l'espèce des cerfs-volans, qui est particulier à cette région. Sa
grandeur est à peu près celle du doigt d'un enfant. Son dos est vert,
et son ventre est tacheté de blanc et de rouge. Il a deux ailes et
deux cornes. Dans quelques lieux qu'ils puissent l'apercevoir, ils lui
adressent les plus grandes marques de respect et d'honneur. Lorsqu'il
parait dans un kraal, tous les habitans s'assemblent pour le recevoir,
comme si c'était un dieu descendu du ciel.
Les Hottentots rendent une espèce de culte ou de vénération religieuse
à leurs saints, c'est-à-dire aux hommes qui ont acquis de la
réputation par leurs vertus et leurs bonnes oeuvres. Ils n'ont pas
l'usage des statues, des tombes et des inscriptions; mais ils
consacrent à la mémoire de ces héros des bois, des montagnes, des
champs et des rivières. Ils ne passent jamais dans ces lieux sans s'y
arrêter. Ils y marquent leur respect par un profond silence, et
quelquefois par des danses et des battemens de mains. Cette
institution n'a rien de barbare. On ne sait pas assez chez les nations
civilisées combien il faut parler aux sens, même en morale. Des
hommages publics rendus à des momens visibles, qui rappelleraient le
souvenir des grands hommes, avertiraient plus souvent de les imiter,
et en inspireraient le désir.
On ne leur a point reconnu la moindre notion d'un état futur, et bien
moins l'espérance d'une résurrection. Ils craignent les revenans ou
les esprits des morts, et cette crainte les oblige de changer de kraal
lorsqu'ils ont perdu quelque habitant. Ils croient que les sorciers et
les sorcières ont le pouvoir d'attirer ces esprits; mais ils
paraissent persuadés que les âmes des morts font leur domicile autour
des lieux où leurs corps sont enterrés, et l'on ne s'aperçoit point
qu'ils redoutent un enfer et des punitions, ou qu'ils espèrent des
récompenses dans un état plus heureux.
Tel est le fond de la religion des Hottentots. Ils y sont attachés
avec une opiniâtreté inviolable. Si vous entreprenez de leur inspirer
d'autres idées par le raisonnement, ils vous écoutent à peine, et
quelquefois ils vous quittent brusquement. Il s'en est trouvé
quelques-uns qui ont feint d'embrasser le christianisme; mais, en
perdant leurs motifs, on les a toujours vus retourner à leur croyance.
Tous les efforts des missionnaires hollandais du Cap n'ont jamais été
capables d'en convertir un seul. Vanderstel, gouverneur du Cap, ayant
pris un Hottentot dès l'enfance, le fit élever dans les principes de
la religion chrétienne et dans la pratique des usages de l'Europe. On
prit soin de le vêtir richement à la manière hollandaise. On lui fit
apprendre plusieurs langues, et ses progrès répondirent fort bien à
cette éducation. Le gouverneur, espérant beaucoup de son esprit,
l'envoya aux Indes avec un commissaire-général, qui l'employa
utilement aux affaires de la Compagnie. Il revint au Cap après la mort
du commissaire. Peu de jours après son retour, dans une visite qu'il
rendit à quelques Hottentots de ses parens, il prit le parti de se
dépouiller de sa parure européenne pour se revêtir d'une peau de
brebis. Il retourna au fort, dans ce nouvel ajustement, chargé d'un
paquet qui contenait ses anciens habits; et, les présentant au
gouverneur, il lui tint ce discours: «Ayez la bonté, monsieur, de
faire attention que je renonce pour toujours à cet appareil. Je
renonce aussi pour toute ma vie à la religion chrétienne. Ma
résolution est de vivre et de mourir dans la religion, les manières
et les usages de mes ancêtres. L'unique grâce que je vous demande est
de me laisser le collier et le coutelas que je porte. Je les garderai
pour l'amour de vous.» Aussitôt, sans attendre la réponse de
Vanderstel, il se déroba par la fuite, et jamais on ne le revit au
Cap.
Leur prêtre où leur maître des cérémonies porte le nom de _souri_, qui
signifie _maître_ en leur langue. Le mot de _prêtre_ a signifié
long-temps la même chose chez presque toutes les nations.
Les Hottentots ne vivent point sans gouvernement et sans règle de
justice. Chaque nation particulière a son chef qui se nomme konquer,
et dont l'emploi consiste à commander dans les guerres, à négocier la
paix, avec le droit de présider aux assemblées publiques.
Le second officier du gouvernement hottentot est le capitaine du
kraal, dont l'emploi consiste à maintenir la paix et la justice dans
l'étendue de sa juridiction. Cette charge est héréditaire; mais, en
commençant à l'exercer, le capitaine s'oblige à ne rien changer dans
les lois et les anciennes coutumes du kraal. Tout marque chez ce
peuple l'attachement le plus constant à ses usages et à la patrie.
Chaque kraal a son tribunal pour les affaires civiles et criminelles,
formé, comme on l'a dit, du capitaine et des habitans qui s'assemblent
avec lui. Parmi eux, la justice n'a rien à souffrir de la corruption
ni du délai. Les deux parties plaident leur propre cause. On juge à
la pluralité des voix, sans appel et sans aucune sorte d'obstacle.
Dans les matières criminelles, telles que le meurtre, le vol et
l'adultère, un coupable ne trouve aucun appui dans ses richesses et
dans son rang. Le capitaine même n'obtient pas plus de faveur que le
moindre habitant du kraal. Quelqu'un est-il soupçonné d'un crime, on
en donne aussitôt connaissance à tous les habitans, qui, se regardant
comme autant de ministres de la justice, cherchent le coupable et s'en
saisissent. S'il prévoit qu'il ne puisse éviter la conviction, il se
retire ordinairement parmi les Bojesmans, ou hommes des bois; car il
passerait pour un espion dans les autres villages qu'il voudrait
choisir pour asile; et, sur le moindre avis, il serait remis entre les
mains de ceux qui le cherchent. Mais s'il est arrêté, on commence par
l'enfermer sous une garde sûre, pour se donner le temps de convoquer
l'assemblée. Il est placé au centre du cercle, comme au lieu le plus
favorable pour écouter et se faire entendre. Ses accusateurs exposent
le crime. On appelle les témoins. Il a la liberté de se défendre, et
l'on écoute patiemment jusqu'au dernier mot ce qu'il allègue en sa
faveur. Si l'accusation paraît injuste, les juges condamnent
l'accusateur à des dédommagemens, qui sont pris sur ses troupeaux.
Mais, si le crime est constaté, ils prononcent aussitôt la sentence,
qui s'exécute sur-le-champ. Le capitaine du kraal se charge de
l'exécution. Il fond sur le coupable avec un transport furieux, et
l'étend à ses pieds d'un coup de kirri, qui lui casse ordinairement la
tête. Toute l'assemblée s'unit pour l'achever, et son corps est
enterré au même instant. Mais la famille n'en reçoit aucune tache: le
châtiment efface le crime, et la mémoire même du coupable ne reçoit
aucun reproche Au contraire, ses funérailles sont célébrées avec
autant de respect que s'il était mort vertueux. Kolbe trouve cette
jurisprudence fort supérieure à celle de l'Europe, et il a raison.
J'en excepte les funérailles: quoique tous les hommes soient égaux
après la mort, il faut toujours flétrir jusqu'à la mémoire du crime.
Mais d'ailleurs il y a deux grandes preuves de sagesse dans leurs
jugemens, la célérité de l'exécution, qui épargne au coupable les
momens affreux qui s'écoulent entre l'arrêt et le supplice; momens
plus cruels que le supplice même; et l'équité naturelle qui défend de
faire rejaillir sur l'innocence l'opprobre qui ne doit appartenir
qu'au crime.
À l'égard des héritages, tous les biens d'un père descendent à l'aîné
de ses fils, ou passent dans la même famille, au plus proche des
mâles. Jamais ils ne sont divisés; jamais les femmes ne sont appelées
à la succession. Un père qui veut pourvoir à la condition de ses
cadets doit penser pendant sa vie à leur faire un établissement, sans
quoi il laisse leur liberté et leur fortune à la disposition du frère
aîné.
Jamais, dans la guerre, les Hottentots ne pillent ou n'insultent les
morts. Ils laissent leurs habits, leurs armes et tout ce qui leur
appartient à la disposition de leurs concitoyens; mais ils tuent
sur-le-champ les prisonniers. Les déserteurs et les espions
n'obtiennent pas plus de grâce; ou, si la vie leur est conservée,
c'est pour essuyer le mépris de ceux dont leur lâcheté ou leur
perfidie leur a fait rechercher la protection. À peine obtiennent-ils
de quoi vivre après la guerre. Dans tous les traités de paix on
s'oblige de part et d'autre à les rendre, et le châtiment de leur
infidélité est toujours la mort.
FIN DU TROISIÈME VOLUME.
TABLE DES MATIÈRES
CONTENUES DANS CE VOLUME.
PREMIÈRE PARTIE.--AFRIQUE.
LIVRE IV.
VOYAGES SUR LA CÔTE DE GUINÉE. CONQUÊTES DE DAHOMAY.
Pag.
CHAPITRE II.--Voyage d'Atkins, de Smith.
Lettre du facteur Lamb sur le roi de Dahomay 1
CHAP. III.--Voyage de Snelgrave. Victoires du roi de Dahomay.
Traite des Nègres 30
LIVRE V.
GUINÉE. DESCRIPTION DE LA CÔTE DE LA MALAGUETTE, DE LA CÔTE DE
L'IVOIRE, DE LA CÔTE D'OR ET DE LA CÔTE DES ESCLAVES. ROYAUME DE
BENIN.
CHAPITRE PREMIER.--Côte de la Malaguette. Côte de l'Ivoire 88
CHAP. II.--Côte d'Or 107
CHAP. III.--Côte des Esclaves 192
CHAP. IV.--Royaume de Benin 255
LIVRE VI.
CONGO. CAP DE BONNE-ESPÉRANCE. HOTTENTOTS. MONOMOTAPA.
CHAPITRE PREMIER.--Congo 270
CHAP. II.--Histoire naturelle de Congo, d'Angola et de
Benguéla 324
CHAP. III.--Cap de Bonne-Espérance. Hottentots 343
FIN DE LA TABLE.