Les Chinois mêmes ne portent pas plus loin les formalités du

cérémonial, et ne les observent pas avec plus de rigueur. Un Nègre de

Juida qui se propose de rendre visite à son supérieur envoie d'abord

chez lui pour lui faire demander sa permission et l'heure qui lui

convient: après avoir reçu sa réponse, il sort accompagné de tous ses

domestiques et de ses instrumens musicaux, si sa condition lui permet

d'en avoir: ce cortége marche devant lui lentement et en fort bon

ordre; il ferme la marche, porté par deux esclaves sur son hamac;

lorsqu'il est arrivé à quelques pas du terme, il descend et s'avance à

la première porte, où il trouve les domestiques de la maison; alors il

fait cesser la musique, et se prosterne à terre avec tout son train;

les domestiques qui sont venus pour le recevoir se mettent dans la

même posture; on dispute long-temps à qui se lèvera le premier; il

entre enfin dans la première cour, y laisse le gros de ses gens, et

n'en prend qu'un petit nombre à sa suite.

Les domestiques de la maison l'ayant introduit dans la salle

d'audience, il y trouve le maître assis, qui ne fait pas le moindre

mouvement pour quitter sa position; il se met à genoux devant lui,

baise la terre, frappe des mains, et souhaite à son seigneur une

longue vie avec toutes sortes de prospérités: il répète trois fois

cette cérémonie, après quoi l'autre, sans se remuer, lui dit de

s'asseoir, et le fait placer vis-à-vis de lui sur une natte ou sur une

chaise, suivant la manière dont il est assis lui-même; il commence

alors la conversation: lorsqu'elle a duré quelque temps, il fait signe

à ses gens d'apporter des liqueurs, et les présente à son hôte; c'est

le signal de la retraite. L'étranger recommence alors ses génuflexions

avec les mêmes complimens, et se retire; les domestiqués de la maison

le conduisent jusqu'à la porte, et le pressent de remonter dans son

hamac; mais il s'en défend, et de part et d'autre, on se prosterne

comme à l'arrivée; il monte ensuite dans le hamac; les instrumens

recommencent à jouer, et le convoi se remet en marche dans le même

ordre qu'il est venu. Il paraît par ce détail que la politesse des

inférieurs est très-soumise, et celle des supérieurs très-humiliante.

Quoi qu'en disent les voyageurs, ce n'est pas là le chef-d'oeuvre de

l'urbanité; celle de l'Europe est infiniment mieux entendue,

puisqu'elle consiste à établir, autant qu'il est possible, les

apparences de l'égalité.

Mais si les habitans de Juida surpassent tous les autres Nègres en

industrie comme en politesse, ils l'emportent beaucoup aussi par le

goût et la subtilité qu'ils ont pour le vol. À l'arrivée de Bosman

dans ce comptoir, le roi lui déclara que ses sujets ne ressemblaient

point à ceux d'Ardra et des autres pays voisins, qui étaient capables,

au moindre mécontentement, d'empoisonner les Européens. «C'est, lui

dit le prince, ce que vous ne devez jamais craindre ici; mais je vous

avertis de prendre garde à vos marchandises, car mon peuple est fort

enclin au vol, et ne vous laissera que ce qu'il ne pourra prendre.»

Bosman, charmé de cette franchise, résolut d'être si attentif, qu'on

ne pût le tromper aisément; mais il éprouva bientôt que l'adresse des

habitans surpassait toutes ses précautions. Il ajoute qu'à l'exception

de deux ou trois des principaux seigneurs du pays, toute la nation de

Juida n'est qu'une troupe de voleurs, d'une expérience si consommée

dans leur profession, que, de l'aveu des Français, ils entendent mieux

cet art que les plus habiles filous de Paris.

Les Nègres de Juida sont généralement mieux vêtus que ceux de la côte

d'Or; mais ils n'ont pas d'ornemens d'or et d'argent: leur pays ne

produit aucun de ces précieux métaux, et les habitans n'en connaissent

pas même le prix.

Le blé des Nègres de Juida est le millet. Ils ont l'art de le moudre

entre deux pierres, qu'ils appellent _pierres de kanki_, à peu près

comme les peintres broient leurs couleurs: de la farine pétrie avec un

peu d'eau ils composent des morceaux de pâte qu'ils font bouillir dans

un pot de terre, ou cuire au feu sur un fer ou une pierre; cette

espèce de pain, qu'ils appellent _kanki_, se mange avec un peu d'huile

de palmier: une calebasse de _peytou_ et quelques ignames, ou quelques,

patates qu'ils y joignent, sont la nourriture ordinaire du plus grand

nombre.

La plupart des usages de Juida ont beaucoup de ressemblance avec ceux

de la côte d'Or, à l'exception de ce qui regarde le culte religieux.

Les hommes ont communément un plus grand nombre de femmes que sur la

côte d'Or. Sans être extrêmement fécondes, elles sont fort éloignées

d'être stériles, et non-seulement les hommes sont ardens et robustes,

mais ils emploient divers ingrédiens pour exciter la nature. Bosman a

vu des Nègres qui se glorifiaient d'avoir plus de deux cents enfans.

Ayant demandé un jour au capitaine Agoci, qui servait depuis plusieurs

années d'interprète aux Hollandais, si sa famille était nombreuse,

parce qu'il était toujours suivi de quantité d'enfans, le Nègre

répondit avec un soupir, qu'il n'en avait que soixante-dix, et qu'il

lui en était mort le même nombre. Le roi, qui était témoin de cette

conversation, assura Bosman qu'un de ses vice-rois avait repoussé un

puissant ennemi sans autre secours que ses fils et ses petits-fils,

avec tous ses esclaves, et que cette famille était composée de deux

mille hommes, au nombre desquels il ne comptait ni les filles ni

plusieurs enfans morts. Cela rappelle les guerres de famille entre les

patriarches. Il ne faut pas s'étonner que le pays soit si peuplé, et

qu'il en sorte annuellement un si grand nombre d'esclaves.

D'ailleurs les richesses consistent dans la multitude des enfans; mais

les pères en disposent à leur gré, et, ne réservant quelquefois que

l'aîné des mâles, ils vendent tout le reste pour l'esclavage: un

royaume de si peu d'étendue fournit tous les mois un millier

d'esclaves au marché.

La circoncision des enfans est une pratique établie dans cette

contrée, sans que les habitans en puissent apporter d'autre raison que

l'usage de leurs pères, dont ils en ont reçu l'exemple: on soumet même

quelques filles à cette cérémonie sanglante.

À la mort de son père, l'aîné des fils hérite non-seulement de tous

ses biens et de ses bestiaux, mais même de ses femmes, avec lesquelles

il commence aussitôt à vivre en qualité de mari; sa mère seule est

exceptée; elle devient maîtresse d'elle-même, dans un logement séparé,

avec un fonds réglé pour sa subsistance; cet usage n'est pas moins

établi pour le peuple que pour le roi et les seigneurs.

L'application extraordinaire que les Nègres de Juida apportent au

commerce et à l'agriculture ne leur ôte pas le goût du plaisir et de

l'amusement; leur principale passion dans ce genre est pour le jeu.

Bosman rapporte qu'ils y risquent volontiers tout ce qu'ils possèdent,

et qu'après avoir perdu leur argent et leurs marchandises, ils sont

capables de jouer leurs femmes, leurs enfans, et de finir par se jouer

eux-mêmes.

Desmarchais observe en effet qu'avec autant de passion pour le jeu que

les Chinois, ils se dispensent de les imiter sur un seul point: c'est

qu'au lieu de se pendre après avoir tout perdu, ils jouent leur propre

corps, et sont vendus par celui que la fortune favorise. Ce désordre

avait engagé un de leurs rois à défendre tous les jeux de hasard sous

peine de l'esclavage.

Ils appréhendent tellement la mort, qu'ils ne peuvent en entendre

parler, dans la crainte de hâter son arrivée en prononçant son nom;

c'est un crime capital de la nommer devant le roi et les grands.

Bosman, se disposant à partir, dans son premier voyage, demanda au

roi, qui lui devait environ cent livres sterling (2400 fr.), de qui il

recevrait cette somme à son retour, en cas de mort: tous les assistans

parurent extrêmement surpris à cette question; mais le roi, qui

entendait un peu la langue portugaise, considérant que Bosman

ignorait les usages du pays, lui répondit avec un sourire: «Soyez

là-dessus sans inquiétude; vous ne me trouverez pas mort, car je

vivrai toujours.» Bosman s'aperçut fort bien qu'il avait commis une

imprudence. Lorsqu'il fut retourné au comptoir, son interprète lui

apprit qu'il était défendu, sous peine de la vie, de parler de mort en

présence du roi, et, bien plus, de parler de la sienne. Cependant

étant devenu plus familier avec ce prince, dans son second et dans son

troisième voyage, il prit la liberté de railler souvent les seigneurs

de la cour sur la crainte qu'ils avaient de la mort; il parvint à les

faire rire de leur propre faiblesse, et le roi même prenait plaisir à

l'entendre; mais les Nègres n'en étaient pas moins réservés, et

n'osaient ouvrir la bouche sur le même sujet.

Ils sont persuadés qu'il existe un être dont l'univers est l'ouvrage,

et qui mérite par conséquent d'être préféré aux fétiches, qui sont

eux-mêmes ses créatures; mais ils ne le prient point, et ne lui

offrent point de sacrifices. «Ce grand Dieu, disent-ils, est trop

élevé au-dessus d'eux pour s'occuper de leur situation; il a confié le

gouvernement du monde aux fétiches, qui sont des puissances

subordonnées auxquelles les Nègres doivent s'adresser.»

Les Nègres les plus sensés de Juida, du moins entre les grands, ont

une idée confuse de l'existence d'un seul Dieu, qu'ils placent dans

le ciel; ils lui attribuent le soin de punir le mal et de récompenser

le bien; ils croient que le tonnerre vient de lui; ils reconnaissent

que les blancs, qui lui adressent leur culte, sont beaucoup plus

heureux que les Nègres, dont le partage est de servir le diable,

méchante et pernicieuse puissance, qu'ils n'ont pas la hardiesse

d'abandonner, parce qu'ils redoutent la fureur de la populace.

Les habitans de Juida ont quelques notions de l'enfer, du diable et de

l'apparition des esprits; ils mettent l'enfer dans un lieu souterrain,

où les méchans sont punis par le feu.

Les fétiches de Juida peuvent être divisés en deux classes, celle des

grands et celle des petits: la première classe est celle des fétiches

publics, le serpent, les arbres, la mer et l'Agoye.

L'Agoye est une hideuse figure de terre noire qui ressemble plus à un

crapaud qu'à un homme: c'est la divinité qui préside aux conseils.

L'usage est de la consulter avant de former une entreprise; ceux qui

ont besoin de ses inspirations s'adressent d'abord au sacrificateur,

et lui expliquent le sujet qui les amène; ensuite ils offrent leur

présent à l'Agoye, sans oublier de payer le droit du prêtre: il fait

quantité de grimaces que le suppliant regarde avec beaucoup de

respect; il jette des balles au hasard, d'un plat dans l'autre,

jusqu'à ce que le nombre se trouve impair dans chaque plat: il répète

plusieurs fois cette opération; et, si le nombre continue d'être

impair, il déclare que l'entreprise est heureuse. La prévention des

Nègres est si forte, que, si leurs espérances sont trompées, comme il

arrive souvent, ils en rejettent la faute sur eux-mêmes, sans accuser

jamais l'Agoye.

Mais le respect qu'on porte aux grands fétiches est extrêmement

partagé par la multitude innombrable que chaque particulier choisit à

son gré. Les plus communs sont de terre grasse, parce qu'il est aisé

de faire prendre toutes sortes de formes à cette terre.

Bosman rapporte qu'étant sur la côte de Juida, en 1698 et 1699, il y

vint un moine augustin de l'île de San-Thomé pour convertir les

Nègres. Ce missionnaire proposa au roi d'écouter ses instructions; et,

dans la première visite que Bosman rendit à ce prince, il lui demanda

ce qu'il pensait de cette proposition: «Je la loue, lui dit le roi, et

ce missionnaire me paraît fort honnête homme; mais je suis résolu de

m'en tenir à mes fétiches.» Le même religieux, se trouvant avec Bosman

dans la compagnie d'un seigneur qui passait pour un homme d'esprit,

déclara d'un ton menaçant: «Que si le peuple de Juida persistait dans

ses fausses opinions et dans ses moeurs déréglées, il ne pouvait

éviter de tomber dans les flammes de l'enfer pour y brûler

éternellement avec le diable.» Le seigneur nègre répondit froidement:

«Nous ne valons pas mieux que nos ancêtres; ils ont mené la même vie

et professé le même culte: si nous sommes condamnés à brûler, notre

consolation sera de brûler avec eux.» Cette réponse fit perdre toute

espérance au missionnaire; il pria Bosman de lui obtenir du roi son

audience de congé, et quelque temps après il remit à la voile.

Desmarchais donne une description fort exacte de l'espèce de serpent

qui fait le principal objet de la religion de Juida, et qu'on nomme

_serpent-fétiche_. Cette espèce a la tête grosse et ronde, les yeux

bleus et fort ouverts, la langue courte et pointue comme un dard, le

mouvement d'une grande lenteur, excepté lorsqu'elle attaque un serpent

venimeux; elle a la queue petite et pointue, la peau fort belle; le

fond de sa couleur est un blanc sale, avec un mélange agréable de

raies et de taches jaunes, bleues et brunes. Ces serpens sont d'une

douceur surprenante: on peut marcher sur eux sans crainte; ils se

retirent sans aucune marque de colère.

Ils sont si privés, qu'ils se laissent prendre et manier. Leur unique

antipathie est contre les serpens venimeux, dont la morsure est

dangereuse; ils les attaquent dans quelque lieu qu'ils les

rencontrent, et semblent prendre plaisir à délivrer les hommes de leur

poison. Les blancs mêmes ne font pas difficulté de manier ces

innocentes créatures, et badinent avec elles sans le moindre danger.

Il ne faut pas craindre de les confondre avec les autres. L'espèce de

serpens venimeux est noire, longue de deux brasses, et d'un pouce et

demi de diamètre; ils ont la tête plate et deux dents crochues; ils

rampent toujours la tête levée et la gueule ouverte, attaquent

furieusement tout ce qui se présente.

Le serpent sacré a moins de longueur: il n'a point ordinairement plus

de sept pieds et demi, mais il est aussi gros que la cuisse d'un

homme. Les Nègres assurent que le premier père de cette race est

encore vivant, et qu'il est d'une prodigieuse grosseur.

Bosman prétend avoir observé que ces serpens ne peuvent mordre ni

piquer. Il traite de chimère l'opinion des Nègres qui regardent leur

morsure comme un préservatif contre celle des autres serpens; il

assure, au contraire, qu'ils ne peuvent se défendre eux-mêmes du

poison des autres, et que dans les combats qu'ils leur livrent

souvent, quoique beaucoup plus gros et plus vigoureux, ils seraient

rarement vainqueurs, si ces rencontres n'arrivaient ordinairement près

des villes et des villages, où le secours de leurs adorateurs les fait

triompher de leur ennemi. Une des principales raisons qui les a fait

choisir aux Nègres pour l'objet de leur culte, est la bonté de leur

naturel. C'est un crime capital de leur nuire ou de les outrager

volontairement; mais s'il arrive par hasard qu'on marche dessus, ils

se retirent avec plus de frayeur que de colère; ou s'ils se servent de

leurs dents pour mordre, la blessure est toujours sans danger.

Ce serpent vient d'Ardra, dans son origine, et voici ce que l'on

rapporte sur l'introduction de son culte. L'armée de Juida étant près

de livrer bataille à celle d'Ardra, il sortit de celle-ci un gros

serpent qui se retira dans l'autre: non-seulement sa forme n'avait

rien d'effrayant, mais il partit si doux et si privé, que tout le

monde fut porté à le caresser. Le grand sacrificateur le prit dans ses

bras et le leva pour le faire voir à toute l'armée. La vue de ce

prodige fit tomber tous les Nègres à genoux: ils adorèrent leur

nouvelle divinité, et, fondant sur leurs ennemis avec un redoublement

de courage, ils remportèrent une victoire complète. Toute la nation ne

manqua point d'attribuer un succès si mémorable à la vertu du serpent.

Il fut rapporté avec toutes sortes d'honneurs; on lui bâtit un temple

on assigna un fonds pour sa subsistance, et bientôt ce nouveau fétiche

prit l'ascendant sur toutes les anciennes divinités; son culte ne fit

ensuite qu'augmenter à proportion des faveurs dont on se crut

redevable à sa protection. Les trois anciens fétiches avaient leur

département séparé: on s'adressait à la mer pour obtenir une heureuse

pêche, aux arbres pour la santé, et à l'Agoye pour les conseils; mais

le serpent préside au commerce, à la guerre, à l'agriculture, aux

maladies, à là stérilité, etc. Le premier édifice qu'on avait bâti

pour le recevoir parut bientôt trop petit. On prit le parti de lui

élever un nouveau temple avec de grandes cours et des appartemens

spacieux. On établit un grand pontife et des prêtres pour le servir.

Tous les ans on choisit quelques belles filles qui lui sont

consacrées. Ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que les Nègres de

Juida sont persuadés que le serpent qu'ils adorent aujourd'hui est le

même qui fut apporté par leurs ancêtres, et qui leur fit gagner une

glorieuse victoire. La postérité de ce noble animal est devenue fort

nombreuse, et n'a pas dégénéré des bonnes qualités de son premier

père. Quoiqu'elle soit moins honorée que le chef, il n'y a pas de

Nègre qui ne se croie fort heureux de rencontrer des serpens de cette

espèce, et qui ne les loge ou ne les nourrisse avec joie: il les

régale avec du lait. Si c'est une femelle, et qu'il s'aperçoive

qu'elle est pleine, il lui construit un nid pour mettre ses petits au

monde, et prend soin de les élever jusqu'à ce qu'ils soient en état de

chercher leur nourriture. Comme ils sont incapables de nuire, personne

n'est porté à les insulter; mais s'il arrivait à quelqu'un, Nègre ou

blanc, d'en tuer ou d'en blesser un, toute la nation serait ardente à

se soulever. Le coupable, s'il était Nègre, serait assommé ou brûlé

sur-le-champ, et tous ses biens confisqués; si c'était un blanc, et

qu'il eût le bonheur de se dérober à la furie du peuple, il en

coûterait une bonne somme à sa nation pour lui procurer la liberté de

reparaître.

Cette superstition fut cause d'un accident fort tragique, qui est

confirmé par le témoignage réuni de Bosman et de Barbot. Lorsque les

Anglais commencèrent à s'établir dans le royaume de Juida, un

capitaine de leur nation ayant débarqué des marchandises sur le

rivage, ses gens trouvèrent, pendant la nuit, un serpent fétiche,

qu'ils tuèrent et qu'ils jetèrent devant leur porte sans se défier des

conséquences. Le lendemain, quelques Nègres qui reconnurent le

sacrilége, et qui apprirent quels en étaient les auteurs par la

confession même des Anglais, ne tardèrent point à répandre cette

funeste nouvelle dans la nation. Tous les habitans du canton se

rassemblèrent. Ils fondirent sur le comptoir naissant, massacrèrent

les Anglais jusqu'au dernier, et détruisirent par le feu l'édifice et

les marchandises.

Cette barbarie éloigna pendant quelque temps les Anglais de la côte.

Dans l'intervalle, les Nègres prirent l'habitude de montrer aux

Européens qui arrivaient dans leur pays quelques-uns de leurs serpens

fétiches, en les suppliant de les respecter parce qu'ils étaient

sacrés. Une précaution si nécessaire a garanti les étrangers de toutes

sortes d'accidens. Mais un blanc qui tuerait aujourd'hui quelque

serpent fétiche n'aurait pas d'autre ressource que de s'adresser

promptement au roi, et de lui protester qu'il l'a fait sans dessein.

Son crime paraîtrait expié par le repentir et par une amende qu'on

l'obligerait de payer aux prêtres. Encore Bosman ne lui conseille-t-il

pas de s'exposer dans ces circonstances aux yeux de la populace, qui

devient capable de toutes sortes d'outrages lorsqu'elle est excitée

par les prêtres.

Vers le même temps, un Nègre d'Akambo, qui se trouvait dans le pays de

Juida, prit un serpent sur un bâton, parce qu'il n'osait y toucher de

la main, et le porta dans sa cabane sans lui avoir causé le moindre

mal. Il fut aperçu par deux Nègres du pays, qui poussèrent aussitôt

des cris affreux et capables de soulever le canton. On vit accourir à

là place publique un grand nombre d'habitans armés de massues, d'épées

et de zagaies, qui auraient massacré sur-le-champ le malheureux

Akambo, si le roi, informé de son innocence, n'eût envoyé quelques

seigneurs pour l'arracher à cette troupe de furieux.

Quoique ces serpens ne soient pas capables de nuire, ils ne laissent

pas d'être fort incommodes par l'excès de familiarité à laquelle ils

s'accoutument. Dans les grandes chaleurs, ils entrent quelquefois cinq

ou six ensemble jusqu'au fond des maisons, et même dans les lits.

S'ils trouvent dans un lit qui n'est pas bien remué quelque place où

ils puissent se nicher, ils y demeurent cinq ou six jours entiers, et

souvent ils y font leurs petits. À la vérité, l'embarras n'est pas

grand pour s'en défaire. On appelle un Nègre, qui prend doucement ces

fétiches, et qui les met à la porte; mais s'ils se trouvent placés sur

quelque solive, ou dans quelque lieu élevé des maisons, quoiqu'elles

ne soient que d'un seul étage, il n'est pas aisé d'engager le Nègre à

les en chasser. On est obligé fort souvent de les y laisser

tranquilles jusqu'à ce qu'ils en sortent d'eux-mêmes.

Un serpent se plaça un jour au-dessus de la table où Bosman avait

coutume de prendre ses repas, et quoiqu'il fût à la portée de la main,

il ne se trouva personne qui eût la hardiesse d'y toucher. Plusieurs

jours après, Bosman eut à dîner quelques seigneurs du pays. On parla

de serpens. Il leva les yeux sur celui qui était au-dessus de sa tête,

et le faisant remarquer à ses hôtes, il leur dit que ce pauvre

fétiche, n'ayant pas mangé depuis douze ou quinze jours, était menacé

de mourir de faim, s'il ne changeait de demeure. Ils répondirent

qu'ils le croyaient plus sensé, et qu'il ne fallait pas douter qu'en

secret il ne trouvât le moyen de s'approcher des plats. La raillerie

ne fut pas poussée plus loin; mais le jour suivant Bosman se plaignit

au roi, devant les mêmes seigneurs, qu'un de ses fétiches eût pris la

hardiesse de manger depuis quinze jours à sa table sans être invité.

Il ajouta que, si cet effronté parasite ne payait pas quelque chose

pour sa pension et son logement, les Hollandais seraient forcés de le

congédier. Le roi, qui aimait cette espèce de badinage, le pria de

laisser le fétiche tranquille, et promit de contribuer à sa

subsistance. Dès le soir il envoya un boeuf gras à Bosman.

Les animaux qui tueraient ou blesseraient un serpent fétiche ne

seraient pas plus à couvert du châtiment que les hommes. En 1697, un

porc qui avait été tourmenté par un serpent se jeta dessus et le

dévora. Nicolas Pell, facteur hollandais, qui fut témoin de cette

scène, ne put être assez prompt pour l'empêcher. Les prêtres portèrent

leurs plaintes au roi, et personne n'osant prendre la défense des

porcs, ils obtinrent de ce prince une sentence qui condamnait à mort

tous les porcs du royaume. Des milliers de Nègres, armés d'épées et de

massues, commencèrent aussitôt cette sanglante exécution. En vain les

maîtres représentèrent l'innocence de leurs troupeaux. Toute la race

eût été détruite, si le roi, qui n'avait pas l'humeur sanguinaire,

n'eût arrêté le massacre par un contre-ordre. Le motif qu'il apporta

aux prêtres pour justifier son indulgence, fut qu'il y avait assez de

sang innocent répandu, et que le fétiche devait être satisfait d'un si

beau sacrifice. Bosman, dans un second voyage, vit un autre carnage de

porcs à la même occasion. Aussitôt que le maïs commence à verdir, et

qu'il est de la hauteur d'un pied, il est ordonné de tenir les porcs

renfermés, sous peine de confiscation. C'est dans cette saison que les

serpens mettent bas leurs petits, et le lieu qu'ils choisissent est

ordinairement quelque champ de verdure. Les gardes et les domestiques

du roi parcourent alors tout le pays. Ils font main-basse sur les

porcs avec d'autant plus de rigueur, que tout ce qu'ils tuent leur

appartient. Les serpens noirs détruisent encore plus les fétiches que

les porcs, sans quoi ces ridicules divinités multiplieraient tant, que

tout le royaume en serait couvert.

Dans toutes les parties du royaume il y a des loges ou des temples

pour l'habitation et l'entretien des serpens; mais la principale loge,

ou le temple cathédral, est située à deux milles de la ville royale de

Sabi ou de Xavier, sous un grand et bel arbre. C'est dans ce

sanctuaire que le chef et le plus gros des serpens fait sa résidence.

Il doit être fort vieux, suivant le récit des Nègres, qui le regardent

comme le premier père de tous les autres. On assure qu'il est de la

grosseur d'un homme et d'une longueur incroyable.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 3) · 第 12 / 23 段