III

Anna Fedorovna, ayant appris que le jeune officier de hussards était le

fils du comte Tourbine, ne tint plus en place.

--Ah! mes aïeux! Danilo, cours vite; dis-lui que je le demande ici,

cria-t-elle en proie à la plus vive agitation; et, s’élançant vers la

chambre des bonnes:--Lizanka!... Oustiouchka!... il faut arranger ta

chambre, Liza... Tu vas passer dans la chambre de ton oncle, et vous,

mon frère... Mon frère, vous coucherez dans le salon, pour cette seule

nuit.

--Ce n’est rien, petite sœur... Je coucherai par terre.

--Ce doit être un beau garçon s’il ressemble à son père. Que je le voie,

au moins, ce cher enfant... Tu le verras, Liza... Son père était un beau

garçon... Où portes-tu la table?... Laisse-la ici, cria Anna Fedorovna

en se démenant.--Fais apporter deux lits... Empruntes-en un chez le

gérant... Puis, tu prendras sur l’étagère les flambeaux de cristal dont

mon frère m’a fait cadeau pour ma fête.

Tout fut vite prêt. Liza, bien que sa mère s’en mêlât, arrangea à sa

manière la chambre destinée aux deux officiers. Elle fit les lits avec

du linge propre et parfumé de réséda, ordonna de mettre une carafe d’eau

et des bougies sur une petite table, fit brûler du papier odorant dans

la chambre des bonnes et déménagea son petit lit qu’elle installa dans

la chambre de son oncle.

Anna Fedorovna se calma, se remit à sa place, reprit même ses cartes,

mais, en les disposant sur la table, elle s’appuya sur son coude potelé

et demeura pensive.

«Ah! comme le temps, comme le temps passe», se disait-elle à voix

basse.--«Y a-t-il donc si longtemps de cela... Je le vois à présent

comme autrefois... Quel espiègle il était!»

Des larmes lui montèrent aux yeux.

«Voici Lizanka, à présent... Tout de même, elle n’est pas ce que j’étais

à son âge... Elle est jolie, mais ce n’est pas cela...»

--Lizanka, tu devrais mettre pour ce soir ta robe de _mousseline de

laine_.

--Est-ce que vous les invitez, maman?... Mieux vaudrait ne pas le faire,

dit Liza, en proie à une agitation qu’elle ne pouvait maîtriser, car la

pensée de voir les officiers la troublait...--Mieux vaut ne pas les

inviter, maman, répéta-t-elle.

En effet, le désir de voir les officiers était combattu en elle par la

crainte d’un bonheur qu’elle pressentait.

--Peut-être voudront-ils faire notre connaissance, fit Anna Fedorovna en

caressant les cheveux de sa fille. Elle songea:

«Non, ce ne sont pas les cheveux que j’avais en mon temps... Non,

Lizotchka, cependant comme je l’aurais désiré pour toi!...»

En effet, elle désirait ardemment quelque chose d’heureux pour sa

fille... Mais elle ne pouvait guère se bercer de l’espoir d’un mariage

avec le comte... Pourtant un sentiment indéfini la poussait à désirer

beaucoup, beaucoup pour sa fille... Elle eût voulu revivre encore une

fois en sa fille les moments passés avec le feu comte.

Le vieux cavalier était, lui aussi, quelque peu agité par l’arrivée du

jeune Tourbine. Il passa dans sa chambre, et s’y enferma. Un quart

d’heure après il en sortit vêtu d’une hongroise et d’un pantalon bleu.

Sa physionomie exprimait une joie embarrassée comme celle d’une jeune

fille qui essaye pour la première fois une robe de bal. Il se dirigea

vers la chambre destinée aux hôtes.

--Nous allons les voir, ces hussards d’aujourd’hui, ma petite sœur... Le

feu comte était un véritable hussard... Nous allons voir... nous allons

voir.

Les officiers étaient déjà arrivés. Ils s’étaient installés dans leur

chambre.

--Eh bien! tu vois, dit le comte en se couchant tout habillé, sans ôter

ses bottes poudreuses, sur le lit qu’on lui avait préparé. Ne

sommes-nous pas mieux ici que dans cette isba, en compagnie des cafards?

--Évidemment nous sommes mieux ici... mais nous sommes les obligés des

maîtres de cette maison...

--Quelle bêtise!... Il faut partout se conduire d’une manière

pratique... Ils sont charmés, j’en suis sûr... Garçon! cria le comte,

demande quelque chose pour voiler cette fenêtre; sans quoi il y aura ici

un courant d’air cette nuit.

A ce moment, le vieux cavalier entra pour faire connaissance avec les

officiers. En rougissant un peu, il ne laissa pas échapper l’occasion de

raconter qu’il avait été le camarade du feu comte, dont il avait eu la

sympathie. Il ajouta même que plusieurs fois Tourbine lui avait rendu

des services. Entendait-il par là que le feu comte ne lui avait pas

rendu ses cent roubles, ou bien qu’il l’avait jeté dans la neige, ou

qu’il l’avait injurié? Le vieux cavalier ne s’expliqua pas là-dessus.

Le jeune comte fut très poli pour le vieillard. Il le remercia pour le

logement qu’on lui avait fait donner.

--Excusez-nous si ce n’est pas très confortable, comte...

Il allait dire: «Votre Excellence», ayant perdu l’habitude de parler à

des personnages. Il reprit.

--La maison de ma sœur est petite... Pour ce qui est de la fenêtre, nous

allons la voiler tout de suite, et ce sera à merveille.

Sous le prétexte d’aller commander qu’on apportât un rideau, mais en

réalité pour aller conter aux siens son impression sur le jeune

officier, il sortit de la chambre.

La jolie Oustiouchka entra avec un châle que lui avait donné sa

maîtresse; elle voila la fenêtre et demanda si ces messieurs ne

prendraient pas volontiers du thé.

Le confortable de son logement agissait visiblement sur l’humeur du

comte. Il sourit gaiement et lutina Oustiouchka, si bien que celle-ci

l’appela polisson. Il lui demanda si sa demoiselle était jolie, et, à la

question d’Oustiouchka s’il prendrait du thé, il répondit qu’il

acceptait volontiers, mais que, son souper n’étant pas prêt, il serait

heureux que l’on apportât de la vodka, quelque chose à manger et, s’il y

en avait dans la maison, du xérès.

L’oncle était tout transporté de l’amabilité de Tourbine; il chantait

les louanges de la jeune génération, et jurait que les hommes du temps

présent valaient beaucoup mieux que ceux du temps passé.

Anna Fedorovna n’en voulut pas convenir; elle pensait qu’il n’y avait

jamais eu rien de mieux que le comte Fedor Ivanovitch. A la fin, elle se

fâcha même sérieusement et fit remarquer avec sécheresse que «pour vous,

mon frère, celui qui vous parle le dernier est le meilleur. Certes,

aujourd’hui, les gens sont devenus plus intelligents, mais pourtant

personne ne dansait mieux l’écossaise que Fedor Ivanovitch, personne

n’avait son amabilité. Si bien que tout le monde raffolait de lui...

Seulement, il ne s’occupait que de moi... Vous voyez bien que, de notre

temps, il y avait aussi des gens du monde».

A ce moment arriva la demande de vodka, de victuailles et du xérès.

--Eh! mon frère, vous ne faites jamais le nécessaire. Il fallait faire

préparer à souper, s’écria Anna Fedorovna... Liza, occupe-t-en, ma

chérie.

Liza courut à l’office pour chercher des petits champignons salés et du

beurre frais; elle recommanda au cuisinier de préparer des côtelettes

hachées.

--Et pour le xérès, comment faire?... Vous en reste-t-il, mon frère?

--Non, ma sœur, je n’en ai jamais eu.

--Comment, non! Que buvez-vous donc avec le thé?

--Du rhum, Anna Fedorovna.

--N’est-ce pas la même chose?... Donnez de votre rhum... C’est toujours

la même chose... Il vaudrait peut-être mieux les inviter ici, mon frère;

ce serait préférable... Ils ne s’en offenseront pas, je pense.

Le cavalier déclara que le comte ne refuserait pas et se fit fort de

l’amener.

Anna Fedorovna sortit pour mettre, on ne sait pourquoi, sa robe de

_gros-gros_ et un nouveau bonnet. Liza était si occupée qu’elle n’avait

même pas eu le temps d’ôter sa robe de toile rose à larges manches. Elle

était très agitée; il lui semblait que quelque chose d’inattendu

l’attendait, quelque chose comme un nuage bas et noir oppressait son

âme.

Ce hussard, noble et beau, lui apparaissait comme quelque chose de tout

à fait nouveau, d’incompréhensible et d’attrayant.

Son caractère, ses habitudes, ses paroles, tout en lui devait être si

extraordinaire qu’elle n’avait jamais rencontré rien de semblable. Tout

ce qu’il pensait et disait devait être intelligent et juste, tout ce

qu’il faisait honnête, tout son extérieur attrayant; elle n’en doutait

pas.

S’il avait demandé non seulement à manger et du xérès, mais même un bain

d’odeurs, elle ne s’en fût pas étonnée et ne le lui eût pas reproché,

tant elle eût été convaincue qu’il devait en être ainsi.

Le comte accepta sans façon l’invitation que le cavalier s’était chargé

de lui transmettre de la part d’Anna Fedorovna.

Il se peigna, prit son manteau et son porte-cigares.

--Viens-tu? dit-il à Polozov.

--Mieux vaudrait n’y pas aller, répondit le sous-lieutenant.--_Ils

feront des frais pour nous recevoir[22]._

[22] En français, dans le texte.

--Sottises!... Au contraire, cela les rendra heureux... D’ailleurs, j’ai

pris mes renseignements... La demoiselle est jolie... Viens, dit le

comte en français.

--_Je vous en prie, messieurs_[23], dit le cavalier pour faire entendre

que lui aussi savait le français et qu’il avait compris ce que disaient

les officiers.

[23] En français, dans le texte.

Deux générations · 第 15 / 24 题