armes à feu, qui n'étaient propres, leur dit-il, qu'à causer de
l'épouvante aux enfans, puisqu'une balle ne faisait pas plus d'effet
qu'une flèche ou qu'un coup de zagaie, sans compter que le temps dont
les blancs avaient besoin pour charger leurs fusils donnait beaucoup
d'avantage à ceux qui n'avaient qu'une flèche à poser sur leur arc. Il
les avertit surtout de ne pas s'arrêter puérilement aux bagatelles[9]
que les Portugais étaient accoutumés à jeter parmi eux pour causer du
désordre dans leurs rangs. Il leur recommanda de tirer aux hommes,
sans s'amuser aux chevaux, qui ne devaient pas leur paraître aussi
terribles que les lions, les panthères et les éléphans. Il ordonna que
celui qui tournerait le dos fût tué sur-le-champ par ses voisins, et
que, si plusieurs avaient cette lâcheté, loin d'être plus épargnés,
ils fussent regardés par les autres comme leurs premiers ennemis; car
il est question, leur dit-il, de périr glorieusement plutôt que de
mener une vie misérable. Enfin, pour ne laisser aucun sujet
d'inquiétude à ceux qui promettaient de le suivre, il voulut que tous
les animaux domestiques fussent massacrés; et, donnant l'exemple le
premier, il égorgea aussitôt tous les siens. Cet ordre fut exécuté si
ponctuellement, que toute la race des bestiaux, surtout celle des
vaches, est presque entièrement détruite dans le comté de Sogno. On y
a vu vendre une petite fille pour un veau, et une femme pour une
vache.
[Note 9: Les Portugais jetaient dans les rangs des Nègres qu'ils
avaient à combattre des couteaux, des rubans et des colifichets.]
Il ne restait au comte qu'à fortifier son armée par le secours de ses
voisins. L'intérêt commun eut la force d'en rassembler un grand
nombre; ainsi, marchant avec ses légions de Nègres, il trouva bientôt
l'occasion de surprendre des ennemis qui prenaient trop de confiance
dans leurs victoires. Comme ils avançaient sans ordre et sans
précaution, ils tombèrent imprudemment dans la première embuscade: les
diaggas et leur chef donnèrent l'exemple de la fuite; ils furent
suivis par les troupes de Congo. Les esclaves qu'ils avaient faits
dans la première bataille, étant abandonnés par leurs gardes,
rejoignirent leurs amis, et tournèrent avec eux toute leur fureur
contre les Portugais, qui disputaient encore le terrain; mais,
accablés par le nombre, ils se virent forcés de tourner le dos, sans
pouvoir éviter d'être massacrés dans leur fuite: il n'en resta que
six, qui furent faits prisonniers et présentés au comte. Après les
avoir regardés quelque temps d'un air furieux, il leur laissa le choix
ou de mourir avec leurs compagnons, ou de vivre esclaves. Mérolla leur
prête une réponse fort noble: «On n'a point encore vu, lui dirent-ils,
de blancs qui aient daigné servir des Nègres, et nous n'en donnerons
point l'exemple.» À peine eurent-ils prononcé ces mots, qu'ils furent
tués sous les yeux du vainqueur. L'artillerie et le bagage de leur
nation tombèrent entre les mains des Nègres de Sogno, qui les
vendirent dans la suite aux Hollandais. Mérolla assure que la
Compagnie de Hollande employa ces dépouilles portugaises à munir un
fort de terre qu'elle avait fait bâtir à l'embouchure du Zaïre, et qui
commande ce fleuve et la mer.
En partant de Loanda pour se rendre à l'armée de Congo, les Portugais,
trop accoutûmés à la victoire pour douter du succès de leur
entreprise, avaient recommandé à leurs marchands de les suivre de
près, et de débarquer au premier endroit de la côte de Sogno où ils
découvriraient des feux allumés. L'armadilla (c'est le nom qu'ils
donnent à leurs petites flottes) arriva dans les circonstances de la
victoire du comte, chargée des fers qui devaient servir aux esclaves
nègres, et voyant sur la côte un grand nombre de feux que les
vainqueurs avaient allumés pour se réjouir, elle les prit pour le
signal dont on était convenu; mais, lorsqu'elle eut jeté l'ancre, un
Portugais qui se fit apercevoir sur le rivage demanda par plusieurs
signes qu'on se hâtât de le prendre dans une chaloupe; c'était un
malheureux fugitif qui, ayant été pris et conduit au comte de Sogno,
après l'exécution des six autres, avait obtenu la vie à des conditions
fort humiliantes: le comte s'était fait apporter une jambe et un bras
des six Portugais qu'il avait sacrifiés à son ressentiment, et lui
avait ordonné de porter ce présent, avec la nouvelle de sa victoire,
au gouverneur de Loanda. L'armadilla se crut fort heureuse d'une
rencontre qui la garantissait peut-être de sa ruine.
Le comte de Sogno ne jouit pas long-temps des fruits de sa victoire:
il avait reçu dans la mêlée trois blessures dont il mourut à la fin du
mois; mais il laissa ses peuples tranquilles, après avoir fait perdre
à ses ennemis l'espérance de les subjuguer.
Tous ces démêlés causèrent tant de préjudice à la religion, que le
missionnaire Mérolla, étant à Khitombo, malheureux champ de la
dernière bataille, n'y trouva presque personne qui fût disposé à
recevoir les sacremens de l'Église.
Battel nous apprend que le pays de Sogno est voisin des mines de
Demba, d'où l'on tire, à deux ou trois pieds de terre, un sel de roche
d'une beauté parfaite, aussi clair que la glace, et sans aucun
mélange; on le coupe en pièces d'une aune de long, qui se transportent
dans toutes les parties du pays, et qui s'y vendent mieux que toute
autre marchandise.
San-Salvador, ainsi nommé par les Portugais, capitale du royaume de
Congo, où les rois font leur résidence ordinaire, portait anciennement
le nom de _Banza_, qui signifie, dans le langage de la nation, cour ou
demeure royale. Elle est située à cent cinquante milles de la mer, sur
une grande et haute montagne qui n'est presque qu'un seul rocher, et
qui contient néanmoins une mine de fer; le sommet offre une plaine
d'environ dix milles de tour, bien cultivée, et si remplie de villes
et de villages, que dans un si petit espace elle contient plus de cent
mille âmes: les Portugais, charmés d'un si beau lieu, lui ont donné le
nom d'_Othéirio_, c'est-à-dire _perspective_, parce qu'outre les
agrémens du terrain même, on y a celui de découvrir d'un coup d'oeil
toutes les plaines dont la montagne est environnée: elle est fort
escarpée du côté de l'est; mais sa hauteur n'empêche pas qu'elle
n'ait quantité de sources, qui achèveraient d'en faire un séjour
délicieux, si l'eau en était meilleure: les habitans tirent celle dont
ils font usage d'une seule fontaine qui est du côté du nord, sur la
pente de la montagne, où leurs esclaves vont la puiser dans des
vaisseaux de bois et de cuir: la plaine est d'une fertilité extrême en
grains de toutes les espèces; elle a des prairies d'une herbe
excellente et des arbres d'une verdure continuelle; l'air y est aussi
très-frais et très-sain: outre ce motif que les rois ont eu sans doute
pour y établir leur demeure, ils n'y ont pas été moins engagés par la
situation du terrain qui fait de leur palais une retraite
inaccessible, et parce qu'étant au centre du royaume, il leur donne la
facilité d'étendre leur attention de toutes parts à la même distance.
Il y a peu de régions aussi peuplées que le royaume de Congo. Carli
assure hardiment que ses habitans sont innombrables; les Mosicongos
(tel est le nom qu'ils se donnent eux-mêmes) sont communément noirs,
quoiqu'ils s'en trouve un grand nombre de couleur olivâtre: la plupart
ont les cheveux noirs et frisés; mais il s'en trouve aussi qui les ont
roux: leur taille est moyenne; et si l'on excepte la couleur, ils ont
beaucoup de ressemblance avec les Portugais; les uns ont la prunelle
des yeux noire, d'autres d'un vert de mer; leurs lèvres ne sont pas
grosses et pendantes comme celle des Nubiens et des autres Nègres.
Quand le roi et les principaux seigneurs du royaume ont embrassé le
christianisme, ils ont adopté l'habillement portugais; ils ont pris
les manteaux à l'espagnole, le chapeau, la veste de soie, les mules de
velours ou de maroquin, et les bottines à la portugaise, avec des
épées aussi longues qu'on en ait jamais porté dans la Castille: la
nécessité borne encore les pauvres à leurs anciens habits; mais les
femmes de distinction imitent les usages des femmes de Lisbonne.
Ils n'ont aucune trace des sciences, ni la moindre inclination à les
cultiver; on ne trouve point parmi eux d'anciennes histoires de leur
pays, ni de registres des temps éloignés, où la mémoire et le nom de
leurs rois soient conservés. Jusqu'à l'arrivée des Portugais, ils
n'avaient pas connu l'art de l'écriture; la date des faits était la
mort de quelque personne remarquable: cela est arrivé, disaient-ils,
avant ou après la mort d'un tel. Ils comptaient les années par les
kossionos, ou les hivers, qui commencent pour eux au mois de mai et
finissent au mois de novembre; leurs mois par les pleines lunes, et
les jours de la semaine par leurs marchés: mais ils ne poussaient pas
plus loin la division du temps. De même ils n'avaient pas d'autre
règle pour juger de la grandeur d'un pays que le nombre des marches ou
des journées, qu'ils distinguaient seulement par le terme de voyage
_libre_ ou _chargé_.
Mérolla nous représente une de leurs fêtes. Ils choisissent
ordinairement le temps de la nuit, et s'assemblent en fort grand
nombre. Leur posture favorite est d'être assis en rond; mais ils
choisissent quelque arbre épais, sous lequel ils se placent sur
l'herbe. Le centre du cercle est occupé par un grand plat de bois qui
contient quelque mélange de leur goût. L'ancien de la troupe, qu'ils
appellent _makolontou_, divise les portions, et les distribue avec une
égalité qui ne laisse aucun sujet de plainte. Ils n'emploient pour
boire ni verres ni tasses. Le makolontou prend le flacon qu'ils
appellent _moringo_, le porte successivement à la bouche de tous les
convives, laisse boire à chacun la mesure qu'il juge convenable, et le
remet à sa place. Cette méthode s'observe jusqu'au dernier moment de
la fête.
Mais ce qui parut beaucoup plus surprenant à Mérolla, il ne passait
personne près de l'assemblée qui ne se plaçât sans façon dans le
cercle, et qui ne reçût sa portion comme les autres, quoiqu'il fût
arrivé après la distribution. Le makolontou prenait sur chaque part de
quoi composer celle de l'étranger. On apprit à Mérolla que cette
cérémonie ne s'observe pas moins quand les passans se présentent en
plus grand nombre. Ils se lèvent aussitôt que le plat est vide, et
continuent leur chemin sans prendre congé de l'assemblée et sans dire
un mot de remercîment. Les voyageurs profitent de ces rencontres pour
ménager leurs propres provisions. Il n'est pas moins étrange que
l'assemblée ne fasse pas la moindre question à ces nouveau-venus pour
savoir d'eux où ils vont et d'où ils viennent. Tout se passe avec un
silence admirable. «On croirait, dit Mérolla, qu'ils veulent imiter
les Locriens, ancien peuple d'Achaïe, qui, suivant le témoignage de
Plutarque, punissait par une amende ceux qui se rendaient importuns
par leurs questions.» Un jour Mérolla, traitant plusieurs Nègres qui
lui avaient rendu quelque service, remarqua que le nombre de ses
convives était fort augmenté. Comme il ne se croyait pas obligé de
recevoir des inconnus, il demanda qui étaient ces étrangers. On lui
répondit qu'on l'ignorait. «Pourquoi souffrez-vous, dit-il, que des
gens qui n'ont pas de part à votre travail viennent partager votre
nourriture?» Ils lui répondirent simplement que c'était l'usage. Avec
un peu de réflexion, cette charité lui parut si louable, qu'il fit
doubler la portion commune.
On remarque peu de différence entre les édifices de Congo et ceux de
toute la côte occidentale d'Afrique.
Ceux des habitans qui font leur demeure dans les villes tirent leur
subsistance du commerce; ceux qui demeurent à la campagne vivent de
l'agriculture et de l'entretien des bestiaux; ceux qui sont établis
sur les bords du Zaïre et des autres rivières subsistent de la pêche;
d'autres gagnent leur vie à recueillir le vin de Tombo, d'autres à
fabriquer les étoffes du pays. Il y a peu de Mosicongos qui ne soient
experts dans quelque métier; mais ils ont tous une extrême aversion
pour le travail pénible.
Les habitans des parties orientales du royaume et des pays voisins
sont d'une habileté singulière pour la fabrique de plusieurs sortes
d'étoffes, telles que les velours, les tissus, les satins, les damas
et les taffetas. Leurs fils sont composés de feuilles de divers
arbres, qu'ils empêchent de s'élever en les coupant chaque année, et
les arrosant avec beaucoup de soin pour leur faire pousser au
printemps des feuilles plus tendres. Les fils sont très-fins et
très-unis. Les plus longs servent à composer les grandes pièces. Les
Portugais ont commencé à les employer pour faire des tentes, et s'en
trouvent bien contre la pluie et le vent.
Les richesses des Mosicongos consistent principalement en esclaves, en
ivoire et en simbos, qui sont de petites coquilles qui tiennent lieu
de monnaie. Congo, Sogno et Bamba vendent peu d'esclaves, et ceux
qu'on tire de ces trois provinces ne passent pas pour les meilleurs,
parce qu'étant accoutumés à vivre dans l'indolence, ils succombent
bientôt aux travaux pénibles. Les principales marchandises du comté de
Sogno sont les étoffes de Sombos, l'huile de palmier et les noix de
kola. Les dents d'éléphans, qu'on y apportait autrefois en grand
nombre, y sont devenues plus rares. Au reste, c'est la ville de
San-Salvador qui est le centre du commerce portugais.
Quoique le christianisme ait fait de grands progrès dans le royaume de
Congo, la seule contrée de l'Afrique où les Portugais aient envoyé des
missionnaires, quoique les mariages y soient célébrés avec les
cérémonies de l'église romaine, il a toujours été fort difficile de
faire perdre aux habitans le goût du concubinage. Malgré les plaintes
et les reproches des missionnaires, ils prennent autant de maîtresses
qu'ils en peuvent entretenir. L'ancien usage des Nègres de Sogno était
de vivre quelque temps avec leurs femmes avant de s'engager dans le
mariage, pour apprendre à se connaître mutuellement par cette épreuve.
La méthode chrétienne leur paraît contraire au bien de la société,
parce qu'elle ne permet point qu'on s'assure auparavant de la
fécondité d'une femme ni des autres qualités convenables à l'état
conjugal; aussi les missionnaires n'ont-ils pas peu de peine à leur
faire abandonner la pratique de leurs ancêtres, qui consiste dans un
traité fort simple. Les parens d'un jeune homme envoient à ceux d'une
jeune fille pour laquelle il prend de l'inclination un présent qui
passe pour dot, et leur font proposer leur alliance. Ce présent est
accompagné d'un grand flacon de vin de palmier. Le vin doit être bu
par les parens de la fille avant que le présent soit accepté;
condition si nécessaire, que, si le père et la mère ne le buvaient
pas, leur conduite passerait pour un outrage. Ensuite le père fait sa
réponse. S'il retient le présent, il n'y a pas besoin d'autre
explication pour marquer son consentement. Le jeune homme et tous ses
amis se rendent aussitôt à sa maison, et reçoivent sa fille de ses
propres mains. Mais si quelques semaines d'épreuves et d'observations
font connaître au mari qu'il s'est trompé dans son choix, il renvoie
sa femme, et se fait restituer son présent. Si les sujets de
mécontentement viennent de lui, il perd son droit à la restitution.
Mais de quelque côté qu'il puisse venir, la jeune femme n'en est pas
regardée avec plus de mépris, et ne trouve pas moins l'occasion de
subir bientôt une nouvelle épreuve.
Les femmes ont droit aussi de mettre leurs maris à l'essai, et l'on
reconnaît tous les jours qu'elles sont plus inconstantes et plus
opiniâtres que les hommes, car on les voit profiter plus souvent de la
liberté qu'elles ont de se retirer avant la célébration du mariage,
quoique leurs maris n'épargnent rien pour les retenir.
Une femme qui laisse prendre sa pipe par un homme, et qui lui permet
de s'en servir un moment, lui donne des droits sur elle, et s'engage à
lui accorder ses faveurs. Dans le cas de l'adultère, la loi condamne
l'amant à donner la valeur d'un esclave au mari, et la femme à
demander pardon de son crime, sans quoi le mari obtiendrait facilement
la permission du divorce.
L'économie domestique a ses lois, qui sont uniformes dans toute la
nation. Le mari est obligé de se pourvoir d'une maison, de vêtir sa
femme et ses enfans suivant sa condition, d'émonder les arbres, de
défricher les champs et de fournir sa maison de vin de palmier.
Le devoir des femmes est de faire les provisions pour tout ce qui
concerne la nourriture, et par conséquent d'aller au marché. Aussitôt
que la saison des pluies est arrivée, elles vont travailler aux champs
jusqu'à midi pendant que les maris se reposent tranquillement dans
leurs huttes. À leur retour, elles préparent leur dîner. S'il manque
quelque chose pour la subsistance de la famille, elles doivent
l'acheter sur-le-champ de leur propre bourse, ou se le procurer par
des échanges. Le mari est assis seul à table, tandis que sa femme et
ses enfans sont debout pour le servir. Après son dîner, elles mangent
ses restes, mais sans cesser de se tenir debout, par la force d'une
ancienne tradition qui leur persuade que les femmes sont faites pour
servir les hommes et pour leur obéir.
Dans la première jeunesse des Nègres, on les lie avec de certaines
cordes faites par les sorciers ou les prêtres du pays, avec quelques
paroles mystérieuses qui accompagnent cette cérémonie.
Lorsque les missionnaires trouvent ces cordes magiques sur les enfans
qu'on présente au baptême, ils obligent les mères de se mettre à
genoux, et leur font donner le fouet jusqu'à ce qu'elles aient reconnu
leur erreur. Une femme que le missionnaire Carli avait condamnée à ce
châtiment s'écria sous les verges: «Pardon, mon père, pour l'amour de
Dieu. J'ai ôté trois de ces cordes en venant à l'église, et c'est par
oubli que j'ai laissé la quatrième.»
Les Nègres qui n'ont point embrassé le christianisme, ou qui ne sont
pas fermes dans la foi, présentent leurs enfans aux sorciers dès le
moment de leur naissance.
L'ascendant des sorciers sur les Nègres va jusqu'à leur interdire
l'usage de la chair de certains animaux, et de tels fruits ou de tels
légumes, et leur imposer d'autres obligations ridicules; ce joug
religieux porte le nom de _kédjilla_. Rien n'approche de la soumission
dès jeunes Nègres pour les ordonnances de leurs prêtres. Ils
passeraient plutôt deux jours à jeun que de toucher aux alimens qui
leur sont défendus; et si leurs parens ont négligé de les assujettir
au kédjilla dans leur enfance, à peine sont-ils maîtres d'eux-mêmes,
qu'ils se hâtent de le demander au prêtre ou au sorcier, persuadés
qu'une prompte mort serait le châtiment du moindre délai volontaire.
Mérolla raconte qu'un jeune Nègre, étant en voyage, s'arrêta le soir
chez un ami qui lui offrit à souper un canard sauvage, parce qu'il le
croyait meilleur que les canards domestiques. Le jeune étranger
demanda de bonne foi si c'était un canard privé. On lui répondit que
c'en était un: il en mangea de bon appétit comme un voyageur affamé.
Quatre ans après, les deux amis s'étant rencontrés, celui qui avait
trompé l'autre lui demanda s'il voulait manger avec lui d'un canard
sauvage: le jeune homme, qui n'était point encore marié, s'en
défendit, parce que c'était son kédjilla. Quel scrupule! lui dit son
ami; et pourquoi refuser aujourd'hui ce que vous acceptâtes il y a
quatre ans à ma table? Cette déclaration fut un coup de foudre qui fit
trembler le jeune Nègre de tous ses membres, et qui lui troubla
l'imagination jusqu'à lui causer la mort dans l'espace de vingt-quatre
heures.
Le royaume de Congo n'a point de médecins ni d'apothicaires, ni même
d'autres remèdes que les simples, l'écorce des arbres, les racines,
les eaux et l'huile, qu'on fait prendre aux malades presque
indifféremment pour toutes sortes de maladies. Le climat d'ailleurs
est sain, et les habitans sont sobres.
Dans les royaumes de Kakongo et d'Angole, l'usage ne permet pas
d'ensevelir un parent, si toute la famille ne se trouve assemblée.
L'éloignement des lieux n'est pas même un sujet d'exception. Les
funérailles commencent par le sacrifice de quelques poules, du sang
desquelles on arrose le dehors et le dedans de la maison. Ensuite on
jette les cadavres par-dessus le toit, pour empêcher que l'âme du mort
ne fasse le _zombi_, c'est-à-dire qu'elle ne revienne troubler les
habitans par des apparitions; car on est persuadé que celui qui
verrait l'âme d'un mort tomberait mort lui-même sur-le-champ. Cette
persuasion est si fortement gravée dans l'esprit des Nègres, que
l'imagination seule à souvent produit tous les effets de la réalité.
Ils assurent aussi que le premier mort appelle le second, surtout
lorsqu'ils ont eu quelque démêlé pendant leur vie.
Après la cérémonie des poules, on continue de faire des lamentations
sur le cadavre; et si la douleur ne fournit pas des larmes, on a soin
de se mettre du poivre dans le nez, ce qui les fait couler en
abondance. Lorsqu'on a crié et pleuré quelque temps, on passe tout
d'un coup de la tristesse à la joie, en faisant bonne chère aux frais
des plus proches parens du mort, qui demeure pendant ce temps-là sans
sépulture. On cesse de boire et de manger, mais c'est pour suivre le
son des tambours qui invite toute l'assemblée à danser. Le bal
commence. Aussitôt qu'il est fini, on se retire dans dès lieux
indiqués, où tous les spectateurs des deux sexes sont renfermés
ensemble dans l'obscurité, avec la liberté de se mêler sans
distinction. Comme le signal de cette cérémonie se donne au son des
tambours, l'ardeur du peuple est incroyable pour se rendre à
l'assemblée. Il est presque impossible aux mères d'arrêter leurs
filles, et plus encore aux maîtres de retenir leurs esclaves. Les murs
et les chaînes sont des obstacles trop faibles; mais ce qui doit
paraître encore plus étrange, si c'est le maître d'une maison qui est
mort, sa femme se livre à ceux qui demandent ses faveurs, à la seule
condition de ne pas prononcer un seul mot tandis qu'on est seul avec
elle.
Le conseil de Congo est composé de dix ou douze personnes qui sont
dans la plus haute faveur auprès du roi, et sur lesquelles il se
repose des affaires d'état, de l'administration, de la paix et de la
guerre, et de la publication de ses ordres.
Sa cour est fort nombreuse. Elle est composée d'une partie de sa
noblesse, qui fait sa résidence au palais, ou dans les lieux voisins,
et d'une multitude de domestiques ou d'officiers de sa maison. Il a
pour garde un corps d'Anzikos et de plusieurs autres nations. Son
habillement est très-riche. C'est ordinairement quelque étoffe d'or ou
d'argent, avec un manteau de velours. Il se couvre la tête d'un bonnet
blanc, comme tous les seigneurs qu'il honore de ses bonnes grâces.
C'est une marque si certaine de faveur, qu'au moindre mécontentement,
il le fait ôter à ceux qui lui déplaisent. En un mot, le bonnet blanc
est un caractère de noblesse et de chevalerie à Congo, comme la Toison
d'or et le Saint-Esprit en Europe.
Le roi donne deux audiences publiques dans le cours de chaque semaine;
mais la liberté de lui parler n'est accordée qu'aux seigneurs.
Lorsqu'il se rend à l'église, tous les Portugais, soit ecclésiastiques
ou séculiers, sont obligés de grossir son cortége et de l'accompagner
de même à son retour jusqu'à la porte du palais; mais c'est la seule
occasion où ce devoir leur soit imposé.
Parmi les moyens qu'emploie le monarque pour suppléer par des rapines
à la modicité de ses revenus, on en raconte un bien bizarre, si
quelque chose peut le paraître dans un despote. Lorsqu'il sort en
bonnet blanc avec les seigneurs de son cortége, il se fait quelquefois
apporter un chapeau dans sa marche, et s'en sert quelques momens;
ensuite, redemandant son bonnet, il le met si négligemment, qu'il peut
être abattu par le moindre vent. S'il tombe en effet, les seigneurs
s'empressent pour le ramasser; mais le roi, offensé de cette disgrâce,
refuse de le recevoir, et retourne au palais fort mécontent. Le
lendemain il fait partir deux ou trois cents soldats, avec ordre de
lever sur le peuple une grosse imposition; ainsi l'état est menacé
d'un grand malheur quand le roi a mis son bonnet de travers.