Le goût de la bonne chère, est commun à toute la nation; aussi les

personnes riches n'épargnent rien pour leur table. Le boeuf, le

mouton, la volaille, sont leurs mets ordinaires, et la poudre ou la

farine d'igname, bouillie à l'eau ou cuite sous la cendre, leur

compose une espèce de pain. Ils se traitent souvent les uns les

autres, et les restes de leurs festins sont distribués aux pauvres.

Dans les conditions inférieures, la nourriture commune est du poisson

frais, cuit à l'eau, ou séché au soleil, après avoir été salé.

La jalousie des Nègres est fort vive entre eux; mais ils accordent aux

Européens toutes sortes de libertés auprès de leurs femmes; et cette

indulgence va si loin, qu'un mari que ses affaires appellent hors de

sa maison, y laisse tranquillement un Hollandais, et recommande à ses

femmes de le réjouir et de l'amuser. D'un autre côté, c'est un crime

pour les Nègres d'approcher de la femme d'autrui. Dans les visites

qu'ils se rendent entre eux, leurs femmes ne paraissent jamais, et se

tiennent renfermées dans quelque appartement intérieur; mais tout est

ouvert pour un Européen, et le mari les appelle lui-même, lorsqu'elles

sont trop lentes à se présenter. Est-ce déférence pour les Européens

ou mépris?

Huit ou quinze jours après la naissance, et quelquefois plus tard, les

enfans des deux sexes reçoivent la circoncision.

Dans la ville d'Arébo, les habitans ont l'usage abominable d'égorger

une mère qui met au monde deux enfans à la fois: ils la sacrifient,

elle et ses deux fruits, à l'honneur d'un certain démon qui habite un

bois voisin de la ville. À la vérité, le mari est libre de racheter

sa femme en offrant à sa place une esclave du même sexe; mais les

enfans sont condamnés sans pitié. Les voyageurs devraient bien nous

donner quelque raison ou quelque prétexte d'une si étrange barbarie.

Un roi de Benin n'a pas plus tôt rendu le dernier soupir, qu'on ouvre

près du palais une fort grande fosse, et si profonde, que les ouvriers

sont quelquefois en danger d'y périr par la quantité d'eau qui s'y

amasse. Cette espèce de puits n'a de largeur que par le fond; et

l'entrée, au contraire, est assez étroite pour être bouchée facilement

d'une grande pierre. On y jette d'abord le corps du roi; ensuite on

fait faire le même saut à quantité de ses domestiques de l'un et de

l'autre sexe, qui sont choisis pour cet honneur. Après cette première

exécution, on bouche l'ouverture du puits, à la vue d'une foule de

peuple, que la curiosité retient nuit et jour dans le même lieu. Le

jour suivant on lève la pierre, et quelques officiers destinés à cet

emploi baissent la tête vers le fond du trou pour demander à ceux

qu'on y a précipités s'ils ont rencontré le roi. Au moindre cri que

ces malheureux peuvent faire entendre, on rebouche le puits, et le

lendemain on recommence la même cérémonie, qui se renouvelle encore

les jours suivans, jusqu'à ce que, le bruit cessant dans la fosse, on

ne doute plus que toutes les victimes ne soient mortes.

Après cette première exécution, le premier ministre d'état en va

rendre compte au successeur du roi mort, qui se rend aussitôt sur le

bord du puits, et qui, l'ayant fait fermer en sa présence, fait

apporter sur la pierre toutes sortes de viandes et de liqueurs pour

traiter le peuple. Chacun boit et mange abondamment jusqu'à la nuit.

Ensuite cette multitude de gens échauffés par le vin parcourt toutes

les rues de la ville en commettant les derniers désordres. Elle tue

tout ce qu'elle rencontre, hommes et bêtes, leur coupe la tête, et

porte les corps au puits sépulcral, où elle les précipite comme une

nouvelle offrande que la nation fait à son roi. Quelles moeurs

épouvantables! Il semble que sous cette zone brûlante les têtes soient

de temps en temps agitées d'un délire sanguinaire, et que ces peuples

barbares aient un affreux besoin de crimes, de superstitions et de

sang. Tel est donc l'homme de la nature, fort au-dessous des tigres et

des singes, quand sa raison n'est pas cultivée!

Ils ont peu d'industrie et de goût pour le travail. Tous ceux qui ne

sont point assez pauvres pour se trouver forcés d'employer leurs bras

laissent le fardeau des occupations manuelles à leurs femmes et à

leurs esclaves.

Tous les esclaves mâles qui servent ou qui se vendent dans le pays

sont étrangers; ou si quelques habitans sont condamnés à l'esclavage

pour leurs crimes, il est défendu de les vendre pour être

transportés. La liberté est un privilége naturel de la nation, auquel

le roi même ne donne jamais d'atteinte. Chaque particulier se qualifie

d'esclave de l'état; mais cette qualité n'emporte pas d'autre

dépendance que celle de tous les peuples libres à l'égard de leur

prince et de leur patrie. Les femmes, toujours humiliées et

maltraitées en Afrique, sont seules exceptées d'une loi si favorable

aux hommes, et peuvent être vendues et transportées au gré de leurs

maris.

Le règne des fétiches est établi à Benin comme sur toutes les côtes

précédentes; mais les habitans ont des notions d'un Être Suprême et

d'une nature invisible qui a créé le ciel et la terre, et qui continue

de gouverner le monde par les lois d'une profonde sagesse. Ils

l'appellent _Orissa_: ils croient qu'il est inutile de l'honorer,

parce qu'il est nécessairement bon; au lieu que, le diable étant un

esprit méchant qui peut leur nuire, ils se croient obligés de

l'apaiser par des prières et des sacrifices.

L'année est composée de quatorze mois. Leur dimanche, ou le jour de

repos, revient de cinq en cinq jours; il est célébré par des offrandes

et des sacrifices.

Il y a beaucoup d'autres jours consacrés à la religion. Dapper s'étend

sur la fête anniversaire qu'on célèbre à l'honneur des morts: il

assure qu'on sacrifie dans cette occasion non-seulement un grand

nombre d'animaux, mais plusieurs victimes humaines, qui sont

ordinairement des criminels condamnés à mort, et réservés pour cette

solennité: l'usage en demande vingt-cinq; s'il s'en trouve moins, les

officiers du roi ont ordre de parcourir les rues de Benin pendant la

nuit, et d'enlever indifféremment toutes les personnes qu'ils

rencontrent sans lumière: on permet au riche de se racheter; mais les

pauvres sont immolés sans pitié, comme il le sont partout ailleurs.

L'état est composé de trois ordres, dont trois grands forment le

premier. Leur principale fonction est d'être sans cesse près de la

personne du roi, et de servir d'interprètes ou d'organes aux grâces

qu'on lui demande et qu'il accorde. Comme ils ne lui expliquent que ce

qu'ils jugent à propos, et qu'ils donnent le tour qu'il leur plaît à

ses réponses, le pouvoir du gouvernement semble résider entre leurs

mains.

Le second ordre de l'état est composé de ceux qui portent le titre de

_are de roés_ ou _chefs des rues_. Les uns dominent sur le peuple,

d'autres sur les esclaves, sur les affaires militaires, sur les

bestiaux, sur les fruits de la terre, etc.: on aurait peine à nommer

quelque chose de connu dans la nation qui n'ait aussi son chef ou son

intendant. C'est parmi les _are de roés_ que le monarque choisit ses

vices-rois ou gouverneurs de provinces; ils sont soumis à l'autorité

des trois premiers grands, comme c'est à leur recommandation qu'ils

sont redevables de leurs emplois.

Les _fiadors_ ou _viadors_ composent le troisième ordre: ce sont les

agens du commerce avec les Européens.

Lorsqu'un seigneur nègre est élevé à un de ces trois grands postes, le

roi lui donne, comme une marqué insigne de faveur et de distinction,

un cordon de corail, qui est l'équivalent de nos ordres de chevalerie.

Cette grâce s'accorde aussi aux _mercadors_ ou facteurs qui se sont

signalés dans leur profession, aux _fulladors_ ou intercesseurs, «et

aux vieillards d'une sagesse éprouvée: ceux qui l'ont reçue du

souverain sont obligés de porter sans cesse leur cordon ou leur

collier autour du cou, et la mort serait le châtiment infaillible de

ceux qui le quitteraient un instant: on en cite un exemple frappant.

Un Nègre à qui l'on avait dérobé son cordon fut conduit sur-le-champ

au supplice; le voleur, ayant été arrêté, subit le même sort avec

trois autres personnes qui avaient eu quelque connaissance du crime

sans l'avoir révélé à la justice; ainsi, pour une chaîne de corail qui

ne valait pas deux sous, il en coûta la vie à cinq personnes.

Les Nègres de ce pays n'ont pas autant de penchant pour le vol que

ceux des autres contrées. Le meurtre est encore plus rare que le vol:

il est puni de mort. Cependant, si le meurtrier était d'une haute

distinction, tel qu'un des fils dû roi, ou quelque grand seigneur du

premier ordre, il serait banni sur les confins du royaume, et conduit

dans son exil par une grosse escorte; mais, comme on ne voit jamais

revenir aucun de ces exilés, et qu'on n'en reçoit même aucune

nouvelle, ces Nègres sont persuadés qu'ils passent bientôt dans le

pays de l'oubli. S'il arrive à quelqu'un de tuer son ennemi d'un coup

de poing, ou d'une manière qui ne soit pas sanglante, le meurtrier

peut s'exempter du supplice à deux conditions: l'une, de faire

enterrer le mort à ses propres dépens; l'autre, de fournir un esclave

qui soit exécuté à sa place. Il paie ensuite une somme assez

considérable aux trois ministres, après quoi il est rétabli dans tous

les droits de la société, et les amis du mort sont obligés de paraître

satisfaits.

Tous les autres crimes, à l'exception de l'adultère, s'expient avec de

l'argent; l'amende est proportionnée à la nature de l'offense. Si les

criminels sont insolvables, ils sont condamnés à des peines

corporelles.

Il y a plusieurs punitions pour l'adultère: la bastonnade parmi le

peuple, et la mort parmi les grands.

Après la mort du roi, le successeur se retire ordinairement dans un

village nommé Oisébo, assez près de Benin, pour y tenir sa cour,

jusqu'à ce qu'il soit instruit des règles du gouvernement. Dans cet

intervalle, la reine-mère et les ministres, dépositaires des volontés

du roi, sont chargés de l'administration. Lorsque le temps de

l'instruction est fini, le roi quitte Oisébo, et va prendre possession

du palais et de l'autorité royale; il pense ensuite à se défaire de

ses frères, pour assurer la tranquillité de son règne. Les barbaries

politiques en usage parmi les despotes d'Orient, qui ont à se disputer

de grands empires, se retrouvent dans les villages nègres qu'on nomme

_royaumes_.

Le royaume d'Overry ou d'Ouare, tributaire de celui de Benin, est

situé sur les bords du Rio-Forcado: sa capitale, qui communique son

nom à tout le pays, est sur le même fleuve, à trente lieues de

l'embouchure.

La pluralité des femmes y est en usage, comme dans toutes les autres

parties de la Guinée; mais, à la mort du mari, toutes les veuves

appartiennent au roi, qui dispose d'elles suivant son intérêt ou son

goût. La religion du pays ne diffère de celle de Benin qu'à l'égard

des sacrifices d'hommes ou d'enfans, dont on ne parle à Overry qu'avec

horreur. Les habitans croient qu'il n'appartient qu'au diable de

répandre le sang humain; était-ce donc à ces peuples ignorans et

grossiers que devait appartenir cette idée vraiment sublime, qui donne

une si belle leçon aux nations les plus policées?

Depuis le cap de Formose, en suivant la côte qui descend vers le sud,

on trouve le pays de Callabar ou Rio-Réal, la rivière de Camarones et

la rivière d'Angra. Toutes ces régions, jusqu'au cap Sainte-Claire,

n'offrent rien qui soit digne d'attention.

Après le cap Sainte-Claire, la côte tourne tout d'un coup à l'est,

pendant l'espace de six lieues, pour former la baie de Rio-Gabon, ou

Gabaon, comme l'appellent les Portugais.

Outre le motif de commerce, quantité de vaisseaux sont attirés dans

cette baie par la commodité qu'on y trouve pour se radouber.

Le commerce de Rio-Gabon consiste en ivoire, en cire, en miel, etc.

Les habitans ont une coutume singulière: quelque avidité qu'ils aient

pour l'eau-de-vie, ils n'en boiraient point une goutte à bord, avant

d'avoir reçu quelque présent. S'ils trouvent qu'on ait trop de lenteur

à l'offrir, ils ont l'effronterie de demander si l'on s'imagine qu'ils

soient capables de boire pour rien: ceux qui ne les paient point

ainsi, pour la peine qu'ils prennent de boire, ne doivent point

espérer de faire avec eux le moindre commerce.

On représente les habitans de Rio-Gabon comme un peuple farouche et

cruel. Ils n'épargnent personne, et bien moins les étrangers. En 1601,

les Hollandais éprouvèrent leur cruauté, lorsque ces barbares, s'étant

saisis de deux canots de cette nation, massacrèrent inhumainement

l'équipage. Si l'on en croit les voyageurs, les premières lois de la

nature paraissent inconnues ou comme effacées chez ce peuple par une

longue dépravation.

Quoique les Nègres de Gabon ne composent point une nation nombreuse,

ils sont divisés en trois classes: l'une qui est attachée au roi,

l'autre au prince son fils, et la troisième qui ne reconnaît point

d'autre maître qu'elle-même. Les deux premières, sans être en guerre

ouverte, font profession de se haïr, et cherchent pendant la nuit

l'occasion de se battre et de s'entre-piller.

Ils n'ont pas l'usage de boire en mangeant; mais, après leur repas,

ils prennent plaisir à s'enivrer de vin de palmier, ou d'un mélange de

miel et d'eau qui ressemble à notre hydromel. Ils donnent une

fort-belle dent d'éléphant pour une mesure d'eau-de-vie, qu'ils ont

quelquefois vidée avant de sortir du vaisseau. Lorsque l'ivresse

commence à les échauffer, la moindre dispute les met aux mains, sans

respect pour leurs rois ni pour leurs prêtres, qui entrent à coups de

poings dans la mêlée pour ne pas demeurer spectateurs inutiles: ils se

battent de si bonne grâce, que leurs chapeaux, leurs perruques, leurs

habits, et tout ce qu'ils viennent d'acheter des Européens, est

précipité dans la mer: au reste, ils sont si peu délicats sur

l'eau-de-vie, qu'avec la moitié d'eau claire et un peu de savon

d'Espagne, pour faire écumer la liqueur, on peut l'augmenter au double

sans qu'ils s'en aperçoivent.

«En un mot, dit Bosman, l'univers n'a point de nation plus barbare et

plus misérable.» Il juge qu'elle tire sa principale substance de la

chasse et de la pêche, parce qu'il n'aperçut dans le pays aucune sorte

de blé, ni aucune trace d'agriculture.

Dans tous les pays qui bordent la rivière, la multitude des bêtes

farouches est incroyable, surtout d'éléphans, de buffles et de

sangliers. Bosman, ayant pris terre avec le capitaine de son vaisseau

et quelques domestiques, poursuivit, l'espace d'une heure, un éléphant

qui avait marché pendant plus d'une lieue sur le rivage, à la vue du

vaisseau; mais il disparut heureusement dans un bois; car, avec si peu

d'hommes, qui n'étaient armés que de mousquets, il y avait de

l'imprudence à presser un animal si redoutable. En revenant de cette

chasse, Bosman rencontra cinq autres éléphans en troupes qui, jetant

sur lui et sur son cortége un regard indifférent, comme s'ils

n'eussent pas jugé quelques hommes dignes de leur colère, les

laissèrent passer tranquillement; Bosman et ses compagnons, par cette

espèce de respect qui naît de la crainte, les saluèrent en ôtant leur

chapeau.

Un autre jour, Bosman tomba sur une bande d'environ cent buffles, et

les ayant forcés de se séparer en plusieurs troupes, il s'attacha aux

plus voisins, sur lesquels ses gens firent pleuvoir une grêle de

balles: il ne parut pas que ces farouches animaux s'en fussent

ressentis; mais ils regardaient leurs ennemis d'un air irrité, comme

s'ils leur avaient reproché cet outrage.

La plupart de ces buffles étaient rougeâtres; ils avaient les cornes

droites et penchées vers les épaules, de la grandeur à peu près de

celles d'un boeuf ordinaire: en courant, ils paraissaient boiteux des

pieds de derrière; mais leur course n'en était pas moins prompte.

Le cap Lopez-Consalvo, qui n'est qu'à dix-huit lieues de Rio-Gabon,

fait les dernières bornes du golfe de Guinée. Un peu plus loin, au

sud, on arrive à l'entrée du royaume d'Angole. Arthur, navigateur

anglais, assure que ce cap n'est pas difficile à reconnaître, parce

que c'est l'endroit de toute la côte qui s'avance le plus à l'ouest:

sa situation est au premier degré de latitude du sud.

Les habitans sont beaucoup plus civilisés qu'à Rio-Gabon; mais le pays

n'abonde pas moins en toutes sortes de bêtes féroces.

Le poisson y est si commun, que d'un seul coup de filet on peut en

prendre de quoi en charger un canot.

Bosman dit que le commerce consiste, comme à Rio-Gabon, en ivoire, en

cire et en miel, qui est en fort grande abondance, dans le pays.

LIVRE VI.

CONGO. CAP DE BONNE-ESPÉRANCE. HOTTENTOTS. MONOMOTAPA.

CHAPITRE PREMIER.

Congo.

Si l'on considère, avec les géographes, le royaume de Congo dans toute

son étendue, elle comprend depuis l'équateur jusqu'au 16e. degré de

latitude sud. On lui donne environ neuf cent cinquante milles de

longueur du nord au sud, et sept cents de largeur de l'ouest à l'est.

Ses bornes au nord sont les pays de Gabon et de Pongo; à l'est, le

royaume de Mokokos ou d'Anzibo, celui de Matamba et le territoire des

Iaggas-Kasangis; au sud, le même territoire, le pays de Mouzoumbo,

Akalounga, et celui de Mataman, dans la région des Cafres; à l'ouest,

l'Océan occidental ou atlantique; mais ces côtes forment un arc dont

les deux extrémités sont le cap de Sainte-Catherine et le cap Nègre,

l'un au nord, et l'autre au sud, tout deux célèbres chez les

navigateurs.

Sous ce point de vue, le Congo peut être divisé en quatre principales

parties, qui sont autant de grands royaumes: 1º. Loango; 2º. Congo,

proprement dit; 3º. Angole; 4º. Benguéla: ces quatre royaumes

s'étendent du nord au sud; celui de Loango, qui est le plus

septentrional, a le pays de Gabon au nord, Mokoko ou Anzibo à l'est,

et le fleuve du Zaïre au sud.

Lopez prétend que le royaume de Loango, habité par les Bramas,

commence, du côté du nord, à l'équateur, et s'étend de la côte dans

l'intérieur des terres l'espace de deux cents milles, en comprenant

dans ses bornes le golfe de Lopez-Consalvo. Ces pays sont peu connu

des Européens, à l'exception de quelques places le long de la côte. De

tous les voyageurs dont les relations ont été publiées, Battel est

celui qui traite l'article de Loango avec le plus d'étendue; il

s'accorde même fort exactement avec Bruno et Dapper, quoiqu'il déclare

qu'il ne les a jamais lus.

La province de Mayomba, dans le royaume de Loango, est si couverte de

bois, qu'on y peut voyager à l'ombre sans être jamais incommodé par la

chaleur du soleil. On n'y trouve ni blé, ni aucune sorte de grain. Les

habitans se nourrissent de bananes, de racines et de cocos. N'étant

pas mieux fournis de volaille et de bestiaux que de blé, ils ne

connaissent d'autre chair que celle des éléphans et des bêtes féroces;

mais leurs rivières fournissent du poisson en abondance.

Leurs bois sont si remplis de singes, que le voyageur le plus

intrépide n'oserait y passer sans escorte. On y trouve surtout une

multitude de ces dangereux singes dont la grande espèce se nomme

_pongo_, et la petite _empko_. Le port de Mayomba est à deux lieues au

sud du cap Nègre, qui a tiré son nom de la noirceur apparente de ses

arbres.

La ville de Mayomba consiste dans une grande rue, si proche de la mer,

que les flots forcent quelquefois les habitans d'abandonner leurs

maisons.

Les chasses des habitans se font avec des chiens du pays qui n'aboient

point, mais qui portent au cou des crécelles de bois dont le bruit

guide les chasseurs. Ils font tant de cas des chiens de l'Europe à

cause de leur aboiement, que l'Anglais Battel leur en vit acheter un

trente livres sterling (720 fr.).

Le territoire de Setté est situé à cinquante-cinq milles au nord de la

rivière de Mayomba, et s'étend jusqu'à Gobbi. Ce pays, qui est arrosé

par une rivière du même nom, produit avec une abondance extraordinaire

du bois rouge et plusieurs autres sortes de bois. On en distingue

deux, le _kines_, que les Portugais achètent, mais qui n'est pas

estimé à Loango; et le _bifesse_, qui est plus pesant et plus rouge;

les habitans le vendent plus cher. La racine se nomme _angansi

abifesso_. Il n'y a point de bois plus dur ni d'une couleur si foncée.

Les habitans en font un grand commerce sur toute la côte d'Angole et

dans le royaume de Loango; mais ils ne traitent qu'avec les Nègres; et

le droit de leur gouverneur est de dix pour cent.

Le pays de Gobbi est situé entre Setté et le cap Lopès-Consalvo. La

ville capitale est éloignée d'une journée de la mer. La terre nourrit

peu de bestiaux, et n'offre que des animaux féroces. Un habitant qui

reçoit la visite d'un ami commence par lui offrir l'usage d'une de ses

femmes; et, dans les autres occasions, une femme surprise en adultère

reçoit moins de reproches que d'éloges: cependant l'empire des hommes

est si absolu, qu'ils maltraitent leurs femmes avec une rigueur sans

exemple; et cette pratique leur étant devenue comme naturelle, une

femme se plaint de n'être pas aimée lorsqu'elle n'est pas assez

souvent battue par son mari. On a vu autrefois la même chose en Russie

avant sa civilisation.

On trouve au nord-est de Mani-keseck, à huit journées de Mayomba, les

Matimbas, nation de Pygmées, qui sont de la hauteur d'un garçon de

douze ans, mais tous d'une grosseur extraordinaire. Leur nourriture

est la chair des animaux qu'ils tuent de leurs flèches. Quoiqu'ils

n'aient rien de farouche dans le caractère, ils ne veulent point

entrer dans les maisons des Marambas, ni les recevoir dans leurs

villes. Les femmes se servent de l'arc avec autant d'habileté que les

hommes. Elle ne craignent point de pénétrer seules dans les bois, sans

autre défense contre les pongos que leurs flèches empoisonnées.

La plus grande partie du royaume est un pays plat et assez fertile.

Les pluies y sont fréquentes. La terre y est noirâtre, au lieu que

dans la plupart des autres pays elle est sablonneuse ou de nature

craïeuse. Les habitans sont civils et humains. On raconte qu'après

avoir inutilement invoqué leurs dieux dans un temps de peste, ils les

brûlèrent en disant: «S'ils ne nous servent de rien dans l'infortune,

quand nous serviront-ils?»

Dans le pays d'Angole, les princesses du sang royal ont la liberté de

choisir l'homme qui leur plaît, sans égard pour sa naissance ou sa

condition; mais elles ont sur lui un pouvoir absolu de vie ou de mort.

Pendant que le missionnaire Mérolla, dont nous tirons quelques

détails, se trouvait dans le pays, une dame de ce rang, sur le simple

soupçon que son mari vivait librement avec une autre femme, fit vendre

sa maîtresse aux Portugais; et, loin d'oser s'en plaindre, il se crut

fort heureux d'une vengeance si modérée. Les femmes qui reçoivent les

étrangers dans leurs maisons sont obligées de leur accorder leurs

faveurs pendant les deux premières nuits. Aussi, dès qu'un

missionnaire capucin arrive dans le pays, ses interprètes avertissent

le public que l'entrée de sa chambre est interdite aux femmes.

Avec une culture exacte, la terre de Loango produit trois moissons.

Les habitans n'y emploient point d'autre instrument qu'une sorte de

truelle, mais plus large et plus creuse que celle de nos maçons.

Entre les arbres extraordinaires, on vante l'enzanda, le métombas et

l'alikondi, qui servent tous trois à faire des étoffes. Il n'y a point

de canton dans le royaume de Loango qui ne produise en abondance le

métombas, et où l'on n'en tire beaucoup d'utilité. Le tronc fournit

d'assez bon vin, quoique moins fort que le vin de palmier; de ses

branches on fait des solives et des lattes pour les maisons, et des

bois de lit. Les feuilles servent à couvrir les toits, et résistent

aux plus fortes pluies; mais le plus grand usage est pour la fabrique

d'une espèce d'étoffe dont tout le monde est vêtu dans le royaume.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 3) · 第 15 / 23 段