II

Il faisait encore chaud, bien que le soleil descendît déjà sur

l’horizon, lorsque l’escadron entra dans Morozovka. En avant, au milieu

de la rue poudreuse du village, trottait en mugissant d’inquiétude une

vache séparée du troupeau et incapable du comprendre qu’il lui était

beaucoup plus simple de se jeter de côté et de laisser passer l’escadron

qui semblait la poursuivre. Les vieux paysans, les babas, les enfants

regardaient les hussards avec avidité, formant la haie des deux côtés de

la rue. Au milieu d’un nuage épais de poussière, les hussards arrêtèrent

leurs chevaux, qui piétinèrent et s’ébrouèrent un instant.

A la droite de l’escadron, deux officiers montaient avec aisance deux

magnifiques chevaux. L’un était le commandant comte Tourbine; l’autre,

un très jeune homme récemment promu en grade de sous-lieutenant, se

nommait Polozov.

De la principale isba sortit un hussard en redingote blanche d’été.

Otant sa casquette, il s’approcha des officiers.

--Où est le logement qui nous est réservé? demanda le comte.

--Pour Votre Excellence, répondit le quartier-maître en

sursautant.--Ici, chez le starosta... Il a nettoyé son isba. J’ai

demandé un logement chez la pomestchitsa, on m’a répondu qu’il n’y en

avait pas... Elle est si méchante...

--C’est bien, dit le comte en descendant de cheval et en étirant ses

jambes engourdies.--Ma voiture est-elle arrivée?

--Elle a daigné arriver, Votre Excellence, répondit le quartier-maître

en indiquant avec sa casquette la voiture, dont on apercevait la caisse

en cuir sous la porte cochère.

Puis il se précipita dans le vestibule de l’isba où la famille du paysan

s’était réunie pour contempler l’officier. Dans sa précipitation à

ouvrir la porte pour montrer à son supérieur que l’habitation avait été

mise en bon état pour le recevoir, il bouscula une vieille femme, puis

s’écarta pour laisser passer le comte.

La maison était assez spacieuse, mais peu propre. Un domestique

allemand, vêtu comme un seigneur, se tenait dans la salle; il installait

un lit de fer. Quand il eut posé ses draps et bordé les couvertures, il

mit la malle du comte en ordre.

--Fi! quel logement dégoûtant! s’écria le comte dépité.--Eh! Diadenko,

ne pouvait-on me trouver mieux, quelque part, chez le pomestchik?

--Si Votre Excellence l’ordonne, j’irai à la maison seigneuriale, dit

Diadenko.--Mais la maison seigneuriale n’a pas meilleure apparence.

--Inutile, alors... tu peux t’en aller.

Le comte s’étendit sur le lit en joignant ses mains derrière sa tête.

--Johann, cria-t-il à son valet de chambre, tu as encore fait une bosse

au matelas, au beau milieu du lit. Tu ne sauras donc jamais faire un lit

comme il faut?

Johann s’approcha pour réparer le dommage.

--Non, c’est inutile... Ma robe de chambre, demanda-t-il d’une voix

mécontente.

Le domestique lui apporta sa robe de chambre.

Le comte, avant de l’endosser, examina un des pans.

--C’est cela, tu n’as pas enlevé la tache... Peut-on plus mal servir que

toi, ajouta-t-il en arrachant le vêtement des mains du valet de chambre

et en s’en revêtant.--Dis-moi, le fais-tu exprès?... Le thé est-il

préparé?...

--Che n’ai bas eu le temps te le vaire, répondit Johann.

--Imbécile!

Le comte prit un roman français et se mit à lire. Sa lecture se

prolongea assez longtemps. Johann sortit et alla dans le vestibule

activer le samovar. Il était évident que le comte était de mauvaise

humeur, probablement à cause de la fatigue, de la poussière qui couvrait

son visage, de ses habits qui le serraient et de son estomac à jeun.

--Johann! cria-t-il de nouveau. Rends-moi compte des dix roubles que je

t’ai donnés. Qu’as-tu acheté à la ville?

Tourbine parcourut le compte et laissa échapper quelques marques de

mécontentement à propos de la cherté des provisions.

--Apporte du rhum pour le thé.

--Che n’ai bas acheté de rhum pour le thé, dit Johann.

--C’est superbe... Combien de fois t’ai-je dit d’avoir toujours du rhum.

--Che n’afais bas assez l’archent.

--Pourquoi donc Polozov n’en a-t-il pas acheté... Tu aurais dû emprunter

à son domestique.

--Le sous-liétn’nant Polossov, ché sais bas. Ils ont acheté tu thé et tu

sucre.

--Animal!... va-t’en!... Tu es le seul être sur terre capable de me

mettre hors de moi... Tu sais bien qu’en campagne je prends toujours le

thé avec du rhum.

--Foilà teux lettres arrifées bar l’Élat-Machor... Elles fiennent

t’arrifer, dit le valet de chambre.

Le comte, toujours étendu sur son lit, décacheta les lettres et les lut.

A ce moment, le jeune sous-lieutenant entra.

Il avait le visage rayonnant. Il avait logé son escadron.

--Eh bien, Tourbine, il fait bon ici, ce me semble... Il a fait si

chaud... J’avoue que je me sens fatigué.

--Ah! oui, il fait bon... une sordide et puante isba... et, grâce à toi,

pas de rhum. Ton idiot de valet n’en a pas acheté; celui-ci non plus...

Tu aurais dû le lui dire au moins.

Il continua sa lecture. Sa première lettre lue, il la froissa et la jeta

par terre.

--Pourquoi n’as-tu pas acheté de rhum? demanda à voix basse le

sous-lieutenant à son ordonnance.--Tu avais de l’argent.

--Est-ce que ce doit être toujours à vous d’en acheter?... Je dépense

déjà assez sans cela. Tandis que leur Allemand ne fait que fumer sa

pipe, et voilà tout.

La seconde lettre n’était sans doute point aussi désagréable, car le

comte souriait en la lisant.

--De qui est-ce? demanda Polozov en rentrant dans la chambre et en

arrangeant sa couchette sur une planche près du poêle.

--De Mina, répondit gaîment le comte, qui tendit la lettre au jeune

homme.--Veux-tu la lire?... Quelle charmante femme!... Quelle charmante

femme!... Vraiment elle vaut mieux que nos demoiselles... Que d’esprit

et de sentiment dans cette lettre! La seule chose qui n’aille pas, c’est

qu’elle me demande de l’argent.

--En effet, ce n’est pas bien, appuya le sous-lieutenant.

--Il est vrai que je lui en ai promis... Mais, tu sais, cette

campagne... Du reste, si je dois être encore trois mois à commander

l’escadron, je lui en enverrai... Ce ne serait vraiment pas à

regretter... Qu’elle est charmante, eh! dit-il en souriant et suivant

des yeux l’expression du visage de Polozov, qui lisait la lettre.

--C’est horriblement mal orthographié, mais c’est charmant... Il me

semble que tu es aimé.

--Hum!... Comment donc!... Il n’y a que ces femmes-là qui aiment

véritablement... quand elles aiment.

--Et cette autre lettre, de qui? demanda Polozov en tendant au comte

celle qu’il venait de lire.

--Euh! rien... Un méchant bonhomme, un vaurien, à qui je dois... C’est

une dette de jeu.

--Voilà trois fois qu’il me la rappelle... je ne puis pas la payer

maintenant. Stupide lettre, poursuivit le comte, visiblement agacé par

ce souvenir.

Après cette conversation, un long silence se fit entre les deux

officiers. Polozov, qui était visiblement sous l’influence du comte,

buvait son thé en silence, jetant parfois des regards sur le beau visage

assombri de Tourbine qui s’était mis à la fenêtre, et n’osait reprendre

la conversation.

--Qu’en penses-tu?... Cela peut très bien se faire!... s’écria soudain

le comte en secouant joyeusement la tête.--Si nous avons une promotion

cette année et si nous assistons encore à une affaire, je puis arriver à

distancer mes anciens chefs d’escadron de la garde.

La conversation continuait sur ce thème, pendant la seconde tasse de

thé, quand le vieux Danilo entra pour s’acquitter de la commission dont

Anna Fedorovna l’avait chargé auprès de ces messieurs.

Sa commission faite, Danilo, ayant appris le nom de l’officier et se

souvenant encore de la visite du feu comte Tourbine à K., ajouta de sa

propre part:

--Ma maîtresse m’a ordonné de vous demander si vous n’êtes pas le fils

du comte Fedor Ivanovitch Tourbine. Ma maîtresse, Anna Fedorovna, l’a

beaucoup connu.

--C’était mon père... Dis à ta maîtresse que je lui suis très

reconnaissant, que je n’ai besoin de rien... Seulement je lui demanderai

si je ne pourrais avoir quelque part une chambre un peu plus propre...

dans sa maison ou ailleurs.

--Pourquoi avez-vous dit cela? dit Polozov dès que Danilo fut

sorti.--Est-ce que cela ne vous est pas égal, pour une nuit?... Quel

dérangement vous allez leur causer!

--En voici bien d’une autre encore!... N’avons-nous pas assez erré

d’isbas en isbas, toutes enfumées et sales?... On voit tout de suite que

tu n’es pas pratique... Pourquoi n’en pas profiter, si, pour une nuit,

nous pouvons nous loger comme des hommes... Ils en seront enchantés, au

contraire... Il y a une seule chose qui ne m’aille pas... Si cette dame

a en effet connu mon père... ajouta le comte en souriant.--J’éprouve

toujours un peu de honte quand on me parle de feu mon _papa_; il y a

toujours dessous quelque histoire scandaleuse ou quelque dette... Et

c’est pourquoi j’évite autant que possible les vieilles connaissances de

mon père... Du reste il était de son temps, conclut-il en reprenant sa

mine sérieuse.

--J’oubliais de te raconter, dit Polozov, que j’ai rencontré le

commandant de brigade des uhlans Iliine. Il désirerait beaucoup te

voir... Il a un véritable culte pour ton père.

--Cet Iliine me parait être une vieille croûte... Tous ces messieurs qui

ont connu mon père me racontent, comme pour m’être agréables, des choses

que j’ai honte à entendre... Il est vrai que je ne m’enthousiasme pas et

que j’envisage les choses froidement, tandis que mon père était un homme

fougueux et se laissait aller parfois à commettre des actions un peu

risquées... Mais, encore une fois, il était de son temps... Dans notre

siècle, peut-être serait-il un homme très distingué; car il avait de

grandes facultés, il faut lui rendre cette justice.

Un quart d’heure après, le domestique revenait et transmettait au comte

la prière que lui faisait la pomestchitsa de bien vouloir passer la nuit

dans sa maison.

Deux générations · 第 14 / 24 题