L'alikondi ou l'alekonde est d'une hauteur et d'une grosseur

singulières; on en voit de si gros, que douze hommes n'en

embrasseraient pas le tronc. Ses branches s'écartent comme celles du

chêne. Il s'en trouve de creux qui contiennent une prodigieuse

quantité d'eau: Mérolla ne craint pas de la faire monter jusqu'à

trente ou quarante tonneaux; et s'il faut l'en croire, elle a servi

pendant vingt-quatre heures à désaltérer trois ou quatre cents Nègres,

sans être entièrement épuisée. Ils emploient, pour monter sur l'arbre,

des coins de bois dur, qui s'enfoncent aisément dans un tronc dont la

substance est fort tendre. Ces arbres étant fort communs, et la

plupart creux par le pied, on y fait entrer des troupeaux de porcs

pour les garantir des ardeurs du soleil. Le fruit ressemble beaucoup à

la courge.

Les peuples qui habitent le royaume de Loango portent le nom de

Bramas. Ils sont soumis à la rigoureuse pratique de la circoncision.

Ils exercent le commerce entre eux. Ils sont vigoureux et de haute

taille; civils, quoique anciennement leur férocité les ait fait passer

pour anthropophages; livrés à tous les excès du libertinage; avides de

s'enrichir, mais généreux et libéraux les uns à l'égard des autres;

passionnés pour le vin de palmier, sans aucun goût pour celui de la

vigne; et sans cesse entraînés par leurs superstitions.

Le mariage, dans le royaume de Loango, est si débarrassé de cérémonies

et de formalités, qu'à peine se soumet-on à demander le consentement

des pères. On jette ses vues sur une fille de l'âge de six ou sept

ans, et lorsqu'elle en a dix, on l'attire chez soi par des caresses et

des présens. Cependant il se trouve des pères qui veillent

soigneusement sur leurs filles jusqu'à l'âge nubile, et qui les

vendent alors à ceux qui se présentent pour les épouser. Mais une

fille qui se laisse séduire avant le mariage doit paraître à la cour

avec son amant, déclarer sa faute, et demander pardon au roi. Cette

absolution n'a rien d'humiliant; mais elle est si nécessaire, qu'on

croirait le pays menacé de sa ruine par une éternelle sécheresse, si

quelque fille coupable refusait de se soumettre à la loi. Quoique le

nombre des femmes ne soit pas borné, et que plusieurs en aient huit ou

dix, le commun des Nègres n'en prend que deux ou trois.

Les femmes sont chargées, comme chez tous les peuples nègres, de tous

les ouvrages serviles, extérieurs et domestiques. Pendant que le mari

prend ses repas, elles se tiennent à l'écart, et mangent ensuite ses

restes. Leur soumission va si loin, qu'elles ne leur parlent qu'à

genoux, et qu'à son arrivée elles doivent se prosterner pour le

recevoir.

L'aîné d'une famille en est l'unique héritier; mais il est obligé

d'élever ses frères et ses soeurs jusqu'à l'âge où l'on suppose qu'ils

peuvent se pourvoir eux-mêmes. Les enfans naissent esclaves, lorsque

leur père et leur mère sont dans cette condition.

Tous les enfans, suivant l'observation particulière de Dapper,

naissent blancs, et dans l'espace de deux jours ils deviennent

parfaitement hoirs. Les Portugais, qui prennent des femmes dans ces

régions, y sont souvent trompés. À la naissance d'un enfant, ils se

croient sûrs d'en être les pères, parce qu'ils le voient de leur

couleur; mais, deux jours après, ils sont obligés de le reconnaître

pour l'ouvrage d'un Nègre. Cependant ils ne se rebutent point de ces

épreuves, parce que leur passion, dit le même auteur, est d'avoir un

fils mulâtre à toutes sortes de prix. On voit quelquefois naître d'un

père et d'une mère nègres des enfans aussi blancs que les Européens.

L'usage est de les présenter au roi. On les nomme _dondos_. Ils sont

élevés dans les pratiques de la sorcellerie; et, servant de sorciers

au roi, ils l'accompagnent sans cesse. Leur état les fait respecter de

tout le monde. S'ils vont au marché, ils peuvent prendre tout ce qui

convient à leurs besoins. Battel en vit quatre à la cour de Loango.

Dapper s'étend un peu plus sur la nature des Nègres blancs. Il observe

qu'à quelque distance ils ont une parfaite ressemblance avec les

Européens: leurs yeux sont gris, et leur chevelure blonde ou rousse;

mais, en les considérant de plus près, on leur trouve la couleur d'un

cadavre, et leurs yeux paraissent postiches. Ils ont la vue

très-faible pendant le jour, et la prunelle tournée comme s'ils

étaient bigles. La nuit, au contraire, ils ont le regard très-ferme,

surtout à la clarté de la lune. Quelques Européens ont cru que la

blancheur de ces Nègres est un effet de l'imagination des mères, comme

on prétend que plusieurs femmes blanches ont mis des enfans noirs au

monde après avoir vu des Nègres.

Les Portugais donnent à ces Maures blancs le nom d'_albinos_, et

cherchent l'occasion de les enlever pour les transporter au Brésil. On

prétend qu'ils sont d'une force extraordinaire, et par conséquent

très-propres au travail; mais que leur paresse est extrême, et qu'ils

préfèrent la mort aux exercices pénibles. Les Hollandais ont trouvé

des hommes de la même espèce non-seulement en Afrique; mais aux Indes

Orientales, dans l'île de Bornéo, et dans la Nouvelle-Guinée ou pays

des Papous. Les Nègres blancs du royaume de Loango ont le privilége

d'être assis devant le roi. Ils président à quantité de cérémonies

religieuses, surtout à la composition des _mokissos_, qui sont des

idoles du pays.

Il est fort remarquable, suivant Battel, que les Nègres de Loango ne

permettent jamais qu'un étranger soit enterré dans leur pays. Qu'un

Européen meure, on est obligé, pour les satisfaire, de porter son

corps dans une chaloupe à deux milles du rivage, et de le jeter dans

la mer. Un négociant portugais, étant mort dans une de leurs villes,

ne laissa pas d'y être enterré par le crédit de ses amis, et demeura

tranquille pendant quatre mois dans sa sépulture; mais il arriva cette

année que les pluies, qui commencent ordinairement au mois de

décembre, retardèrent de deux mois entiers. Les mokissos ou prêtres

sorciers ne manquèrent point d'attribuer cet événement au mépris qu'on

avait fait des lois en faveur du Portugais. Son corps fut exhumé avec

diverses cérémonies, et précipité dans les flots. Trois jours après,

suivant Battel, on vit tomber la pluie en abondance; car il fallait

bien qu'elle tombât après deux mois de retard.

Loango était autrefois soumis au roi de Congo; mais un gouverneur du

pays, s'étant fait proclamer roi, envahit une si grande partie des

états de son souverain, que le royaume de Loango est aujourd'hui fort

étendu et tout-à-fait indépendant; mais il est toujours regardé comme

faisant partie du pays de Congo.

Les rois de Loango sont respectés comme des dieux, et portent le titre

de _samba_ et de _pango_, qui signifie, dans le langage du pays, dieu

ou divinité. Les sujets sont persuadés que leur prince a le pouvoir de

faire tomber la pluie du ciel. Ils s'assemblent au mois de décembre

pour l'avertir que c'est le temps où les terres en ont besoin; ils le

supplient de ne pas différer cette faveur, et chacun lui apporte un

présent dans cette vue. Le monarque indique un jour auquel tous ses

nobles doivent se présenter devant lui, armés comme en guerre, avec

tous leurs gens. Ils commencent les cérémonies de cette fête par des

exercices militaires, et rendent à genoux leur hommage au roi, qui les

remercie de leur soumission et de leur fidélité. Ensuite on étend à

terre un tapis d'environ quatre-vingts pieds de circuit, sur lequel

est placé le trône où il est assis. Alors il commande à ses officiers

de faire entendre leurs tambours et leurs trompettes. Les tambours

sont si gros, qu'un homme seul ne suffit pas pour les porter. Les

trompettes sont dès dents d'éléphans d'une grandeur extraordinaire,

creusées et polies avec beaucoup d'art: le bruit de cette musique est

effroyable. Après ce concert barbare, le roi se lève, et lance une

flèche vers le ciel. S'il pleut le même jour, les réjouissances et

les acclamations sont poussées jusqu'à l'extravagance.

L'usage absurde et barbare des épreuves juridiques, qui domine dans

toute la Guinée, n'est pas moins en usage à Loango. L'engagement le

plus solennel se fait en avalant la liqueur de bonda.

Cette liqueur, qui se nomme aussi _imbonda_, est le suc d'une racine:

on la râpe dans l'eau. Après y avoir long-temps fermenté, elle forme

une liqueur aussi amère que le fiel. Si on en râpe trop dans une

petite quantité d'eau, elle cause une suppression d'urine; et, gagnant

la tête, elle y répand des vapeurs si puissantes, qu'elle renverse

infailliblement celui qui l'avale. C'est le cas où il est déclaré

coupable.

La liqueur de bonda sert aussi à découvrir la cause des événemens. Les

Nègres de Loanga s'imaginent que peu de personnes finissent leur vie

par une mort naturelle: ils croient que tout le monde meurt par sa

faute ou par celle d'autrui. Si quelqu'un tombe dans l'eau et se noie,

ils en accusent quelque sortilége. S'ils apprennent qu'une panthère

ait dévoré quelqu'un, ils assurent que c'est un dakkin ou un sorcier

qui s'est revêtu de la peau de cet animal. Lorsqu'une maison est

consumée par un incendie, ils racontent gravement que quelque mokisso

y a mis le feu. Ils ne sont pas moins persuadés, lorsque la saison des

pluies arrive trop tard, que c'est l'effet du mécontentement de

quelque mokisso qu'on laisse manquer de quelque chose d'utile ou

d'agréable. Comme il paraît important de découvrir la vérité, on a

recours à la liqueur de bonda. Les personnes intéressées s'adressent

au roi pour le prier de nommer un ministre, et cette faveur coûte une

certaine somme. Les ministres de la bonda sont au nombre de neuf ou

dix, qui se tiennent ordinairement assis dans les grandes rues. Vers

trois heures après midi, l'accusateur leur apporte les noms de ceux

qu'il soupçonne, et jure par les mokissos que ses dépositions sont

sincères. Les accusés sont cités avec toute leur famille; car il

arrive rarement que l'accusation tombe sur un seul, et souvent tout le

voisinage y est compris. Ils se rangent sur une ou plusieurs lignes

pour s'approcher successivement du ministre, qui ne cesse point,

pendant les préparatifs, de battre sur un petit tambour. Chacun reçoit

sa portion de liqueur, l'avale, et reprend sa place.

Alors le ministre se lève, et lance sur eux des petits bâtons de

bananier, en les sommant de tomber, s'ils sont coupables, ou de se

soutenir sur leurs jambes et d'uriner librement, s'ils n'ont rien à se

reprocher. Il coupe ensuite une de ces mêmes racines dont la liqueur

est composée, et jette les pièces devant lui. Tous les accusés sont

obligés de marcher dessus d'un pas ferme. Si quelqu'un a le malheur de

tomber, l'assemblée pousse un grand cri, et remercie les mokissos de

l'éclaircissement qu'ils accordent à la vérité. Ses accusateurs le

conduisent devant le roi, après l'avoir dépouillé de ses habits, qui

sont l'unique salaire du ministre. La sentence est prononcée aussitôt,

et le condamne ordinairement au supplice. On le mène à quelque

distance de la ville, où son sort est d'être coupé en pièces au milieu

d'un grand chemin. On accorde aux personnes riches la liberté de faire

avaler la liqueur par un de leurs esclaves. S'il tombe, le maître est

obligé d'avaler la liqueur à son tour. On donne l'antidote à

l'esclave; et si le maître tombe, ses richesses ne le garantissent

point de la mort. Cependant, lorsque le crime est léger, il achète sa

grâce en donnant quelques esclaves. Au reste, tous les voyageurs

reconnaissent que cette pratique est mêlée de beaucoup d'artifice et

d'imposture. Les ministres font tomber l'effet du poison sur leurs

ennemis, ou sur ceux dont la ruine peut leur être de quelque utilité:

ils se laissent gagner par des présens pour noircir l'innocence ou

pour sauver les coupables. Si les accusés sont des étrangers à l'égard

desquels ils soient sans prévention, c'est ordinairement sur le plus

pauvre qu'ils font tomber la peine du crime. Maîtres de préparer la

liqueur, ils donnent la plus forte dose à ceux qu'ils veulent perdre,

quoique cette odieuse prévarication se fasse avec tant d'adresse, que

personne ne s'en aperçoit. Il ne se passe point de semaine où la

cérémonie de l'épreuve ne se renouvelle à Loango, et elle y fait périr

un grand nombre d'innocens.

Les femmes du roi n'en sont point exemptes, surtout dans les cas où

leur fidélité paraît suspecte. La grossesse en est un qui favorise le

plus les soupçons. Lorsqu'une femme du roi devient grosse, toute la

sagesse de sa conduite n'empêche pas qu'on ne fasse avaler la bonda

pour elle à quelque esclave. S'il tombe, elle est condamnée au feu, et

l'adultère est enterré vif. Suivant le récit des Nègres de Loango,

leur roi n'a pas moins de sept mille femmes. Il nomme entre elles une

des plus graves et des plus expérimentées, qu'il honore du titre de sa

mère, et qui est plus respectée que celle à qui cette qualité

appartient par le droit de la nature. Cette matrone, que le peuple

appelle _makonda_, jouit d'une autorité si distinguée, que, dans

toutes les affaires d'importance, le roi est obligé de prendre ses

conseils. S'il l'offense, ou s'il lui refuse ce qu'elle désire, elle a

le droit de lui ôter la vie de ses propres mains. Lorsque son âge lui

laisse du goût pour le plaisir, elle peut choisir l'homme qui lui

plaît, et ses enfans sont comptés parmi ceux du sang royal. L'amant

sur lequel tombe son choix est puni de mort, s'il est surpris avec une

autre femme.

Une loi, que nous avons déjà vue ailleurs, défend sous peine de mort

de regarder le roi boire ou manger. On rapporte un exemple encore plus

étrange que celui que nous avons déjà cité de l'atrocité du traitement

que l'on fait éprouver aux malheureux qui par hasard enfreignent cet

usage. Un fils du roi, âgé de onze ou douze ans, étant entré dans la

salle tandis que son père buvait, fut saisi par l'ordre de ce prince,

revêtu sur-le-champ d'un habit fort riche, et traité avec toutes

sortes de liqueurs et d'alimens. Mais aussitôt qu'il eut achevé ce

funeste repas, il fut coupé en quatre quartiers, qui furent portés

dans toutes les villes, avec une proclamation qui apprenait au public

la cause de son supplice. Ce trait exécrable est confirmé par une

barbarie de la même nature que rapporte un témoin. Un autre fils du

roi, mais plus jeune, ayant couru vers son père pour l'embrasser dans

les mêmes circonstances, le grand-prêtre demanda qu'il fût puni de

mort. Le roi y consentit, et sur-le-champ ce malheureux enfant eut la

tête fendue d'un coup de hache. Le grand-prêtre recueillit quelques

gouttes de son sang, dont il frotta les bras du roi pour détourner les

malheurs d'un tel présage. Cette loi s'étend jusqu'aux bêtes. Les

Portugais de Loango avaient fait présent au roi d'un fort beau chien

de l'Europe, qui, n'étant pas bien gardé, entra dans la salle du

festin pour caresser son maître: il fut massacré sur-le-champ.

Cet usage vient d'une opinion superstitieuse et généralement établie

dans la nation, que le roi mourrait subitement si quelqu'un l'avait vu

boire ou manger. On croit détourner le malheur dont il est menacé en

faisant mourir le coupable à sa place. Quoiqu'il mange toujours seul,

il lui arrive quelquefois de boire en compagnie; mais ceux qui lui

présentent la coupe tournent aussitôt le visage contre terre jusqu'à

ce qu'il ait cessé de boire. Si ses courtisans boivent dans la même

salle, ils sont obligés de tourner le dos pendant qu'ils ont le verre

à la bouche. Il n'est permis à personne de boire dans le verre dont le

roi s'est servi, ni de toucher aux alimens dont il a goûté. Tout ce

qui sort de sa table doit être enterré sur-le-champ. Que

d'extravagance et de barbarie! et, quand l'homme est fait ainsi,

est-il un plus odieux et plus méprisable animal?

Il y a des crieurs publics dont l'office est de proclamer les ordres

du roi dans la ville, et de publier ce qu'on a perdu ou trouvé. Battel

parle d'une sonnette du roi, qui ressemble à celles des vaches de

l'Europe, et dont le son est si redoutable aux voleurs, qu'ils n'osent

garder un moment leurs vols après l'avoir entendue. Ce voyageur, étant

logé dans une petite maison à la mode du pays, avait suspendu son

fusil au mur. Il lui fut enlevé dans son absence. Sur ses plaintes, le

roi fit sonner la cloche, et dès le matin du jour suivant le fusil se

trouva devant la porte de Battel.

Vis-à-vis le trône du roi sont assis quelques nains, le dos tourné

vers lui. Ils ont la tête d'une prodigieuse grosseur; et, pour se

rendre encore plus difformes, ils sont enveloppés dans une peau de

quelque bête féroce.

Les images ou les statues s'appellent, ainsi que les prêtres,

mokissos, comme on l'a déjà vu. Les Nègres seront instruire par les

prêtres dans l'art de faire des mokissos. Lorsqu'un particulier se

croit obligé de créer une nouvelle divinité, il assemble tous ses amis

et tous ses voisins. Il demande leur assistance pour bâtir une hutte

de branches de palmier, dans laquelle il se renferme pendant quinze

jours, dont il doit passer neuf sans parler; et pour mieux garder le

silence, il porte deux plumes de perroquet aux deux coins de la

bouche. Si quelqu'un le salue, au lieu de battre les mains suivant

l'usage, il frappe d'un petit bâton sur un bloc qu'il tient sur ses

genoux, et sur lequel est gravée la figure d'une tête d'homme.

Au bout de quinze jours, toute l'assemblée se rend dans un lieu plat

et uni, où il ne croît aucun arbre, avec un dembé ou un tambour autour

duquel on trace un cercle. Le tambour commence à battre et à chanter.

Lorsqu'il paraît bien échauffé de cet exercice, le prêtre donne le

signal de la danse, et tout le monde, à son exemple, se met à danser

en chantant les louanges des mokissos. L'adorateur entre en danse

aussitôt que les autres ont fini, et continue pendant deux ou trois

jours, au son du même tambour, sans autre interruption que celle des

besoins indispensables de nature, tels que le nourriture et le

sommeil. Enfin le prêtre reparaît au bout du terme, et, poussant des

cris furieux, il prononce des paroles mystérieuses; il fait de temps

en temps des raies blanches et rouges sur les tempes de l'adorateur,

sur les paupières et sur l'estomac, et successivement sur chaque

membre, pour le rendre capable de recevoir le mokisso. L'adorateur est

agité tout d'un coup par des convulsions violentes, se donne mille

mouvemens extraordinaires, fait d'affreuses grimaces, jette des cris

horribles, prend du feu dans ses mains, et le mord en grinçant les

dents, mais sans paraître en ressentir aucun mal. Quelquefois il est

entraîné comme malgré lui dans des lieux déserts où il se couvre le

corps de feuilles vertes. Ses amis le cherchent, battent le tambour

pour le retrouver, et passent quelquefois plusieurs jours sans le

revoir. Cependant, s'il entend le bruit du tambour, il revient

volontairement. On le transporte à sa maison, où il demeure couché

pendant plusieurs jours sans mouvement et comme mort. Le prêtre

choisit un moment pour lui demander quel engagement il veut prendre

avec son mokisso. Il répond en jetant des flots d'écume, et avec des

marques d'une extrême agitation. Alors on recommence à chanter et à

danser autour de lui; enfin le prêtre lui met un anneau de fer autour

du bras, pour lui rappeler constamment la mémoire de ses promesses.

Cet anneau devient si sacré pour les Nègres qui ont essuyé la

cérémonie du mokisso, que dans les occasions importantes ils jurent

par leur anneau; et tous les jours on reconnaît qu'ils perdraient

plutôt la vie que de violer ce serment. Le voyageur qui raconte ces

cérémonies ne doute pas que ce ne soit une manière solennelle de se

donner au diable. Ce qu'on doit observer, c'est que l'espèce d'hommes

qu'on nomme convulsionnaires, énergumènes, démoniaques, joue à peu

près les mêmes farces chez tous les peuples barbares. Faut-il que des

nations policées aient à rougir d'avoir vu chez elles les mêmes

extravagances!

Il paraît que les peuples de Loango sont les plus superstitieux de

toute l'Afrique. En voyageant pour le commerce, ils portent dans une

marche de quarante ou cinquante milles un sac rempli de misérables

reliques, qui pèsent quelquefois dis ou douze livres. Quoique ce

poids, joint à leur charge, soit capable d'épuiser leurs forces, ils

ne veulent pas convenir qu'ils en ressentent la moindre fatigue; au

contraire, ils assurent que ce précieux fardeau sert à les rendre plus

légers.

Le royaume de Congo n'a pas de plus belle et de plus grande rivière

que celle de Zaïre. Cette fameuse rivière tire, dit-on, ses eaux du

lac de Zambré. On voit dans ce grand lac plusieurs sortes de monstres,

entre lesquels (si on en croit le missionnaire Mérolla) il s'en trouve

un de figure humaine, sans autre exception que celle du langage et de

la raison. Le P. François de Paris, missionnaire capucin, qui faisait

sa résidence dans le pays de Matomba, rejetait toutes ces histoires de

monstres comme autant de fictions des Nègres; mais la reine Zinga,

informée de ses doutes, l'invita un jour à la pêche. À peine eut-on

jeté les filets, qu'on découvrit sur la surface de l'eau trois de ces

poissons monstrueux. Il fut impossible d'en prendre plus d'un. C'était

une femelle. La couleur de sa peau était noire; ses cheveux longs et

de la même couleur; ses ongles d'une longueur singulière. Mérolla

conjecture qu'ils lui servaient à nager. Elle ne vécut que

vingt-quatre heures hors de l'eau; et, dans cet intervalle, elle

refusa toute sorte de nourriture. Si cette espèce de monstre existe,

c'est elle qui a servi de fondement aux contes arabes sur ce qu'ils

appellent _l'homme de la mer_.

Lopez, qui passa plusieurs années au Congo, donne vingt-huit milles de

largeur à l'embouchure de ce fleuve. Il entre avec tant d'impétuosité

dans l'Océan, qu'à trente ou quarante milles de la terre, ses eaux se

conservent fraîches; cependant il n'est navigable que dans l'espace

d'environ vingt-cinq lieues, au delà desquelles, étant resserré par

des rochers, il tombe avec un bruit épouvantable qui se fait entendre

à sept ou huit milles. Les Portugais ont donné à ce lieu le nom de

_cachivera_, c'est-à-dire chute ou cataracte.

Les Portugais et les Hollandais se sont procuré des établissemens dans

le Congo, où ils ont fait le commerce, et où quelquefois ils ont porté

la guerre, comme ont fait partout les Européens. Les Portugais ont

joui long-temps d'une sorte de pouvoir que leur donnaient leurs

missionnaires; et même les petits souverains du pays, dépendans du roi

de Congo, ont pris des noms portugais, et les titrés des dignités

d'Europe, comme ceux de comtes, de ducs, etc. D'ailleurs les Européens

ont toujours un grand avantage dans ces contrées, en se mêlant dans

les guerres des nationaux, et faisant payer leurs services; ils y ont

même tenté quelquefois des conquêtes; mais ils n'y ont pas souvent

réussi. Les Portugais y ont même essuyé de cruelles disgrâces.

Vers l'année 1680, ils étaient établis à Angola. Ils entreprirent la

conquête de la province de Sogno. Mérolla rapporte qu'un roi de Congo,

voulant se faire couronner, eut recours à l'assistance des Portugais,

et leur promit le comté de Sogno, avec deux mines d'or, qui n'eurent

pas moins de force pour les engager dans ses intérêts. Ils

assemblèrent immédiatement toutes leurs forces. Le roi leva, de son

côté, de nombreuses troupes, auxquelles il joignit une compagnie de

diaggas. Les deux armées s'étant réunies, marchèrent ensemble vers

Sogno. Elles n'y trouvèrent pas le comte sans défense. Il avait eu le

temps de rassembler un prodigieux nombre de ses sujets, et son courage

le fit marcher au-devant de l'ennemi. Mais la plupart de ses gens

manquant d'armes à feu, et n'étant point accoutumés à la manière de

combattre des Européens, il perdit la vie dans une bataille sanglante,

après avoir vu prendre ou massacrer une grande partie de son armée.

Le désespoir se répandit dans toute la nation. Lorsqu'elle s'attendait

aux dernières extrémités de la guerre, un seigneur du pays se présenta

courageusement, et promit de la délivrer de toutes ses craintes, si

l'on voulait le choisir pour succéder au comte. Sa proposition fut

acceptée: il commença par rétablir l'ordre dans les troupes

dispersées; et, pour éviter la confusion à laquelle il attribuait

leurs derniers malheurs, il ordonna qu'à l'avenir tout le monde aurait

la tête rasée, sans excepter les femmes, et que les soldats se

ceindraient le front d'une branche de palmier. Cet usage, dont le but

n'était pas moins d'inspirer de la confiance au peuple par des

préparatifs extraordinaires que d'apprendre en effet aux troupes à se

reconnaître dans la mêlée, s'est conservé jusque aujourd'hui dans la

nation.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 3) · 第 16 / 23 段