IV

Liza, rouge et les yeux baissés, semblait fort occupée à remplir la

théière et craignait de regarder les officiers quand ils entrèrent dans

le salon. Anna Fedorovna, au contraire, se leva vivement, salua et, sans

cesser de dévisager le comte, se mit à lui parler de sa ressemblance

extraordinaire avec son père; puis elle lui présenta sa fille, lui

offrit du thé, des confitures, de la marmelade de campagne.

Personne ne faisait attention au sous-lieutenant; dans sa timidité, il

s’en félicitait, car il pouvait ainsi détailler tout à son aise la

beauté d’Eliza, qui le frappait d’une manière si inattendue.

L’oncle, en écoutant la conversation de sa sœur avec le comte, épiait

l’occasion de placer ses souvenirs de cavalier. Tourbine, tout en

prenant le thé, fumait son cigare; Liza se retenait à grand’peine de

tousser; il était très aimable et causait avec animation. Il

interrompait fréquemment Anna Fedorovna, si bien qu’il finit par

accaparer la conversation. Une seule chose en lui paraissait étrange à

ses interlocuteurs: il lâchait souvent des paroles un peu risquées pour

le milieu timoré où il se trouvait, cela faisait l’effroi d’Anna

Fedorovna; et Liza en rougissait jusqu’aux oreilles.

Mais le comte ne s’apercevait pas de l’effet qu’il produisait et

continuait tranquillement, de son ton simple et aimable. Liza versait le

thé, silencieuse, et, sans remettre les tasses entre leurs mains, les

posait tout près des hôtes; elle n’était pas encore remise de son

agitation et elle écoutait avec avidité les récits du comte.

Mais ces récits et les pauses de la conversation la rassurèrent petit à

petit. Elle n’entendit point les choses intelligentes qu’elle attendait

de lui, ne trouva pas cette grâce qu’elle espérait; et, même, à la

troisième tasse de thé, quand ses yeux aguerris osèrent se fixer sur

Tourbine qui ne détourna pas les siens et continua de causer en la

regardant avec un sourire, elle se sentit un peu d’hostilité contre lui

et ne fut pas loin de penser que non seulement il n’avait rien

d’extraordinaire, mais qu’encore il ne se distinguait en rien de tous

ceux qu’elle avait vus jusqu’à présent, et qu’il ne méritait guère

d’être redouté. Elle ne voyait de lui que des ongles longs et soignés,

mais rien de plus, rien d’exceptionnel.

Liza se tranquillisa, non sans quelque regret, de son rêve; alors elle

sentit passer sur elle le regard du sous-lieutenant et cela l’inquiéta

un peu.

«Peut-être est-ce celui-ci et non celui-là», pensait-elle.

V

Après le thé, Anna Fedorovna fit passer ses hôtes dans une autre salle

et reprit sa place habituelle.

--Vous voudriez peut-être vous reposer, comte? demanda-t-elle.

Sur une réponse négative elle reprit:

--Comment vous intéresser, alors, mes chers hôtes?... Jouez-vous aux

cartes, comte? Vous, mon frère, vous pourriez faire une partie...

--Mais vous jouerez aussi, ma sœur, répondit le cavalier... Faisons donc

la partie ensemble... Qu’en dites-vous, comte, et vous, Monsieur?

Les officiers acquiescèrent à tout ce qui serait agréable à leurs

aimables hôtes.

Liza alla chercher dans sa chambre un jeu de vieilles cartes dont elle

se servait pour se dire la bonne aventure, afin de savoir si le rhume de

sa mère se passerait bientôt, si son oncle tarderait à revenir de la

ville ou si une voisine viendrait leur rendre visite. Elle avait ces

cartes depuis deux mois, mais elles étaient plus propres que celles qui

servaient à Anna Fedorovna.

--Mais vous ne jouez peut-être pas de petites sommes? demanda

l’oncle.--Avec Anna Fedorovna nous jouons à un demi-kopek la partie.

Elle nous gagne toujours.

--Comme il vous plaira... dit le comte.

--Eh bien! jouons à un kopek la mise, pour nos chers hôtes... Qu’ils me

gagnent, moi, la vieille, dit Anna Fedorovna en s’installant dans son

fauteuil et en arrangeant les plis de sa mantille.

«Peut-être vais-je gagner», pensa Anna Fedorovna, qui, avec l’âge, se

sentait devenir joueuse passionnée.

--Voulez-vous?... Je vais vous apprendre à jouer avec les _petits

tableaux_, avec _misère_, c’est très amusant.

Cette nouvelle mode de jouer, en grande vogue à Saint-Pétersbourg, plut

à tout le monde.

L’oncle assurait qu’il connaissait ce jeu et que c’était à peu près

comme le boston... Seulement il l’avait un peu oublié. Anna Fedorovna

n’y comprit rien et dut être longtemps forcée, en souriant et en hochant

approbativement la tête, de dire qu’elle comprenait déjà le jeu et que

tout cela était parfaitement clair pour elle.

Aussi on rit beaucoup quand, au beau milieu du jeu, Anna Fedorovna, avec

un as et un roi, déclara _misère_! et resta avec six. Elle se troubla,

sourit et finit par convenir qu’elle n’était pas encore très exercée.

Pourtant on inscrivait ses points perdants, d’autant plus que le comte,

grand joueur, marquait avec prudence, calculait juste, et ne comprenait

ni les poussées du sous-lieutenant sous la table ni les erreurs

grossières que commettait le jeune officier.

Liza rapporta de la marmelade, trois sortes de confitures et des pommes

marinées; debout derrière le fauteuil de sa mère, elle regardait le jeu

et jetait de rapides coups d’œil sur les officiers, surtout sur les

mains blanches aux ongles roses du comte, avec lesquelles il pesait ses

cartes et faisait les levées d’un geste si assuré, si expérimenté et si

gracieux à la fois.

De nouveau, Anna Fedorovna s’emporta et, devançant les autres, elle

acheta jusqu’au sept; elle perdit trois. Quand, sur la demande de son

frère, elle dut inscrire quelques chiffres, elle se trouva tout à fait

désorientée.

--Ce n’est rien, maman, vous vous rattraperez, dit en souriant Liza pour

dégager sa mère de cette situation risible.

--Tu devrais m’aider, Lizotchka, fit la vieille dame en jetant un regard

effaré sur sa fille.--Je m’y perds...

--Mais je ne sais pas non plus, répondit Liza en calculant mentalement

ce que sa mère avait dû perdre.--Vous perdrez beaucoup si vous continuez

ainsi, et il ne vous restera plus même de quoi acheter une robe à

Pimotchka, ajouta-t-elle en plaisantant.

--Mais, oui, on peut perdre ainsi jusqu’à dix roubles, dit le

sous-lieutenant en fixant Liza, visiblement désireux de lier

conversation avec elle.

--Mais ne jouons-nous pas des roubles de banque? demanda Anna Fedorovna

en regardant tout le monde.

--Je ne sais pas comment nous jouons... Je ne sais pas compter en

roubles de banque, dit le comte.--Quelle somme fait un rouble de banque?

--Mais à présent personne ne compte plus en roubles de banque, dit

l’oncle qui se sentait en veine.

Anna Fedorovna ordonna d’apporter _du mousseux_, but elle-même deux

verres de vin rouge, et sembla s’abandonner au sort. Une tresse de ses

cheveux s’était échappée de dessous son bonnet, elle ne la rangea pas.

Il lui semblait qu’elle eût perdu des millions et qu’elle fût elle-même

tout à fait perdue. Le sous-lieutenant multipliait ses coups de pied

sous la table; le comte, sans y faire attention, inscrivait, avec une

exactitude méticuleuse, les pertes de la pauvre femme. Enfin, on quitta

la partie, malgré tous les efforts que fit Anna Fedorovna pour remanier

son compte en affectant de s’être trompée et malgré la terreur qu’elle

laissait voir des pertes qu’elle avait faites; on constata, à la fin de

la partie, qu’elle avait perdu neuf cent vingt points.

--Cela fait neuf roubles en billets de banque? demanda-t-elle à

plusieurs reprises.

Elle ne connaissait pas toute l’étendue de ses pertes; il fallut que son

frère lui expliquât qu’elle avait perdu trente-deux roubles et demi en

billets de banque et qu’il fallait absolument les payer.

Le comte ne compta même pas son gain et, aussitôt le jeu fini, il

s’approcha de la fenêtre où Liza disposait sur une table des viandes

froides et des champignons marinés pour le souper, et fit tranquillement

et simplement ce que le sous-lieutenant avait vainement tenté toute la

soirée. Il entra en conversation avec elle à propos du temps qu’il

faisait.

Pendant ce temps, le sous-lieutenant se trouvait dans une situation fort

désagréable. Lorsque le comte se fut levé, et lorsque Liza, qui s’était

efforcée de contenir l’explosion de mauvaise humeur de sa mère se fut

éloignée, Anna Fedorovna se fâcha tout franchement.

--Il est vraiment regrettable que nous vous ayons fait tant perdre, fit

Polozov, comme pour dire quelque chose.--J’en suis honteux.

--Vous avez inventé des tableaux et des misères... Je ne connais pas

cela. En billets de banque, combien ai-je perdu? demanda-t-elle encore.

--Trente-deux roubles et demi, répéta le cavalier, que le gain avait mis

de bonne humeur.--Payez donc, ma petite sœur... payez donc.

--Je vous les donnerai... mais vous ne m’y prendrez plus... Je ne les

regagnerai de ma vie.

Et Anna Fedorovna entra dans sa chambre et en rapporta neuf roubles en

billets de banque.

Ce ne fut que sur les insistances du cavalier qu’elle se résigna à payer

tout ce qu’elle avait perdu.

Polozov eut un instant un peu peur qu’Anna Fedorovna ne lui dît quelque

chose de désagréable s’il renouait la conversation avec elle. Il se

recula sans mot dire et s’approcha du comte et de Liza, qui parlaient

près de la fenêtre ouverte.

Deux chandelles étaient posées sur la table préparée pour le souper.

Leur lumière tremblotait parfois sous les chaudes brises de cette nuit

de mai. De la fenêtre on apercevait le jardin éclairé d’une lueur toute

différente de celle qui venait de la maison.

La pleine lune avait perdu ses teintes dorées; elle ponctuait la cime

des hauts tilleuls et projetait sa clarté pâle sur les petits nuages

blancs et ténus qui par instant la voilaient tout entière. Dans l’étang,

dont on apercevait la surface argentée à travers les allées, les

grenouilles coassaient; quelques oiseaux, voltigeant de branche en

branche, balançaient doucement les fleurs humides et odorantes d’un

lilas planté juste sous la fenêtre.

--Quelle belle soirée, dit le comte en s’approchant de Liza.

Il s’assit sur le rebord de la fenêtre.

--Vous vous promenez beaucoup, je pense? reprit-il.

--Oui, répondit Liza, n’éprouvant plus, on ne sait pourquoi, aucun

embarras de causer avec le comte.--Tous les matins, à sept heures, je

sors pour le ménage, avec Pimotchka, la fille adoptive de maman.

--C’est agréable, la vie à la campagne, fit le jeune homme en incrustant

son monocle dans son orbite et en regardant tour à tour le jardin et

Liza.--Et le soir, à la clarté de la lune, sortez-vous quelquefois?

--Non... mais il y a trois ans nous nous promenions, mon oncle et moi,

toutes les nuits à la clarté de la lune... Il avait une étrange

maladie... des insomnies. Pendant la pleine lune il lui était impossible

de dormir. La fenêtre de sa chambre est basse et donne sur le jardin; la

lune l’éclaire en plein.

--C’est étrange, remarqua le comte. Cette Chambre n’est donc pas la

vôtre?

--Non, pour cette nuit seulement. C’est vous qui occupez ma chambre.

--Vraiment!... Oh! mon Dieu, je ne me pardonnerai jamais le dérangement

que je vous ai causé, fit le comte qui, en signe de sincérité, lâcha son

monocle.--Si j’avais su...

--Au contraire, j’en suis très contente... La chambre de mon oncle est

si gaie, la fenêtre en est basse... Je m’installerai ici avant de

m’endormir, ou bien je pourrai me promener un peu dans le jardin.

«Quelle appétissante fillette!» pensait le comte, qui replaça son

monocle en contemplant Liza. Et, se rasseyant sur le bord de la fenêtre,

il effleura de son pied celui de la jeune fille.

«Avec quelle ruse elle m’a fait entendre que je pourrais la voir cette

nuit, dans le jardin ou à cette fenêtre!»

Liza perdait aux yeux du comte la plus grande partie de ses charmes,

tant la conquête en semblait facile.

--Comme ce doit être délicieux, fit-il en fixant les allées sombres, de

passer une belle nuit dans ce jardin avec un être aimé.

Liza parut quelque peu confuse de ces paroles et aussi d’un second

frôlement du pied du comte contre le sien. Avant qu’elle eût réfléchi,

elle parla pour dissimuler son embarras.

--Oui, il fait bon de se promener à la clarté de la lune.

Elle se sentait désagréablement impressionnée. Elle recouvrit le bocal

aux champignons marinés et s’apprêtait à quitter la fenêtre quand, le

jeune sous-lieutenant s’étant approché, elle voulut rester pour voir

comment celui-ci se comporterait vis-à-vis d’elle.

--Quelle belle nuit! dit-il.

«Mais ils ne savent donc que parler du temps qu’il fait», pensa Liza.

--Quelle belle vue! poursuivit Polozov.--Seulement, toujours la même

chose, cela doit vous sembler fastidieux, ajouta-t-il, sentant qu’en

disant cela il choquait les idées des autres; mais il trouvait du

plaisir à les contrarier.

--Pourquoi pensez-vous cela?... Toujours le même mois de mai, toujours

la même robe, cela peut ennuyer à la longue... Mais un beau jardin,

jamais... surtout quand on aime s’y promener les soirs de lune... De la

chambre de mon oncle on voit tout l’étang... Je compte bien le

contempler à mon aise cette nuit.

--Vous n’avez pas de rossignols? demanda le comte, ennuyé de ce que

Polozov, en survenant, eût empêché de connaître d’une manière plus

positive les conditions du rendez-vous.

--Au contraire, nous en avons toujours... L’an dernier les chasseurs en

ont capturé un... la semaine dernière, il y en avait un qui chantait

admirablement... Malheureusement le commissaire de police, en passant

avec sa clochette, l’a effrayé et il est parti... Il y a trois ans, à

mon oncle et moi, il nous est arrivé d’écouter le rossignol pendant deux

heures sous une allée couverte.

--Qu’est-ce que vous raconte cette bavarde? dit le cavalier en

s’approchant des jeunes gens.--Vous sentez-vous faim?

Après le souper, pendant lequel le comte loua fort les mets et montra

beaucoup d’appétit, ce qui dissipa un peu la mauvaise humeur de la

maîtresse du logis, les officiers prirent congé et entrèrent dans leur

chambre.

Le comte serra la main du cavalier, puis celle d’Anna Fedorovna, sans la

baiser, au grand étonnement de la bonne dame, enfin celle de Liza. Après

quoi il la fixa dans les yeux et sourit agréablement. Ce regard

embarrassa la jeune fille.

«Il est beau», pensait-elle. «Mais il s’occupe trop de lui.»

Deux générations · 第 16 / 24 题