Anna Fedorovna, ayant appris que le jeune officier de hussards était le
fils du comte Tourbine, ne tint plus en place.
--Ah! mes aïeux! Danilo, cours vite; dis-lui que je le demande ici,
cria-t-elle en proie à la plus vive agitation; et, s’élançant vers la
chambre des bonnes:--Lizanka!... Oustiouchka!... il faut arranger ta
chambre, Liza... Tu vas passer dans la chambre de ton oncle, et vous,
mon frère... Mon frère, vous coucherez dans le salon, pour cette seule
nuit.
--Ce n’est rien, petite sœur... Je coucherai par terre.
--Ce doit être un beau garçon s’il ressemble à son père. Que je le voie,
au moins, ce cher enfant... Tu le verras, Liza... Son père était un beau
garçon... Où portes-tu la table?... Laisse-la ici, cria Anna Fedorovna
en se démenant.--Fais apporter deux lits... Empruntes-en un chez le
gérant... Puis, tu prendras sur l’étagère les flambeaux de cristal dont
mon frère m’a fait cadeau pour ma fête.
Tout fut vite prêt. Liza, bien que sa mère s’en mêlât, arrangea à sa
manière la chambre destinée aux deux officiers. Elle fit les lits avec
du linge propre et parfumé de réséda, ordonna de mettre une carafe d’eau
et des bougies sur une petite table, fit brûler du papier odorant dans
la chambre des bonnes et déménagea son petit lit qu’elle installa dans
la chambre de son oncle.
Anna Fedorovna se calma, se remit à sa place, reprit même ses cartes,
mais, en les disposant sur la table, elle s’appuya sur son coude potelé
et demeura pensive.
«Ah! comme le temps, comme le temps passe», se disait-elle à voix
basse.--«Y a-t-il donc si longtemps de cela... Je le vois à présent
comme autrefois... Quel espiègle il était!»
Des larmes lui montèrent aux yeux.
«Voici Lizanka, à présent... Tout de même, elle n’est pas ce que j’étais
à son âge... Elle est jolie, mais ce n’est pas cela...»
--Lizanka, tu devrais mettre pour ce soir ta robe de _mousseline de
laine_.
--Est-ce que vous les invitez, maman?... Mieux vaudrait ne pas le faire,
dit Liza, en proie à une agitation qu’elle ne pouvait maîtriser, car la
pensée de voir les officiers la troublait...--Mieux vaut ne pas les
inviter, maman, répéta-t-elle.
En effet, le désir de voir les officiers était combattu en elle par la
crainte d’un bonheur qu’elle pressentait.
--Peut-être voudront-ils faire notre connaissance, fit Anna Fedorovna en
caressant les cheveux de sa fille. Elle songea:
«Non, ce ne sont pas les cheveux que j’avais en mon temps... Non,
Lizotchka, cependant comme je l’aurais désiré pour toi!...»
En effet, elle désirait ardemment quelque chose d’heureux pour sa
fille... Mais elle ne pouvait guère se bercer de l’espoir d’un mariage
avec le comte... Pourtant un sentiment indéfini la poussait à désirer
beaucoup, beaucoup pour sa fille... Elle eût voulu revivre encore une
fois en sa fille les moments passés avec le feu comte.
Le vieux cavalier était, lui aussi, quelque peu agité par l’arrivée du
jeune Tourbine. Il passa dans sa chambre, et s’y enferma. Un quart
d’heure après il en sortit vêtu d’une hongroise et d’un pantalon bleu.
Sa physionomie exprimait une joie embarrassée comme celle d’une jeune
fille qui essaye pour la première fois une robe de bal. Il se dirigea
vers la chambre destinée aux hôtes.
--Nous allons les voir, ces hussards d’aujourd’hui, ma petite sœur... Le
feu comte était un véritable hussard... Nous allons voir... nous allons
voir.
Les officiers étaient déjà arrivés. Ils s’étaient installés dans leur
chambre.
--Eh bien! tu vois, dit le comte en se couchant tout habillé, sans ôter
ses bottes poudreuses, sur le lit qu’on lui avait préparé. Ne
sommes-nous pas mieux ici que dans cette isba, en compagnie des cafards?
--Évidemment nous sommes mieux ici... mais nous sommes les obligés des
maîtres de cette maison...
--Quelle bêtise!... Il faut partout se conduire d’une manière
pratique... Ils sont charmés, j’en suis sûr... Garçon! cria le comte,
demande quelque chose pour voiler cette fenêtre; sans quoi il y aura ici
un courant d’air cette nuit.
A ce moment, le vieux cavalier entra pour faire connaissance avec les
officiers. En rougissant un peu, il ne laissa pas échapper l’occasion de
raconter qu’il avait été le camarade du feu comte, dont il avait eu la
sympathie. Il ajouta même que plusieurs fois Tourbine lui avait rendu
des services. Entendait-il par là que le feu comte ne lui avait pas
rendu ses cent roubles, ou bien qu’il l’avait jeté dans la neige, ou
qu’il l’avait injurié? Le vieux cavalier ne s’expliqua pas là-dessus.
Le jeune comte fut très poli pour le vieillard. Il le remercia pour le
logement qu’on lui avait fait donner.
--Excusez-nous si ce n’est pas très confortable, comte...
Il allait dire: «Votre Excellence», ayant perdu l’habitude de parler à
des personnages. Il reprit.
--La maison de ma sœur est petite... Pour ce qui est de la fenêtre, nous
allons la voiler tout de suite, et ce sera à merveille.
Sous le prétexte d’aller commander qu’on apportât un rideau, mais en
réalité pour aller conter aux siens son impression sur le jeune
officier, il sortit de la chambre.
La jolie Oustiouchka entra avec un châle que lui avait donné sa
maîtresse; elle voila la fenêtre et demanda si ces messieurs ne
prendraient pas volontiers du thé.
Le confortable de son logement agissait visiblement sur l’humeur du
comte. Il sourit gaiement et lutina Oustiouchka, si bien que celle-ci
l’appela polisson. Il lui demanda si sa demoiselle était jolie, et, à la
question d’Oustiouchka s’il prendrait du thé, il répondit qu’il
acceptait volontiers, mais que, son souper n’étant pas prêt, il serait
heureux que l’on apportât de la vodka, quelque chose à manger et, s’il y
en avait dans la maison, du xérès.
L’oncle était tout transporté de l’amabilité de Tourbine; il chantait
les louanges de la jeune génération, et jurait que les hommes du temps
présent valaient beaucoup mieux que ceux du temps passé.
Anna Fedorovna n’en voulut pas convenir; elle pensait qu’il n’y avait
jamais eu rien de mieux que le comte Fedor Ivanovitch. A la fin, elle se
fâcha même sérieusement et fit remarquer avec sécheresse que «pour vous,
mon frère, celui qui vous parle le dernier est le meilleur. Certes,
aujourd’hui, les gens sont devenus plus intelligents, mais pourtant
personne ne dansait mieux l’écossaise que Fedor Ivanovitch, personne
n’avait son amabilité. Si bien que tout le monde raffolait de lui...
Seulement, il ne s’occupait que de moi... Vous voyez bien que, de notre
temps, il y avait aussi des gens du monde».
A ce moment arriva la demande de vodka, de victuailles et du xérès.
--Eh! mon frère, vous ne faites jamais le nécessaire. Il fallait faire
préparer à souper, s’écria Anna Fedorovna... Liza, occupe-t-en, ma
chérie.
Liza courut à l’office pour chercher des petits champignons salés et du
beurre frais; elle recommanda au cuisinier de préparer des côtelettes
hachées.
--Et pour le xérès, comment faire?... Vous en reste-t-il, mon frère?
--Non, ma sœur, je n’en ai jamais eu.
--Comment, non! Que buvez-vous donc avec le thé?
--Du rhum, Anna Fedorovna.
--N’est-ce pas la même chose?... Donnez de votre rhum... C’est toujours
la même chose... Il vaudrait peut-être mieux les inviter ici, mon frère;
ce serait préférable... Ils ne s’en offenseront pas, je pense.
Le cavalier déclara que le comte ne refuserait pas et se fit fort de
l’amener.
Anna Fedorovna sortit pour mettre, on ne sait pourquoi, sa robe de
_gros-gros_ et un nouveau bonnet. Liza était si occupée qu’elle n’avait
même pas eu le temps d’ôter sa robe de toile rose à larges manches. Elle
était très agitée; il lui semblait que quelque chose d’inattendu
l’attendait, quelque chose comme un nuage bas et noir oppressait son
âme.
Ce hussard, noble et beau, lui apparaissait comme quelque chose de tout
à fait nouveau, d’incompréhensible et d’attrayant.
Son caractère, ses habitudes, ses paroles, tout en lui devait être si
extraordinaire qu’elle n’avait jamais rencontré rien de semblable. Tout
ce qu’il pensait et disait devait être intelligent et juste, tout ce
qu’il faisait honnête, tout son extérieur attrayant; elle n’en doutait
pas.
S’il avait demandé non seulement à manger et du xérès, mais même un bain
d’odeurs, elle ne s’en fût pas étonnée et ne le lui eût pas reproché,
tant elle eût été convaincue qu’il devait en être ainsi.
Le comte accepta sans façon l’invitation que le cavalier s’était chargé
de lui transmettre de la part d’Anna Fedorovna.
Il se peigna, prit son manteau et son porte-cigares.
--Viens-tu? dit-il à Polozov.
--Mieux vaudrait n’y pas aller, répondit le sous-lieutenant.--_Ils
feront des frais pour nous recevoir[22]._
[22] En français, dans le texte.
--Sottises!... Au contraire, cela les rendra heureux... D’ailleurs, j’ai
pris mes renseignements... La demoiselle est jolie... Viens, dit le
comte en français.
--_Je vous en prie, messieurs_[23], dit le cavalier pour faire entendre
que lui aussi savait le français et qu’il avait compris ce que disaient
les officiers.
[23] En français, dans le texte.