Leur manière de danser n'est pas de meilleur goût que leur musique.

Les hommes s'accroupissent en cercle, et laissent entre eux quelque

distance pour le passage des femmes. Aussitôt que les gongoms

commencent à se faire entendre, les femmes battent des doigts sur

leurs tambours. Toute l'assemblée chante _ho, ho, ho_, et frappe des

mains. Alors il se présente plusieurs couples pour danser. Mais on

n'en laisse entrer que deux à la fois dans le cercle. Ils se placent

face à face. En commençant, ils sont éloignés entre eux d'environ dix

pas, et cinq ou six minutes se passent avant qu'ils se rencontrent.

Quelquefois ils dansent dos à dos; mais jamais ils ne se prennent par

les mains. Chaque danse ne dure guère moins d'une heure. Leur agilité

est surprenante, et leurs pas sont nets et dégagés. Pendant ce

temps-là toutes les femmes se tiennent debout, les yeux baissés, et

chantent _ho, ho, ho_, en battant des mains. Lorsqu'elles ont besoin

d'hommes pour la danse, elles lèvent la tête et secouent les anneaux

qu'elles portent aux jambes. Le bruit qu'elles font en frappant du

pied ressemble à celui du cheval qui se secoue sous le harnais. Les

danseurs fatiguent ordinairement les musiciens, car il faut que chacun

danse à son tour.

La chasse est un autre amusement que les Hottentots aiment beaucoup.

Ils y font éclater une adresse surprenante, soit dans le maniement de

leurs armes, soit dans la vitesse et la légèreté de leur course. Kolbe

s'étonne qu'ils ne fassent pas plus souvent un mauvais usage de leur

agilité, quoiqu'il leur arrive quelquefois d'en abuser. Il en rapporte

un exemple. Un matelot hollandais, en débarquant au Cap, chargea un

Hottentot de porter à la ville un rouleau de tabac d'environ vingt

livres. Lorsqu'ils furent tous deux à quelque distance de la troupe,

le Hottentot demanda au blanc s'il savait courir. «Courir? répondit le

Hollandais; oui, fort bien. Essayons, reprit l'Africain;» et, se

mettant à courir avec le tabac, il disparut presque aussitôt. Le

matelot hollandais, confondu de cette merveilleuse vitesse, ne pensa

point à le poursuivre, et ne revit jamais ni son tabac ni son porteur.

On aurait peine à s'imaginer quelle est l'adresse de ces barbares. À

cent pas, ils toucheront d'un coup de pierre une marque de la grandeur

d'un sou; et ce qu'il y a de plus étonnant, c'est qu'au lieu de fixer

comme nous les feux sur le but, ils font des mouvemens et des

contorsions continuelles; il semble que leur pierre soit portée par

une main invisible. Ils remarquent avec plaisir l'admiration des

Européens, et sont toujours prêts à recommencer la même expérience.

Les grandes chasses sont celles où tous les habitans d'un village

sortent ensemble, soit pour attaquer quelque bête féroce qui ravage

leurs troupeaux, soit pour leur seul amusement. S'ils veulent tuer un

éléphant, un rhinocéros, un élan ou un âne sauvage, ils l'environnent

et l'attaquent avec leurs zagaies. Leur adresse consiste à ménager si

bien leurs coups, que l'un ou l'autre frappent toujours l'animal par

derrière, et dès qu'il se tourne vers celui qui l'a frappé, ils le

font tomber couvert de blessures avant qu'il ait pu distinguer ceux

qui le frappent. Ils réussissent de même à tuer les lions et les

panthères, en se garantissant de la fureur de ces animaux par leur

agilité. Le monstre s'élance quelquefois si impétueusement, et le coup

de sa griffe paraît si sûr, qu'on tremble pour le chasseur, et qu'on

s'attend à le voir aussitôt en pièces; mais on est surpris de se

trouver trompé. Dans un clin d'oeil il échappe au danger, et l'animal

décharge toute sa rage contre terre. Au même instant il est couvert de

blessures par-derrière. Il se tourne, il se précipite sur un autre

ennemi, mais toujours en vain; il rugit, il écume, il se roule de

fureur. La promptitude des chasseurs est égale à se garantir de ses

griffes, et à s'entr'aider par de nouveaux coups avec autant de

vitesse que de résolution. C'est un spectacle dont on ne trouve

d'exemple dans aucun autre pays, et qu'on ne saurait voir sans

admiration. Si l'animal ne perd pas bientôt la vie, il prend enfin la

fuite, en s'apercevant qu'il n'a rien à gagner contre de tels

ennemis. Alors les Hottentots lui laissent la liberté de se retirer;

mais ils le suivent à quelque distance, parce que, leurs flèches étant

empoisonnées, ils sont sûrs de le voir tomber devant eux et d'emporter

sa peau pour fruit de leur victoire.

Les Hottentots ont institué un ordre fort honorable et fort singulier,

composé de ceux qui ont tué dans un combat particulier un lion, une

panthère, un léopard, un éléphant, un rhinocéros ou un gnou.

L'installation se fait avec beaucoup de cérémonie. Après son exploit

il se retire dans sa hutte; les habitans du village lui députent

bientôt un vieillard pour l'inviter à se rendre au centre du kraal, où

il est attendu avec tous les honneurs qui sont dus à sa victoire. Il

se laisse conduire par un guide. Toute l'assemblée le reçoit avec des

acclamations. Il s'accroupit au milieu d'une hutte qu'on a préparée

pour lui, et tous les habitans se placent autour de lui dans la même

posture. Alors le vieux député s'approche et pisse sur lui depuis la

tête jusqu'aux pieds en prononçant certaines paroles. Si le député est

de ses amis, il l'inonde d'un déluge d'eau, et l'honneur augmente à

proportion de la quantité d'urine. Le champion n'a pas manqué de se

faire d'avance, avec les ongles, des sillons sur la graisse dont il a

le corps enduit, pour recevoir plus immédiatement cette aspersion. Il

s'en frotte soigneusement le visage et tout le corps. Kolbe a cru

devoir donner à cette institution le nom d'_ordre de l'Urine_, parce

qu'elle n'en porte aucun dans la nation. Après la cérémonie, le député

allume sa pipe, et la fait circuler dans l'assemblée jusqu'à ce que le

tabac ou le daka soit réduit en cendres. Ensuite, prenant les cendres,

il en parsème le nouveau chevalier, qui reçoit en même temps les

félicitations de l'assemblée sur l'honneur qu'il a fait au kraal, et

sur le service qu'il a rendu à sa patrie. Ce grand jour est suivi pour

lui de trois jours de repos, pendant lesquels il est défendu à sa

propre femme d'approcher de lui. Le troisième jour au soir, il tue un

mouton, reçoit sa femme et se réjouit avec ses amis et ses voisins. Le

monument de sa gloire est la vessie de l'animal qu'il a tué. Il la

porte suspendue à sa chevelure comme une marque insigne d'honneur.

Kolbe ajoute que la mort d'une panthère cause plus de joie aux

Hottentots que celle de toute autre bête.

Ils sont d'une adresse incomparable à la nage. Leur manière de nager a

quelque chose de surprenant, et qui leur est tout-à-fait propre. Ils

nagent le cou droit et les mains étendues hors de l'eau, de sorte

qu'ils paraissent marcher sur terre. Dans la plus grande agitation de

la mer, et lorsque les flots forment autant de montagnes, ils dansent

en quelque sorte sur le dos des vagues, montant et descendant comme un

morceau de liége. Leurs pécheurs enveloppent dans leurs krosses pu

dans des sacs de cuir les poissons qu'ils ont pris, et nagent ainsi

avec leur fardeau sur la tête.

Les ouvertures et les propositions de mariage sont faites par le père

ou par le plus proche parent de l'homme, qui s'adresse au plus proche

parent de la femme. Il est rare que la demande soit refusée, à moins

qu'une famille ne soit déjà liée par quelque autre engagement. Si la

jeune fille n'a point de goût pour le mari qu'on lui propose, il ne

lui reste qu'une ressource pour éviter d'être à lui; c'est de passer

avec lui une nuit entière, qui est employée, suivant Kolbe, à se

pincer, à se chatouiller, à se fouetter. Elle devient libre, si elle

résiste à cette dangereuse épreuve; mais si le jeune homme l'emporte,

comme il arrive presque toujours, elle est obligée de l'épouser.

Malgré la passion que les Hottentots ont pour la musique et la danse,

ils ne les emploient jamais dans leurs fêtes nuptiales. Ils admettent

la polygamie; mais il est rare, même parmi les riches, qu'on leur voie

plus de trois femmes. Ils ne permettent ni le mariage, ni la

fornication entre les cousins aux premier et second degrés. Ceux qui

sont convaincus d'avoir violé cette loi reçoivent une forte

bastonnade, sans aucun égard pour le rang et les richesses.

L'adultère est toujours puni de mort; mais le divorce est permis,

lorsque le mari peut le justifier par de bonnes raisons. Une veuve qui

se remarie est obligée de se couper la jointure du petit doigt, et de

continuer la même opération aux doigts suivans, chaque fois qu'elle

rentre dans les chaînes du mariage.

On fait des réjouissances extraordinaires à la naissance de deux

jumeaux mâles. Si ce sont deux filles, l'usage est de tuer la plus

laide. Si c'est une fille et un garçon, la fille est exposée sur une

branche d'arbre, ou ensevelie vive, avec la participation et le

consentement de tout le kraal. On a trouvé plusieurs de ces enfans

abandonnés, que les Européens du Cap ont eu l'humanité de faire

élever. Mais lorsqu'ils arrivent à l'âge de maturité, ils renoncent

aux moeurs, aux vêtemens et à la religion de leurs bienfaiteurs pour

se conformer aux usages de leur nation.

Les réjouissances sont beaucoup plus vives pour un premier enfant que

pour ceux qui le suivent. Aussi le fils aîné jouit-il d'une autorité

presque absolue sur ses frères et ses soeurs.

On s'est persuadé mal à propos en Europe que les Hottentots naissent

avec le nez plat. La plupart, au contraire, apportent en naissant un

nez de la forme des nôtres; mais il passe dans la nation pour une si

grande difformité, que le premier soin des mères est de les aplatir

avec le pouce.

C'est encore un usage général d'ôter un testicule aux garçons vers

l'âge de neuf ou dix ans; mais, dans les familles pauvres, on attend

pour cette cérémonie l'occasion de pouvoir subvenir à la dépense. Le

jeune homme, après avoir été frotté de graisse fraîche de mouton, est

étendu à terre sur le dos, les pieds et les mains liés; ses amis se

couchent sur lui pour le rendre comme immobile. Dans cette situation,

l'opérateur lui fait avec un couteau de table une ouverture au scrotum

d'un pouce et demi de longueur. Il fait sortir le testicule, et met à

la place une petite boule de la même grosseur, composée de graisse de

mouton et d'un mélange d'herbes pulvérisées; ensuite il recoud la

blessure avec un petit os d'oiseau qui est aussi pointu qu'une alêne;

un nerf de mouton sert de fil. Cette opération se fait avec une

adresse qui surprendrait nos plus habiles anatomistes, et jamais elle

n'a de fâcheuses suites. Lorsqu'elle est achevée, l'opérateur

recommence les onctions avec la graisse du mouton qu'on a tué pour la

fête. Il tourne le patient sur le dos et sur le ventre, comme un

cochon de lait qu'on se disposerait à rôtir, dit l'auteur. Enfin il

pisse sur toutes les parties du corps, et le frotte soigneusement de

son urine. Après cette monstrueuse cérémonie, le jeune homme se traîne

dans une petite hutte bâtie exprès pour cet usage. Il y passe deux ou

trois jours, au bout desquels il sort parfaitement rétabli. Les jeunes

Hottentots supportent cette opération avec une patience et une

résolution surprenante; mais ceux qui n'ont point encore passé par les

mains de l'opérateur n'ont pas la liberté d'y assister. Les

spectateurs se rendent à la maison des parens, et mangent la chair du

mouton, qu'ils trouvent préparée. Le bouillon est distribué aux

femmes; mais le malade n'a point de part au festin. Le reste du jour

et la nuit suivante sont employés à la danse. Si la famille est riche,

le salaire de l'opérateur est un veau ou un mouton.

Quelques auteurs, cherchant la raison d'un usage si bizarre, se sont

imaginé qu'il peut servir à rendre les Hottentots plus légers à la

course; et quand on les interroge eux-mêmes, on n'en reçoit pas

d'autre explication. Cependant Kolbe apprit de quelques vieillards

intelligens que, par une loi fort ancienne, il est défendu aux hommes

de leur nation d'avoir aucun commerce charnel avec les femmes tandis

qu'ils ont deux testicules, et que cette loi est fondée sur l'opinion

qu'un Hottentot dans cet état produit constamment deux jumeaux. Ceux

qui se marieraient sans une mutilation si nécessaire se verraient

exposés aux railleries du public, et la femme serait peut-être

déchirée par toutes les autres personnes de son sexe; aussi ne

manque-t-elle point de se faire garantir l'état de son mari avant de

l'épouser. Elle s'en rapporte néanmoins au témoignage d'autrui, parce

que la modestie, dit l'auteur, ne lui permet pas de s'en assurer par

ses propres yeux.

La jeunesse, parmi les Hottentots, est confiée à la garde des mères

jusqu'à l'âge de dix-huit ans. On reçoit alors les garçons au rang des

hommes, avec lesquels ils n'ont point auparavant la hardiesse de

converser, sans en excepter leur propre père. Tous les habitans

s'assemblent, et les hommes s'accroupissent ensemble. Le candidat

reçoit ordre de se mettre dans la même posture, mais hors du cercle.

Il doit être accroupi sur ses jarrets de manière qu'il reste au moins

trois pouces de distance jusqu'à la terre: alors le plus vieux de

l'assemblée se lève, demande le consentement des autres pour recevoir

le candidat, s'approche de lui, et lui déclare qu'à l'avenir il doit

abandonner sa mère, renoncer à la compagnie des femmes et aux

amusemens de l'enfance; en un mot, que dans ses actions et ses

discours il doit se conduire en homme. Le candidat, qui n'est point

venu sans être bien frotté de graisse et de suie, reçoit immédiatement

une inondation d'urine par le ministère de l'orateur. Il paraît que

chez ce peuple c'est un ingrédient essentiel à toutes les cérémonies.

La nation des Hottentots est sujette à peu de maladies, et ceux qui

s'assujettissent à la diète du pays s'en ressentent rarement. On les

voit vivre, suivant le témoignage de Dapper, jusqu'à cent dix, cent

vingt et cent trente ans. Kolbe en vit un au Cap qui n'avait pas

beaucoup moins de cent ans, et qui se vantait de n'avoir jamais été

attaqué d'aucune maladie. Mais ceux qui font usage des liqueurs

étrangères abrègent leurs jours et gagnent des maladies qui n'avaient

jamais été connues dans leur nation. Les alimens mêmes, assaisonnés à

la manière de l'Europe, sont pernicieux pour les Hottentots.

La médecine et la chirurgie sont deux arts qu'ils exercent

conjointement, et dans lesquels Kolbe assure que leurs connaissances

ne sont pas méprisables. On leur voit faire des cures merveilleuses.

Ils sont fort versés dans la botanique de leur pays. Il ont de bonnes

notions de l'anatomie, de la saignée, des ventouses et des opérations

tes plus difficiles, telles que l'amputation et l'art de remettre un

membre disloqué. Leur adresse est d'autant plus admirable, qu'ils

n'ont pour instrumens que des cornets, des couteaux et des os pointus.

Le médecin est la troisième personne de l'état. Les grands kraals en

ont deux. On les choisit entre les plus sages habitans pour veiller à

la santé du public; mais ils ne reçoivent jamais de récompense ni

d'appointemens comme s'ils étaient assez récompensés par la

distinction de leurs fonctions. Il ne manque rien à la confiance et au

respect qu'on a pour eux. Comme la nation des Hottentots est sujette à

peu de maladies, ils ne sont pas surchargés d'occupations.

Les Européens du Cap ont aussi peu de maladies à combattre, preuve

assez claire de la bonté du climat. Les femmes souffrent très-peu dans

l'accouchement; mais, en allaitant leurs enfans, elles sont fort

sujettes à des maux de sein. La petite vérole et la rougeole n'ont

point ordinairement de suites fâcheuses. Le flux de sang est une

espèce de tribut que les étrangers paient au Cap en y arrivant; mais

il se guérit aisément par des remèdes convenables. La maladie la plus

commune parmi les Européens du Cap est celle des yeux: elle est

surtout fort dangereuse en été, et l'auteur l'attribue aux vents du

sud-est, qui sont d'une chaleur extrême, et à la réverbération du

soleil contre les montagnes. On n'a jamais entendu parler de la pierre

parmi les Européens du Cap.

Aussi long-temps qu'un homme ou une femme sont capables de sortir de

leur hutte en rampant pour y apporter une plante, une racine ou un

bâton de bois, ils sont traités de leur famille avec beaucoup de

tendresse et d'humanité; mais, lorsque la force les abandonne

entièrement, leurs amis et leurs propres enfans les tuent, pour leur

éviter de périr de faim, de misère, ou par les griffes des bêtes

féroces. Quelque riche que soit un Hottentot, il ne peut éviter ce

malheureux sort, s'il survit à ses forces et à son activité. C'est en

vain qu'on reproche à ces peuples une pratique si barbare; ils

s'obstinent à la défendre comme une action méritoire et comme une

oeuvre de piété et de compassion pour délivrer un vieillard des

tourmens de la vie, qui deviennent insupportables à cet âge.

Les bestiaux d'un kraal ou d'un village paissent en commun, les grands

dans un pâturage, et les petits dans un autre; mais un simple

Hottentot qui n'aurait qu'une seule brebis a droit de la j oindre au

troupeau public, où l'on en prend le même soin que si elle appartenait

au chef du kraal. Les communautés n'ont pas de bergers ou de pâtres

d'office. Chacun est obligé à son tour d'exercer cette fonction,

c'est-à-dire trois ou quatre à la fois, suivant les circonstances et

les besoins. Ils mènent les troupeaux au pâturage entre six et sept

heures du matin. Ils les ramènent le soir avant huit heures. Les

femmes sont chargées de traire les vaches matin et soir. Pendant toute

l'année, ils laissent les taureaux avec les vaches, et les béliers

avec les brebis. Cette méthode sert beaucoup à la multiplication:

leurs brebis produisent constamment deux agneaux chaque année. Les

Européens du Cap, qui ont une méthode opposée, prétendent qu'à la

longue celle des Hottentots affaiblit et diminue la race; mais les

Hottentots pensent autrement.

La multitude des bêtes de proie qui infestent le pays oblige les

Hottentots à des précautions continuelles pour la sûreté de leurs

troupeaux pendant la nuit. Leur méthode ordinaire est de placer leurs

jeunes bestiaux dans le centre du kraal. Les vieux sont attachés en

dehors contre les huttes, et liés deux à deux par les pieds pour

empêcher leur mutinerie. Dans cette situation, ils n'ont pas besoin de

sentinelle qui demeure à veiller; l'approche du moindre danger leur

fait pousser de longs mugissemens qui répandent aussitôt l'alarme dans

le kraal.

Ils ont une sorte de boeufs qu'ils appellent _bakkeleyers_,

c'est-à-dire boeufs de combat, du mot _bakkeley_, qui signifie guerre,

et dont ils se servent en effet dans leurs guerres, comme les peuples

de l'Asie emploient les éléphans. Ces animaux belliqueux leur rendent

d'importans services contre les voleurs et les bêtes féroces. Au

moindre signe, ils rappellent les autres bestiaux qui s'écartent, et

les forcent, comme nos chiens de bergers, de rentrer dans le cercle du

troupeau. Il n'y a point de kraal qui n'ait au moins une demi-douzaine

de ces fidèles défenseurs. Ils connaissent tous les habitans de leurs

villages. Ils ont pour eux une sorte de respect, tel que celui des

chiens pour les amis de leur maître. Mais un étranger qui se

présenterait sans être accompagné d'un Hottentot du kraal courrait

risque d'être fort maltraité, s'il n'avait la précaution d'épouvanter

les bakkeleyers en sifflant, ou par la décharge de quelque arme à feu.

Ils ont aussi des boeufs de voiture, qu'ils accoutument de bonne heure

à cet exercice en leur faisant passer au travers de la lèvre

supérieure, entre les deux narines, un bâton terminé en crochet, pour

empêcher qu'il ne glisse. Si l'animal est indocile, ils se servent de

ce frein pour lui faire baisser la tête, et la force de la douleur

l'assujettit en peu de jours. On ne saurait voir sans admiration avec

quelle promptitude il obéit au commandement. La crainte du bâton

terrible rend sa diligence et son attention surprenantes. Les boeufs

de charge sont en beaucoup plus grand nombre que les bakkeleyers, et

servent à porter toutes sortes de fardeaux.

Ils savent tanner les peaux ou les cuirs. Leurs pelletiers exercent

aussi le métier de tailleur, et ne manquent point d'adresse dans leur

profession: un os d'oiseau leur sert d'aiguille. Leur fil est le petit

nerf qui règne le long de l'épine du dos des bêtes, divisé et séché au

soleil. Avec cet unique secours, ils emploient moins de temps à faire

leurs krosses ou leurs mantes, et les font peut-être mieux que nos

plus habiles tailleurs.

Les Hottentots ont des artistes ou des ouvriers en ivoire qui font les

bracelets et les anneaux dont ils composent leur parure. Quoique ce

travail soit fort ennuyeux, parce qu'ils n'ont pas d'autre instrument

qu'un couteau, ils donnent à leur ouvrage une rondeur, un luisant, un

poli qui le feraient attribuer au plus habile tourneur de l'Europe.

Tous les Hottentots sont potiers de profession, car chaque famille

fait sa poterie et ses autres ustensiles de terre. Leur matière est

une sorte de terre glaise dont les fourmis composent leurs

habitations, et qu'ils ne tirent en effet que de leurs nids, en y

mêlant les oeufs des fourmis qu'ils y trouvent dispersés; ensuite ils

la tournent sur une pierre comme un pâté: ils unissent parfaitement le

dedans et le dehors avec la main, et donnent à leur vase la forme de

l'urne romaine, qui est celle de tous les pots de la nation. Deux

jours d'exposition au soleil suffisent pour le sécher. L'ouvrier le

sépare alors de la pierre avec un nerf sec qu'il passe entre deux et

qui fait l'office d'une scie. Il ne reste qu'à le faire cuire au feu

dans un trou qu'on creuse sous terre. Cette dernière opération lui

donne une dureté surprenante, avec une couleur de jais qui se soutient

merveilleusement, et que les Hottentots attribuent au mélange des

oeufs de fourmis.

Leurs forgerons sont d'autant plus admirables, qu'ils forgent le fer

tel qu'il sort des mines, qui sont en abondance dans toutes les

parties du pays, sans y employer d'autres secours que des pierres: ils

ouvrent un grand trou sur un terrain élevé. Un pied et demi plus bas,

ils en font un autre pour recevoir le métal fondu, qui passe de l'un à

l'autre par un canal de communication. Avant de mettre le minéral dans

le grand trou, ils font autour de l'ouverture un feu capable de

l'échauffer dans toutes ses parties. Ensuite ils y jettent le minéral,

sur lequel ils continuent d'entretenir ce feu jusqu'à ce qu'il

descende en fusion. Aussitôt qu'il est refroidi, ils le brisent en

pièces avec des pierres fort dures; et, remettant ces pièces au feu,

ils n'emploient que des pierres au lieu de marteaux pour en forger des

armes et d'autres ustensiles. Ils fondent quelquefois le cuivre par la

même méthode; mais l'usage qu'ils en font est borné à quelques bijoux

pour leur parure. Ils le mettent en oeuvre, et le polissent avec une

industrie surprenante.

Le commerce des Hottentots ne consiste qu'en échanges: ils n'ont point

de monnaie courante ni la moindre notion de son utilité.

On ne court aucun risque de voyager avec un Hottentot dans tous les

pays voisins du Cap, et l'on est sûr d'être bien reçu et caressé même

dans tous les villages. Les Hottentots se piquent d'une fidélité

admirable pour tout ce qui est confié à leurs voisins. À la vérité, il

se trouve dans les contrées du Cap une sorte de brigands ou de bandits

qui vivent de leurs pillages; mais ils sont en horreur à tous les

Hottentots civilisés, qui les tuent comme autant de bêtes féroces,

dans quelque endroit qu'ils puissent les rencontrer.

Il serait difficile d'approfondir les notions des Hottentots sur

l'Être suprême, et leurs véritables principes de religion. Ils évitent

soigneusement toutes sortes d'explications sur cet article; et leurs

réponses, comme celles qu'ils font à toutes les questions qui

regardent leurs usages, paraissent autant de déguisemens et de

subterfuges. Quelques auteurs en ont pris droit de douter s'ils ont en

effet quelque idée de religion. Mais Kolbe assure formellement qu'ils

reconnaissent un dieu, créateur de tout ce qui existe. Ils l'appellent

Gounga ou Gounga Tekquoa, c'est-à-dire, dieu de tous les dieux. Ils

disent de lui: «Que c'est un excellent homme, qui ne fait aucun mal à

personne, de qui l'on n'en doit jamais craindre; et qu'il demeure fort

loin au delà de la lune.» Mais il ne paraît pas qu'ils aient aucune

espèce de culte pour l'honorer. Quand les questions qu'on leur fait

sont pressantes, ils apportent pour excuse une tradition qui leur

apprend que leurs premiers parens, ayant offensé ce dieu, ont été

condamnés avec toute leur postérité à l'endurcissement du coeur; de

sorte que, s'ils le connaissent peu, ils confessent qu'ils n'ont pas

beaucoup d'inclination à le connaître et à le servir mieux.

Ils rendent des adorations à la lune, dans des assemblées qu'ils font

la nuit en plein champ. Ils lui sacrifient des bestiaux et lui offrent

de la chair et du lait. Ces sacrifices se renouvellent constamment aux

pleines lunes. Ils félicitent cet astre de son retour; ils lui

demandent un temps favorable, des pâturages pour leurs troupeaux, et

beaucoup de lait. Ils la regardent comme un gounga inférieur qui

représente le grand.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 3) · 第 22 / 23 段