Les plus grandes fêtes qu'on célèbre à l'honneur du serpent sont deux

processions solennelles qui suivent immédiatement le couronnement du

roi. C'est la mère de ce prince qui préside à la première, et, trois

mois après, il conduit lui-même la seconde. Chaque année, il s'en fait

une autre qui a le grand-maître de la maison du roi pour guide; mais

la vue du serpent est une faveur que les prêtres n'accordent pas même

au roi. Il ne lui est pas permis d'entrer dans l'édifice: il rend ses

adorations par la bouche du grand-prêtre, qui lui apporte les réponses

de la divinité. Ensuite la procession retourne à Sabi dans le même

ordre.

Tous les ans, depuis le temps où l'on sème le maïs jusqu'à ce qu'il

soit élevé de la hauteur d'un homme, le roi et les prêtres profitent

successivement de la superstition publique. Le peuple, dont la

crédulité n'a pas de bornes, s'imagine que dans cet intervalle le

serpent se fait une occupation tous les soirs, et pendant la nuit, de

rechercher toutes les jolies filles pour lesquelles il conçoit de

l'inclination, et qu'il leur inspire une sorte de fureur qui demande

de grands soins pour leur guérison. Alors les parens sont obligés de

mener ces filles dans un édifice qu'on bâtit près du temple, où elles

doivent passer plusieurs mois pour attendre leur rétablissement.

Lorsque le temps des remèdes est expiré, et que les filles se croient

guéries d'un mal dont elles n'ont pas ressenti la moindre atteinte,

elles obtiennent la liberté de sortir; mais ce n'est qu'après avoir

payé les frais prétendus du logement et des autres soins. L'une

portant l'autre, cette dépense monte à la valeur de cinq livres

sterling (120 fr.), et comme le nombre des prisonnières est toujours

fort grand, la somme totale doit être considérable. Chaque village a

son édifice particulier pour cet usage, et les plus peuplés en ont

deux ou trois. Il faut convenir que les prêtres nègres ne sont pas

maladroits: ils se font amener les filles, et se font encore payer de

leurs plaisirs. Nous avons déjà dit qu'en Guinée il fallait être

guiriot; mais il semble qu'il vaut encore mieux être prêtre.

Un Nègre assez sensé, dont Bosman gagna la confiance et l'amitié, lui

découvrit naturellement le fond du mystère. Les prêtres ont l'adresse

d'engager les filles, par des présens ou des menaces, à pousser des

cris affreux dans les rues, pour feindre ensuite que le serpent les a

touchées, et qu'il leur a commandé de se rendre à l'édifice. Avant

qu'on ait pu venir au secours, elles prétendent que le serpent a

disparu, et, continuant de donner les mêmes marques de fureur, elles

mettent leurs parens dans la nécessité d'obéir à l'ordre du fétiche.

Lorsqu'elles sortent du lieu de leur retraite, elles sont menacées

d'êtres brûlées vives, si elles révèlent le secret. La plupart s'en

trouvent assez bien pour n'avoir aucun intérêt à le découvrir; et

celles mêmes qui auraient eu quelque sujet de mécontentement sont

persuadées que les prêtres sont assez puissans pour exécuter leurs

menaces.

Le même Nègre apprit à Bosman ce qui lui était arrivé avec une de ses

propres femmes. Elle était jolie: s'étant laissé séduire par un

prêtre, elle s'était mise à crier pendant la nuit, à faire la furieuse

et à briser tout ce qui se présentait autour d'elle; mais le Nègre,

qui n'ignorait pas la cause de sa maladie, la prit par la main comme

s'il eût été résolu de la mener au temple du serpent, et la conduisit

au contraire à des marchands brandebourgeois qui faisaient alors leur

cargaison d'esclaves sur la côte. Lorsqu'elle s'aperçut qu'il était

sérieusement disposé à la vendre, sa folie l'abandonna au même

instant. Elle se jeta aux pieds de son mari, lui demanda pardon avec

beaucoup de larmes; et, lui ayant promis solennellement de ne jamais

retomber dans la même faute, elle obtint grâce pour la première. Le

Nègre convenait que cette démarche avait été fort hardie, et que, si

les prêtres en avaient eu le moindre soupçon, elle lui aurait

peut-être coûté la vie.

Le ministère de la religion est partagé entre les deux sexes. Les

prêtres et les prêtresses sont si respectés, que ce seul titre les met

à couvert du dernier supplice pour toutes sortes de crimes. Cependant

un de leurs rois ne fit pas difficulté de violer cet usage, du

consentement de tous les grands. Un prêtre s'étant engagé dans une

conspiration contre l'état et contre la personne du roi, ce prince le

fit punir de mort avec plusieurs autres coupables.

Les fétichères, ou les prêtres, ont un chef qui les gouverne, et qui

n'est pas moins considéré que le roi. Son pouvoir balance même assez

souvent l'autorité royale, parce que, dans l'opinion qu'il converse

familièrement avec le grand fétiche, tous les habitans le croient

capable de leur causer beaucoup de mal ou de bien. Il profite

habilement de cette prévention pour humilier le roi, et pour forcer

également le maître et les sujets de fournir à tous ses besoins.

Le grand-prêtre ou le grand-sacrificateur est le seul qui puisse

entrer dans l'appartement secret du serpent; et le roi même ne voit

cette idole redoutée qu'une fois dans le cours de son règne,

lorsqu'il lui présente les offrandes, trois mois après son

couronnement. Le grand sacerdoce est héréditaire dans une même

famille, dont le chef joint cette dignité suprême à celle de grand du

royaume et de gouverneur de province. Tous les autres prêtres sont

dépendans de lui et soumis à ses ordres. Leur tribu est fort

nombreuse.

Les femmes qui sont élevées à l'ordre de bétas ou de prétresses

affectent beaucoup de fierté, quoiqu'elles soient nées souvent d'une

concubine esclave. Elles se qualifient particulièrement du titre

d'_enfans de Dieu_. Tandis que toutes les autres femmes rendent à

leurs maris des hommages serviles, les bétas exercent un empire absolu

sur eux et sur leurs biens. Elles sont en droit d'exiger qu'ils les

servent et qu'ils leur parlent à genoux. Aussi les plus sensés d'entre

les Nègres n'épousent-ils guère de prêtresses, et consentent-ils

encore moins que leurs femmes soient élevées à cette dignité.

Cependant, s'il arrive qu'elles soient choisies sans leur

participation, la loi leur défend de s'y opposer, sous peine d'une

rigoureuse censure, et de passer pour gens irréligieux qui veulent

troubler l'ordre du culte public.

Desmarchais rapporte les formalités qui s'observent dans l'élection

des prêtresses. On choisit chaque année un certain nombre de jeunes

vierges, qui sont séparées des autres femmes et consacrées au serpent.

Les vieilles prêtresses sont chargées de ce soin. Elles prennent le

temps où le maïs commence à verdir, et, sortant de leurs maisons, qui

sont à peu de distance de la ville, armées de grosses massues, elles

entrent dans les rues, en plusieurs bandes de trente ou quarante.

Elles y courent comme des furieuses, depuis huit heures du soir

jusqu'à minuit, en criant _nigo bodiname!_ c'est-à-dire, dans leur

langue, _arrêtez, prenez!_ Toutes les jeunes filles de l'âge de huit

ans jusqu'à douze qu'elles peuvent arrêter dans cet intervalle leur

appartiennent de droit; et, pourvu qu'elles n'entrent point dans les

cours ou dans les maisons, il n'est permis à personne de leur

résister; elles seraient soutenues par les prêtres, qui achèveraient

de tuer impitoyablement ceux qu'elles n'auraient pas déjà tués de

leurs massues.

Les jeunes filles sont traitées d'abord avec beaucoup de douceur dans

leur cloître. On leur fait apprendre les danses et les chants sacrés

qui servent au culte du serpent; mais la dernière partie de ce

noviciat est très-sanglante. Elle consiste à leur imprimer dans toutes

les parties du corps, avec des pointes de fer, des figures de fleurs,

d'animaux, et surtout de serpens. Comme cette opération ne se fait pas

sans de vives douleurs et sans une grande effusion de sang, elle est

suivie fort souvent de fièvres dangereuses. Les cris touchent peu ces

impitoyables vieilles; et personne n'osant approcher de leurs maisons,

elles sont sûres de n'être pas troublées dans cette barbare

cérémonie. La peau devient fort belle après la guérison de tant de

blessures: on la prendrait pour un satin noir à fleurs. Mais sa

principale beauté aux yeux des Nègres, est de marquer une consécration

perpétuelle au service du serpent.

Les jeunes filles rentrent ensuite dans leurs familles, avec la

liberté de retourner quelquefois au lieu de leur consécration, pour y

répéter les instructions qu'elles ont reçues. Lorsqu'elles deviennent

nubiles, c'est-à-dire vers l'âge de quatorze ou quinze ans, on célèbre

la cérémonie de leurs noces avec le serpent. Les parens, fiers d'une

si belle alliance, leur donnent les plus beaux pagnes et la plus riche

parure qu'ils puissent se procurer dans leur condition. Elles sont

menées au temple. Dès la nuit suivante, on les fait descendre dans un

caveau bien voûté, où l'on dit qu'elles trouvent deux ou trois serpens

qui les épousent par commission. Pendant que le mystère s'accomplit,

leurs compagnes et les autres prêtresses dansent et chantent au son

des instrumens, mais trop loin du caveau pour entendre ce qui s'y

passe. Une heure après, elles sont rappelées sous le nom de femmes du

grand serpent, qu'elles continuent de porter toute leur vie.

C'est entre les mains du roi et des grands que réside l'autorité

suprême, avec l'administration civile et militaire. Mais, dans le cas

de crime, le roi fait assembler son conseil, qui est composé de

plusieurs personnes choisies, leur expose le fait et recueille les

opinions. Si la pluralité des suffrages s'accorde avec ses idées, la

sentence est exécutée sur-le-champ. S'il n'approuve pas le résultat du

conseil, il se réserve le droit de juger, en vertu de son pouvoir

souverain.

Il y a peu de crimes capitaux dans le royaume de Juida. Le meurtre et

l'adultère avec les femmes du roi sont les seuls qui soient distingués

par ce nom. Quoique les Nègres craignent beaucoup la mort, ils s'y

exposent quelquefois par l'une ou l'autre de ces deux voies.

Le roi fit arrêter un jour dans son palais un jeune homme qui s'y

était enfermé en habit de femme, et qui avait obtenu les faveurs de

plusieurs princesses. La crainte d'être découvert lui avait fait

prendre la résolution de passer dans quelque autre pays; mais un reste

d'inclination l'ayant retenu deux jours près d'une femme, il fut

surpris avec elle. Il n'y eut point de supplice assez cruel pour lui

arracher le nom de ses autres maîtresses. Il fut condamné au feu;

mais, lorsqu'il fut au lieu de l'exécution, il ne put s'empêcher de

rire en voyant plusieurs femmes, qui avaient eu de la faiblesse pour

lui, fort empressées à porter du bois pour son bûcher. Il déclara

publiquement quelles étaient là-dessus ses idées, mais sans faire

connaître les coupables par leurs noms. La fermeté et la grandeur

d'âme de ce jeune homme, incapable de trahir ce qu'il avait aimé,

méritaient un meilleur sort; mais ses maîtresses ne méritaient guère

un amant si généreux.

La rigueur de la loi sur cet article rend les femmes extrêmement

circonspectes dans leurs intrigues, surtout celles du roi. Elles se

croient obligées de s'aider mutuellement pour toutes sortes de

services; mais la surveillance des hommes est si exacte sur leur

conduite, qu'elles échappent rarement à la punition. La sentence de

mort suit immédiatement le crime, et les circonstances de l'exécution

sont terribles. Les officiers du roi font creuser deux fosses, longues

de six ou sept pieds, sur quatre de largeur et cinq de profondeur;

elles sont si près l'une de l'autre, que les deux criminels peuvent se

voir et se parler. Au milieu de l'une on plante un pieu auquel on

attache la femme, les bras derrière le dos; elle est liée aussi par

les genoux et par les pieds. Au fond de l'autre fosse, les femmes du

roi font un amas de petits fagots. On plante aux deux bouts deux

petites fourches de bois. L'amant est lié contre une broche de fer, et

serré si fortement, qu'il ne peut se remuer. On place la broche sur

les deux fourches de bois, qui servent comme de chenets; alors on met

le feu aux fagots. Ils sont disposés de manière que l'extrémité de la

flamme touche au corps et rôtit le coupable par un feu lent. Ce

supplice serait d'une horrible cruauté, si l'on ne prenait soin de lui

tourner la tête vers le fond de la fosse: de sorte qu'il est le plus

souvent étouffé par la fumée avant qu'il ait pu ressentir l'ardeur du

feu. Lorsqu'il ne donne plus aucun signe de vie, on délie le corps, on

le jette dans la fosse, et sur-le-champ elle est remplie de terre.

Aussitôt que l'homme est mort, les femmes sortent du palais au nombre

de cinquante ou soixante, aussi richement vêtues qu'aux plus grands

jours de fêtes: elles sont escortées par les gardes du roi, au son des

tambours et des flûtes; chacune porte sur la tête un grand pot rempli

d'eau bouillante, qu'elles vont jeter, l'une après l'autre, sur la

tête de leur malheureuse compagne. Comme il est impossible qu'elle ne

meure pas dans le cours de ce supplice, on délie aussitôt le corps, on

arrache le pieu, et l'on jette l'un et l'autre dans la fosse, qui est

remplie de pierres et de terre.

Le roi se sert quelquefois de ses femmes pour l'exécution des arrêts

qu'il prononce: il en détache trois ou quatre cents, avec ordre de

piller la maison du criminel, et de la détruire jusqu'aux fondemens.

Comme il est défendu de les toucher sous peine de mort, elles

remplissent tranquillement leur commission. Un Nègre fut informé qu'on

le chargeait de certains crimes, et que les ordres étaient déjà donnés

pour le pillage et la ruine de sa maison: son malheur était si

pressant, qu'il ne lui restait pas même le temps de se justifier;

mais, se rendant témoignage de son innocence, loin de prendre la

fuite, il résolut d'attendre chez lui les femmes du roi. Elles

parurent bientôt, et, surprises de le voir, elles le pressèrent de se

retirer, pour leur laisser la liberté d'exécuter leurs ordres: au lieu

d'obéir, il avait placé autour de lui deux milliers de poudre; et,

leur déclarant qu'il n'avait rien à se reprocher, il jura que, si

elles s'approchaient, il allait se faire sauter avec tout ce qui était

autour de lui; cette menace leur causa tant d'effroi, qu'elles se

hâtèrent de retourner au palais pour rendre compte au roi du mauvais

succès de leur entreprise: les amis du Nègre l'avaient servi dans

l'intervalle, et les preuves de son innocence partirent si claires,

qu'elles firent révoquer la sentence. Les rois ont établi la même

méthode pour humilier quelquefois les grands: lorsqu'ils sont choqués

de leur orgueil, ils envoient deux ou trois mille femmes pour ravager

les terres de ceux qui manquent de soumission pour leurs ordres, ou

qui rejettent des propositions raisonnables. Le respect va si loin

pour les femmes, que, personne n'osant les toucher sans se rendre

coupable d'un nouveau crime, le rebelle aime mieux prêter l'oreille à

des propositions d'accommodement que de se voir dévorer par une légion

de furies, ou de violer une loi fondamentale de l'état.

La plupart des autres crimes sont punis par une amende pécuniaire au

profit du roi.

La loi du talion est fort en usage; le meurtre est puni par la mort

du meurtrier, et la mutilation par la perte du même membre. À force de

sollicitations, on obtient quelquefois du roi le changement du dernier

supplice en un bannissement.

Le royaume est héréditaire, et passe toujours à l'aîné des fils, à

moins que, par des raisons essentielles d'état, les grands ne se

croient obligés de choisir un de ses frères, comme on en vit l'exemple

en 1725.

Une autre loi, qui n'est pas moins inviolable, c'est qu'aussitôt que

le successeur est né, les grands le transportent dans la province de

Zinghé, sur la frontière du royaume, à l'ouest, pour y être élevé

comme un simple particulier, sans aucune connaissance de son rang et

des droits de sa naissance, et sans recevoir les instructions qui

conviennent au gouvernement. Personne n'a la liberté de le visiter ni

de recevoir ses visites. Ceux qui sont chargés de sa conduite

n'ignorent pas qu'il est fils de roi; mais ils sont obligés sous peine

de mort de ne lui en rien apprendre, et de le traiter comme un de

leurs enfans. Le roi qui occupait le trône du temps de Desmarchais

gardait les pourceaux du Nègre qu'il prenait pour son père lorsque les

grands vinrent le reconnaître pour leur souverain après la mort de son

prédécesseur. Il ne faut pas chercher les motifs de cette éducation

dans des considérations morales qui sont fort loin des Nègres. Comme

ce jeune prince se trouve appelé au gouvernement d'un royaume dont il

ignore les intérêts et les maximes, il est obligé de prendre l'avis

des grands dans toutes sortes d'occasions, et de se remettre sur eux

du soin de l'administration. Ainsi le pouvoir se perpétue d'autant

plus sûrement entre leurs mains, que leurs dignités et leurs titres

sont héréditaires, et que c'est toujours l'aîné des enfans mâles qui

succède au rang et à la fortune de son père: il est vrai qu'il n'est

pas trop convenable que le fils et l'héritier d'un roi garde les

pourceaux; mais l'éducation que les princes reçoivent dans leur palais

est ordinairement plus mauvaise que celle qu'ils auraient partout

ailleurs, et ils ne peuvent y remédier que par l'éducation de

l'expérience, qui malheureusement est un peu tardive.

On ne sait jamais dans quelle partie du palais le roi passe la nuit.

Bosman ayant demandé un jour à son principal officier où était la

chambre à coucher du roi, n'obtint pour réponse qu'une autre question:

«Où croyez-vous que Dieu dorme? Il est aussi facile, ajouta-t-il, de

savoir où le roi dort.» C'est apparemment pour augmenter le respect du

peuple qu'on le laisse dans cette ignorance, ou pour éloigner du roi

d'autres sortes de périls par l'incertitude où l'on serait de le

trouver, si l'on en voulait à sa vie.

La couleur rouge est réservée si particulièrement pour la cour, qu'en

fil et en laine, comme en soie et en coton, il n'y a que le roi, ses

femmes et ses domestiques qui aient le droit de la porter; les femmes

du palais ont toujours par-dessus leur pagne une écharpe de cette

couleur, large de dix doigts, et longue de dix aunes, qui est liée

devant elles, et dont elles laissent pendre les deux bouts.

Le roi passe sa vie avec ses femmes: il en a toujours six de la

première classe, richement vêtues et couvertes de joyaux, qui se

tiennent à genoux près de lui. Dans cette posture, elles s'efforcent

de l'amuser par leur entretien; elles l'habillent, elles le servent à

table avec une vive émulation pour lui plaire. S'il s'en trouve une

qui excite ses désirs, il la touche doucement; il frappe des mains, et

ce signal avertit les autres qu'elles doivent se retirer: elles

attendent qu'il les rappelle, ou qu'il en demande six autres; ainsi la

scène change continuellement, au moindre signe de sa volonté. Ses

femmes sont distinguées en trois classes: la première classe est

composée des plus belles et des plus jeunes, et le nombre n'en est pas

borné. Celle qui devient mère du premier fils passe pour la reine,

c'est-à-dire pour la principale femme du palais, et sert de chef à

toutes les autres: elle commande dans toute l'étendue de la maison

royale, sans autre supérieure que la reine-mère, dont l'autorité

dépend du plus ou du moins d'ascendant qu'elle a su conserver sur le

roi son fils. Cette reine-mère a son appartement séparé, avec un

revenu fixe pour son entretien. Lorsqu'elle s'attire un peu de

considération, les présens lui viennent en abondance; mais elle est

condamnée pour toute sa vie au veuvage.

La seconde classe comprend celles qui ont eu des enfans du roi, ou que

leur âge et leurs maladies ne rendent plus propres à son amusement.

La troisième est composée de celles qui servent les autres; elles ne

laissent pas d'être comptées, au nombre des femmes du roi, et d'être

obligées, sous peine de mort, non-seulement de ne lier aucun commerce

avec d'autres hommes, mais de ne jamais sortir du palais sans sa

permission.

Si le roi sort du palais avec ses femmes, elles sont obligées

d'avertir par un cri les hommes qu'elles aperçoivent sur la route: un

Nègre qui sent aussitôt le péril tombe à genoux, se prosterne contre

terre, et laisse passer cette dangereuse troupe sans avoir la

hardiesse de lever les yeux.

Philips observa souvent qu'à l'approche des femmes du roi, tous les

Nègres abandonnaient le chemin. S'ils voyaient un Anglais s'avancer du

même côté, ils l'avertissaient par divers signes de retourner, ou de

se retirer à l'écart. Les Anglais croyaient satisfaire au devoir en

s'arrêtant; ils avaient le plaisir de voir toutes ces femmes qui les

saluaient à leur passage, qui baissaient la tête, qui se baisaient les

mains, et qui faisaient entendre de grands éclats de rire, avec

d'autres marqués de contentement et d'admiration.

Malgré tous les respects que le peuple rend aux femmes du roi, ce

prince les traite lui-même avec peu de considération; il les emploie

comme autant d'esclaves à toutes sortes de services; il les vend aux

marchands de l'Europe, sans autre règle que son caprice; et si l'on en

croit Desmarchais, le palais royal est moins un sérail qu'une de ces

loges que les Français du pays appellent _captiveries_. Il assure que,

si le roi n'a point d'esclaves dans ses prisons, il ne balance point à

prendre une partie de ses femmes, auxquelles il fait appliquer

aussitôt la marque de la compagnie qui les arrête, et il les voit

partir sans regret pour l'Amérique. Philips confirme ce témoignage. En

1693, dit-il, faute d'esclaves ordinaires pour en fournir aux

vaisseaux, le roi vendit trois ou quatre cents de ses propres femmes,

et parut fort satisfait d'avoir rendu la cargaison complète. On ne

saurait douter de la vérité de ce récit; cependant les Hollandais

n'ont jamais obtenu de ces cargaisons de reines; et Bosman, qui était

sur la côte vers le même temps, raconte seulement qu'à la moindre

occasion de dégoût, le roi vend quelquefois dix-huit ou vingt de ses

femmes. Il ajoute que ce retranchement n'en diminue pas le nombre,

parce que trois de ses principaux capitaines ont pour unique office de

remplir continuellement les vides. Lorsqu'ils découvrent une jeune et

belle fille, leur devoir est de la présenter au roi: chaque famille se

croit honorée de contribuer aux plaisirs de son maître: une fille que

son mauvais sort condamne à cet emploi obtient deux ou trois fois

l'honneur d'être caressée par ce prince; après quoi elle est

ordinairement négligée pendant tout le reste de sa vie; aussi la

plupart des femmes sont-elles fort éloignées de regarder le titre de

femme du roi comme une grande fortune; il s'en trouve même qui

préfèrent une prompte mort aux misères de cette condition. Bosman

rapporte qu'un des trois capitaines ayant jeté les yeux sur une jeune

fille, et se disposant à se saisir d'elle pour la conduire au roi,

l'horreur qu'elle conçut pour leur dessein lui fit prendre la fuite:

ils la poursuivirent; mais lorsqu'elle désespéra de pouvoir leur

échapper, elle tourna vers un puits qui se présenta dans sa course,

et, s'y étant jetée volontairement, elle y fut noyée avant qu'on pût

la secourir.

Dès que la mort du monarque est publiée, c'est un signal de liberté

qui met tout le peuple en droit de se conduire au gré de ses caprices;

les lois, l'ordre et le gouvernement paraissent suspendus; ceux qui

ont des haines et d'autres passions à satisfaire prennent ce temps

pour commettre toutes sortes d'excès; aussi les habitans sensés se

renferment-ils dans leurs maisons, parce qu'ils ne peuvent en sortir

sans s'exposer au risque d'être volés ou maltraités; il n'y a que les

grands et les Européens qui puissent paraître sans danger; encore ne

doivent-ils leur sûreté qu'à leur cortége, qui est assez bien armé

pour les garantir des insultes de la populace. Les femmes ne peuvent

faire un pas sans avoir quelque outrage à redouter. Enfin le désordre

et le tumulte sont extrêmes; heureusement qu'ils ne durent pas plus de

quatre ou cinq jours après la publication de la mort du roi. Les

grands emploient ce temps à chercher le prince qui doit lui succéder:

ils l'amènent au palais; une décharge de l'artillerie avertit le

peuple qu'on lui a donné un nouveau roi: au même instant tout rentre

dans l'ordre, le commerce renaît, les marchés sont rouverts, et chacun

retourne à ses occupations ordinaires.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 3) · 第 13 / 23 段