rend les secours de la mer fort utiles à la conservation de la santé
et de la vie. Il serait impossible de subsister long-temps sans cette
ressource; car non-seulement les Nègres, mais la plupart des Européens
mêmes ne vivent que de poisson, de pain et d'huile de palmier. Ceux
qui aiment le poisson peuvent s'en rassasier pour cinq ou six sous; et
s'ils ne s'attachent point à choisir le plus rare et le plus beau, ils
peuvent se satisfaire aisément pour la moitié de ce prix. Si la pêche
n'est pas heureuse, comme il arrive souvent dans la saison de l'hiver,
où dans le mauvais temps, la vie du peuple est fort misérable.
On nomme entre les poissons de mer la dorade, la bonite, les _jacots_,
qui sont de la grosseur d'un veau, le brochet de mer, la morue, le
thon et la raie. Les petits poissons, surtout les sardines, y sont
dans une extrême abondance. Le meilleur poisson qu'on trouve dans
cette mer, est la dorade. Elle a le goût du saumon. Les Anglais lui
donnent le nom de _dauphin_, et les Hollandais celui de _poisson
d'or_. On le regarde comme le plus léger de tous les animaux qui
nagent. Les dorades se laissent prendre aisément lorsqu'elles sont
pressées par la faim.
La bonite est un fort bon poisson, mais inférieur à la dorade; on la
prend dans les lieux où là mer est le plus agitée.
Les Anglais du cap Corse regardent le poisson royal comme un des
meilleurs et des plus délicats de la côte; mais il demande d'être pris
dans la saison qui lui convient: sa pleine longueur est d'environ cinq
pieds. Quelquefois on en découvre des troupes nombreuses au long du
rivage. Plusieurs écrivains le nomment _seffer_, d'autres _nègre_,
parce qu'il a la peau noire.
On trouve assez abondamment dans cette mer un poisson de la grosseur
des morues de l'Europe, qui porte le nom _de morue du Brésil_; il est
fort gras et d'un excellent goût.
Outre les poissons précédens et une infinité d'autres, qui servent de
nourriture ordinaire aux habitans de la côte, il y en a de différentes
sortes qui sont fort remarquables par leur grandeur, leur force et
leurs autres qualités.
Le plus monstrueux habitant des mers est le cachalot, qui a reçu des
Hollandais le nom de _noordkaper_, et des Français celui de
_souffleur_.
Le poisson fétiche a tiré ce nom du respect ou de l'espèce de culte
que les Nègres lui rendent. C'est un poisson d'une rare beauté; sa
peau qui est brune sur le dos, devient plus claire et plus brillante
près de l'estomac et du ventre. Il a le museau droit et terminé par
une espèce de corne dure et pointue de trois pouces de longueur; ses
yeux sont grands et vifs. Des deux côtés du corps, immédiatement après
les ouïes, on découvre quatre ouvertures en longueur dont on ignore
l'usage. Celui dont Barbot a donné la figure avait sept pieds de long.
Il ne lui fut pas possible d'en goûter, parce que rien ne peut engager
les Nègres à le vendre; mais ils lui permirent de le dessiner au
crayon.
Pendant le séjour qu'Atkins fit dans la baie du cap des Trois-Pointes,
il vit régulièrement, vers le soir, un affreux poisson qui se remuait
pesamment autour du vaisseau. Ce monstre, nommé _diable de mer_ par
les matelots, et _baudroie_ sur les côtes de France, a un aspect
hideux. Sa tête est démesurément grosse, ses nageoires ventrales ont
la forme de mains. Entre ses yeux, placés sur la partie supérieure de
la tête, s'élève un long filament terminé par une membrane assez
large. Ce filament est suivi, dans la direction du dos, d'une rangée
d'autres filamens qui diminuent de longueur en s'éloignant de la tête,
garnie aussi de membranes et de fils. Des barbillons vermiformes sont
répandus sur les côtés du corps, de la queue et de la tête, au-dessus
de laquelle paraissent quelques tubercules ou aiguillons. Sa peau est
mince, flasque et sans écailles. La couleur de la baudroie est obscure
en dessus, et blanchâtre en dessous. Ce poisson, n'ayant ni armes
défensives dans ses tégumens, ni force dans ses membres, ni célérité
dans sa natation, est, malgré sa grandeur, contraint d'avoir recours à
la ruse pour se procurer sa subsistance, et de réduire sa chasse à des
embuscades; il s'enfonce dans la vase, se couvre de plantes marines,
se cache entre les pierres, et ne laisse apercevoir que l'extrémité de
ses filamens qu'il agite en différens sens, et auxquels il donne
toutes les fluctuations qui peuvent les faire ressembler davantage à
des vers où autres appâts; les autres poissons, attirés par cette
proie apparente, s'approchent et sont engloutis par un seul mouvement
de la baudroie dans son énorme gueule, et y sont retenus par les
innombrables dents dont elle est armée. Les autres poissons connus sur
la côte d'Or sont les mêmes que nous avons déjà vus dans ces mers.
CHAPITRE III.
Côte des Esclaves.
Les navigateurs européens étendent la côte des Esclaves depuis le Rio
de Volta, où finit la côte d'Or, jusqu'au Rio Lugos, dans le royaume
de Benin. La côte suivante prend le nom de _grand Benin_; celle
d'après porte celui d'_Ouarre_, et s'étend vers le sud jusqu'au cap
Formose. De là elle tourne à l'est jusqu'à Rio del Rey, d'où elle
reprend au sud jusqu'au cap Consalvo, au-delà de l'équateur, et forme
le golfe de Guinée.
L'Europe n'a que trois établissemens sur cette côte. Le premier, qui
se nomme _Kita_, est un comptoir anglais de la Compagnie royale
d'Afrique, éloigné de quinze lieues à l'est de Lay ou d'Alampo, sur la
côte d'Or. Le second se nomme Fida ou Juida; les Anglais, les Français
et les Hollandais y ont des comptoirs et des forts. Le troisième
établissement, qui s'appelle _Iakin_, est un comptoir anglais à trois
lieues à l'est de Juida; mais diverses raisons l'ont fait abandonner,
sans qu'on ait pensé depuis à le rétablir.
La côte des Esclaves comprend les côtes de Koto, de Popo, de Juida et
d'Ardra, quatre royaumes qui se suivent immédiatement, et qui tous
font le commerce des esclaves. Nous ne nous arrêterons que sur celui
de Juida, dont nous avons promis de donner une notice. C'est le centre
du commerce des esclaves, et le pays le plus fréquenté «t le mieux
connu des Européens sous cette latitude.
Il commence à cinq ou six lieues du village de Popo, et s'étend à
quinze ou seize lieues le long de la côte; sa largeur est de huit ou
neuf lieues dans les terres; il est à 6° 20´ de latitude nord; ses
bornes sont le royaume de Popo au nord-ouest, et celui d'Ardra au
sud-est.
Le pays est arrosé par deux ruisseaux qui méritent néanmoins le nom de
rivières, et qui descendent tous deux du royaume d'Ardra. Celui qui
est le plus au sud coule à la distance d'une lieue et demie de la mer,
et porte le nom d'_Iakin_, qu'il tire d'une ville du royaume d'Ardra;
l'eau en est jaunâtre. Il n'est navigable que pour les pirogues; à
peine a-t-il trois pieds de profondeur; et, dans plusieurs endroits,
il en a beaucoup moins.
Le second, qui se nomme _Eufrates_ (on ne sait pas pourquoi ce nom
grec se trouve en Guinée), arrose la ville d'Ardra, et va passer à la
distance d'une lieue de Sabi ou Xavier, capitale du royaume de Juida;
il est plus large et plus profond que le premier; son eau est
excellente, et, s'il n'était pas bouché par quelques bancs de sable,
il serait navigable. Les rois de Juida ont établi depuis long-temps à
tous ses gués une sorte de douane où tous les passans sont obligés de
payer deux bedjis ou cauris. Les grands du pays, et les Européens
mêmes, ne sont pas exempts de ce droit.
Tous les Européens qui ont fait le voyage de Juida conviennent que
c'est une des plus délicieuses contrées de l'univers. Les arbres y
sont d'une grandeur et d'une beauté admirables, sans être offusqués,
comme dans les autres parties de la Guinée, par des buissons et de
mauvaises plantes. La verdure des campagnes, qui ne sont divisées que
par des bosquets ou des sentiers, fort agréables, et la multitude des
villages qui se présentent dans un si bel espace, forment la plus
charmante perspective qu'on puisse s'imaginer. Il n'y a ni montagnes
ni collines qui arrêtent la vue. Tout le pays s'élève doucement,
jusqu'à trente ou quarante milles de la côte, comme un large et
magnifique amphithéâtre, d'où les yeux se promènent jusqu'à la mer;
plus on avance, plus on le trouve peuplé; c'est la véritable image des
Champs-Élysées; du moins les voyageurs osent donner ce nom à cette
belle contrée, sans réfléchir qu'un pays où l'on trafique sans cesse
de la liberté des hommes rappelle plutôt l'idée de l'enfer que celle
de l'Élysée.
À ceux qui viennent de la mer cette contrée présente un spectacle
charmant: c'est, un mélange de petits bois et de grands arbres. Ce
sont des groupes de bananiers, de figuiers, d'orangers, etc., au
travers desquels on découvre les toits d'un nombre infini de villages,
dont les maisons, couvertes de paille et couronnées de cannes, forment
un très-beau paysage.
Les Nègres de Juida, bien différens de la plupart des peuples de
Guinée, n'abandonnent que les terres absolument stériles: tout est
cultivé, semé, planté, jusqu'aux enclos de leurs villages et de leurs
maisons. Leur activité va si loin, que le jour de leur moisson ils
recommencent à semer, sans laisser à la terre un moment de repos:
aussi leur terroir est-il si fertile, qu'il produit deux ou trois
fois l'année. Les pois succèdent au riz; le millet vient après les
pois; le maïs après le millet; les patates et les ignames après le
maïs. Les bords des fossés, des haies et des enclos sont plantés de
melons et de légumes. Il ne reste pas un pouce de terre en friche.
Leurs grands chemins ne sont que des sentiers. La méthode commune,
pour la culture des terres, est de l'ouvrir en sillons. La rosée qui
se rassemble au fond de ces ouvertures, et l'ardeur du soleil qui en
échauffe les côtés, hâtent beaucoup plus les progrès de leurs plantes
et de leurs semences que dans un terroir plat.
Avec si peu d'étendue, le royaume de Juida est divisé en vingt-six
provinces ou gouvernemens, qui tirent leurs noms des principales
villes. Ces petits états sont distribués entre les principaux
seigneurs du pays, et deviennent héréditaires dans leurs familles. Le
roi, qui n'est que leur chef, gouverne particulièrement la province de
Sabi ou Xavier, c'est-à-dire celle qui passe pour la première du
royaume, comme la ville du même nom en est la capitale.
Tout le pays est si rempli de villages et si peuplé, qu'il ne paraît
composer qu'une seule ville, divisée en autant de quartiers, et
partagée seulement par des terres cultivées, qu'on prendrait pour des
jardins.
Aussitôt que les Nègres voient entrer dans la rade un vaisseau de
l'Europe, ils méprisent tous les dangers pour apporter à bord du
poisson; l'expérience les rend sûrs d'être bien payés, et d'obtenir
quelques verres d'eau-de-vie par-dessus. C'est parleurs pirogues que
les capitaines de chaque nation écrivent aux directeurs-généraux pour
leur donner avis de leur arrivée. Après avoir réglé les signaux de mer
et de terre, et fait dresser des tentes sur le rivage; le capitaine se
met dans sa chaloupe pour s'avancer à cent pas de la barre,
c'est-à-dire jusqu'au lieu où commence la grande agitation des vagues:
il y trouve une pirogue qui l'attend. Les personnes sensées se
dépouillent de leurs habits jusqu'à la chemise, parce que le moindre
de tous les maux qu'on peut craindre est d'être bien mouillé de la
troisième vague; toute l'adresse des rameurs ne peut garantir là
pirogue d'être couverte d'eau, et l'on est inondé depuis la tête
jusqu'aux pieds. Les Nègres sautent dehors; et, secondés par ceux qui
les attendent au rivage, ils mettent la pirogue et tous les passagers
sur le sable.
Il ne sera point inutile d'expliquer ici ce que c'est que cette barre
qui règne tout le long de la côte de Guinée, et qui est plus ou moins
dangereuse, suivant la position des côtes, et suivant la nature des
vents auxquels elle est exposée.
Par le terme de _barre_, on entend l'effet produit par trois vagues,
qui viennent se briser successivement contre la côte, et dont la
dernière est toujours la plus dangereuse, parce qu'elle forme une
sorte d'arcade assez haute et d'un assez grand diamètre pour couvrir
entièrement une pirogue, la remplir d'eau et l'abîmer avant qu'elle
puisse toucher au rivage. Les deux premières vagues ne s'enflent pas
tant, et ne forment point d'arche en approchant du rivage: la
première, parce qu'elle n'est pas repoussée par une vague précédente
qui ait eu le temps de se briser avant qu'elle arrive; la seconde,
parce que le retour seul de la première n'a pas assez de force pour
repousser fort impétueusement celle qui la suit. Mais la troisième,
qui trouve le repoussement de la seconde augmenté par celui de la
première, forme cette arcade terrible, qui porte proprement le nom de
_barre_, et qui a causé la perte de tant de malheureux.
L'adresse des rameurs nègres consiste à sauter promptement dans l'eau,
et à soutenir la pirogue des deux côtés pour empêcher qu'elle ne
tourne. Cette opération la conduit à terre dans un moment, avec autant
de sûreté pour les passagers que pour les marchandises. Depuis que les
Européens font le commerce à Juida, les Nègres du pays ont eu le temps
de se familiariser avec ce dangereux passage. Il est rare à présent
qu'une pirogue y périsse. Il arrive encore plus rarement que les
rameurs aient quelque risque à courir, parce qu'ils sont excellens
nageurs, et qu'étant nus ils comptent pour rien d'être un peu secoués
par les flots. Leur hardiesse est si tranquille, qu'ils profitent
souvent de l'occasion pour dérober de l'eau-de-vie ou des cauris.
S'ils n'ont pas quelques Européens qui les observent, ils cessent
quelque temps d'avancer, en soutenant la pirogue avec leurs rames,
tandis qu'un des plus adroits perce les barils et sert de l'eau-de-vie
à tous les autres; ensuite ils recommencent à ramer de toutes leurs
forces, et, lorsqu'ils arrivent au rivage, ils racontent froidement,
pour excuser leur lenteur, que la pirogue a fait une voie d'eau, et
qu'ayant été forcés de la boucher, ils ont eu beaucoup de peine à
surmonter les difficultés. S'ils sont observés de si près qu'ils ne
puissent tromper, ils ont l'art de renverser la pirogue dans quelque
lieu où les barils et les caisses coulent à fond, et la nuit suivante
ils reviennent les pêcher.
Après avoir débarqué les marchandises, on les place sous des tentes
que les capitaines font dresser sur le rivage. Au sommet de ces tentes
on élève des pavillons qui servent à donner les signaux réglés entre
les marchands qui sont à terre et les barques qui demeurent à l'ancre
au delà de la barre; car, à si peu de distance, il n'en est pas moins
impossible de se faire entendre en criant, et même avec le porte-voix.
Le bruit des vagues qui se brisent incessamment contre la rade
l'emporte sur celui du tonnerre.
Autrefois les Anglais et les Hollandais étaient seuls en possession du
commerce de Juida; mais les Français obtinrent par degrés la liberté
d'y bâtir un fort; et l'adresse des habitans a fait ouvrir enfin leur
port à toutes les nations. Il en résulte un effet très-désavantageux
pour la compagnie anglaise d'Afrique: le prix des esclaves, qui était
anciennement réglé pour elle à trois livres sterling par tête (72
fr.), est monté dans ces derniers temps jusqu'à vingt (480 fr.).
Il se tient tous les quatre jours un grand marché à Sabi ou Xavier,
dans différens endroits de cette ville. Il s'en tient un autre dans la
province d'Aploga, où la foule est si grande, qu'on n'y voit pas
ordinairement moins de cinq ou six mille marchands.
Ces marchés sont réglés avec tant d'ordre et de sagesse, qu'il ne s'y
passe jamais rien contre les lois. Chaque espèce de marchands et de
marchandises a sa place assignée. Il est permis à ceux qui achètent de
marchander aussi long-temps qu'il leur plaît, mais sans tumulte et
sans fraude. Le roi nomme un juge, assisté de quatre officiers bien
armés, qui a non-seulement le droit d'inspection sur toutes sortes de
commerce, mais celui d'écouter les plaintes et de les terminer par une
courte décision, en vendant pour l'esclavage ceux qui sont convaincus
de vol ou d'avoir troublé le repos public. Outre ce magistrat, un
grand du royaume, nommé le _konagongla_, est chargé du soin de la
monnaie ou des bedjis. Il en faut quarante pour faire un toqua. Cet
officier examine les cordons, et s'il s'y trouve une coquille de
moins, il les confisque au profit du roi.
Les marchés sont environnés de petites baraques qui sont occupées par
des cuisiniers ou des traiteurs pour la commodité du public. Il ne
manque rien dans tous ces marchés. On y vend des esclaves de tous les
âges et des deux sexes, des boeufs et des vaches, des moutons, des
chèvres, des chiens, de la volaille et des oiseaux de toute espèce;
des singes et d'autres animaux; des draps de l'Europe, des toiles, de
la laine et du coton, des calicots où toiles des Indes, des étoffes de
soie, des épices, des merceries, de la porcelaine de la Chine, de l'or
en poudre et en lingots, du fer en barre et en oeuvre; enfin toutes
sortes de marchandises d'Europe, d'Asie et d'Afrique, à des prix fort
raisonnables. Cette abondance est d'autant plus surprenante, qu'une
partie de tous ces biens est achetée de la seconde ou de la troisième
main par des marchands qui les vont revendre à trois ou quatre cents
lieues du pays.
Les principales marchandises du royaume de Juida sont les étoffes de
la fabrique des femmes, les nattes, les paniers, les cruches pour le
peytou, les calebasses de toutes sortes de grandeurs, les plats et les
tasses de bois, les pagnes rouges et bleus, la malaguette, le sel,
l'huile de palmier, le kanki et d'autres denrées.
Le commerce des esclaves est exercé par les hommes, et celui de toutes
les autres marchandises par les femmes. Nos plus fins marchands
pourraient recevoir des leçons de ces habiles Négresses, soit dans
l'art du débit, soit dans celui dès comptes. Aussi les hommes se
reposent-ils entièrement sur leur gestion.
La monnaie courante dans tous les marchés est de la poudre d'or ou des
bedjis. Comme on ne connaît pas l'usage du crédit, les marchands n'ont
pas l'embarras des livres de compte.
Les Européens, les seigneurs de Juida, et les Nègres riches se font
porter dans des hamacs sur les épaules de leurs esclaves. C'est du
Brésil que viennent les plus beaux hamacs: ils sont de coton. Les uns
sont d'une étoffe continue, comme le drap; les autres à jour, comme
nos filets pour la pèche. Leur longueur ordinaire est de sept pieds,
sur dix, douze et quatorze de largeur. Aux deux extrémités il y a
cinquante ou soixante noeuds d'un tissu de soie ou de coton, que les
Nègres appellent rubans, chacun de la longueur de trois pieds. Tous
les rubans de chaque bout s'unissent pour composer une chaîne, au
travers de laquelle on passe une corde, qu'on attache des deux côtés
au bout d'une perche de bambou longue de quinze ou seize pieds; de
sorte que le hamac suspendu prend la forme d'un demi-cercle. Deux
esclaves portent les deux extrémités de la perche sur leur tête. La
personne qui se fait porter s'assied ou se couche de toute sa longueur
dans le hamac; mais elle ne se met pas en ligne directe, parce que,
dans cette situation, elle aurait le corps plié et les pieds aussi
hauts que la tête. Sa position est diagonale, c'est-à-dire, qu'ayant
la tête et les pieds d'un coin à l'autre, elle est aussi commodément
que dans un lit. Les personnes de distinction se servent d'un oreiller
qui leur soutient la tête.
Les hamacs qu'on apporte du Brésil sont de différentes couleurs et
fort bien travaillés, avec des soupentes et des franges de la même
étoffe qui tombent des deux côtés, et leur donnent fort bonne grâce.
On s'y sert ordinairement d'un parasol qu'on tient à la main. Si l'on
voyage pendant la nuit, on passe sur la perche une toile cirée pour se
garantir de la rosée, qui est dangereuse dans ce pays. Il n'y a point
de litière où l'on dorme si commodément que dans cette voiture.
Lorsque les directeurs sortent du comptoir pour la promenade ou pour
quelque voyage, ils sont toujours escortés d'un capitaine nègre, ou
d'un seigneur qui protége leur nation, et qui suit immédiatement dans
son hamac. À la tête du convoi, un Nègre porte l'enseigne de la
nation. Il est suivi d'une garde de cent ou deux cents Nègres, avec
leurs tambours et leurs trompettes. Ceux qui ont des fusils tirent
continuellement. Les tambours battent, les trompettes sonnent, et la
marche n'est qu'une danse continuelle.
La qualité du climat ne laisse point aux Européens le choix d'une
autre voiture. Ils ne pourraient faire un mille à pied, dans l'espace
d'un jour, sans être dangereusement affaiblis par l'excès de la
chaleur; au lieu qu'ils sont fort soulagés dans un hamac par la toile
qui les couvre, et par le mouvement de l'air que leurs porteurs
agitent continuellement.
Les habitans naturels de cette contrée sont généralement de haute
taille, bien faits et robustes. Leur couleur n'est pas d'un noir de
jais si luisant que sur la côte d'Or, et l'est encore moins que sur le
Sénégal et sur la Gambie. Mais ils sont beaucoup plus industrieux et
plus capables de travail, sans être moins ignorans.
Avec peu de lumières, ils sont pourtant très-civilisés et très-polis.
Bosman les met fort au-dessus de tous les autres Nègres, autant pour
les mauvaises que pour les bonnes qualités.
Les devoirs mutuels de la civilité sont si bien établis entre eux, et
leur respect va si loin pour leurs supérieurs, que, dans les visites
qu'ils leur rendent, ou dans une simple rencontre, l'inférieur se
jette à genoux, baise trois fois la terre en frappant des mains,
souhaite le bonjour à celui qu'il se croit obligé d'honorer, et le
félicite sur sa santé ou sur d'autres avantages dont il le voit jouir.
De l'autre côté, le supérieur, sans changer de posture, fait une
réponse obligeante, bat doucement les mains, et souhaite aussi le
bonjour. L'inférieur ne cesse pas de demeurer assis à terre ou
prosterné jusqu'à ce que l'autre le quitte ou lui témoigne que c'est
assez. Si c'est l'inférieur que ses affaires obligent de partir le
premier, il en demande la permission, et se retire en rampant; car on
regarderait comme un crime dans la nation de paraître debout ou de
s'asseoir sur un banc devant ses supérieurs. Les enfans ne sont pas
moins respectueux pour leurs pères, et les femmes pour leurs maris.
Ils ne leur présentent et ne reçoivent rien d'eux sans se mettre à
genoux, et sans employer les deux mains; ce qui passe encore pour une
plus grande marque de soumission. S'ils leur parlent, c'est en se
couvrant la bouche de la main, dans la crainte de les incommoder par
leur haleine.
Deux personnes d'égale condition qui se rencontrent commencent par se
mettre à genoux et frappent des mains, après quoi elles se saluent en
faisant des voeux mutuels pour leur bonheur et leur santé. Qu'une
personne de distinction éternue, toutes les personnes présentes
tombent à genoux, baisent la terre, frappent des mains et lui
souhaitent toutes sortes de prospérités. Un Nègre qui reçoit quelque
présent de son supérieur frappe des mains, baise la terre et fait un
remercîment fort affectueux. Enfin les distinctions de rang et les
gradations de respect sont aussi bien observées entre les Nègres de
Juida que dans aucun autre endroit du monde, bien différens de ceux de
la côte d'Or, qui vivent ensemble comme des brutes, sans aucune idée
de bienséance et de politesse.
Les mêmes cérémonies se répètent scrupuleusement chaque fois qu'on se
rencontre, fût-ce vingt fois le jour; et la négligence dans ces usages
est punie par une amende. Toute la nation, dit Desmarchais, marque une
considération singulière pour les Français: le dernier roi de Juida
portait si loin ce sentiment, qu'un de ses principaux officiers ayant
insulté un Français, et levé la canne pour le frapper, il lui fit
couper la tête sur-le-champ, sans se laisser fléchir par les ardentes
sollicitations du directeur français en faveur du coupable.