Le nouveau comte exhorta ses sujets à ne pas s'effrayer du bruit des

armes à feu, qui n'étaient propres, leur dit-il, qu'à causer de

l'épouvante aux enfans, puisqu'une balle ne faisait pas plus d'effet

qu'une flèche ou qu'un coup de zagaie, sans compter que le temps dont

les blancs avaient besoin pour charger leurs fusils donnait beaucoup

d'avantage à ceux qui n'avaient qu'une flèche à poser sur leur arc. Il

les avertit surtout de ne pas s'arrêter puérilement aux bagatelles[9]

que les Portugais étaient accoutumés à jeter parmi eux pour causer du

désordre dans leurs rangs. Il leur recommanda de tirer aux hommes,

sans s'amuser aux chevaux, qui ne devaient pas leur paraître aussi

terribles que les lions, les panthères et les éléphans. Il ordonna que

celui qui tournerait le dos fût tué sur-le-champ par ses voisins, et

que, si plusieurs avaient cette lâcheté, loin d'être plus épargnés,

ils fussent regardés par les autres comme leurs premiers ennemis; car

il est question, leur dit-il, de périr glorieusement plutôt que de

mener une vie misérable. Enfin, pour ne laisser aucun sujet

d'inquiétude à ceux qui promettaient de le suivre, il voulut que tous

les animaux domestiques fussent massacrés; et, donnant l'exemple le

premier, il égorgea aussitôt tous les siens. Cet ordre fut exécuté si

ponctuellement, que toute la race des bestiaux, surtout celle des

vaches, est presque entièrement détruite dans le comté de Sogno. On y

a vu vendre une petite fille pour un veau, et une femme pour une

vache.

[Note 9: Les Portugais jetaient dans les rangs des Nègres qu'ils

avaient à combattre des couteaux, des rubans et des colifichets.]

Il ne restait au comte qu'à fortifier son armée par le secours de ses

voisins. L'intérêt commun eut la force d'en rassembler un grand

nombre; ainsi, marchant avec ses légions de Nègres, il trouva bientôt

l'occasion de surprendre des ennemis qui prenaient trop de confiance

dans leurs victoires. Comme ils avançaient sans ordre et sans

précaution, ils tombèrent imprudemment dans la première embuscade: les

diaggas et leur chef donnèrent l'exemple de la fuite; ils furent

suivis par les troupes de Congo. Les esclaves qu'ils avaient faits

dans la première bataille, étant abandonnés par leurs gardes,

rejoignirent leurs amis, et tournèrent avec eux toute leur fureur

contre les Portugais, qui disputaient encore le terrain; mais,

accablés par le nombre, ils se virent forcés de tourner le dos, sans

pouvoir éviter d'être massacrés dans leur fuite: il n'en resta que

six, qui furent faits prisonniers et présentés au comte. Après les

avoir regardés quelque temps d'un air furieux, il leur laissa le choix

ou de mourir avec leurs compagnons, ou de vivre esclaves. Mérolla leur

prête une réponse fort noble: «On n'a point encore vu, lui dirent-ils,

de blancs qui aient daigné servir des Nègres, et nous n'en donnerons

point l'exemple.» À peine eurent-ils prononcé ces mots, qu'ils furent

tués sous les yeux du vainqueur. L'artillerie et le bagage de leur

nation tombèrent entre les mains des Nègres de Sogno, qui les

vendirent dans la suite aux Hollandais. Mérolla assure que la

Compagnie de Hollande employa ces dépouilles portugaises à munir un

fort de terre qu'elle avait fait bâtir à l'embouchure du Zaïre, et qui

commande ce fleuve et la mer.

En partant de Loanda pour se rendre à l'armée de Congo, les Portugais,

trop accoutûmés à la victoire pour douter du succès de leur

entreprise, avaient recommandé à leurs marchands de les suivre de

près, et de débarquer au premier endroit de la côte de Sogno où ils

découvriraient des feux allumés. L'armadilla (c'est le nom qu'ils

donnent à leurs petites flottes) arriva dans les circonstances de la

victoire du comte, chargée des fers qui devaient servir aux esclaves

nègres, et voyant sur la côte un grand nombre de feux que les

vainqueurs avaient allumés pour se réjouir, elle les prit pour le

signal dont on était convenu; mais, lorsqu'elle eut jeté l'ancre, un

Portugais qui se fit apercevoir sur le rivage demanda par plusieurs

signes qu'on se hâtât de le prendre dans une chaloupe; c'était un

malheureux fugitif qui, ayant été pris et conduit au comte de Sogno,

après l'exécution des six autres, avait obtenu la vie à des conditions

fort humiliantes: le comte s'était fait apporter une jambe et un bras

des six Portugais qu'il avait sacrifiés à son ressentiment, et lui

avait ordonné de porter ce présent, avec la nouvelle de sa victoire,

au gouverneur de Loanda. L'armadilla se crut fort heureuse d'une

rencontre qui la garantissait peut-être de sa ruine.

Le comte de Sogno ne jouit pas long-temps des fruits de sa victoire:

il avait reçu dans la mêlée trois blessures dont il mourut à la fin du

mois; mais il laissa ses peuples tranquilles, après avoir fait perdre

à ses ennemis l'espérance de les subjuguer.

Tous ces démêlés causèrent tant de préjudice à la religion, que le

missionnaire Mérolla, étant à Khitombo, malheureux champ de la

dernière bataille, n'y trouva presque personne qui fût disposé à

recevoir les sacremens de l'Église.

Battel nous apprend que le pays de Sogno est voisin des mines de

Demba, d'où l'on tire, à deux ou trois pieds de terre, un sel de roche

d'une beauté parfaite, aussi clair que la glace, et sans aucun

mélange; on le coupe en pièces d'une aune de long, qui se transportent

dans toutes les parties du pays, et qui s'y vendent mieux que toute

autre marchandise.

San-Salvador, ainsi nommé par les Portugais, capitale du royaume de

Congo, où les rois font leur résidence ordinaire, portait anciennement

le nom de _Banza_, qui signifie, dans le langage de la nation, cour ou

demeure royale. Elle est située à cent cinquante milles de la mer, sur

une grande et haute montagne qui n'est presque qu'un seul rocher, et

qui contient néanmoins une mine de fer; le sommet offre une plaine

d'environ dix milles de tour, bien cultivée, et si remplie de villes

et de villages, que dans un si petit espace elle contient plus de cent

mille âmes: les Portugais, charmés d'un si beau lieu, lui ont donné le

nom d'_Othéirio_, c'est-à-dire _perspective_, parce qu'outre les

agrémens du terrain même, on y a celui de découvrir d'un coup d'oeil

toutes les plaines dont la montagne est environnée: elle est fort

escarpée du côté de l'est; mais sa hauteur n'empêche pas qu'elle

n'ait quantité de sources, qui achèveraient d'en faire un séjour

délicieux, si l'eau en était meilleure: les habitans tirent celle dont

ils font usage d'une seule fontaine qui est du côté du nord, sur la

pente de la montagne, où leurs esclaves vont la puiser dans des

vaisseaux de bois et de cuir: la plaine est d'une fertilité extrême en

grains de toutes les espèces; elle a des prairies d'une herbe

excellente et des arbres d'une verdure continuelle; l'air y est aussi

très-frais et très-sain: outre ce motif que les rois ont eu sans doute

pour y établir leur demeure, ils n'y ont pas été moins engagés par la

situation du terrain qui fait de leur palais une retraite

inaccessible, et parce qu'étant au centre du royaume, il leur donne la

facilité d'étendre leur attention de toutes parts à la même distance.

Il y a peu de régions aussi peuplées que le royaume de Congo. Carli

assure hardiment que ses habitans sont innombrables; les Mosicongos

(tel est le nom qu'ils se donnent eux-mêmes) sont communément noirs,

quoiqu'ils s'en trouve un grand nombre de couleur olivâtre: la plupart

ont les cheveux noirs et frisés; mais il s'en trouve aussi qui les ont

roux: leur taille est moyenne; et si l'on excepte la couleur, ils ont

beaucoup de ressemblance avec les Portugais; les uns ont la prunelle

des yeux noire, d'autres d'un vert de mer; leurs lèvres ne sont pas

grosses et pendantes comme celle des Nubiens et des autres Nègres.

Quand le roi et les principaux seigneurs du royaume ont embrassé le

christianisme, ils ont adopté l'habillement portugais; ils ont pris

les manteaux à l'espagnole, le chapeau, la veste de soie, les mules de

velours ou de maroquin, et les bottines à la portugaise, avec des

épées aussi longues qu'on en ait jamais porté dans la Castille: la

nécessité borne encore les pauvres à leurs anciens habits; mais les

femmes de distinction imitent les usages des femmes de Lisbonne.

Ils n'ont aucune trace des sciences, ni la moindre inclination à les

cultiver; on ne trouve point parmi eux d'anciennes histoires de leur

pays, ni de registres des temps éloignés, où la mémoire et le nom de

leurs rois soient conservés. Jusqu'à l'arrivée des Portugais, ils

n'avaient pas connu l'art de l'écriture; la date des faits était la

mort de quelque personne remarquable: cela est arrivé, disaient-ils,

avant ou après la mort d'un tel. Ils comptaient les années par les

kossionos, ou les hivers, qui commencent pour eux au mois de mai et

finissent au mois de novembre; leurs mois par les pleines lunes, et

les jours de la semaine par leurs marchés: mais ils ne poussaient pas

plus loin la division du temps. De même ils n'avaient pas d'autre

règle pour juger de la grandeur d'un pays que le nombre des marches ou

des journées, qu'ils distinguaient seulement par le terme de voyage

_libre_ ou _chargé_.

Mérolla nous représente une de leurs fêtes. Ils choisissent

ordinairement le temps de la nuit, et s'assemblent en fort grand

nombre. Leur posture favorite est d'être assis en rond; mais ils

choisissent quelque arbre épais, sous lequel ils se placent sur

l'herbe. Le centre du cercle est occupé par un grand plat de bois qui

contient quelque mélange de leur goût. L'ancien de la troupe, qu'ils

appellent _makolontou_, divise les portions, et les distribue avec une

égalité qui ne laisse aucun sujet de plainte. Ils n'emploient pour

boire ni verres ni tasses. Le makolontou prend le flacon qu'ils

appellent _moringo_, le porte successivement à la bouche de tous les

convives, laisse boire à chacun la mesure qu'il juge convenable, et le

remet à sa place. Cette méthode s'observe jusqu'au dernier moment de

la fête.

Mais ce qui parut beaucoup plus surprenant à Mérolla, il ne passait

personne près de l'assemblée qui ne se plaçât sans façon dans le

cercle, et qui ne reçût sa portion comme les autres, quoiqu'il fût

arrivé après la distribution. Le makolontou prenait sur chaque part de

quoi composer celle de l'étranger. On apprit à Mérolla que cette

cérémonie ne s'observe pas moins quand les passans se présentent en

plus grand nombre. Ils se lèvent aussitôt que le plat est vide, et

continuent leur chemin sans prendre congé de l'assemblée et sans dire

un mot de remercîment. Les voyageurs profitent de ces rencontres pour

ménager leurs propres provisions. Il n'est pas moins étrange que

l'assemblée ne fasse pas la moindre question à ces nouveau-venus pour

savoir d'eux où ils vont et d'où ils viennent. Tout se passe avec un

silence admirable. «On croirait, dit Mérolla, qu'ils veulent imiter

les Locriens, ancien peuple d'Achaïe, qui, suivant le témoignage de

Plutarque, punissait par une amende ceux qui se rendaient importuns

par leurs questions.» Un jour Mérolla, traitant plusieurs Nègres qui

lui avaient rendu quelque service, remarqua que le nombre de ses

convives était fort augmenté. Comme il ne se croyait pas obligé de

recevoir des inconnus, il demanda qui étaient ces étrangers. On lui

répondit qu'on l'ignorait. «Pourquoi souffrez-vous, dit-il, que des

gens qui n'ont pas de part à votre travail viennent partager votre

nourriture?» Ils lui répondirent simplement que c'était l'usage. Avec

un peu de réflexion, cette charité lui parut si louable, qu'il fit

doubler la portion commune.

On remarque peu de différence entre les édifices de Congo et ceux de

toute la côte occidentale d'Afrique.

Ceux des habitans qui font leur demeure dans les villes tirent leur

subsistance du commerce; ceux qui demeurent à la campagne vivent de

l'agriculture et de l'entretien des bestiaux; ceux qui sont établis

sur les bords du Zaïre et des autres rivières subsistent de la pêche;

d'autres gagnent leur vie à recueillir le vin de Tombo, d'autres à

fabriquer les étoffes du pays. Il y a peu de Mosicongos qui ne soient

experts dans quelque métier; mais ils ont tous une extrême aversion

pour le travail pénible.

Les habitans des parties orientales du royaume et des pays voisins

sont d'une habileté singulière pour la fabrique de plusieurs sortes

d'étoffes, telles que les velours, les tissus, les satins, les damas

et les taffetas. Leurs fils sont composés de feuilles de divers

arbres, qu'ils empêchent de s'élever en les coupant chaque année, et

les arrosant avec beaucoup de soin pour leur faire pousser au

printemps des feuilles plus tendres. Les fils sont très-fins et

très-unis. Les plus longs servent à composer les grandes pièces. Les

Portugais ont commencé à les employer pour faire des tentes, et s'en

trouvent bien contre la pluie et le vent.

Les richesses des Mosicongos consistent principalement en esclaves, en

ivoire et en simbos, qui sont de petites coquilles qui tiennent lieu

de monnaie. Congo, Sogno et Bamba vendent peu d'esclaves, et ceux

qu'on tire de ces trois provinces ne passent pas pour les meilleurs,

parce qu'étant accoutumés à vivre dans l'indolence, ils succombent

bientôt aux travaux pénibles. Les principales marchandises du comté de

Sogno sont les étoffes de Sombos, l'huile de palmier et les noix de

kola. Les dents d'éléphans, qu'on y apportait autrefois en grand

nombre, y sont devenues plus rares. Au reste, c'est la ville de

San-Salvador qui est le centre du commerce portugais.

Quoique le christianisme ait fait de grands progrès dans le royaume de

Congo, la seule contrée de l'Afrique où les Portugais aient envoyé des

missionnaires, quoique les mariages y soient célébrés avec les

cérémonies de l'église romaine, il a toujours été fort difficile de

faire perdre aux habitans le goût du concubinage. Malgré les plaintes

et les reproches des missionnaires, ils prennent autant de maîtresses

qu'ils en peuvent entretenir. L'ancien usage des Nègres de Sogno était

de vivre quelque temps avec leurs femmes avant de s'engager dans le

mariage, pour apprendre à se connaître mutuellement par cette épreuve.

La méthode chrétienne leur paraît contraire au bien de la société,

parce qu'elle ne permet point qu'on s'assure auparavant de la

fécondité d'une femme ni des autres qualités convenables à l'état

conjugal; aussi les missionnaires n'ont-ils pas peu de peine à leur

faire abandonner la pratique de leurs ancêtres, qui consiste dans un

traité fort simple. Les parens d'un jeune homme envoient à ceux d'une

jeune fille pour laquelle il prend de l'inclination un présent qui

passe pour dot, et leur font proposer leur alliance. Ce présent est

accompagné d'un grand flacon de vin de palmier. Le vin doit être bu

par les parens de la fille avant que le présent soit accepté;

condition si nécessaire, que, si le père et la mère ne le buvaient

pas, leur conduite passerait pour un outrage. Ensuite le père fait sa

réponse. S'il retient le présent, il n'y a pas besoin d'autre

explication pour marquer son consentement. Le jeune homme et tous ses

amis se rendent aussitôt à sa maison, et reçoivent sa fille de ses

propres mains. Mais si quelques semaines d'épreuves et d'observations

font connaître au mari qu'il s'est trompé dans son choix, il renvoie

sa femme, et se fait restituer son présent. Si les sujets de

mécontentement viennent de lui, il perd son droit à la restitution.

Mais de quelque côté qu'il puisse venir, la jeune femme n'en est pas

regardée avec plus de mépris, et ne trouve pas moins l'occasion de

subir bientôt une nouvelle épreuve.

Les femmes ont droit aussi de mettre leurs maris à l'essai, et l'on

reconnaît tous les jours qu'elles sont plus inconstantes et plus

opiniâtres que les hommes, car on les voit profiter plus souvent de la

liberté qu'elles ont de se retirer avant la célébration du mariage,

quoique leurs maris n'épargnent rien pour les retenir.

Une femme qui laisse prendre sa pipe par un homme, et qui lui permet

de s'en servir un moment, lui donne des droits sur elle, et s'engage à

lui accorder ses faveurs. Dans le cas de l'adultère, la loi condamne

l'amant à donner la valeur d'un esclave au mari, et la femme à

demander pardon de son crime, sans quoi le mari obtiendrait facilement

la permission du divorce.

L'économie domestique a ses lois, qui sont uniformes dans toute la

nation. Le mari est obligé de se pourvoir d'une maison, de vêtir sa

femme et ses enfans suivant sa condition, d'émonder les arbres, de

défricher les champs et de fournir sa maison de vin de palmier.

Le devoir des femmes est de faire les provisions pour tout ce qui

concerne la nourriture, et par conséquent d'aller au marché. Aussitôt

que la saison des pluies est arrivée, elles vont travailler aux champs

jusqu'à midi pendant que les maris se reposent tranquillement dans

leurs huttes. À leur retour, elles préparent leur dîner. S'il manque

quelque chose pour la subsistance de la famille, elles doivent

l'acheter sur-le-champ de leur propre bourse, ou se le procurer par

des échanges. Le mari est assis seul à table, tandis que sa femme et

ses enfans sont debout pour le servir. Après son dîner, elles mangent

ses restes, mais sans cesser de se tenir debout, par la force d'une

ancienne tradition qui leur persuade que les femmes sont faites pour

servir les hommes et pour leur obéir.

Dans la première jeunesse des Nègres, on les lie avec de certaines

cordes faites par les sorciers ou les prêtres du pays, avec quelques

paroles mystérieuses qui accompagnent cette cérémonie.

Lorsque les missionnaires trouvent ces cordes magiques sur les enfans

qu'on présente au baptême, ils obligent les mères de se mettre à

genoux, et leur font donner le fouet jusqu'à ce qu'elles aient reconnu

leur erreur. Une femme que le missionnaire Carli avait condamnée à ce

châtiment s'écria sous les verges: «Pardon, mon père, pour l'amour de

Dieu. J'ai ôté trois de ces cordes en venant à l'église, et c'est par

oubli que j'ai laissé la quatrième.»

Les Nègres qui n'ont point embrassé le christianisme, ou qui ne sont

pas fermes dans la foi, présentent leurs enfans aux sorciers dès le

moment de leur naissance.

L'ascendant des sorciers sur les Nègres va jusqu'à leur interdire

l'usage de la chair de certains animaux, et de tels fruits ou de tels

légumes, et leur imposer d'autres obligations ridicules; ce joug

religieux porte le nom de _kédjilla_. Rien n'approche de la soumission

dès jeunes Nègres pour les ordonnances de leurs prêtres. Ils

passeraient plutôt deux jours à jeun que de toucher aux alimens qui

leur sont défendus; et si leurs parens ont négligé de les assujettir

au kédjilla dans leur enfance, à peine sont-ils maîtres d'eux-mêmes,

qu'ils se hâtent de le demander au prêtre ou au sorcier, persuadés

qu'une prompte mort serait le châtiment du moindre délai volontaire.

Mérolla raconte qu'un jeune Nègre, étant en voyage, s'arrêta le soir

chez un ami qui lui offrit à souper un canard sauvage, parce qu'il le

croyait meilleur que les canards domestiques. Le jeune étranger

demanda de bonne foi si c'était un canard privé. On lui répondit que

c'en était un: il en mangea de bon appétit comme un voyageur affamé.

Quatre ans après, les deux amis s'étant rencontrés, celui qui avait

trompé l'autre lui demanda s'il voulait manger avec lui d'un canard

sauvage: le jeune homme, qui n'était point encore marié, s'en

défendit, parce que c'était son kédjilla. Quel scrupule! lui dit son

ami; et pourquoi refuser aujourd'hui ce que vous acceptâtes il y a

quatre ans à ma table? Cette déclaration fut un coup de foudre qui fit

trembler le jeune Nègre de tous ses membres, et qui lui troubla

l'imagination jusqu'à lui causer la mort dans l'espace de vingt-quatre

heures.

Le royaume de Congo n'a point de médecins ni d'apothicaires, ni même

d'autres remèdes que les simples, l'écorce des arbres, les racines,

les eaux et l'huile, qu'on fait prendre aux malades presque

indifféremment pour toutes sortes de maladies. Le climat d'ailleurs

est sain, et les habitans sont sobres.

Dans les royaumes de Kakongo et d'Angole, l'usage ne permet pas

d'ensevelir un parent, si toute la famille ne se trouve assemblée.

L'éloignement des lieux n'est pas même un sujet d'exception. Les

funérailles commencent par le sacrifice de quelques poules, du sang

desquelles on arrose le dehors et le dedans de la maison. Ensuite on

jette les cadavres par-dessus le toit, pour empêcher que l'âme du mort

ne fasse le _zombi_, c'est-à-dire qu'elle ne revienne troubler les

habitans par des apparitions; car on est persuadé que celui qui

verrait l'âme d'un mort tomberait mort lui-même sur-le-champ. Cette

persuasion est si fortement gravée dans l'esprit des Nègres, que

l'imagination seule à souvent produit tous les effets de la réalité.

Ils assurent aussi que le premier mort appelle le second, surtout

lorsqu'ils ont eu quelque démêlé pendant leur vie.

Après la cérémonie des poules, on continue de faire des lamentations

sur le cadavre; et si la douleur ne fournit pas des larmes, on a soin

de se mettre du poivre dans le nez, ce qui les fait couler en

abondance. Lorsqu'on a crié et pleuré quelque temps, on passe tout

d'un coup de la tristesse à la joie, en faisant bonne chère aux frais

des plus proches parens du mort, qui demeure pendant ce temps-là sans

sépulture. On cesse de boire et de manger, mais c'est pour suivre le

son des tambours qui invite toute l'assemblée à danser. Le bal

commence. Aussitôt qu'il est fini, on se retire dans dès lieux

indiqués, où tous les spectateurs des deux sexes sont renfermés

ensemble dans l'obscurité, avec la liberté de se mêler sans

distinction. Comme le signal de cette cérémonie se donne au son des

tambours, l'ardeur du peuple est incroyable pour se rendre à

l'assemblée. Il est presque impossible aux mères d'arrêter leurs

filles, et plus encore aux maîtres de retenir leurs esclaves. Les murs

et les chaînes sont des obstacles trop faibles; mais ce qui doit

paraître encore plus étrange, si c'est le maître d'une maison qui est

mort, sa femme se livre à ceux qui demandent ses faveurs, à la seule

condition de ne pas prononcer un seul mot tandis qu'on est seul avec

elle.

Le conseil de Congo est composé de dix ou douze personnes qui sont

dans la plus haute faveur auprès du roi, et sur lesquelles il se

repose des affaires d'état, de l'administration, de la paix et de la

guerre, et de la publication de ses ordres.

Sa cour est fort nombreuse. Elle est composée d'une partie de sa

noblesse, qui fait sa résidence au palais, ou dans les lieux voisins,

et d'une multitude de domestiques ou d'officiers de sa maison. Il a

pour garde un corps d'Anzikos et de plusieurs autres nations. Son

habillement est très-riche. C'est ordinairement quelque étoffe d'or ou

d'argent, avec un manteau de velours. Il se couvre la tête d'un bonnet

blanc, comme tous les seigneurs qu'il honore de ses bonnes grâces.

C'est une marque si certaine de faveur, qu'au moindre mécontentement,

il le fait ôter à ceux qui lui déplaisent. En un mot, le bonnet blanc

est un caractère de noblesse et de chevalerie à Congo, comme la Toison

d'or et le Saint-Esprit en Europe.

Le roi donne deux audiences publiques dans le cours de chaque semaine;

mais la liberté de lui parler n'est accordée qu'aux seigneurs.

Lorsqu'il se rend à l'église, tous les Portugais, soit ecclésiastiques

ou séculiers, sont obligés de grossir son cortége et de l'accompagner

de même à son retour jusqu'à la porte du palais; mais c'est la seule

occasion où ce devoir leur soit imposé.

Parmi les moyens qu'emploie le monarque pour suppléer par des rapines

à la modicité de ses revenus, on en raconte un bien bizarre, si

quelque chose peut le paraître dans un despote. Lorsqu'il sort en

bonnet blanc avec les seigneurs de son cortége, il se fait quelquefois

apporter un chapeau dans sa marche, et s'en sert quelques momens;

ensuite, redemandant son bonnet, il le met si négligemment, qu'il peut

être abattu par le moindre vent. S'il tombe en effet, les seigneurs

s'empressent pour le ramasser; mais le roi, offensé de cette disgrâce,

refuse de le recevoir, et retourne au palais fort mécontent. Le

lendemain il fait partir deux ou trois cents soldats, avec ordre de

lever sur le peuple une grosse imposition; ainsi l'état est menacé

d'un grand malheur quand le roi a mis son bonnet de travers.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 3) · 第 17 / 23 段