Liza, rouge et les yeux baissés, semblait fort occupée à remplir la
théière et craignait de regarder les officiers quand ils entrèrent dans
le salon. Anna Fedorovna, au contraire, se leva vivement, salua et, sans
cesser de dévisager le comte, se mit à lui parler de sa ressemblance
extraordinaire avec son père; puis elle lui présenta sa fille, lui
offrit du thé, des confitures, de la marmelade de campagne.
Personne ne faisait attention au sous-lieutenant; dans sa timidité, il
s’en félicitait, car il pouvait ainsi détailler tout à son aise la
beauté d’Eliza, qui le frappait d’une manière si inattendue.
L’oncle, en écoutant la conversation de sa sœur avec le comte, épiait
l’occasion de placer ses souvenirs de cavalier. Tourbine, tout en
prenant le thé, fumait son cigare; Liza se retenait à grand’peine de
tousser; il était très aimable et causait avec animation. Il
interrompait fréquemment Anna Fedorovna, si bien qu’il finit par
accaparer la conversation. Une seule chose en lui paraissait étrange à
ses interlocuteurs: il lâchait souvent des paroles un peu risquées pour
le milieu timoré où il se trouvait, cela faisait l’effroi d’Anna
Fedorovna; et Liza en rougissait jusqu’aux oreilles.
Mais le comte ne s’apercevait pas de l’effet qu’il produisait et
continuait tranquillement, de son ton simple et aimable. Liza versait le
thé, silencieuse, et, sans remettre les tasses entre leurs mains, les
posait tout près des hôtes; elle n’était pas encore remise de son
agitation et elle écoutait avec avidité les récits du comte.
Mais ces récits et les pauses de la conversation la rassurèrent petit à
petit. Elle n’entendit point les choses intelligentes qu’elle attendait
de lui, ne trouva pas cette grâce qu’elle espérait; et, même, à la
troisième tasse de thé, quand ses yeux aguerris osèrent se fixer sur
Tourbine qui ne détourna pas les siens et continua de causer en la
regardant avec un sourire, elle se sentit un peu d’hostilité contre lui
et ne fut pas loin de penser que non seulement il n’avait rien
d’extraordinaire, mais qu’encore il ne se distinguait en rien de tous
ceux qu’elle avait vus jusqu’à présent, et qu’il ne méritait guère
d’être redouté. Elle ne voyait de lui que des ongles longs et soignés,
mais rien de plus, rien d’exceptionnel.
Liza se tranquillisa, non sans quelque regret, de son rêve; alors elle
sentit passer sur elle le regard du sous-lieutenant et cela l’inquiéta
un peu.
«Peut-être est-ce celui-ci et non celui-là», pensait-elle.
V
Après le thé, Anna Fedorovna fit passer ses hôtes dans une autre salle
et reprit sa place habituelle.
--Vous voudriez peut-être vous reposer, comte? demanda-t-elle.
Sur une réponse négative elle reprit:
--Comment vous intéresser, alors, mes chers hôtes?... Jouez-vous aux
cartes, comte? Vous, mon frère, vous pourriez faire une partie...
--Mais vous jouerez aussi, ma sœur, répondit le cavalier... Faisons donc
la partie ensemble... Qu’en dites-vous, comte, et vous, Monsieur?
Les officiers acquiescèrent à tout ce qui serait agréable à leurs
aimables hôtes.
Liza alla chercher dans sa chambre un jeu de vieilles cartes dont elle
se servait pour se dire la bonne aventure, afin de savoir si le rhume de
sa mère se passerait bientôt, si son oncle tarderait à revenir de la
ville ou si une voisine viendrait leur rendre visite. Elle avait ces
cartes depuis deux mois, mais elles étaient plus propres que celles qui
servaient à Anna Fedorovna.
--Mais vous ne jouez peut-être pas de petites sommes? demanda
l’oncle.--Avec Anna Fedorovna nous jouons à un demi-kopek la partie.
Elle nous gagne toujours.
--Comme il vous plaira... dit le comte.
--Eh bien! jouons à un kopek la mise, pour nos chers hôtes... Qu’ils me
gagnent, moi, la vieille, dit Anna Fedorovna en s’installant dans son
fauteuil et en arrangeant les plis de sa mantille.
«Peut-être vais-je gagner», pensa Anna Fedorovna, qui, avec l’âge, se
sentait devenir joueuse passionnée.
--Voulez-vous?... Je vais vous apprendre à jouer avec les _petits
tableaux_, avec _misère_, c’est très amusant.
Cette nouvelle mode de jouer, en grande vogue à Saint-Pétersbourg, plut
à tout le monde.
L’oncle assurait qu’il connaissait ce jeu et que c’était à peu près
comme le boston... Seulement il l’avait un peu oublié. Anna Fedorovna
n’y comprit rien et dut être longtemps forcée, en souriant et en hochant
approbativement la tête, de dire qu’elle comprenait déjà le jeu et que
tout cela était parfaitement clair pour elle.
Aussi on rit beaucoup quand, au beau milieu du jeu, Anna Fedorovna, avec
un as et un roi, déclara _misère_! et resta avec six. Elle se troubla,
sourit et finit par convenir qu’elle n’était pas encore très exercée.
Pourtant on inscrivait ses points perdants, d’autant plus que le comte,
grand joueur, marquait avec prudence, calculait juste, et ne comprenait
ni les poussées du sous-lieutenant sous la table ni les erreurs
grossières que commettait le jeune officier.
Liza rapporta de la marmelade, trois sortes de confitures et des pommes
marinées; debout derrière le fauteuil de sa mère, elle regardait le jeu
et jetait de rapides coups d’œil sur les officiers, surtout sur les
mains blanches aux ongles roses du comte, avec lesquelles il pesait ses
cartes et faisait les levées d’un geste si assuré, si expérimenté et si
gracieux à la fois.
De nouveau, Anna Fedorovna s’emporta et, devançant les autres, elle
acheta jusqu’au sept; elle perdit trois. Quand, sur la demande de son
frère, elle dut inscrire quelques chiffres, elle se trouva tout à fait
désorientée.
--Ce n’est rien, maman, vous vous rattraperez, dit en souriant Liza pour
dégager sa mère de cette situation risible.
--Tu devrais m’aider, Lizotchka, fit la vieille dame en jetant un regard
effaré sur sa fille.--Je m’y perds...
--Mais je ne sais pas non plus, répondit Liza en calculant mentalement
ce que sa mère avait dû perdre.--Vous perdrez beaucoup si vous continuez
ainsi, et il ne vous restera plus même de quoi acheter une robe à
Pimotchka, ajouta-t-elle en plaisantant.
--Mais, oui, on peut perdre ainsi jusqu’à dix roubles, dit le
sous-lieutenant en fixant Liza, visiblement désireux de lier
conversation avec elle.
--Mais ne jouons-nous pas des roubles de banque? demanda Anna Fedorovna
en regardant tout le monde.
--Je ne sais pas comment nous jouons... Je ne sais pas compter en
roubles de banque, dit le comte.--Quelle somme fait un rouble de banque?
--Mais à présent personne ne compte plus en roubles de banque, dit
l’oncle qui se sentait en veine.
Anna Fedorovna ordonna d’apporter _du mousseux_, but elle-même deux
verres de vin rouge, et sembla s’abandonner au sort. Une tresse de ses
cheveux s’était échappée de dessous son bonnet, elle ne la rangea pas.
Il lui semblait qu’elle eût perdu des millions et qu’elle fût elle-même
tout à fait perdue. Le sous-lieutenant multipliait ses coups de pied
sous la table; le comte, sans y faire attention, inscrivait, avec une
exactitude méticuleuse, les pertes de la pauvre femme. Enfin, on quitta
la partie, malgré tous les efforts que fit Anna Fedorovna pour remanier
son compte en affectant de s’être trompée et malgré la terreur qu’elle
laissait voir des pertes qu’elle avait faites; on constata, à la fin de
la partie, qu’elle avait perdu neuf cent vingt points.
--Cela fait neuf roubles en billets de banque? demanda-t-elle à
plusieurs reprises.
Elle ne connaissait pas toute l’étendue de ses pertes; il fallut que son
frère lui expliquât qu’elle avait perdu trente-deux roubles et demi en
billets de banque et qu’il fallait absolument les payer.
Le comte ne compta même pas son gain et, aussitôt le jeu fini, il
s’approcha de la fenêtre où Liza disposait sur une table des viandes
froides et des champignons marinés pour le souper, et fit tranquillement
et simplement ce que le sous-lieutenant avait vainement tenté toute la
soirée. Il entra en conversation avec elle à propos du temps qu’il
faisait.
Pendant ce temps, le sous-lieutenant se trouvait dans une situation fort
désagréable. Lorsque le comte se fut levé, et lorsque Liza, qui s’était
efforcée de contenir l’explosion de mauvaise humeur de sa mère se fut
éloignée, Anna Fedorovna se fâcha tout franchement.
--Il est vraiment regrettable que nous vous ayons fait tant perdre, fit
Polozov, comme pour dire quelque chose.--J’en suis honteux.
--Vous avez inventé des tableaux et des misères... Je ne connais pas
cela. En billets de banque, combien ai-je perdu? demanda-t-elle encore.
--Trente-deux roubles et demi, répéta le cavalier, que le gain avait mis
de bonne humeur.--Payez donc, ma petite sœur... payez donc.
--Je vous les donnerai... mais vous ne m’y prendrez plus... Je ne les
regagnerai de ma vie.
Et Anna Fedorovna entra dans sa chambre et en rapporta neuf roubles en
billets de banque.
Ce ne fut que sur les insistances du cavalier qu’elle se résigna à payer
tout ce qu’elle avait perdu.
Polozov eut un instant un peu peur qu’Anna Fedorovna ne lui dît quelque
chose de désagréable s’il renouait la conversation avec elle. Il se
recula sans mot dire et s’approcha du comte et de Liza, qui parlaient
près de la fenêtre ouverte.
Deux chandelles étaient posées sur la table préparée pour le souper.
Leur lumière tremblotait parfois sous les chaudes brises de cette nuit
de mai. De la fenêtre on apercevait le jardin éclairé d’une lueur toute
différente de celle qui venait de la maison.
La pleine lune avait perdu ses teintes dorées; elle ponctuait la cime
des hauts tilleuls et projetait sa clarté pâle sur les petits nuages
blancs et ténus qui par instant la voilaient tout entière. Dans l’étang,
dont on apercevait la surface argentée à travers les allées, les
grenouilles coassaient; quelques oiseaux, voltigeant de branche en
branche, balançaient doucement les fleurs humides et odorantes d’un
lilas planté juste sous la fenêtre.
--Quelle belle soirée, dit le comte en s’approchant de Liza.
Il s’assit sur le rebord de la fenêtre.
--Vous vous promenez beaucoup, je pense? reprit-il.
--Oui, répondit Liza, n’éprouvant plus, on ne sait pourquoi, aucun
embarras de causer avec le comte.--Tous les matins, à sept heures, je
sors pour le ménage, avec Pimotchka, la fille adoptive de maman.
--C’est agréable, la vie à la campagne, fit le jeune homme en incrustant
son monocle dans son orbite et en regardant tour à tour le jardin et
Liza.--Et le soir, à la clarté de la lune, sortez-vous quelquefois?
--Non... mais il y a trois ans nous nous promenions, mon oncle et moi,
toutes les nuits à la clarté de la lune... Il avait une étrange
maladie... des insomnies. Pendant la pleine lune il lui était impossible
de dormir. La fenêtre de sa chambre est basse et donne sur le jardin; la
lune l’éclaire en plein.
--C’est étrange, remarqua le comte. Cette Chambre n’est donc pas la
vôtre?
--Non, pour cette nuit seulement. C’est vous qui occupez ma chambre.
--Vraiment!... Oh! mon Dieu, je ne me pardonnerai jamais le dérangement
que je vous ai causé, fit le comte qui, en signe de sincérité, lâcha son
monocle.--Si j’avais su...
--Au contraire, j’en suis très contente... La chambre de mon oncle est
si gaie, la fenêtre en est basse... Je m’installerai ici avant de
m’endormir, ou bien je pourrai me promener un peu dans le jardin.
«Quelle appétissante fillette!» pensait le comte, qui replaça son
monocle en contemplant Liza. Et, se rasseyant sur le bord de la fenêtre,
il effleura de son pied celui de la jeune fille.
«Avec quelle ruse elle m’a fait entendre que je pourrais la voir cette
nuit, dans le jardin ou à cette fenêtre!»
Liza perdait aux yeux du comte la plus grande partie de ses charmes,
tant la conquête en semblait facile.
--Comme ce doit être délicieux, fit-il en fixant les allées sombres, de
passer une belle nuit dans ce jardin avec un être aimé.
Liza parut quelque peu confuse de ces paroles et aussi d’un second
frôlement du pied du comte contre le sien. Avant qu’elle eût réfléchi,
elle parla pour dissimuler son embarras.
--Oui, il fait bon de se promener à la clarté de la lune.
Elle se sentait désagréablement impressionnée. Elle recouvrit le bocal
aux champignons marinés et s’apprêtait à quitter la fenêtre quand, le
jeune sous-lieutenant s’étant approché, elle voulut rester pour voir
comment celui-ci se comporterait vis-à-vis d’elle.
--Quelle belle nuit! dit-il.
«Mais ils ne savent donc que parler du temps qu’il fait», pensa Liza.
--Quelle belle vue! poursuivit Polozov.--Seulement, toujours la même
chose, cela doit vous sembler fastidieux, ajouta-t-il, sentant qu’en
disant cela il choquait les idées des autres; mais il trouvait du
plaisir à les contrarier.
--Pourquoi pensez-vous cela?... Toujours le même mois de mai, toujours
la même robe, cela peut ennuyer à la longue... Mais un beau jardin,
jamais... surtout quand on aime s’y promener les soirs de lune... De la
chambre de mon oncle on voit tout l’étang... Je compte bien le
contempler à mon aise cette nuit.
--Vous n’avez pas de rossignols? demanda le comte, ennuyé de ce que
Polozov, en survenant, eût empêché de connaître d’une manière plus
positive les conditions du rendez-vous.
--Au contraire, nous en avons toujours... L’an dernier les chasseurs en
ont capturé un... la semaine dernière, il y en avait un qui chantait
admirablement... Malheureusement le commissaire de police, en passant
avec sa clochette, l’a effrayé et il est parti... Il y a trois ans, à
mon oncle et moi, il nous est arrivé d’écouter le rossignol pendant deux
heures sous une allée couverte.
--Qu’est-ce que vous raconte cette bavarde? dit le cavalier en
s’approchant des jeunes gens.--Vous sentez-vous faim?
Après le souper, pendant lequel le comte loua fort les mets et montra
beaucoup d’appétit, ce qui dissipa un peu la mauvaise humeur de la
maîtresse du logis, les officiers prirent congé et entrèrent dans leur
chambre.
Le comte serra la main du cavalier, puis celle d’Anna Fedorovna, sans la
baiser, au grand étonnement de la bonne dame, enfin celle de Liza. Après
quoi il la fixa dans les yeux et sourit agréablement. Ce regard
embarrassa la jeune fille.
«Il est beau», pensait-elle. «Mais il s’occupe trop de lui.»