derniers discours, il dit aux Hollandais qu'il n'était qu'un Hottentot
du commun, mais qu'il leur conseillait de s'adresser à Gogasoa, chef
de sa nation, et de l'inviter à venir au fort pour traiter avec lui,
et faire rendre à chacun, autant qu'il était possible, ce qui lui
appartenait, comme le seul moyen de prévenir quantité de nouveaux
désastres. Ce conseil parut si sage, que le commandant hollandais
députa deux ou trois de ses gens au prince Gogasoa, et lui fit
proposer de venir traiter de la paix dans te fort; mais cette démarche
fut inutile. La guerre continua avec fureur; malgré toutes les
précautions des Hollandais, leurs bestiaux furent enlevés presqu'à la
vue du fort, avec tant de promptitude et d'audace, qu'ils ne
trouvèrent aucun moyen d'y remédier. La haine s'exerça ainsi pendant
près d'une année; mais cette querelle fut enfin terminée par un
heureux événement. Un Hottentot de quelque distinction, nommé Herry
par les Hollandais, et Kamsemoga par ses compatriotes, ayant été banni
pour quelque crime dans l'île de Cohey, se mit dans un mauvais canot,
après avoir passé trois mois au lieu de son exil; et, suivi d'un seul
de ses compagnons, il regagna le continent. Le gouverneur hollandais,
qui apprit l'évasion de ces deux hommes, les fit chercher aussitôt par
quelques-uns de ses gens. Leur canot fut trouvé à trente milles du
fort; mais les Hollandais ne rapportèrent point d'autre
éclaircissement. Au mois de février 1660, on fut surpris de voir
entrer volontairement dans le fort Herry, accompagné de Kerry, et de
quantité d'autres Hottentots sans armes. Ils amenaient avec eux treize
bestiaux gras qu'ils prièrent les Hollandais de recevoir comme un
témoignage d'amitié, en leur demandant que l'ancienne correspondance
fût rétablie. Le commandant du fort accepta ce présent; et, la
confiance commençant à renaître, on convint que les Hollandais
auraient la liberté de cultiver les terres aux environs du fort, dans
l'espace de trois heures de marche, mais à condition qu'ils ne
s'étendraient pas plus loin. Pour ratifier cette convention, les
Hottentots furent traités dans le fort avec du pain, du tabac et de
l'eau-de-vie.
Peu de temps après, Gogasoa, général des Gorinhaiquas ou des Capmans,
vint au fort avec Kerry, et confirma ce traité.
En 1614, le capitaine Dowton, Anglais, mit à terre au Cap un Hottentot
nommé Kori, qui avait été mené en Angleterre l'année d'auparavant
avec un Nègre qui était mort dans le voyage. Cet Africain avait été
bien traité par le chevalier Thomas Smith, gouverneur de la compagnie
des Indes orientales; mais toutes ses caresses, et des armes de cuivre
dont on lui avait fait présent ne l'avaient point empêché de soupirer
continuellement dans l'impatience de revoir sa patrie. La compagnie
ayant consenti à le renvoyer, il ne fut pas plus tôt descendu au
rivage qu'il jeta ses habits pour rentrer dans sa condition naturelle.
Cependant la reconnaissance le rendit toujours fort officieux pour les
vaisseaux anglais qui abordèrent au Cap.
_Hottentot_ paraît être l'ancien nom de tous ces peuples, car ils n'en
connaissent point d'autre. Leur origine est fort obscure et fort
incertaine. Ils racontent que leurs premiers pères sont entrés dans
leur pays par une porte ou par une fenêtre; que le nom de l'homme
était Noh, et celui de la femme Hinhnoh; qu'ils furent envoyés par
Tikquoa, c'est-à-dire par Dieu même, et qu'ils communiquèrent à leurs
enfans l'art de nourrir des bestiaux, avec quantité d'autres
connaissances. Ces prétendues connaissances sont donc bien diminuées.
Les enfans des Hottentots apportent au monde une couleur d'olive
luisante, qui se ternit dans la suite par l'habitude qu'ils ont de se
graisser, mais qui ne laisse pas de s'apercevoir, avec quelque soin
qu'ils la déguisent. La plus grande partie des hommes ont cinq ou six
pieds de hauteur; les deux sexes sont bien proportionnés dans leur
taille. Ils ressemblent aux nègres par la grandeur des yeux, la
platitude du nez et l'épaisseur des lèvres, avec cette différence,
qu'on emploie l'art pour leur aplatir le nez dans leur enfance. Leur
chevelure est semblable à celle des Nègres, c'est-à-dire courte et
laineuse. Les hommes ont les pieds gros et larges. Les femmes les ont
petits et délicats. Elles ont (selon quelques voyageurs) au-dessus des
parties naturelles une excroissance calleuse, qui sert comme de voile
pour les couvrir. L'usage de se couper les ongles, soit des pieds,
soit des mains, n'est connu ni de l'un ni de l'autre sexe. On voit peu
de Hottentots tortus ou difformes: ils sont robustes, agiles et d'une
légèreté surprenante. Un cavalier bien monté suit à peine le pas d'un
Hottentot. C'est par cette raison que les gouverneurs hollandais du
Cap entretiennent constamment une troupe de cavalerie pour les
occasions où la nécessité oblige de les poursuivre. Ils sont tous
chasseurs, et d'une habileté si singulière dans l'usage de leurs
zagaies, de leurs flèches et de leurs kirris ou de leurs bâtons de
rakkoum, qu'avec leurs zagaies ils parent un coup de flèche et de
pierre.
Le vice favori des Hottentots est la paresse. Cette passion domine
également leur corps et leur esprit. Le raisonnement est pour eux un
travail, et le travail leur paraît le plus grand de tous les maux.
Quoiqu'ils aient sans cesse devant les yeux le plaisir et l'avantage
qu'on tire de l'industrie, il n'y a que l'extrême nécessité qui puisse
les réduire au travail. La contrainte ne leur cause pas moins
d'horreur, c'est-à-dire que, si la nécessité les force de travailler,
ils sont dociles, soumis et fidèles; mais, lorsqu'ils croient avoir
assez fait pour satisfaire à leurs besoins présens, ils deviennent
sourds à toutes sortes de prières et d'instances, et rien n'a la force
de leur faire surmonter leur indolence naturelle. Un autre vice des
Hottentots est l'ivrognerie. Qu'on leur donne de l'eau-de-vie et du
tabac, ils boiront jusqu'à ne pouvoir se soutenir, ils fumeront
jusqu'à ce qu'ils ne puissent plus voir, ils hurleront jusqu'à ce
qu'ils aient perdu la voix. Les femmes ne sont pas moins livrées que
les hommes à cet excès d'intempérance; mais elles sont plus long-temps
à s'enivrer, et, dans les vapeurs de l'ivresse, elles poussent la
folie jusqu'au transport. Cette passion désordonnée pour les liqueurs
n'empêche pas qu'on ne puisse en confier à leur garde, car elles n'y
toucheront jamais sans une permission formelle; exemple de fidélité
qu'on ne trouvera guère dans tout autre pays. D'ailleurs l'ivrognerie
n'est point accompagnée, chez les Hottentots, d'une foule d'autres
vices qui en sont inséparables en Europe, tels que l'immodestie et
l'incontinence. Ses plus fâcheux excès sont leurs querelles, qui
finissent quelquefois par des coups.
On leur reproche avec raison un usage qui blesse la nature, et qui
semble appartenir particulièrement à leur nation. Après la cérémonie
qui constitue les Hottentots dans la qualité d'homme, ils peuvent sans
scandale maltraiter et battre leurs mères: c'est un honneur pour eux
de ne pas les ménager; et loin de s'en plaindre, les femmes approuvent
elles-mêmes cette insolence. Si l'on entreprend de faire sentir aux
anciens l'absurdité d'une si odieuse pratique, ils croient résoudre la
difficulté en répondant que c'est l'usage des Hottentots.
La coutume d'immoler leurs enfans et leurs vieillards doit paraître
encore plus barbare; mais elle n'est pas plus propre aux Hottentots
qu'à d'autres nations de l'Afrique et de l'Asie. Sur la première de
ces deux barbaries qui déshonore aussi la Chine et le Japon, les
Hottentots n'assignent que l'usage pour leur justification; mais s'il
est question de leurs vieillards, ils prétendent que c'est un acte
d'humanité, et qu'à cet âge il vaut bien mieux sortir des misères de
la vie par la main de ses amis et de ses parens que de mourir de faim
dans une hutte ou de devenir la proie des bêtes féroces.
Au reste, leurs vertus paraissent surpasser leurs vices: ce sont la
bienveillance, l'amitié et l'hospitalité. Les Hottentots ne respirent
que la bonté et l'envie de s'obliger mutuellement; ils en cherchent
continuellement l'occasion. Quelqu'un implore-t-il leur assistance,
ils courent le soulager. Leur demande-t-on leur avis, ils le donnent
sincèrement. Voient-ils quelqu'un dans le besoin, ils se retranchent
tout pour le secourir. Un plaisir des plus sensibles pour les
Hottentots est celui de donner.
À l'égard de l'hospitalité, ils étendent cette vertu jusqu'aux
Européens étrangers. En voyageant autour du Cap, on est sûr d'un
accueil ouvert et caressant dans tous les villages où l'on se
présente; enfin la bonté des Hottentots, leur intégrité, leur amour
pour la justice et leur chasteté, sont des vertus que peu de nations
possèdent au même degré. On en voit beaucoup qui refusent d'embrasser
le christianisme, par la seule raison qu'ils voient régner parmi les
chrétiens l'avarice, l'envie, l'injustice et la luxure.
Le langage des Hottentots est dur et peu articulé: un seul mot
signifie plusieurs choses, et leur prononciation est accompagnée de
tant de vibrations, de tours et d'inflexions de langue, qu'elle ne
paraît qu'un bégaiement aux oreilles des étrangers. Pour exprimer les
espèces particulières d'oiseaux, ils joignent une épithète au mot
_kourkour_, qui signifie, dans leur langue, oiseau en général. Ainsi,
pour désigner un oiseau de rivière, ils disent _kamma kourkour_. Kolbe
juge qu'il est fort difficile, et peut-être impossible pour un
étranger d'apprendre jamais leur langue; et par la même raison,
quoiqu'ils apprennent facilement le français et le hollandais, ils le
prononcent si mal, qu'ils ne parviennent jamais à se faire bien
entendre.
VOCABULAIRE HOTTENTOT.
_Hottentot._ _Français._
Khanna, Mouton.
Dukatore, Canard.
Kgou, Oie.
Kamma, Eau et liqueur.
Bunqvaa _ou_ ay, Arbre.
Quayha, Âne.
Knomm, Entendre.
Nouou, Oreilles.
Kockan, Oiseau nommé _norhan_.
Quaqua, Faisan.
Kirri, Bâton.
Tkaka, Baleine.
Nombba, La barbe.
Herri, Bêtes en général.
Kaa, Boire.
Knabou, Fusil de chasse.
Duriè-sa _ou_ Bubaa, Boeuf.
Quara-ho, Taureau sauvage.
Heka-kao, Boeuf de charge.
Oua _ou_ ounequa, Les bras.
Oun-vi, Beurre.
Ouien-kha, Tomber.
Houreo, Chien marin.
Lighani, Chien.
Bihgua, La tête.
Kouquequa, Capitaine.
T-kamma, Cerf.
Quao, Le cou.
Kouquil, Pigeon.
Quan, Le coeur.
Athùri, Demain.
Kgoyes, Daim.
Kou, Dent.
Tikquoa, Dieu.
Gounia-Tikquoa, Dieu des dieux.
Kham-ouna, Le diable.
K'omma, Maison.
Koaa, Chat.
Konkuri, Fer.
Koo, Fils.
Kummo, Ruisseau.
Konkekerey, Poule.
Tika, Herbe.
Koetsire, Mot scandaleux.
Thoukou, Nuit obscure.
Tkoumo, Riz.
Koamqua, La bouche.
Khou, Paon.
Gona, Garçon.
Gots, Fille.
Tha-Avoklou, Poudre à tirer.
Khoa-kamma, Singe, babouin.
Kuanebou _ou_ Theuhouou, Étoile.
Kan-kamma, La terre.
Mu, Oeil.
Tguassouou _ou_
Hqvussonc, Tigre.
Thouou _ou_ Haaklouou, Vache marine.
Tkaa, Vallée.
Khomma, Le ventre.
Toya, Le vent.
Toka, Loup.
Goudi, Mouton.
NOMBRES DES HOTTENTOTS.
_Hottentot._ _Français._
Okui, Un.
K'ham, Deux.
K'hounna, Trois.
Hakka, Quatre.
Koò, Cinq.
Nauni, Six.
Honko, Sept.
Khissi, Huit.
K'hessi, Neuf.
Ghissi, Dix.
Les nombres des Hottentots se réduisent à dix; lorsqu'ils les ont
finis, ils reviennent à l'unité, et recommencent à compter dix. Après
avoir compté dix fois dix, ils prononcent deux fois le mot dix, qui
signifie cent quand il est ainsi redoublé; ils continuent de même
jusqu'à dix fois dix-dix, c'est-à-dire mille; et recommencent trois
fois le même mot, c'est-à-dire dix-dix-dix: ensuite quatre fois, cinq
fois, etc.
L'habillement des Hottentots est singulier: les hommes se couvrent le
corps d'une mante ouverte ou fermée, suivant la saison. Les mantes
qu'ils appellent _krosses_, sont faites, pour les riches, de peaux de
panthère ou de chat sauvage; celles du peuple ne sont que de peaux de
mouton, dont le côté laineux se tourne en dehors pendant l'été; elles
leur servent de matelas pendant la nuit, et de drap mortuaire dans
leur sépulture.
Pendant les chaleurs, tous les Hottentots vont tête nue, ou du moins
sans autre couverture que leur enduit de suif et de graisse; ils en
chargent tous les jours leur chevelure, sans prendre jamais soin de
les nettoyer, ce qui forme une croûte ou un bonnet de mortier noir;
ils prétendent que ce mastic leur rafraîchit la tête. En hiver ils
portent une calotte de peau de chat sauvage ou de mouton, soutenue par
deux cordons, dont l'un fait deux fois le tour de la tête et vient se
lier avec l'autre sous le menton; ils se servent aussi de ces calottes
dans les temps de pluies.
Les Hottentots ont toujours le visage et le cou nus; ils suspendent à
leur cou un petit sac qui contient leur couteau, s'ils sont assez
riches pour s'en procurer un, leur pipe, leur tabac et le daka, petit
bâton brûlé par les deux bouts, qu'ils portent comme un préservatif
contre les sortiléges. Ces petits sacs, ou ces bourses, sont composés
souvent des vieux gants de peau qu'ils obtiennent des Européens.
Comme leurs krosses sont le plus souvent ouverts, on leur voit
l'estomac et le ventre nus jusqu'aux parties naturelles, qu'ils
couvrent ordinairement d'une peau de chat dont le poil est extérieur;
ils ont les jambes nues, excepté lorsqu'ils gardent leurs bestiaux,
car ils les couvrent alors d'une espèce de bas ou botte de cuir. S'ils
ont une rivière à passer, ils portent des espèces de sandales de cuir
de boeuf ou d'éléphant, taillées d'une seule pièce, et liées avec des
courroies.
Dans leurs voyages, les Hottentots portent deux verges de fer ou de
bois, qu'ils nomment _kirris_ ou _rakkoum_. La longueur du kirri est
d'environ trois pieds, et son épaisseur d'un pouce: il est sans pointe
par les deux bouts; c'est leur arme défensive; mais le rakkoum est
pointu d'un côté, et peut passer pour une sorte de dard, qu'ils
lancent avec une adresse admirable; jamais ils ne manquent le but:
c'est l'arme qu'ils emploient à la chasse.
La différence de l'habillement pour les femmes consiste dans
l'habitude de porter des bonnets qui s'élèvent spiralement en pointe
sur le haut de la tête, au lieu que ceux des hommes sont contigus à la
peau, comme une véritable calotte. Les femmes portent aussi deux
krosses, ou deux mantes, qui ne sont jamais fermées par-devant; de
sorte qu'elles n'ont la peau cachée que par un sac de cuir, qu'elles
ne quittent ni dans l'intérieur de leur maison ni dehors, et qui leur
sert à renfermer leurs alimens, leur daka, leur tabac et leur pipe:
elles se couvrent les parties naturelles d'une espèce de tablier nommé
_koutkros_, qui est toujours de peau de mouton, sans laine, et
beaucoup plus grand que le koutkros des hommes, mais lié de la même
manière; elles en ont un plus petit qui leur couvre le derrière.
Les Hottentots sont passionnés pour les ornemens de tête. Ils ont pris
un goût fort vif pour les boulons de cuivre et pour les petites
plaques de même métal, qui n'ont pas cessé jusqu'à présent d'être fort
à la mode au Cap. Un petit fragment de glace de miroir est si précieux
dans leur nation, que les diamans ne sont pas plus estimés en Europe.
Les pendans d'oreilles et les colliers de verre ou de cuivre sont des
distinctions qui n'appartiennent qu'aux personnes du premier rang,
mais leur méthode est de les porter suspendus à leur chevelure; ils
donnent volontiers leurs bestiaux en échange pour toutes les
bagatelles de cette espèce.
Il ne faut pas oublier le principal article, celui dont les hommes,
les femmes et les enfans sont également idolâtres: c'est l'usage de se
graisser le corps avec du beurre ou de la graisse de mouton mêlée avec
la suie de leurs chaudrons; ils renouvellent cette onction autant de
fois qu'elle se sèche au soleil. Comme le peuple n'a pas toujours du
beurre frais ou de la graisse nouvelle, on sent de fort loin un
Hottentot à son approche; mais les personnes riches sont plus
délicates, et n'emploient que le meilleur beurre. Il n'y a point de
partie du corps qui soit exceptée; ceux qui sont assez riches pour ne
pas manquer de graisse en frottent jusqu'à leurs krosses ou leurs
mantes de peau. Les différences de cette graisse sont la principale
distinction entre les riches et les pauvres. D'un autre côté, ils ont
la graisse de poisson en horreur, et non-seulement ils n'en mangent
point, mais ils ne peuvent en souffrir sur leur corps.
Kolbe est persuadé que leur unique but a toujours été de se défendre
contre les ardeurs excessives du soleil, qui, sans ce secours, aurait
bientôt épuisé leurs forces dans un climat si chaud.
La répétition fréquente de leur onction semble confirmer l'opinion de
Kolbe, et montre en même temps combien l'instinct des nations les plus
sauvages est habile à leur indiquer les moyens de se défendre contre
leur climat.
Les Hottentots se nourrissent de la chair et des entrailles de leurs
bestiaux et de quelques animaux sauvages, avec des racines et des
fruits de différentes espèces. Les hommes, qui ne se contentent point
des fruits, des racines et du lait que les femmes leur préparent, ont
pour ressource la chasse ou la pêche; ils chassent toujours en troupes
nombreuses. Les entrailles des animaux sauvages ou de leurs bestiaux
sont pour eux un mets exquis: ils les font bouillir ordinairement dans
le sang des mêmes animaux, en y mêlant du lait, et quelquefois ils les
mangent grillés; mais, avec l'une ou l'autre préparation, ils les
avalent à demi crus, ou plutôt ils les dévorent avec une avidité
extrême. Les femmes sont chargées de la cuisine, excepté dans le temps
de leurs infirmités périodiques, pendant lequel temps l'usage des
hommes est de vivre chez leurs voisins ou de préparer eux-mêmes leurs
alimens; ils les font cuire à l'eau comme en Europe. Les heures de
leurs repas ne sont jamais réglées; ils suivent leur caprice ou leur
appétit, sans aucune distinction de la nuit ou du jour. Dans le beau
temps, ils mangent en plein air. Pendant le vent ou la pluie, ils se
tiennent renfermés dans leurs huttes. D'anciennes traditions les
obligent à s'abstenir de certains mets, tels que la chair de porc et
celle des poissons sans écailles, qui sont également défendues aux
deux sexes. Les lièvres et les lapins sont défendus aux hommes et
permis aux femmes; le pur sang des animaux et la chair de taupe sont
permis aux hommes et défendus aux femmes.
La malpropreté des Hottentots les expose à toutes sortes de vermine,
surtout aux poux, qui sont d'une grosseur extraordinaire; mais s'ils
en sont mangés, ils les mangent aussi; et lorsqu'on leur demande
comment ils peuvent s'accommoder d'un mets si détestable, ils
allèguent la loi du talion, et prétendent qu'il n'y a point de honte à
dévorer des animaux qui les dévorent eux-mêmes. Ils ne paraissent
point embarrassés lorsqu'on les surprend à la chasse des poux avec des
tas de cette vermine autour d'eux.
Les Européens du Cap se servent aux champs d'une espèce de soulier de
cuir cru, dont le poil est tourné en dehors. Aussitôt qu'ils les
quittent, on voit les Hottentots les ramasser avec précipitation. Ils
les conservent dans leurs huttes pour les jours de pluie. Si leurs
provisions viennent alors à manquer, ils se contentent d'en ôter le
poil, et de les faire un peu tremper dans l'eau, puis ils les
rôtissent au feu pour les manger.
Quoique les Hottentots ne mangent jamais de sel entre eux, et qu'ils
n'aient l'usage d'aucune sorte d'épice pour assaisonner leurs mets,
ils aiment beaucoup les assaisonnemens de l'Europe, et mangent
avidement toutes les viandes de haut goût, quoiqu'ils aient peine
ensuite à se désaltérer. Kolbe observe que ceux qui s'accoutument à
nos alimens ne vivent pas si long-temps et ne jouissent pas d'une si
bonne santé que le reste de leurs compatriotes.
[Illustration: _Intérieur d'une hutte de Hottentots._]
Les deux sexes ont une passion désordonnée pour le tabac. Un Hottentot
aimerait mieux perdre une dent que la moindre partie de cette
précieuse plante. Ils jugent mieux de sa bonté que l'Européen le plus
délicat. Le tabac fait toujours une partie de leurs gages, lorsqu'ils
se louent au service d'un blanc. S'ils manquent de tabac, ils se
servent d'une autre plante nommée _daka_, qui envoie les mêmes vapeurs
à la tête. Quelquefois ils les mêlent ensemble, et ce mélange se nomme
_bouzpesch_. La racine de kanna, un des végétaux particuliers à ce
pays, est fort estimée aussi des Hottentots, parce qu'elle produit les
mêmes effets.
Ils demeurent, comme les Tartares, dans des villages mobiles, qu'ils
appellent _kraals_. Ces habitations ne contiennent jamais moins de
vingt huttes, bâties fort près l'une de l'autre; et le kraal qui
n'a pas plus de cent habitans passe pour un lieu peu considérable. On
trouve dans la plupart trois ou quatre cents personnes, et quelquefois
cinq cents. Chaque kraal n'a qu'une entrée fort étroite. Les huttes
sont rangées en cercle sur le bord de quelque rivière, dans une
situation commode, et ressemblent à des fours; elles sont composées de
bâtons, de bois et de nattes. Ces bâtons ne sont pas plus gros que les
manches de nos râteaux ou de nos pelles; mais ils sont beaucoup plus
longs. Les nattes, qui sont l'ouvrage de leurs femmes, ne sont qu'un
tissu de jonc et de glaïeul, mais si serré, que la pluie n'y peut
pénétrer. La forme de ces huttes est ovale: dans leur plus long
diamètre, elles ont environ quatorze pieds. L'entrée de ces fours n'a
environ que trois pieds de haut sur deux de large; de sorte que les
habitans n'y peuvent entrer qu'en rampant sur les genoux et les mains.
Comme il est impossible de se tenir debout dans un lieu si bas, les
hommes et les femmes y sont accroupis sur les jarrets, et l'habitude
leur rend cette posture aisée. Dans les grandes huttes comme dans les
petites, on ne voit jamais résider plus d'une famille, qui est
ordinairement composée de dix ou douze personnes de toutes sortes
d'âges. Le centre de la hutte est occupé par un grand trou, d'un pied
de profondeur, qui sert de cheminée ou de foyer. Il est environné de
trous plus petits, qui servent de place aux habitans pour s'asseoir,
et de lit pour dormir. Chacun a son trou séparé, hommes et femmes,
dans lequel ils reposent tranquillement avec leurs krosses ou leurs
mantes étendues sur eux. Les krosses de réserve, les arcs et les
flèches sont suspendus aux murs. Deux ou trois pots pour les usages de
la cuisine, un ou deux pour boire, et quelques vaisseaux de terre pour
le beurre et le lait composent tout le reste de l'ameublement. La
fumée ne pouvant sortir que par la porte, il n'y a point d'Européen
qui soit capable de demeurer dans ces huttes lorsque le feu est
allumé. En considérant leurs dimensions, on est surpris que des
matériaux si combustibles puissent échapper aux flammes. Chaque hutte
est gardée par un chien qui veille à la sûreté de là famille et des
bestiaux.
Aussitôt que le pâturage leur manque, ou lorsqu'ils perdent un de
leurs habitans par une mort naturelle on violente, ils changent
d'habitation.
Leur principal instrument de musique est le gongom, qui est commun à
toutes les nations des Nègres sur cette côte de l'Afrique; on en
distingue deux sortes, le grand et le petit. C'est un arc de fer ou de
bois tendu d'une corde de boyau ou de nerf de mouton, qu'on a fait
assez sécher au soleil pour la rendre propre à cet usage. À
l'extrémité de l'arc on attache, d'un côté, le tuyau d'une plume
fendue, en faisant passer la corde dans la fente. Le joueur tient
cette plume dans la bouche lorsqu'il manie l'instrument, et les
différens tons du gongom viennent des différentes modulations de son
souffle. Les Hottentots sont passionnés pour la musique.