Aussitôt que le nouveau roi s'est mis en possession du palais, il

donne des ordres pour les funérailles de son père. Cette cérémonie est

annoncée par trois décharges de cinq pièces de canon: l'une à la

pointe du jour, l'autre à midi, et la troisième au coucher du soleil.

La dernière est suivie d'une infinité de cris lugubres, surtout dans

le palais et parmi les femmes. Le grand-sacrificateur, qui a la

direction de cette pompe funèbre, fait creuser une fosse de quinze

pieds carrés et cinq pieds de profondeur. An centre, on fait, en forme

de caveau, une ouverture de huit pieds carrés, au milieu de laquelle

on place le corps du roi avec beaucoup de cérémonie. Alors le

grand-sacrificateur choisit huit des principales femmes qui sont

vêtues de riches habits et chargées de toutes sortes de provisions

pour accompagner le mort dans l'autre monde. On les conduit à la

fosse, où elles sont enterrées vives, c'est-à-dire étouffées presque

aussitôt par la quantité de terre qu'on jette dans le caveau.

Après les femmes, on amène les hommes qui sont destinés au même sort;

le nombre n'en est pas fixé. Il dépend de la volonté du nouveau roi et

du grand-sacrificateur; mais, comme tout le monde ignore sur qui leur

choix doit tomber, les domestiques du roi mort se tiennent à l'écart

dans ces circonstances, et ne reparaissent qu'après la cérémonie. De

tous les officiers du palais, il n'y en a qu'un dont le sort soit

réglé par sa condition, et qui ne peut éviter de suivre son maître au

tombeau: c'est celui qui porte le titre de _favori_; l'état de cet

homme est fort étrange. Il n'est revêtu d'aucun office à la cour; il

n'a pas même la liberté d'y entrer, si ce n'est pour demander quelque

faveur. Il s'adresse alors au grand-sacrificateur qui en informe le

roi, et toutes ses demandes lui sont accordées: il a d'ailleurs

quantité de droits qui lui attirent beaucoup de distinction. Dans les

marches, il prend tout ce qui convient à son usage; et les Européens

sont seuls exempts de cette tyrannie. Son habit est une robe à grandes

manches, avec un capuchon qui ressemblé à celui des bénédictins Il

porte une canne à la main: il est exempt de toutes sortes de taxes et

de travaux. Cette liberté absolue, jointe aux témoignages de respect

qu'il reçoit de tous les Nègres rendrait sa vie fort heureuse, si

elle ne dépendait pas de celle d'autrui; mais elle doit être

empoisonnée continuellement par l'idée du sort qui le menace. À peine

le roi est-il mort qu'on le garde soigneusement à vue; et sa tête est

la première qui tombe aussitôt que les femmes ont disparu dans le

tombeau.

Autant les Nègres de la côte d'Or sont belliqueux, autant ceux de

Juida sont timides. On a vu qu'en 1726 ils se laissèrent battre

honteusement par une poignée de Nègres du royaume de Dahomay. Ce n'est

point un déshonneur dans la nation d'avoir abandonné son poste et ses

armes pour prendre la fuite. Outre que les grands en donnent toujours

l'exemple, chacun est porté par son propre intérêt à justifier dans

autrui ce qu'il aurait fait lui-même.

Les Nègres de Juida ont pourtant un grand avantage sur leurs voisins:

ils sont pourvus d'armes à feu, et s'en servent fort habilement. Avec

du courage et de la conduite, ils donneraient bientôt la loi à toutes

les nations qui les environnent.

Dans cette région, la saison des pluies commence au milieu du mois de

mai et finit au commencement du mois d'août: c'est un temps dangereux

pendant lequel les habitans mêmes ne se déterminent pas aisément à

sortir de leurs cabanes; mais le péril est encore plus redoutable pour

les matelots européens. L'eau du ciel tombe moins en gouttes de pluie

qu'en torrens: elle est aussi ardente que si elle avait été chauffée

sur le feu. Dans les lieux étroits, l'air est aussi chaud qu'il nous

le paraît en Europe à l'ouverture d'un four. Il n'y a point d'autre

ressource que de se faire rafraîchir continuellement par les Nègres

avec de grands éventails de peau.

Le terroir de Juida est rouge; il est aussi fertile qu'on en peut

juger par les trois moissons qu'il produit annuellement. Cependant les

arbres sont rares sur la côte, jusqu'à ce qu'on ait passé l'Eufrate;

c'est pourquoi l'on regarde comme un grand crime, dans la nation, de

les abattre ou d'en couper même une branche. Ils sont respectés des

Nègres comme autant de divinités. Les étrangers ne sont pas moins

sujets à cette loi que les habitans. Il en coûta cher à quelques

Hollandais pour avoir entrepris un jour de couper un arbre; leurs

marchandises furent pillées, et plusieurs de leurs gens massacrés.

Desmarchais juge que cette consécration des arbres est une invention

politique des rois du pays pour empêcher que le peu qui en reste ne

soit entièrement détruit.

Le pays est rempli de palmiers; mais les habitans ont peu de goût pour

le vin qu'on en tire. Leur bière est une liqueur qu'ils préfèrent au

vin, et la plupart ne cultivent leurs palmiers qu'à cause de l'huile.

Le fromager ou polou produit, comme on l'a vu plus haut, une espèce de

duvet court, mais d'une grande beauté, qui fait de fort bonnes

étoffes, lorsqu'il est bien cardé. Un directeur anglais en fit teindre

une pièce en écarlate. Tous les Européens du pays furent charmés de sa

finesse, de sa force et de l'excellence incomparable de la couleur. On

pourrait employer aussi cette espèce de coton à faire des chapeaux,

qui seraient tout à la fois beaux, légers et fort chauds.

Le terroir de Juida est aussi propre à la culture des cannes à sucre

et de l'indigo qu'aucun autre pays du monde. L'indigo y croit fort

abondamment, et il égale, s'il ne surpasse pas, celui de l'Asie et de

l'Amérique.

Toutes les racines qui croissent sur la côte d'Or croissent avec peu

de culture dans le pays de Juida. Il a les mêmes sortes de blé que la

côte d'Or, et on l'emploie aux mêmes usages.

Tous les habitans, sans en excepter les esclaves, boivent uniquement

de la bière, parce que l'eau de leurs puits, qui ont ordinairement

vingt on trente brasses de profondeur sur sept ou huit pieds de

largeur, est si froide et si crue, qu'elle ne peut être que fort

malsaine dans un climat si chaud. On n'en saurait boire quatre jours

sans gagner la fièvre. D'un autre côté, comme la bière forte est trop

chaude, les Européens sont obligés d'y mêler une égale quantité d'eau,

ce qui en fait une liqueur saine et agréable. Bosman ajoute qu'il n'y

a pas un seul four dans le pays. Les habitans cuisent tout à l'eau,

jusqu'à leur pain.

Le royaume de Juida est trop peuplé pour servir de retraite aux bêtes

farouches. Les éléphans, les buffles et les panthères s'arrêtent dans

les montagnes qui séparent le pays des terres intérieures. On y voit

les plus beaux singes du monde, et de toutes les espèces; mais ils

sont tous également médians ou capricieux.

Les oiseaux les plus extraordinaires du pays ont déjà paru, dans la

description des côtes occidentales de l'Afrique, sous le nom général

d'oiseaux rouges, bleus, noirs ou jaunes. Ils ne sont pas connus

autrement, et leur différence ne consiste que dans l'éclat de leurs

nuances, qui sont un peu plus vives et plus luisantes. À chaque mue,

ces oiseaux changent de couleur; de sorte qu'après avoir été noirs une

année, ils deviennent bleus ou rouges l'année suivante, et jaunes ou

verts l'année d'après. Leurs changemens ne roulent jamais qu'entre

cinq couleurs, et jamais ils n'en prennent plus d'une à la fois. Le

royaume de Juida est rempli de ces charmans animaux; mais ils sont

d'une délicatesse qui les rend fort difficiles à transporter.

Si l'on mangeait les chauves-souris en Afrique comme aux Indes

orientales, on n'aurait jamais à craindre la famine. Elles y sont si

communes, qu'elles obscurcissent le ciel au coucher du soleil. Le

matin, à la pointe du jour, elles s'attachent au sommet des grands

arbres, pendues l'une à l'autre comme un essaim d'abeilles ou comme

une grappe de cocos. C'est un amusement de rompre cette chaîne d'un

coup de fusil, et de voir l'embarras où ces hideuses créatures sont

pendant le jour. Leur grosseur commune est celle d'un poulet. Elles

entrent souvent dans les maisons, où les Nègres se font un passe-temps

de les tuer; mais ils les regardent avec une sorte d'horreur; et,

quoique la faim paraisse les presser continuellement, ils ne sont pas

tentés d'en manger.

La sûreté des Européens sur la côte de Juida ne tient point à leurs

forts, peu capables de résistance. La seule utilité d'une barrière si

faible serait d'arrêter les premiers coups d'une attaque soudaine;

car, outre le mauvais état des fortifications, la barre qui est entre

les mains des Nègres ne laisse aucune espérance de secours par mer. Il

n'y a point d'autre principe de sûreté que l'intérêt même des

marchands et des seigneurs nègres, qui préfèrent le cours habituel du

commerce à un pillage passager; et, sans une raison si puissante, tous

les forts des Européens seraient détruits depuis long-temps. Il en est

tout autrement sur la côte d'Or, où non-seulement les forteresses sont

plus considérables, mais où la facilité d'aborder sur la côte donne

constamment celle d'y porter du secours.

On lit dans Desmarchais que non-seulement la disposition des

appartemens intérieurs est fort belle dans le palais du roi de Juida,

mais que les meubles n'ont rien d'inférieur à ceux de l'Europe. On y

voit des lits magnifiques, des fauteuils, des canapés, des tabourets,

en un mot, tout ce qui peut servir à l'ornement d'une maison. Les

grands et les riches négocians imitent l'exemple du roi; ils ont

jusqu'à d'habiles cuisiniers nègres, qui ont pris des leçons dans nos

comptoirs; et les facteurs qui dînent chez eux ne trouvent pas de

différence entre leur table et celle des meilleures maisons de

l'Europe. Ils ont déjà pris l'usage de faire des provisions de vins

d'Espagne et de Canarie; de Madère, et même de France. Ils aiment

l'eau-de-vie et les liqueurs fines; ils savent distinguer les

meilleures. Les confitures, le thé, le café et le chocolat ne leur

sont plus étrangers. Le linge de leur table est fort beau. Ils ont

jusqu'à de la vaisselle d'argent et de la porcelaine. Enfin, loin de

conserver aucune trace de l'ancienne barbarie, ils sont non-seulement

civilisés, mais polis. Cet éloge ne regarde néanmoins que les grands

et les riches; car on aperçoit peu de changement dans le peuple.

En 1670, un commandant français, nommé d'Elbée, fit un voyage dans le

royaume d'Ardra, voisin de celui de Juida. Les Français y avaient un

comptoir dans le canton d'Offra. D'Elbée pria le roi de leur laisser

la liberté d'en bâtir un autre à leur gré, parce que celui qu'il leur

avait donné lui-même était trop petit et fort incommode. Il le supplia

de donner des ordres pour la sûreté du directeur et des facteurs

d'Offra. Le monarque répondit que les Français pouvaient compter sur

sa protection; qu'il ne souffrirait pas qu'on leur donnât le moindre

sujet de plainte, et qu'il allait même ordonner que les dettes de ses

sujets fussent payées dans l'espace de vingt-quatre heures; qu'à

l'égard du comptoir d'Offra, il chargerait le prince son fils et ses

deux grands capitaines de s'y rendre en personne pour faire augmenter

les bâtimens; mais qu'il ne pouvait permettre aux facteurs français de

bâtir suivant les usages de leur pays: «Vous commencerez, lui dit-il,

par une batterie de deux pièces de canon; l'année d'après vous en

aurez une de quatre, et par degrés votre comptoir deviendra un fort

qui vous rendra maître de mon pays et capable de me donner des lois.»

D'Elbée dîna chez le grand-prêtre d'Ardra qui, par une complaisance

singulière et contraire aux usages du pays, lui laissa voir ses

femmes. Elles étaient rassemblées dans une galerie au nombre de

soixante-dix ou quatre-vingts, assises sur des nattes des deux côtés

de la galerie, assez serrées l'une près de l'autre. L'arrivée du

pontife et celle des étrangers parut leur causer aussi peu d'émotion

que de curiosité. Leur modestie dans une occasion si extraordinaire

parut fort louable à d'Elbée. Mais que penser de Labat, son éditeur,

qui semble croire ici qu'en vertu de sa correspondance avec le diable,

le grand-prêtre avait fasciné les yeux de ses femmes jusqu'à les

empêcher d'apercevoir les Français?

Au coin de la galerie, d'Elbée observa une figure blanche de la

grandeur d'un enfant de quatre ans. Il demanda ce qu'elle signifiait:

«C'est le diable, lui dit le prêtre.--Mais le diable n'est pas blanc,

lui répondit d'Elbée.--Vous le faites noir, répliqua le prêtre; mais

c'est une grande erreur. Pour moi, qui l'ai vu et qui lui ai parlé

plusieurs fois, je puis vous assurer qu'il est blanc. Il y a six mois,

continua-t-il, qu'il m'apprit le dessein que vous aviez formé en

France de tourner ici votre commerce. Vous lui êtes fort obligé,

puisque, suivant ses avis, vous avez négligé les autres cantons pour

trouver ici plus promptement votre cargaison d'esclaves.»

Depuis que les contrées de Juida et de Popo ont été démembrées du

royaume d'Ardra, son étendue n'est pas considérable du côté de la mer.

Il n'a pas plus de vingt-cinq lieues le long de la côte; mais,

s'enfonçant bien loin dans les terres, ses bornes à l'est et à

l'ouest, qui sont les rivières de Volta et de Benin, renferment un

espace d'environ cent lieues. Le peuple d'Ardra ignore l'art de lire

et d'écrire. Il emploie pour les calculs, et pour aider sa mémoire, de

petites cordes, avec des noeuds qui ont leur signification, usage que

les Espagnols trouvèrent établi chez les Péruviens. Les grands, qui

entendent la langue portugaise, la lisent et l'écrivent fort bien;

mais ils n'ont point de caractères pour leur propre langue.

D'Elbée parle d'une coutume fort bizarre. Une femme mariée qui se

prostitue à un esclave devient elle-même l'esclave du maître de son

amant, lorsque ce maître est d'une condition supérieure à celle du

mari; mais, au contraire, si la dignité du mari l'emporte, c'est

l'adultère qui devient son esclave.

Tous les officiers de la maison du roi joignent le titre de capitaine

au nom de leur emploi. Ainsi le grand-maître d'hôtel se nomme

capitaine de la table; le pourvoyeur, capitaine des vivres;

l'échanson, capitaine du vin, etc. Personne ne voit manger le roi. Il

est même défendu, sous peine de mort, de le regarder lorsqu'il boit.

Un officier donne le signal avec deux baguettes de fer, et tous les

assistans sont obligés de se prosterner le visage contre terre. Celui

qui présente la coupe doit avoir le dos tourné vers le roi, et le

servir dans cette posture. On prétend que cet usage est institué pour

mettre sa vie à couvert de toutes sortes de charmes et de sortiléges.

Un jeune enfant, que le roi aimait beaucoup, et qui s'était endormi

près de lui, eut le malheur de s'éveiller au bruit des deux baguettes,

et de lever les yeux sur la coupe au moment que le roi la touchait de

ses lèvres. Le grand-prêtre, qui s'en aperçut, fit tuer aussitôt

l'enfant et jeter quelques gouttes de son sang sur les habits du roi

pour expier le crime et prévenir de redoutables conséquences. Le roi

est toujours servi à genoux. On rend les mêmes respects aux plats qui

vont à sa table et qui en sortent; c'est-à-dire qu'à l'approche de

l'officier qui les conduit, tout le monde se prosterne et baisse le

visage jusqu'à terre. C'est un si grand crime d'avoir jeté les yeux

sur les alimens du roi, que le coupable est puni de mort, et toute sa

famille condamnée à l'esclavage. Il faut supposer néanmoins, ajoute

fort sensément d'Elbée, que les cuisiniers et les officiers qui

portent les vivres sont exempts de cette loi.

Quoique les femmes du roi soient en fort grand nombre, il n'y en a

qu'une qui soit honorée du titre de reine. C'est celle qui devient

mère du premier enfant mâle. Les autres sont moins ses compagnes que

ses esclaves. L'autorité qu'elle a sur elles est si étendue, qu'elle

les vend quelquefois pour l'esclavage, sans consulter même le roi, qui

est obligé de fermer les yeux sur cette violence. D'Elbée fut témoin

d'une aventure qui confirme ce récit. Le roi Tofizon ayant refusé à la

reine quelques marchandises ou quelques bijoux qu'elle désirait, cette

impérieuse princesse se les fit apporter secrètement; et pour les

payer au comptoir, elle y fit conduire huit femmes du roi, qui

reçurent immédiatement la marque de la compagnie, et furent conduites

à bord.

Le commerce d'Ardra consiste en esclaves et en denrées. Les Européens

tirent annuellement de cette contrée environ trois mille esclaves. Une

partie de ces malheureux est composée de prisonniers de guerre;

d'autres viennent des provinces tributaires du royaume, et sont levés

en forme de contribution. Quelques-uns sont des criminels dont le

supplice est changé en un bannissement perpétuel; d'autres sont nés

dans l'esclavage, tels que les enfans mêmes des esclaves, à quelque

fonction que leurs pères aient été employés. Enfin d'autres sont des

débiteurs insolvables qui ont été vendus au profit de leurs

créanciers. Tous les Nègres qui ont manqué de soumission pour les

ordres du roi sont condamnés à mort sans espérance de grâce, et leurs

femmes, avec tous leurs parens, jusqu'à un certain degré, deviennent

esclaves du roi.

Les compagnies de France et de Hollande ayant eu quelques démêlés pour

la préséance, le roi d'Ardra, pour s'éclaircir des droits et de la

puissance de leurs maîtres, envoya un ambassadeur à Louis XIV, en

1670. On étala devant lui toute la magnificence de la cour, et

l'audience fut pompeuse. Avant d'y arriver, il visita les appartemens;

il vit les troupes de la maison du roi et tout ce que Versailles

pouvait avoir de plus brillant. Il regarda tout avec beaucoup

d'attention; et lorsqu'on lui demanda ce qu'il en pensait, il

répondit: «Je vais voir le roi, qui est fort au-dessus de tout ce que

je vois.» Cette réponse, quoique ingénieuse et délicate, ne doit pas

étonner dans un courtisan d'un monarque africain, accoutumé chez lui à

rapporter toutes ses idées au respect le plus servile de la royauté.

Chez ces peuples barbares, comme chez les peuples polis, on sait

flatter partout où il y a un maître.

Bosman, et Barbot après lui, divisent cette région en deux parties,

qu'ils nomment le grand et le petit Ardra. Sous le nom de petit Ardra

ils comprennent toute la côte maritime, remontant dans les terres

jusqu'au delà d'Offra, dont elle porte aussi le nom. Ils renferment

tout le reste sous le nom du grand Ardra.

Le pays est plat et uni, et le terroir fertile. On ne voit pas plus

d'éléphans dans le royaume d'Ardra que dans celui de Juida. Les Nègres

du pays en tuèrent un du temps de Bosman; mais ils assuraient qu'on

n'en avait pas vu d'exemple depuis plus de soixante ans. Cet animal

s'était sans doute égaré de quelque pays voisin du côté de l'est, où

le nombre de ces animaux est extraordinaire.

Les Européens ne connaissent du royaume d'Ardra qu'un petit nombre de

villes, la plupart voisines de la mer.

Il y a peu de différence entre les habitans de ce royaume et ceux de

Juida pour les moeurs, le gouvernement et la religion.

Les principales forces du roi d'Ardra consistent dans une armée de

quarante mille hommes de cavalerie, qu'il peut mettre en campagne au

premier ordre. Il n'y a d'ailleurs que l'enfance et la vieillesse qui

dispensent ses sujets de prendre les armes lorsqu'il les appelle sous

ses enseignes.

L'intérieur des terres a des états encore plus puissans. Pendant que

d'Elbée était à la cour d'Ardra, il vit arriver des ambassadeurs d'un

grand monarque qui venaient avertir le roi que plusieurs de ses

sujets avaient porté des plaintes à leur maître, et lui déclarer de sa

part que, si les gouverneurs du royaume d'Ardra ne traitaient pas ce

peuple avec plus de douceur, il serait obligé, contre ses propres

désirs, de marcher au secours de ceux qui demanderaient sa protection.

Le roi d'Ardra reçut cette menace avec un sourire; et, pour faire

éclater le mépris qu'il en faisait, il envoya les ambassadeurs au

supplice. Après cette insulte, le monarque des terres intérieures fit

entrer dans le royaume d'Ardra une armée innombrable, qui porta de

tous côtés le ravage et la désolation. Son général retourna chargé de

butin, et s'attendait à recevoir des récompenses du roi; mais ce fier

monarque le fit pendre à son arrivée, parce qu'il ne lui avait point

amené le roi même d'Ardra, dont sa vengeance demandait la tête plutôt

que la ruine de ses sujets. Il y a beaucoup d'apparence que cette

nation redoutable, dont l'auteur ne nous apprend pas le nom, est celle

des Oyos ou des Oycos, nommés Yos par Snelgrave.

Mais, dans ces derniers temps, les Nègres d'Ardra n'ont point eu de

plus mortels ennemis que ceux de Dahomay, et l'on a déjà vu que leur

pays est devenu la proie de ces barbares vainqueurs. La nation et le

pays des Dahomays n'ont guère été connus que par leurs conquêtes et

leurs cruautés.

CHAPITRE IV.

Royaume de Benin.

Le royaume de Benin, dont les bornes ne sont pas déterminées avec

beaucoup de certitude, paraît situé entre le 8e. degré nord et

l'équateur. Il est borné à l'ouest par le royaume d'Ardra; au sud, par

le golfe et par le pays d'Ouare où d'Overry et de Callabar; à l'est et

au nord, par des royaumes dont on ne connaît que les noms.

Juan Alfonso di Aveiro fit la découverte du royaume de Benin en

remontant la rivière qu'il nomma _Formosa_ ou _la Belle_, et que les

Français, les Anglais et les Hollandais appellent _rivière de Benin_.

Elle se jette dans le golfe de Guinée, près des îles Carama, à

cinquante lieues à l'est de la rade d'Iakin. La multitude de ses bras

forme un grand nombre d'îles, entre lesquelles il s'en trouvé de

flottantes, que le vent et les travados poussent souvent d'un lieu à

l'autre, et rendent par conséquent fort dangereuses pour la

navigation. Elles sont couvertes d'arbustes et de roseaux.

La rivière de Benin a quatre principales villes où les Hollandais

portent leur commerce, et où cette raison attire un grand nombre de

Nègres, surtout à l'arrivée des vaisseaux; on les nomme Bodado,

Arbon, Gatton et Meiberg.

Quoique le royaume soit fort peuplé, il s'en faut beaucoup qu'il le

soit autant que celui d'Ardra, du moins à proportion de la grandeur.

Les villes y sont très-éloignées l'une de l'autre sur la rivière et

sur la côte. La capitale est considérable.

En général, les habitans du royaume de Benin sont d'un fort bon

naturel, doux, civils et capables de se rendre à la raison, lorsqu'on

emploie de bonnes manières pour les persuader. Leur faites-vous des

présens, ils vous en rendent au double. Si vous leur demandez quelque

chose qui leur appartienne, il est rare qu'ils le refusent, quoiqu'ils

en aient eux-mêmes besoin. Mais les traiter durement, ou prétendre

l'emporter par la force, c'est s'exposer à ne rien obtenir. Ils sont

habiles dans les affaires, et fort attachés à leurs anciens usages. En

se prêtant un peu à leurs idées, il est aisé d'entreprendre avec eux

toutes sortes de commerce.

Entre eux ils sont civils et complaisans dans la société, mais

réservés et défians dans les affaires. Ils traitent tous les Européens

avec politesse, à l'exception des Portugais, pour lesquels ils ont de

l'aversion; mais ils ont une prédilection déclarée pour les

Hollandais.

On représente les Nègres de Benin comme un peuple ennemi de la

violence, juste à l'égard des étrangers, et si plein de déférence

pour eux, qu'un portefaix du pays, quoique pesamment chargé, se

retire pour laisser le passage libre à un matelot de l'Europe. C'est

un crime capital dans la nation d'outrager le moindre Européen. La

punition est sévère. On arrête le coupable, on lui lie les mains

derrière le dos, on lui bouche les yeux, et, lui faisant pencher la

tête, on la lui abat d'un coup de hache. Le corps est partagé en

quatre parties, et jeté aux bêtes féroces. Cette sévérité porte à

croire qu'ils trouvent de grands avantages dans le commerce des

Européens.

Ils sont très-déréglés dans leurs moeurs, et livrés à tous les excès

de l'incontinence. Ils attribuent eux-mêmes ce penchant à leur vin de

palmier et à la nature de leurs alimens. Ils évitent les obscénités

grossières dans leurs conversations; mais ils aiment les équivoques;

et ceux qui ont l'art d'envelopper des idées sales sous des

expressions honnêtes passent pour des gens d'esprit. Ils auraient la

même réputation parmi nous.

L'usage pour les deux sexes est d'être nu jusqu'au temps du mariage, à

moins qu'on n'obtienne du roi le privilége de porter plus tôt des

habits; ce qui passe pour une si grande faveur, qu'elle est célébrée

dans les familles par des réjouissances et des fêtes.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 3) · 第 14 / 23 段