sortes de très-belles pierres, dont on pourrait faire des colonnes,
des chapiteaux et des bases d'une telle grandeur, que, si l'on eh
croit Lopez, on y couperait facilement une église d'une seule pièce,
et de la même pierre que l'obélisque romain de la _Porta del Popolo_.
On y trouve des monts entiers de porphyre, de jaspe et de marbre de
différentes couleurs, qui portent à Rome le nom de _marbres de
Numidie_, _d'Afrique_ et _d'Éthiopie_, dont on voit quelques piliers
dans la chapelle du pape Grégoire. Les mêmes montagnes ont une pierre
marquetée dans laquelle il se trouve de fort belles hyacinthes,
c'est-à-dire que les raies ou les veines qui sont distribuées par tout
le corps peuvent en être tirées comme les pépins d'une grenade, et
tombant alors en petites pièces du plus parfait hyacinthe; mais on
ferait de la masse entière des colonnes d'une beauté merveilleuse.
Enfin les montagnes de Congo renferment d'autres espèces de pierres
rares qui paraissent imprégnées de cuivre et d'autres métaux. Elles
prennent le plus beau poli du monde, et sont d'un usage admirable pour
la sculpture.
Ce grand royaume produit régulièrement chaque année deux moissons. On
commence à semer au mois de janvier pour recueillir au mois d'avril.
La chaleur recommence au mois de septembre, et rend les terres propres
à recevoir de nouvelles semences, qui offrent une moisson abondante au
mois de décembre.
La, terre est noire et féconde comme les femmes qui la cultivent.
Dans le royaume d'Angole, le pain se fait de la racine, de manioc; les
habitans la nomment _mandioca_.
On doit être accoutumé, par les relations précédentes, à lire sans
étonnement que l'Afrique produit des arbres d'une hauteur et d'une
grosseur si démesurées, qu'un seul fournit à la construction d'un
grand nombre de maisons et de pirogues. Celui qui tient le premier
rang est le figuier des Indes ou ensaka. Il s'en trouve plusieurs dans
l'île de Loanda. Il a déjà été question de cet arbre. Il paraît en
effet que, depuis le Sénégal jusqu'au Congo, le règne végétal présente
une uniformité extraordinaire.
Toutes les parties du royaume de Congo produisent beaucoup d'arbres
fruitiers. Dans la province de Pemba, le plus grand nombre des
habitans se nourrit de fruits. Les citrons, les limons, les bananes,
et surtout les oranges, y sont en abondance. Elles rendent beaucoup de
jus, sans être aigres ni douces, et leur usage n'est jamais nuisible.
Pour faire juger de la fertilité du pays, Lopez rapporte que pendant
l'espace de quatre jours il vit croître assez haut un petit citronnier
d'un pépin qu'il avait planté.
Le plus surprenant de tous les arbres de Congo est le mignamigna, qui
produit du poison d'un côté, et l'antidote de l'autre. Si l'on est
empoisonné par le bois ou par le fruit, les feuilles servent de
contre-poison. Au contraire, si l'on a pris du poison par les
feuilles, il faut avoir recours au bois ou au fruit: c'est encore une
de ces fables si fréquentes chez les anciens voyageurs. On en va lire
de plus absurdes.
Mérolla, après avoir observé que ces régions offrent une variété
surprenante de toutes sortes d'oiseaux, fait une remarque singulière
sur les moineaux. Ils sont de la même forme que ceux de l'Europe,
aussi-bien que les tourterelles; mais, dans la saison des pluies, leur
plumage devient rouge, et reprend ensuite sa première couleur. On voit
arriver la même chose aux autres oiseaux.
Les oiseaux que les Nègres appellent dans leur langue _oiseaux de
musique_ sont un peu plus gros que les serins de Canarie. Quelques-uns
sont tout-à-fait rouges, d'autres verts, avec les pieds et le bec
noirs; d'autres sont blancs; d'autres gris ou noirs. Les derniers
surtout ont le ramage charmant; on croirait qu'ils parlent dans leur
chant. Les seigneurs du pays les tiennent renfermés dans des cages.
Mais de tous les habitans ailés de ce climat il n'y en a point dont
Mérolla parle avec tant d'admiration que d'un petit oiseau décrit par
Cavazzi. Sa forme est peu différente de celle du moineau; mais sa
couleur est d'un bleu si foncé, qu'à la première vue il paraît
tout-à-fait noir; son ramage commence à la pointe du jour, et fait
entendre fort distinctement le nom de Jésus-Christ. «N'est-il pas
surprenant, dit Mérolla, que cette exhortation naturelle n'ait pas la
force d'amollir le coeur des habitans pour leur faire abandonner
l'idolâtrie?»
Le père Caprani parle d'un oiseau merveilleux dont le chant consiste
dans ces deux mots, _va dritto_, c'est-à-dire _va droit_. Un autre,
dans les mêmes contrées, mais surtout dans le royaume de Matamba,
chante continuellement _vuiéki, vuiéki_, qui signifie _miel_ en langue
du pays. Il voltige d'un arbre à l'autre pour découvrir ceux où les
abeilles ont fait leur miel, et s'y arrête jusqu'à ce que les passans
l'aient enlevé; ensuite il fait sa nourriture de ce qui reste. Mais,
par un autre jeu de la nature, le même chant attire les lions, ou du
moins, en suivant l'oiseau, le passant tombe quelquefois dans les
griffes d'un lion, et trouve, dit Mérolla, la mort au lieu de miel.
Dapper parle d'un autre oiseau qui se trouve dans le royaume de
Loango. Les Nègres sont persuadés que son chant annonce l'approche de
quelque bête féroce.
Il y a peu d'animaux dans le royaume de Congo qui ne lui soient
communs avec le royaume d'Angola. Tels sont les éléphans, les
rhinocéros, les panthères, les léopards, les lions, les buffles, les
loups, les chacals, les hyènes, les grands chats sauvages, les
civettes, les sangliers et les caméléons.
Il se trouve des éléphans dans toutes les parties du royaume de Congo.
Les habitans du pays prétendent que cet animal vit cent cinquante ans,
et ne cesse pas de croître jusqu'au milieu de cet âge. Lopez prit
plaisir à en peser plusieurs dents, dont chacune était d'environ deux
cents livres.
La peau des éléphans de Congo est d'une dureté incroyable; elle a
quatre pouces d'épaisseur.
Les éléphans ont à la queue une sorte de poil ou de soie de
l'épaisseur d'un jonc et d'un noir fort brillant. La force et la
beauté de ce poil augmentent avec l'âge de l'animal. Un seul se vend
quelquefois deux ou trois esclaves, parce que les seigneurs et les
femmes sont passionnés pour cet ornements. Tous les efforts d'un homme
avec les deux mains ne peuvent le briser. Quantité de Nègres se
hasardent à couper la queue de l'éléphant, dans la seule vue de se
procurer ces poils. Ils le surprennent quelquefois tandis qu'il monte
par quelque passage étroit dans lequel il ne peut se tourner ni se
venger avec sa trompe. D'autres, beaucoup plus hardis, prennent le
temps où ils le voient paître, lui coupent la queue d'un seul coup, et
se garantissent de sa fureur par des mouvemens circulaires que la
pesanteur de l'animal et la difficulté qu'il trouve à se tourner ne
lui permettent pas de faire avec la même vitesse; cependant, comme on
l'a déjà dit, il court plus vite en droite ligne que le cheval le plus
léger, parce que ses pas sont beaucoup plus grands.
L'éléphant est d'un naturel fort doux et peu inquiet pour sa sûreté,
parce qu'il se repose sur sa force. S'il ne craint rien, il ne cherche
pas non plus à nuire. Ils s'approche des maisons sans y causer aucun
désordre; il ne fait aucune attention aux hommes qu'il rencontre.
Quelquefois il enlève un Nègre avec sa trompe et le tient suspendu
pendant quelques momens; mais c'est pour le remettre tranquillement à
terre. Il aime les rivières et les lacs, surtout vers le temps de
midi, pour se désaltérer ou se rafraîchir: il se met dans l'eau
jusqu'au ventre, et se lave le reste du corps avec l'eau qu'il prend
dans sa trompe. Lopez est persuadé que c'est la multitude des étangs
et des pâturages qui attire un si grand nombre d'éléphans dans le
royaume de Congo. Il se souvient, dit-il, d'en avoir vu plus de cent
dans une seule troupe, entre Cazanze et Loanda; car ils aiment à
marcher en compagnie, et les jeunes surtout vont toujours à la suite
des vieux.
Avant l'arrivée des Portugais, les Nègres de Congo ne faisaient aucun
cas des dents d'éléphans. Ils en conservaient un grand nombre depuis
plusieurs siècles, mais sans les mettre au rang de leurs marchandises
de commerce. De là vient que les vaisseaux de l'Europe en apportèrent
une si prodigieuse quantité de Congo et d'Angole jusqu'au milieu du
dernier siècle. Mais ils épuisèrent enfin le pays, et les habitans
sont obligés aujourd'hui d'avoir recours aux autres contrées pour en
fournir au commerce de l'Europe.
Les peuples de Bamba n'ont jamais eu l'art d'apprivoiser les éléphans;
mais ils entendent fort bien la manière de les prendre en vie. Leur
méthode est d'ouvrir, dans les lieux que ces animaux fréquentent, de
larges fossés qui vont en se rétrécissant vers le fond; ils les
couvrent de branches d'arbres et de gazon qui cachent le piége. Lopez
vit sur les bords de la Koanza un jeune éléphant qui était tombé dans
une de ces tranchées. Les vieux, après avoir employé inutilement toute
leur force et leur adresse pour le tirer du précipice, remplirent la
fosse de terre, comme s'ils eussent mieux aimé le tuer et l'ensevelir
que de l'abandonner aux chasseurs. Ils exécutèrent cette opération à
la vue d'un grand nombre de Nègres, qui s'efforcèrent en vain de les
chasser par le bruit, par la vue de leurs armes, et par des feux
qu'ils leur jetaient pour les effrayer.
Dapper observe que l'éléphant, après avoir été blessé, emploie toutes
sortes de moyens pour tuer son ennemi; mais que, s'il obtient cette
vengeance, il ne fait aucune insulte à son corps: au contraire, son
premier soin est de creuser la terre de ses dents pour lui faire un
tombeau, dans lequel il l'étend avec beaucoup d'adresse, ensuite il le
couvre de terre et de feuillage.
On trouve dans le royaume de Congo quantité de ces grands singes qu'on
nomme _orangs-outangs_ aux Indes orientales, et qui tiennent comme le
milieu entre l'espèce humaine et les babouins. Nous en avons déjà
parlé sous le nom de _barris_. Au Congo, l'on nomme les plus grands
_pongo_, et les autres _jockos_: leur retraite est dans les bois. Ils
dorment sur les arbres, et s'y font une espèce de toit qui les met à
couvert de la pluie. Leurs alimens sont des fruits ou des noix
sauvages; jamais ils ne mangent de chair. L'usage des Nègres qui
traversent les forêts est d'y allumer des feux pendant la nuit. Ils
remarquent que le matin, à leur départ, les pongos prennent leur place
autour du feu, et ne se retirent point qu'il ne soit éteint; car, avec
beaucoup d'adresse, ils n'ont point assez de sens pour l'entretenir en
y apportant du bois.
Ils marchent quelquefois en troupes, et tuent les Nègres qui
traversent les forêts. Ils fondent même sur les éléphans qui viennent
paître dans les lieux qu'ils habitent, et les incommodent si fort à
coups de poings ou de bâtons, qu'ils les forcent à prendre la fuite en
poussant des cris. On ne prend jamais de pongos adultes, parce qu'ils
sont si robustes, que dix hommes ne suffiraient pas pour les arrêter.
Mais les Nègres en prennent quantité de jeunes, après avoir tué la
mère, au corps de laquelle ils s'attachent fortement. Lorsqu'un de ces
animaux meurt, les autres couvrent son corps d'un amas de branches et
de feuillages. Purchass ajoute, en forme de note, que, dans les
conversations qu'il avait eues avec Battel, il avait appris de
lui-même qu'un pongo lui enleva un petit Nègre, qui passa un mois
entier dans la société de ces animaux; car ils ne font, dit-il, aucun
mal aux hommes qu'ils surprennent. Mais comment accorder cette
observation de Purchass avec ce qu'on vient de dire d'après d'autres
voyageurs, que les pongos attaquent les Nègres dans les forêts? Ne
faut-il pas en conclure que ces circonstances varient selon les lieux
que les observateurs ont visités? Au reste, il y a beaucoup
d'apparence que le pongo est le satyre des anciens.
On trouve dans ces contrées les énormes serpens dont on a vu plus haut
la description. Les Nègres les appellent, dans leur langue, _le grand
serpent d'eau_, _ou la grande hydre_. Cette redoutable espèce de
serpent, dit Lopez, change de peau dans la saison ordinaire, et
quelquefois après s'être monstrueusement rassasiée. Ceux qui la
trouvent ne manquent pas de la montrer en spectacle. Lorsqu'il arrive
aux Nègres de mettre le feu à quelque bois épais, ils y trouvent
quantité de ces serpens tout rôtis, dont ils font un admirable festin.
Ce serpent paraît être le même qui porte, suivant Dapper, le nom
d'_embamba_ dans le royaume d'Angole et celui de _minia_, dans le pays
de Quodjas.
Le serpent le plus remarquable que Mérolla ait vu, se nomme _capra_.
La nature a mis son poison dans son écume, qu'il crache ou qu'il lance
de fort loin dans les yeux d'un passant. Elle cause des douleurs si
vives, que, s'il ne se trouve pas bientôt quelque femme pour les
apaiser avec son lait, l'aveuglement est inévitable. Ces serpens
entrent dans les maisons, et montent aux arbres la nuit comme le jour.
Lopez décrit une autre espèce de serpent qui a, vers l'extrémité de sa
queue, une petite tumeur de laquelle il sort un bruit éclatant comme
celui d'une sonnette; il ne peut se remuer sans se faire entendre,
comme si la nature avait pris soin d'avertir les passans du danger.
Le même auteur ajoute qu'il se trouve dans le royaume de Congo des
vipères si venimeuses que dans l'espace de vingt-quatre heures elles
causent la mort; mais que les Nègres connaissent des simples dont
l'application est un remède assuré lorsqu'elle est assez prompte. Il
dit encore que ce pays produit d'autres créatures de la grosseur du
bélier, avec des ailes; elles ont une longue queue et une gueule fort
allongée, armée de plusieurs rangées de dents: elles se nourrissent de
chair crue. L'auteur ne leur donne que deux jambes. Leur couleur est
bleue et verte, et leur peau paraît couverte d'écaillés. Les païens
nègres leur rendent une sorte de culte: on en voyait un assez grand
nombre à Congo du temps de Lopez, parce qu'étant fort rares dans les
provinces, les principaux seigneurs prennent beaucoup de soin pour les
conserver; ils souffrent que le peuple leur rende des adorations, en
faveur des présens et des offrandes dont elles sont accompagnées.
Lopez a évidemment été la dupe des seigneurs du Congo, s'il a pu
ajouter foi à un récit d'une absurdité si choquante.
Les caméléons du pays font leur demeure dans les rochers et sur les
arbres: ils ont la tête pointue et la queue en forme de scie.
Les rivières de Congo et d'Angole abondent en poissons de différentes
espèces. Celle de Zaïre en produit un fort remarquable, qui se nomme
_ambizagoulo_ (_porc_), parce qu'il n'est pas moins gras que cet
animal, et qu'il fournit du lard. La nature lui a donné deux espèces
de mains, et lui a formé le dos comme un bouclier: sa chair est fort
bonne, mais elle n'a pas le goût de poisson; sa gueule ressemble à
celle du boeuf; il se nourrit de l'herbe qui croît sur les bords de la
rivière, sans jamais monter sur la rive. Quelques-uns de ces poissons
pèsent jusqu'à cinq cents livres; à cette description, l'on reconnaît
le lamantin.
Pendant le séjour que Carli fit à Colombo, des pêcheurs prirent un
grand poisson, de forme ronde comme une roue de carrosse. Il a deux
dents au milieu du corps, et plusieurs trous par lesquels il voit, il
entend, il mange; sa gueule, qui est une de ces ouvertures, n'a pas
moins d'un empan de long: sa chair est délicieuse, et ressemble au
veau pour la blancheur.
Lopez rapporte que le Zaïre nourrit des crocodiles. Mérolla, au
contraire, assure formellement qu'il ne s'y en trouvé point; mais on
convient qu'il s'en trouve un grand nombre dans les autres rivières du
même pays. Battel, pour nous donner une idée de la grandeur et de
l'avidité de ces monstres, rapporte que, dans le royaume de Loango, un
crocodile dévora une allibamba entière, c'est-à-dire une troupe de
huit ou neuf esclaves, liés de la même chaîne; mais le fer, qu'il ne
put digérer, lui causa la mort, et fut trouvé ensuite dans ses
entrailles. Le même auteur ajoute qu'il a vu des crocodiles guetter
leur proie, la saisir, et traîner dans la rivière des hommes, des
chevaux et d'autres animaux. Un soldat qui avait été saisi avec cette
violence tira son coup, et frappa si heureusement le crocodile au
ventre, qu'il le tua sur-le-champ.
En finissant la description du royaume de Congo, il ne sera point
inutile de jeter un coup d'oeil sur les nations voisines,
particulièrement sur celles des Anzikos et des Diaggas, qui
environnent fort loin le royaume à l'est, et qui se sont rendues
redoutables par leurs fréquentes invasions.
Les Anzikos sont d'une extrême agilité. Ils courent sur les montagnes
comme autant de chèvres. On ne vante pas moins leur courage, leur
douceur, leur droiture et leur bonne foi. Il n'y a point de Nègres
pour lesquels les Portugais aient tant de confiance. Cependant ils
sont d'un caractère si sauvage et si grossier, qu'il n'y a point de
conversation à former avec eux. Le commerce les attire au Congo: ils
amènent des esclaves de leur propre nation, et apportent des dents
d'éléphans ou des étoffes de la Nubie, dont ils sont voisins. En
échange, ils emportent du sel et des zimbis ou grains de verre, qui
leur servent de monnaie, outre une autre espèce de grandes coquilles
qui viennent de l'île de San-Thomé, et qui servent à leur parure. Ils
reçoivent aussi des soies, des toiles, de la verroterie, et d'autres
marchandises apportées du Portugal.
Ils ont l'usage de la circoncision; et, dès l'enfance, ils se marquent
et se cicatrisent le visage avec la pointe d'un couteau.
La chair humaine se vend dans leurs marchés comme celle de boeuf dans
nos boucheries de l'Europe, car ils mangent tous les esclaves qu'ils
prennent à la guerre. Ils tuent même leurs propres esclaves,
lorsqu'ils les jugent assez gras; ou, s'ils trouvent cette voie moins
avantageuse, ils les vendent pour la boucherie publique. Lorsqu'ils
sont fatigués de la vie, ou quelquefois pour montrer seulement le
mépris qu'ils en font, ils s'offrent avec leurs esclaves pour être
dévorés par leurs princes. On trouve d'autres nations qui se
nourrissent de la chair des étrangers; mais on ne connaît que les
Anzikos qui se mangent les uns les autres, sans excepter leurs propres
parens.
Matamba est habité par les Diaggas. Il a du côté de l'est et du sud,
les pays de Diaggas et de Kassandj: cette région s'étend du nord-est
au sud-ouest, le long de Matamba et de Benguéla, l'espace d'environ
neuf cents milles.
Les Diaggas sont répandus dans une grande partie de l'Afrique, depuis
les confins de l'Abyssinie au nord, jusqu'au pays des Hottentots au
sud; car, outre les pays qu'on a déjà nommés, ils possèdent une partie
considérable du Monémudji. Delisle les place au nord de cet empire;
Lopez leur fait habiter les bords de cette vaste contrée, le long des
deux rives du Nil, depuis sa source, qu'il place dans des lacs qui
sont à l'est de Congo, jusqu'à l'empire du Prêtejean, par lequel il
entend l'Abyssinie.
Leur figure est fort noire et fort difforme; ils ont le corps grand et
l'air audacieux; leur usage est de se tracer des lignes sur les joues
avec un fer chaud; ils s'accoutument aussi à ne montrer que le blanc
des yeux, en baissant la paupière; ce qui achève de les rendre
très-horribles.
Ils sont tout-à-fait nus, et tout respire la barbarie dans leurs
manières. On ne leur connaît point de rois: ils vivent dans les
forêts, errans comme les Arabes; leur férocité les porte à ravager le
pays de leurs voisins, et, dans leurs attaques, ils poussent des cris
affreux, pour commencer par inspirer la terreur. Si l'on en croit
Lopez, leurs plus redoutables adversaires sont les Amazones, race de
femmes guerrières, qu'il place dans le Monomotapa; ils se rencontrent
sur les frontières de cet empire, et se font des guerres presque
continuelles.
Ils ne trouvent de satisfaction que dans les pays où les palmiers
croissent abondamment, parce qu'ils sont passionnés pour le vin et le
fruit de cet arbre. Le fruit est pour eux d'un double usage; ils le
mangent et l'emploient à faire de l'huile. Leur méthode pour tirer le
vin est différente de celle des Imbondas, qui ont l'art de grimper
sur un arbre sans y toucher avec les mains, et qui remplissent leurs
flacons au sommet. Les Diaggas abattent l'arbre par la racine, et le
laissent couché pendant dix ou douze jours avant d'en faire sortir le
vin; ensuite ils y creusent deux trous carrés, l'un au sommet, l'autre
au milieu, de chacun desquels ils tirent du matin au soir une quarte
de liqueur: chaque arbre fournit ainsi, pendant vingt-six jours, deux
quartes de vin, après quoi il se flétrit et sèche entièrement. Dans
tous les lieux où ils font quelque séjour, ils coupent assez d'arbres
pour se fournir de vin pendant un mois. À la fin de ce terme, ils en
abattent le même nombre; ainsi en peu de temps ils ruinent le pays.
Ils ne s'arrêtent dans un lien qu'aussi long-temps qu'ils y trouvent
des provisions. Au temps de la moisson, ils s'établissent dans le
canton le plus fertile qu'ils peuvent découvrir, pour recueillir les
grains d'autrui et faire main-basse sur les bestiaux, car ils ne
plantent et ne sèment jamais; ils n'entretiennent point de troupeaux,
et leur subsistance est toujours le fruit de leurs rapines. Lorsqu'ils
entrent dans quelque pays où ils se croient menacés d'une vigoureuse
résistance, leur usage est de se retrancher pendant un ou deux mois;
ils ne cessent point de harceler les habitans, et de les tenir dans
des alarmes continuelles. S'ils sont attaqués, ils se tiennent sur la
défensive, et laissent deux ou trois jours à l'ennemi pour épuiser sa
fureur. Ensuite leur général met, pendant la nuit, une partie de ses
troupes en embuscade, à quelque distance du camp; et si l'attaque est
renouvelée le lendemain, l'ennemi, pressé furieusement de deux côtés,
se défend mal contre l'artifice et la force; ils ne pensent plus alors
qu'à ravager le pays.
Leurs femmes sont fécondes; mais, dans leurs marches, les Diaggas ne
souffrent pas qu'elles multiplient, et leurs enfans sont ensevelis au
moment qu'ils voient le jour. Ainsi ces guerriers errans meurent
ordinairement sans postérité; ils apportent pour raison de leur
conduite qu'ils ne veulent pas être troublés par le soin d'élever des
enfans, ni retardés dans leurs marches; mais s'ils prennent quelques
villes, ils conservent les garçons et les filles de douze à treize
ans, comme s'ils étaient nés d'eux, tandis qu'ils tuent les pères et
les mères pour les manger. Ils traînent cette jeunesse dans leurs
courses, après leur avoir mis un collier, qui est la marque de leur
malheur, et que les garçons doivent porter jusqu'à ce qu'ils aient
prouvé leur courage en offrant la tête d'un ennemi au général. Cette
marque de leur infamie disparaît alors. Le jeune homme est déclaré
gonso, c'est-à-dire soldat. Bien n'a tant de force que cette espérance
pour échauffer leur courage. En général, ce peuple semble être un
composé de la grossièreté des anciens peuples nomades et de la
férocité des flibustiers.
CHAPITRE III.
Cap de Bonne-Espérance. Hottentots.
Il y a peu de lieux dans le monde dont on trouve aussi souvent la
description dans les relations des voyageurs que celle du cap de
Bonne-Espérance, parce que les vaisseaux, n'ayant point d'autre route
pour se rendre aux Indes orientales, y touchent fort souvent au
passage.
Le cap de Bonne-Espérance, comme on l'a dit dans le premier livre de
cet ouvrage, fut découvert pour la première fois, en 1493 sous le
règne de Jean II, par Barthélemi Diaz, amiral portugais.
Dans la suite, il ne paraît pas que le cap ait été visité par les
Européens jusqu'à l'année 1600, où les vaisseaux de la compagnie
hollandaise des Indes orientales, qui était alors dans son enfance,
commencèrent à s'y arrêter dans le cours de leurs voyages. Cependant
cette compagnie, qui s'est distinguée depuis avec tant de gloire par
son génie pour le commerce et la navigation, ne conçut pas tout d'un
coup les avantages qu'elle pouvait tirer d'un établissement au cap de
Bonne-Espérance. Ses vaisseaux, à la vérité, continuèrent d'y relâcher
en allant aux Indes, ou à leur retour; mais elle ne pensa point à s'y
établir avant les représentations et les instances de Van-Rikbeck,
chirurgien d'une flotte qui s'y était arrêtée en 1650, comme on le
rapportera dans le cours de cet article.
Il n'est pas aisé de fixer au juste les dimensions du pays qui est
habité par les Hottentots. Ses limites sont très-incertaines au nord
et au nord-est. Environné de trois côtés par la mer, il peut être
regardé comme occupant la partie méridionale de l'Afrique depuis le
tropique du capricorne jusqu'au 35e. degré de latitude sud.