cérémonial, et ne les observent pas avec plus de rigueur. Un Nègre de
Juida qui se propose de rendre visite à son supérieur envoie d'abord
chez lui pour lui faire demander sa permission et l'heure qui lui
convient: après avoir reçu sa réponse, il sort accompagné de tous ses
domestiques et de ses instrumens musicaux, si sa condition lui permet
d'en avoir: ce cortége marche devant lui lentement et en fort bon
ordre; il ferme la marche, porté par deux esclaves sur son hamac;
lorsqu'il est arrivé à quelques pas du terme, il descend et s'avance à
la première porte, où il trouve les domestiques de la maison; alors il
fait cesser la musique, et se prosterne à terre avec tout son train;
les domestiques qui sont venus pour le recevoir se mettent dans la
même posture; on dispute long-temps à qui se lèvera le premier; il
entre enfin dans la première cour, y laisse le gros de ses gens, et
n'en prend qu'un petit nombre à sa suite.
Les domestiques de la maison l'ayant introduit dans la salle
d'audience, il y trouve le maître assis, qui ne fait pas le moindre
mouvement pour quitter sa position; il se met à genoux devant lui,
baise la terre, frappe des mains, et souhaite à son seigneur une
longue vie avec toutes sortes de prospérités: il répète trois fois
cette cérémonie, après quoi l'autre, sans se remuer, lui dit de
s'asseoir, et le fait placer vis-à-vis de lui sur une natte ou sur une
chaise, suivant la manière dont il est assis lui-même; il commence
alors la conversation: lorsqu'elle a duré quelque temps, il fait signe
à ses gens d'apporter des liqueurs, et les présente à son hôte; c'est
le signal de la retraite. L'étranger recommence alors ses génuflexions
avec les mêmes complimens, et se retire; les domestiqués de la maison
le conduisent jusqu'à la porte, et le pressent de remonter dans son
hamac; mais il s'en défend, et de part et d'autre, on se prosterne
comme à l'arrivée; il monte ensuite dans le hamac; les instrumens
recommencent à jouer, et le convoi se remet en marche dans le même
ordre qu'il est venu. Il paraît par ce détail que la politesse des
inférieurs est très-soumise, et celle des supérieurs très-humiliante.
Quoi qu'en disent les voyageurs, ce n'est pas là le chef-d'oeuvre de
l'urbanité; celle de l'Europe est infiniment mieux entendue,
puisqu'elle consiste à établir, autant qu'il est possible, les
apparences de l'égalité.
Mais si les habitans de Juida surpassent tous les autres Nègres en
industrie comme en politesse, ils l'emportent beaucoup aussi par le
goût et la subtilité qu'ils ont pour le vol. À l'arrivée de Bosman
dans ce comptoir, le roi lui déclara que ses sujets ne ressemblaient
point à ceux d'Ardra et des autres pays voisins, qui étaient capables,
au moindre mécontentement, d'empoisonner les Européens. «C'est, lui
dit le prince, ce que vous ne devez jamais craindre ici; mais je vous
avertis de prendre garde à vos marchandises, car mon peuple est fort
enclin au vol, et ne vous laissera que ce qu'il ne pourra prendre.»
Bosman, charmé de cette franchise, résolut d'être si attentif, qu'on
ne pût le tromper aisément; mais il éprouva bientôt que l'adresse des
habitans surpassait toutes ses précautions. Il ajoute qu'à l'exception
de deux ou trois des principaux seigneurs du pays, toute la nation de
Juida n'est qu'une troupe de voleurs, d'une expérience si consommée
dans leur profession, que, de l'aveu des Français, ils entendent mieux
cet art que les plus habiles filous de Paris.
Les Nègres de Juida sont généralement mieux vêtus que ceux de la côte
d'Or; mais ils n'ont pas d'ornemens d'or et d'argent: leur pays ne
produit aucun de ces précieux métaux, et les habitans n'en connaissent
pas même le prix.
Le blé des Nègres de Juida est le millet. Ils ont l'art de le moudre
entre deux pierres, qu'ils appellent _pierres de kanki_, à peu près
comme les peintres broient leurs couleurs: de la farine pétrie avec un
peu d'eau ils composent des morceaux de pâte qu'ils font bouillir dans
un pot de terre, ou cuire au feu sur un fer ou une pierre; cette
espèce de pain, qu'ils appellent _kanki_, se mange avec un peu d'huile
de palmier: une calebasse de _peytou_ et quelques ignames, ou quelques,
patates qu'ils y joignent, sont la nourriture ordinaire du plus grand
nombre.
La plupart des usages de Juida ont beaucoup de ressemblance avec ceux
de la côte d'Or, à l'exception de ce qui regarde le culte religieux.
Les hommes ont communément un plus grand nombre de femmes que sur la
côte d'Or. Sans être extrêmement fécondes, elles sont fort éloignées
d'être stériles, et non-seulement les hommes sont ardens et robustes,
mais ils emploient divers ingrédiens pour exciter la nature. Bosman a
vu des Nègres qui se glorifiaient d'avoir plus de deux cents enfans.
Ayant demandé un jour au capitaine Agoci, qui servait depuis plusieurs
années d'interprète aux Hollandais, si sa famille était nombreuse,
parce qu'il était toujours suivi de quantité d'enfans, le Nègre
répondit avec un soupir, qu'il n'en avait que soixante-dix, et qu'il
lui en était mort le même nombre. Le roi, qui était témoin de cette
conversation, assura Bosman qu'un de ses vice-rois avait repoussé un
puissant ennemi sans autre secours que ses fils et ses petits-fils,
avec tous ses esclaves, et que cette famille était composée de deux
mille hommes, au nombre desquels il ne comptait ni les filles ni
plusieurs enfans morts. Cela rappelle les guerres de famille entre les
patriarches. Il ne faut pas s'étonner que le pays soit si peuplé, et
qu'il en sorte annuellement un si grand nombre d'esclaves.
D'ailleurs les richesses consistent dans la multitude des enfans; mais
les pères en disposent à leur gré, et, ne réservant quelquefois que
l'aîné des mâles, ils vendent tout le reste pour l'esclavage: un
royaume de si peu d'étendue fournit tous les mois un millier
d'esclaves au marché.
La circoncision des enfans est une pratique établie dans cette
contrée, sans que les habitans en puissent apporter d'autre raison que
l'usage de leurs pères, dont ils en ont reçu l'exemple: on soumet même
quelques filles à cette cérémonie sanglante.
À la mort de son père, l'aîné des fils hérite non-seulement de tous
ses biens et de ses bestiaux, mais même de ses femmes, avec lesquelles
il commence aussitôt à vivre en qualité de mari; sa mère seule est
exceptée; elle devient maîtresse d'elle-même, dans un logement séparé,
avec un fonds réglé pour sa subsistance; cet usage n'est pas moins
établi pour le peuple que pour le roi et les seigneurs.
L'application extraordinaire que les Nègres de Juida apportent au
commerce et à l'agriculture ne leur ôte pas le goût du plaisir et de
l'amusement; leur principale passion dans ce genre est pour le jeu.
Bosman rapporte qu'ils y risquent volontiers tout ce qu'ils possèdent,
et qu'après avoir perdu leur argent et leurs marchandises, ils sont
capables de jouer leurs femmes, leurs enfans, et de finir par se jouer
eux-mêmes.
Desmarchais observe en effet qu'avec autant de passion pour le jeu que
les Chinois, ils se dispensent de les imiter sur un seul point: c'est
qu'au lieu de se pendre après avoir tout perdu, ils jouent leur propre
corps, et sont vendus par celui que la fortune favorise. Ce désordre
avait engagé un de leurs rois à défendre tous les jeux de hasard sous
peine de l'esclavage.
Ils appréhendent tellement la mort, qu'ils ne peuvent en entendre
parler, dans la crainte de hâter son arrivée en prononçant son nom;
c'est un crime capital de la nommer devant le roi et les grands.
Bosman, se disposant à partir, dans son premier voyage, demanda au
roi, qui lui devait environ cent livres sterling (2400 fr.), de qui il
recevrait cette somme à son retour, en cas de mort: tous les assistans
parurent extrêmement surpris à cette question; mais le roi, qui
entendait un peu la langue portugaise, considérant que Bosman
ignorait les usages du pays, lui répondit avec un sourire: «Soyez
là-dessus sans inquiétude; vous ne me trouverez pas mort, car je
vivrai toujours.» Bosman s'aperçut fort bien qu'il avait commis une
imprudence. Lorsqu'il fut retourné au comptoir, son interprète lui
apprit qu'il était défendu, sous peine de la vie, de parler de mort en
présence du roi, et, bien plus, de parler de la sienne. Cependant
étant devenu plus familier avec ce prince, dans son second et dans son
troisième voyage, il prit la liberté de railler souvent les seigneurs
de la cour sur la crainte qu'ils avaient de la mort; il parvint à les
faire rire de leur propre faiblesse, et le roi même prenait plaisir à
l'entendre; mais les Nègres n'en étaient pas moins réservés, et
n'osaient ouvrir la bouche sur le même sujet.
Ils sont persuadés qu'il existe un être dont l'univers est l'ouvrage,
et qui mérite par conséquent d'être préféré aux fétiches, qui sont
eux-mêmes ses créatures; mais ils ne le prient point, et ne lui
offrent point de sacrifices. «Ce grand Dieu, disent-ils, est trop
élevé au-dessus d'eux pour s'occuper de leur situation; il a confié le
gouvernement du monde aux fétiches, qui sont des puissances
subordonnées auxquelles les Nègres doivent s'adresser.»
Les Nègres les plus sensés de Juida, du moins entre les grands, ont
une idée confuse de l'existence d'un seul Dieu, qu'ils placent dans
le ciel; ils lui attribuent le soin de punir le mal et de récompenser
le bien; ils croient que le tonnerre vient de lui; ils reconnaissent
que les blancs, qui lui adressent leur culte, sont beaucoup plus
heureux que les Nègres, dont le partage est de servir le diable,
méchante et pernicieuse puissance, qu'ils n'ont pas la hardiesse
d'abandonner, parce qu'ils redoutent la fureur de la populace.
Les habitans de Juida ont quelques notions de l'enfer, du diable et de
l'apparition des esprits; ils mettent l'enfer dans un lieu souterrain,
où les méchans sont punis par le feu.
Les fétiches de Juida peuvent être divisés en deux classes, celle des
grands et celle des petits: la première classe est celle des fétiches
publics, le serpent, les arbres, la mer et l'Agoye.
L'Agoye est une hideuse figure de terre noire qui ressemble plus à un
crapaud qu'à un homme: c'est la divinité qui préside aux conseils.
L'usage est de la consulter avant de former une entreprise; ceux qui
ont besoin de ses inspirations s'adressent d'abord au sacrificateur,
et lui expliquent le sujet qui les amène; ensuite ils offrent leur
présent à l'Agoye, sans oublier de payer le droit du prêtre: il fait
quantité de grimaces que le suppliant regarde avec beaucoup de
respect; il jette des balles au hasard, d'un plat dans l'autre,
jusqu'à ce que le nombre se trouve impair dans chaque plat: il répète
plusieurs fois cette opération; et, si le nombre continue d'être
impair, il déclare que l'entreprise est heureuse. La prévention des
Nègres est si forte, que, si leurs espérances sont trompées, comme il
arrive souvent, ils en rejettent la faute sur eux-mêmes, sans accuser
jamais l'Agoye.
Mais le respect qu'on porte aux grands fétiches est extrêmement
partagé par la multitude innombrable que chaque particulier choisit à
son gré. Les plus communs sont de terre grasse, parce qu'il est aisé
de faire prendre toutes sortes de formes à cette terre.
Bosman rapporte qu'étant sur la côte de Juida, en 1698 et 1699, il y
vint un moine augustin de l'île de San-Thomé pour convertir les
Nègres. Ce missionnaire proposa au roi d'écouter ses instructions; et,
dans la première visite que Bosman rendit à ce prince, il lui demanda
ce qu'il pensait de cette proposition: «Je la loue, lui dit le roi, et
ce missionnaire me paraît fort honnête homme; mais je suis résolu de
m'en tenir à mes fétiches.» Le même religieux, se trouvant avec Bosman
dans la compagnie d'un seigneur qui passait pour un homme d'esprit,
déclara d'un ton menaçant: «Que si le peuple de Juida persistait dans
ses fausses opinions et dans ses moeurs déréglées, il ne pouvait
éviter de tomber dans les flammes de l'enfer pour y brûler
éternellement avec le diable.» Le seigneur nègre répondit froidement:
«Nous ne valons pas mieux que nos ancêtres; ils ont mené la même vie
et professé le même culte: si nous sommes condamnés à brûler, notre
consolation sera de brûler avec eux.» Cette réponse fit perdre toute
espérance au missionnaire; il pria Bosman de lui obtenir du roi son
audience de congé, et quelque temps après il remit à la voile.
Desmarchais donne une description fort exacte de l'espèce de serpent
qui fait le principal objet de la religion de Juida, et qu'on nomme
_serpent-fétiche_. Cette espèce a la tête grosse et ronde, les yeux
bleus et fort ouverts, la langue courte et pointue comme un dard, le
mouvement d'une grande lenteur, excepté lorsqu'elle attaque un serpent
venimeux; elle a la queue petite et pointue, la peau fort belle; le
fond de sa couleur est un blanc sale, avec un mélange agréable de
raies et de taches jaunes, bleues et brunes. Ces serpens sont d'une
douceur surprenante: on peut marcher sur eux sans crainte; ils se
retirent sans aucune marque de colère.
Ils sont si privés, qu'ils se laissent prendre et manier. Leur unique
antipathie est contre les serpens venimeux, dont la morsure est
dangereuse; ils les attaquent dans quelque lieu qu'ils les
rencontrent, et semblent prendre plaisir à délivrer les hommes de leur
poison. Les blancs mêmes ne font pas difficulté de manier ces
innocentes créatures, et badinent avec elles sans le moindre danger.
Il ne faut pas craindre de les confondre avec les autres. L'espèce de
serpens venimeux est noire, longue de deux brasses, et d'un pouce et
demi de diamètre; ils ont la tête plate et deux dents crochues; ils
rampent toujours la tête levée et la gueule ouverte, attaquent
furieusement tout ce qui se présente.
Le serpent sacré a moins de longueur: il n'a point ordinairement plus
de sept pieds et demi, mais il est aussi gros que la cuisse d'un
homme. Les Nègres assurent que le premier père de cette race est
encore vivant, et qu'il est d'une prodigieuse grosseur.
Bosman prétend avoir observé que ces serpens ne peuvent mordre ni
piquer. Il traite de chimère l'opinion des Nègres qui regardent leur
morsure comme un préservatif contre celle des autres serpens; il
assure, au contraire, qu'ils ne peuvent se défendre eux-mêmes du
poison des autres, et que dans les combats qu'ils leur livrent
souvent, quoique beaucoup plus gros et plus vigoureux, ils seraient
rarement vainqueurs, si ces rencontres n'arrivaient ordinairement près
des villes et des villages, où le secours de leurs adorateurs les fait
triompher de leur ennemi. Une des principales raisons qui les a fait
choisir aux Nègres pour l'objet de leur culte, est la bonté de leur
naturel. C'est un crime capital de leur nuire ou de les outrager
volontairement; mais s'il arrive par hasard qu'on marche dessus, ils
se retirent avec plus de frayeur que de colère; ou s'ils se servent de
leurs dents pour mordre, la blessure est toujours sans danger.
Ce serpent vient d'Ardra, dans son origine, et voici ce que l'on
rapporte sur l'introduction de son culte. L'armée de Juida étant près
de livrer bataille à celle d'Ardra, il sortit de celle-ci un gros
serpent qui se retira dans l'autre: non-seulement sa forme n'avait
rien d'effrayant, mais il partit si doux et si privé, que tout le
monde fut porté à le caresser. Le grand sacrificateur le prit dans ses
bras et le leva pour le faire voir à toute l'armée. La vue de ce
prodige fit tomber tous les Nègres à genoux: ils adorèrent leur
nouvelle divinité, et, fondant sur leurs ennemis avec un redoublement
de courage, ils remportèrent une victoire complète. Toute la nation ne
manqua point d'attribuer un succès si mémorable à la vertu du serpent.
Il fut rapporté avec toutes sortes d'honneurs; on lui bâtit un temple
on assigna un fonds pour sa subsistance, et bientôt ce nouveau fétiche
prit l'ascendant sur toutes les anciennes divinités; son culte ne fit
ensuite qu'augmenter à proportion des faveurs dont on se crut
redevable à sa protection. Les trois anciens fétiches avaient leur
département séparé: on s'adressait à la mer pour obtenir une heureuse
pêche, aux arbres pour la santé, et à l'Agoye pour les conseils; mais
le serpent préside au commerce, à la guerre, à l'agriculture, aux
maladies, à là stérilité, etc. Le premier édifice qu'on avait bâti
pour le recevoir parut bientôt trop petit. On prit le parti de lui
élever un nouveau temple avec de grandes cours et des appartemens
spacieux. On établit un grand pontife et des prêtres pour le servir.
Tous les ans on choisit quelques belles filles qui lui sont
consacrées. Ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que les Nègres de
Juida sont persuadés que le serpent qu'ils adorent aujourd'hui est le
même qui fut apporté par leurs ancêtres, et qui leur fit gagner une
glorieuse victoire. La postérité de ce noble animal est devenue fort
nombreuse, et n'a pas dégénéré des bonnes qualités de son premier
père. Quoiqu'elle soit moins honorée que le chef, il n'y a pas de
Nègre qui ne se croie fort heureux de rencontrer des serpens de cette
espèce, et qui ne les loge ou ne les nourrisse avec joie: il les
régale avec du lait. Si c'est une femelle, et qu'il s'aperçoive
qu'elle est pleine, il lui construit un nid pour mettre ses petits au
monde, et prend soin de les élever jusqu'à ce qu'ils soient en état de
chercher leur nourriture. Comme ils sont incapables de nuire, personne
n'est porté à les insulter; mais s'il arrivait à quelqu'un, Nègre ou
blanc, d'en tuer ou d'en blesser un, toute la nation serait ardente à
se soulever. Le coupable, s'il était Nègre, serait assommé ou brûlé
sur-le-champ, et tous ses biens confisqués; si c'était un blanc, et
qu'il eût le bonheur de se dérober à la furie du peuple, il en
coûterait une bonne somme à sa nation pour lui procurer la liberté de
reparaître.
Cette superstition fut cause d'un accident fort tragique, qui est
confirmé par le témoignage réuni de Bosman et de Barbot. Lorsque les
Anglais commencèrent à s'établir dans le royaume de Juida, un
capitaine de leur nation ayant débarqué des marchandises sur le
rivage, ses gens trouvèrent, pendant la nuit, un serpent fétiche,
qu'ils tuèrent et qu'ils jetèrent devant leur porte sans se défier des
conséquences. Le lendemain, quelques Nègres qui reconnurent le
sacrilége, et qui apprirent quels en étaient les auteurs par la
confession même des Anglais, ne tardèrent point à répandre cette
funeste nouvelle dans la nation. Tous les habitans du canton se
rassemblèrent. Ils fondirent sur le comptoir naissant, massacrèrent
les Anglais jusqu'au dernier, et détruisirent par le feu l'édifice et
les marchandises.
Cette barbarie éloigna pendant quelque temps les Anglais de la côte.
Dans l'intervalle, les Nègres prirent l'habitude de montrer aux
Européens qui arrivaient dans leur pays quelques-uns de leurs serpens
fétiches, en les suppliant de les respecter parce qu'ils étaient
sacrés. Une précaution si nécessaire a garanti les étrangers de toutes
sortes d'accidens. Mais un blanc qui tuerait aujourd'hui quelque
serpent fétiche n'aurait pas d'autre ressource que de s'adresser
promptement au roi, et de lui protester qu'il l'a fait sans dessein.
Son crime paraîtrait expié par le repentir et par une amende qu'on
l'obligerait de payer aux prêtres. Encore Bosman ne lui conseille-t-il
pas de s'exposer dans ces circonstances aux yeux de la populace, qui
devient capable de toutes sortes d'outrages lorsqu'elle est excitée
par les prêtres.
Vers le même temps, un Nègre d'Akambo, qui se trouvait dans le pays de
Juida, prit un serpent sur un bâton, parce qu'il n'osait y toucher de
la main, et le porta dans sa cabane sans lui avoir causé le moindre
mal. Il fut aperçu par deux Nègres du pays, qui poussèrent aussitôt
des cris affreux et capables de soulever le canton. On vit accourir à
là place publique un grand nombre d'habitans armés de massues, d'épées
et de zagaies, qui auraient massacré sur-le-champ le malheureux
Akambo, si le roi, informé de son innocence, n'eût envoyé quelques
seigneurs pour l'arracher à cette troupe de furieux.
Quoique ces serpens ne soient pas capables de nuire, ils ne laissent
pas d'être fort incommodes par l'excès de familiarité à laquelle ils
s'accoutument. Dans les grandes chaleurs, ils entrent quelquefois cinq
ou six ensemble jusqu'au fond des maisons, et même dans les lits.
S'ils trouvent dans un lit qui n'est pas bien remué quelque place où
ils puissent se nicher, ils y demeurent cinq ou six jours entiers, et
souvent ils y font leurs petits. À la vérité, l'embarras n'est pas
grand pour s'en défaire. On appelle un Nègre, qui prend doucement ces
fétiches, et qui les met à la porte; mais s'ils se trouvent placés sur
quelque solive, ou dans quelque lieu élevé des maisons, quoiqu'elles
ne soient que d'un seul étage, il n'est pas aisé d'engager le Nègre à
les en chasser. On est obligé fort souvent de les y laisser
tranquilles jusqu'à ce qu'ils en sortent d'eux-mêmes.
Un serpent se plaça un jour au-dessus de la table où Bosman avait
coutume de prendre ses repas, et quoiqu'il fût à la portée de la main,
il ne se trouva personne qui eût la hardiesse d'y toucher. Plusieurs
jours après, Bosman eut à dîner quelques seigneurs du pays. On parla
de serpens. Il leva les yeux sur celui qui était au-dessus de sa tête,
et le faisant remarquer à ses hôtes, il leur dit que ce pauvre
fétiche, n'ayant pas mangé depuis douze ou quinze jours, était menacé
de mourir de faim, s'il ne changeait de demeure. Ils répondirent
qu'ils le croyaient plus sensé, et qu'il ne fallait pas douter qu'en
secret il ne trouvât le moyen de s'approcher des plats. La raillerie
ne fut pas poussée plus loin; mais le jour suivant Bosman se plaignit
au roi, devant les mêmes seigneurs, qu'un de ses fétiches eût pris la
hardiesse de manger depuis quinze jours à sa table sans être invité.
Il ajouta que, si cet effronté parasite ne payait pas quelque chose
pour sa pension et son logement, les Hollandais seraient forcés de le
congédier. Le roi, qui aimait cette espèce de badinage, le pria de
laisser le fétiche tranquille, et promit de contribuer à sa
subsistance. Dès le soir il envoya un boeuf gras à Bosman.
Les animaux qui tueraient ou blesseraient un serpent fétiche ne
seraient pas plus à couvert du châtiment que les hommes. En 1697, un
porc qui avait été tourmenté par un serpent se jeta dessus et le
dévora. Nicolas Pell, facteur hollandais, qui fut témoin de cette
scène, ne put être assez prompt pour l'empêcher. Les prêtres portèrent
leurs plaintes au roi, et personne n'osant prendre la défense des
porcs, ils obtinrent de ce prince une sentence qui condamnait à mort
tous les porcs du royaume. Des milliers de Nègres, armés d'épées et de
massues, commencèrent aussitôt cette sanglante exécution. En vain les
maîtres représentèrent l'innocence de leurs troupeaux. Toute la race
eût été détruite, si le roi, qui n'avait pas l'humeur sanguinaire,
n'eût arrêté le massacre par un contre-ordre. Le motif qu'il apporta
aux prêtres pour justifier son indulgence, fut qu'il y avait assez de
sang innocent répandu, et que le fétiche devait être satisfait d'un si
beau sacrifice. Bosman, dans un second voyage, vit un autre carnage de
porcs à la même occasion. Aussitôt que le maïs commence à verdir, et
qu'il est de la hauteur d'un pied, il est ordonné de tenir les porcs
renfermés, sous peine de confiscation. C'est dans cette saison que les
serpens mettent bas leurs petits, et le lieu qu'ils choisissent est
ordinairement quelque champ de verdure. Les gardes et les domestiques
du roi parcourent alors tout le pays. Ils font main-basse sur les
porcs avec d'autant plus de rigueur, que tout ce qu'ils tuent leur
appartient. Les serpens noirs détruisent encore plus les fétiches que
les porcs, sans quoi ces ridicules divinités multiplieraient tant, que
tout le royaume en serait couvert.
Dans toutes les parties du royaume il y a des loges ou des temples
pour l'habitation et l'entretien des serpens; mais la principale loge,
ou le temple cathédral, est située à deux milles de la ville royale de
Sabi ou de Xavier, sous un grand et bel arbre. C'est dans ce
sanctuaire que le chef et le plus gros des serpens fait sa résidence.
Il doit être fort vieux, suivant le récit des Nègres, qui le regardent
comme le premier père de tous les autres. On assure qu'il est de la
grosseur d'un homme et d'une longueur incroyable.