VI

--Eh bien! n’as-tu pas honte! fit Polozov, quand les officiers se

trouvèrent seuls dans leur chambre... Je tâchais de perdre, je te

faisais signe de m’imiter... Tu n’as donc pas honte!... La vieille dame

en était toute chagrinée.

Le comte rit à gorge déployée.

--Quelle drôle de femme, comme elle était courroucée! Il se remit à rire

de telle sorte que Johann, qui se tenait près de son maître, se détourna

pour pouvoir partager son hilarité.

--En voilà un fils de l’ami de leur famille, continua le comte en

s’esclafant. Ah! ah! ah!

--Non, vraiment, ce n’est pas bien... J’ai eu pitié d’elle, fit le

sous-lieutenant.

--Des bêtises!... Tu es encore jeune... Tu voulais donc que je

perdisse!... Et pourquoi? Je perdais aussi quand je ne savais pas

jouer... Dix roubles, frère, c’est toujours cela... Il faut voir la vie

par ses côtés pratiques, sans quoi l’on demeure toujours un sot.

Polozov se tut. De plus, il voulait rester seul avec la pensée de Liza,

qui lui semblait une créature de toute pureté et de toute beauté. Il se

déshabilla et s’étendit sur un lit propre et moelleux qu’on avait

préparé pour lui.

«Quelle bêtise que toute cette vaine gloire militaire»! pensait-il en

regardant la fenêtre voilée par le châle et à travers laquelle

filtraient les pâles rayons de la lune. «Le bonheur serait de vivre dans

un endroit calme, avec une femme jolie, intelligente et simple... Voilà

le vrai et durable bonheur.»

Sans savoir pourquoi, il se garda de communiquer son rêve à son ami, il

ne rappela même pas le nom de la jeune fille, bien qu’il fût certain

qu’elle occupait également la pensée du comte.

--Pourquoi ne te déshabilles-tu pas, demanda Polozov à Tourbine qui

marchait à travers la chambre.

--Je n’ai pas encore sommeil... Éteins la bougie si tu veux... Je me

coucherai sans lumière.

Il continua sa promenade.

«Je n’ai pas encore sommeil», répéta mentalement Polozov, plus que

jamais sous l’influence du comte, et pourtant plus que jamais disposé à

se révolter contre cette influence.

«Je m’imagine», poursuivit-il en s’adressant mentalement à Tourbine, «je

m’imagine quelles pensées roule en ce moment ta tête pommadée. J’ai bien

remarqué qu’elle t’a plu... Mais tu n’es pas capable de comprendre cette

créature simple et honnête... Il te faut, à toi, une Mina et des

épaulettes de colonel. Je vais lui demander si elle lui a plu.»

Et le sous-lieutenant se tourna vers le comte. Mais il se ravisa. Il

sentait que non seulement il serait incapable de discuter avec lui si le

comte considérait Liza comme il le supposait, mais même qu’il n’aurait

pas la force d’en parler, tant il se sentait sous une influence qui

devenait chaque jour plus pénible et plus injuste.

--Où vas-tu? demanda-t-il en voyant le comte prendre sa casquette et se

diriger vers la porte.

--Je vais jusqu’à l’écurie pour voir si tout est en ordre.

--C’est étrange, pensa Polozov.

Il éteignit la bougie et, tâchant de dissiper ses idées de jalousie

ridicule à l’égard de son ami, il se tourna le nez au mur.

Pendant ce temps, Anna Fedorovna, après avoir fait le signe de la croix

et, comme à l’ordinaire, embrassé tendrement son frère, sa fille et sa

fille adoptive, se retirait dans sa chambre.

Depuis longtemps la pauvre vieille n’avait ressenti tant d’émotions, et

de si fortes, en une seule journée. Elle ne put faire sa prière avec sa

tranquillité habituelle. Le souvenir douloureux du feu comte et de ce

jeune dandy qui l’avait dépouillée sans vergogne ne pouvait sortir de sa

pensée. Pourtant elle se déshabilla comme d’ordinaire, but un demi-verre

de cidre qu’on lui avait préparé sur sa table de nuit et se mit au lit.

Son chat préféré entra doucement dans la chambre; Anna Fedorovna se mit

à le caresser, et écouta son ronron, sans pouvoir parvenir à s’endormir.

«C’est le chat qui me tient éveillée», se dit-elle en chassant l’animal,

qui tomba mollement par terre en agitant lentement sa queue fourrée et

sauta sur le poêle. Mais la femme de chambre, qui couchait par terre,

apporta son matelas et éteignit la bougie après avoir allumé la

veilleuse. Anna entendit ronfler cette fille, et le sommeil ne venait

toujours pas apaiser son imagination surexcitée. Le visage du hussard

lui apparaissait dès qu’elle fermait les yeux, et quand elle les

rouvrait, la lueur de la veilleuse donnait étrangement aux objets la

forme du comte. La chaleur de ses matelas de plume lui pesait et la

pendule posée près d’elle sur une table l’agaçait de son tic-tac, de

même le ronflement de la domestique. Elle réveilla Oustiouchka et lui

ordonna de cesser de ronfler. De nouveau sa fille, le comte et son fils

et la «préférence» qu’elle avait jouée occupèrent sa pensée. Elle

valsait avec le père du jeune comte, elle se retrouvait avec ses épaules

blanches et grasses de jadis, sentait des baisers lui frôler l’épiderme,

puis voyait sa fille dans les bras du jeune comte.

Oustiouchka se remit à ronfler...

«Non, ce n’est plus maintenant comme jadis... Ce ne sont plus les mêmes

gens... L’autre était prêt à se jeter au feu pour moi... et je le

méritais bien... Mais celui-ci, il dort, probablement, comme un niais...

heureux de son gain de ce soir, au lieu de songer à l’amour... L’autre,

par exemple, me disait à genoux:--Que veux-tu que je fasse? Je me

tuerais ici, sous tes yeux, si tu le voulais.--Et il se serait tué si je

le lui eusse ordonné.»

Soudain des pas assourdis se firent entendre dans le corridor, et Liza,

pâle et tremblante, recouverte seulement d’un châle, entra en courant

dans la chambre et vint presque tomber sur le lit de sa mère...

* * * * *

Après avoir dit bonsoir à sa mère, Liza passa dans la chambre de son

oncle. Elle mit une camisole blanche, cacha sous un ample fichu ses

nattes épaisses, éteignit la bougie, ouvrit la fenêtre et, agenouillée

sur une chaise, elle contempla rêveusement le lac qui, à ce moment,

étincelait sous la lumière argentée de la lune. Toutes ses occupations

habituelles lui apparurent sous un nouvel aspect: une vieille mère

capricieuse pour laquelle son amour irréfléchi était devenu une partie

de son âme, un vieil oncle chéri, les domestiques, les moujiks qui

adoraient leur demoiselle, les vaches et les veaux, toute cette nature

qui mourait et ressuscitait tant de fois, et au milieu de laquelle son

amour pour les autres et l’amour des autres pour elle l’avaient fait

croître, tout cet ensemble qui lui avait donné une quiétude d’âme si

douce, tout cela lui parut soudain n’être _pas tout à fait cela_. Cela

devenait _ennuyeux_ et _inutile_. Ce fut comme si quelqu’un lui eût dit

tout à coup:--Sotte, petite sotte!... Pendant vingt ans tu n’as vécu que

de niaiseries; tu as été utile aux autres, tu ne sais pourquoi, et tu as

ignoré ce qu’est la vie, ce qu’est le bonheur.

Elle se livrait à ces pensées en sondant du regard le jardin immobile,

qu’éclairait la féerique clarté de la lune avec une intensité plus

grande que jamais. D’où lui venaient donc ces pensées? Ce n’était certes

pas un subit amour pour le comte, comme on pourrait le supposer. Au

contraire, il lui déplaisait; le sous-lieutenant l’eût plutôt occupée.

Mais il était laid, pauvre et trop silencieux. Elle l’oubliait malgré

elle et, avec dépit, évoquait dans son esprit le visage du comte.

«Non, ce n’est pas cela», songeait-elle.

Son idéal était encore surélevé par cette nuit, dont le silence

augmentait encore la majesté introublée de la nature... Elle le voulait,

cet idéal, impeccable comme elle, inaccessible aux réalités triviales et

basses.

Tout d’abord son isolement, l’absence de gens susceptibles de penser à

elle firent que toutes les forces d’amour dont la Providence nous a

également doués demeuraient intactes dans son cœur. Mais, à présent,

elle sentait qu’elle avait trop longtemps vécu de ce bonheur attristé

qu’on éprouve à sentir en soi des trésors d’amour qu’on peut contempler

avec joie et répandre sans compter.

Que Dieu lui laisse ces avares délices jusqu’à la tombe. Qui sait s’ils

ne sont pas les meilleurs et les plus forts, les seuls vrais et les

seuls possibles...

«Mou Dieu, pensait-elle, est-il donc vrai que j’ai perdu le bonheur et

la jeunesse, et que tout cela ne reviendra plus... plus jamais?...

Est-ce réellement vrai?»

Elle éleva ses regards au ciel. De légers nuages blancs erraient dans le

ciel haut et clair, cachant les étoiles à mesure de leur course

vagabonde vers la lune.

«Si ce petit nuage blanc qui est au-dessus des autres passe sur la lune,

alors cela sera», pensa-t-elle.

Une longue et étroite bande blanche couvrit la moitié inférieure du

disque, et peu à peu l’herbe s’assombrit; le sommet des tilleuls restait

éclairé; sur le lac, les ombres noires des arbres devinrent moins

distinctes. Comme pour s’harmoniser avec cette ombre morne tombée sur la

nature, un léger souffle passa et fit bruire doucement les arbres,

apportant vers la fenêtre l’odeur des feuilles couvertes de buée, de la

terre humide et des lilas en fleur.

«Non, ce n’est pas vrai», dit-elle pour se consoler. «Mais si le

rossignol chante cette nuit, alors ce que je pense ne sera que folie et

il ne faudra pas me désespérer pour cela.»

Et longtemps encore elle resta silencieuse, attendant quelqu’un, malgré

que le ciel se fût éclairci et la nature de nouveau ranimée.

A plusieurs reprises les nuages éclipsèrent la lune, replongeant chaque

fois le jardin dans l’obscurité.

Liza s’assoupissait sur le bord de la fenêtre lorsqu’elle fut réveillée

tout à coup par les roulades du rossignol répercutées longuement par la

surface miroitante de l’étang.

Elle ouvrit les yeux. Avec d’indescriptibles délices sans cesse

renouvelées, toute son âme se régénérait dans cette fusion mystérieuse

avec la nature qui s’épanchait devant elle si tranquille et si sereine.

Elle s’accouda, et une sensation de tristesse douce et languissante lui

étreignit la poitrine; des larmes d’un amour pur et large, brûlant de se

satisfaire, de bonnes larmes consolatrices lui montèrent aux yeux. Elle

posa ses mains sur le rebord de la fenêtre et y appuya sa tête. Sa

prière préférée lui monta spontanément de l’âme aux lèvres et elle

s’endormit ainsi les yeux humides.

Le frôlement d’une main sur la sienne la réveilla, en lui donnant une

sensation légère, et agréable. Mais cette main ayant serré plus

fortement la sienne, elle revint brusquement à la réalité, jeta un cri,

se leva de sa chaise et, s’efforçant de croire que ce n’était pas le

comte qui se tenait debout devant elle, éclairé par les rayons de la

lune, elle sortit en courant de la chambre.

Deux générations · 第 17 / 24 题