ils y entrèrent. En deux
secondes, nous vîmes son adversaire à terre, la tête fendue en deux. Les
autres reculèrent, ah! fistre! et bon train!...
Il faut vous dire que le capitaine que l'on avait manqué de tuer, et qui
jappait dans le bourbier, où la roue du canon l'avait jeté, avait pour
femme une ravissante Italienne de Messine, qui était la maîtresse de
notre colonel. Cette circonstance avait augmenté sa fureur; car ce mari
lui appartenait, faisait partie de son bagage, et il devait le défendre
comme une chose à lui.
Or ce capitaine était en face de moi, dans la cabane où je reçus un si
favorable accueil; et sa femme se trouvait à l'autre bout de la table,
vis-à-vis le colonel. Elle se nommait Rosina. C'était une petite femme,
fort brune, mais portant, dans ses yeux noirs et fendus en amande,
toutes les ardeurs du soleil de la Sicile. Quoiqu'elle fût en ce moment
dans un déplorable état de maigreur; qu'elle eût les joues couvertes
de poussière comme un fruit exposé aux intempéries d'un grand chemin;
qu'elle fût vêtue de haillons, fatiguée par les marches; que ses cheveux
en désordre et collés ensemble fussent entièrement cachés sous un
morceau de châle en marmotte, il y avait encore de la femme chez elle;
ses mouvemens étaient jolis; sa bouche rose et chiffonnée, ses dents
blanches, les formes de sa figure, sa gorge, attraits que la misère, le
froid, l'incurie, n'avaient pas tout-à-fait dénaturés, parlaient encore
d'amour à qui pouvait penser à une femme. C'était, du reste, une de
ces natures frêles en apparence, mais nerveuses, pleines de force et
construites pour la passion.