qu'il y en a tant de variétés, qu'il serait presque impossible d'en
faire la description. Il ajoute qu'on en a vu de cinq pieds de haut,
c'est-à-dire d'aussi grands qu'un homme. Un facteur anglais lui assura
que, derrière le fort de Ouimba ou Ouineba, une troupe de singes se
saisirent un jour de deux esclaves de la Compagnie, et leur auraient
crevé les yeux avec des bâtons, qu'ils préparaient déjà, si d'autres
esclaves n'étaient venus à leur secours.
Les plus grands, après cette monstrueuse espèce, qui est le barris,
n'en approchent pas pour la hauteur, mais ils ne sont pas moins laids.
Leur meilleure qualité est d'apprendre parfaitement tout ce qu'on leur
enseigne. Les Anglais les ont nommés _monkeys_, qui signifie petits
moines.
Les espèces que l'on trouve à la côte d'Or, sont le mandrill, le
magot, le babouin, le papion, le blanc-nez, la diane, le calitriche ou
singe vert, la mone, le patas. Les Nègres font de la peau de ces
animaux des bonnets appelés _fittès_.
Tous ces singes sont naturellement voleurs. Bosman a vu plusieurs
fois avec quelle subtilité ils dérobent le millet. Ils en prennent
deux ou trois tiges dans chaque main, autant sous les bras, deux ou
trois dans la bouche; et, marchant sur les pieds, ils s'enfuient avec
leur fardeau. S'ils sont poursuivis, ils ne gardent que ce qu'ils ont
dans la bouche, et laissent tomber le reste pour se sauver plus
légèrement. En prenant les tiges, ils examinent soigneusement l'épi;
et, s'ils n'en sont pas satisfaits, ils le jettent pour en choisir un
autre. Ainsi leur friandise cause plus de dommage que leur larcin.
Atkins observe que te prodigieux nombre de singes qui habitent la côte
d'Or rend les voyages fort dangereux par terre. Ils attaquent un
passant lorsqu'ils le voient seul, et le forcent de se réfugier dans
l'eau, qu'ils craignent beaucoup. Dans quelques cantons, on accuse les
Nègres de se livrer aux plus honteux désordres avec les singes.
L'auteur, se rappelant plusieurs exemples de la passion de ces animaux
pour les femmes, juge que cette accusation n'est pas sans
vraisemblance. Un officier du vaisseau qu'il montait acheta dans le
pays un singe qui avait une parfaite ressemblance avec un enfant; il
avait le visage plat et uni, avec une petite chevelure: il était sans
queue. Il ne voulait prendre pour nourriture que du lait et de l'orge
en bouillie. Il gémissait continuellement, et ses cris étaient les
mêmes que ceux des enfans. Enfin, dit Atkins, sa figure et ses pleurs
continuels avaient quelque chose de si choquant, qu'après l'avoir
gardé deux ou trois mois, son maître prit le parti de l'assommer et de
le jeter dans les flots.
Smith raconte que les habitans de Scherbro appellent le mandrill
_boggo_; il ajoute qu'il a véritablement la figure humaine; que, dans
toute sa grandeur, on le prendrait pour un homme de la taille moyenne;
que ses jambes et ses pieds, ses bras et ses mains sont d'une juste
proportion; mais que sa tête est fort grosse, son visage plat et
large, sans autre poil qu'aux sourcils; qu'il a le nez fort petit, les
lèvres minces et la bouche grande; que la peau de son visage est
blanche, mais extrêmement ridée, comme les femmes l'ont dans l'extrême
vieillesse; que ses dents sont larges et fort jaunes, ses mains
blanches et unies, quoique le reste du corps soit couvert d'un poil
aussi long que celui de l'ours. S'il ressent quelque mouvement de
colère ou de douleur, il crie comme les enfans. Il a généralement le
nez morveux, et paraît prendre plaisir à se le frotter avec la langue.
Le capitaine Flower apporta d'Angole, en 1733, un barris, qu'il avait
soigneusement conservé dans de l'esprit de vin. Il l'avait eu vivant
pendant quelques mois. On admira beaucoup à Londres son visage, sa
petite chevelure et ses parties naturelles, qui ne différaient pas de
l'espèce humaine. Flower rendit témoignage qu'il marchait souvent sur
les deux jambes; qu'il s'asseyait sur une chaise pour boire et pour
manger; qu'il dormait assis, les mains croisées sur la poitrine; qu'il
n'avait pas la méchanceté des autres singes, et que ses mains, ses
pieds et ses ongles ressemblaient beaucoup aux nôtres.
Le kogghelo, dont on a déjà parlé, habite particulièrement les bois,
près de la rivière de Saint-André. Sa longueur est d'environ huit
pieds; mais sa queue seule en prend plus de quatre. Ses écailles
ressemblent aux feuilles de l'artichaut; mais elles sont plus
pointues. Elles sont fort serrées, et si dures, qu'elles peuvent le
défendre contre les attaques des autres bêtes. Ses principaux ennemis
sont les tigres et les léopards. Ils le poursuivent, et sa légèreté
n'est pas si grande, qu'ils aient beaucoup de peine à l'atteindre.
Mais il se roule alors dans sa cotte de mailles, qui le rend
invulnérable. Les Nègres le tuent par la tête, vendent sa peau aux
Européens, et mangent sa chair, qui est blanche et de bon goût. Cet
animal vit de fourmis, et se sert, pour les prendre, de sa langue, qui
est extrêmement longue et gluante. Suivant Desmarchais, c'est une
créature douce et tranquille, qui n'est pas capable de nuire. Dapper
assure au contraire, mais à tort, que c'est une bête de proie qui
ressemble beaucoup au crocodile.
On peut diviser les oiseaux de la côte d'Or en trois classes: ceux qui
lui sont communs avec l'Europe, ceux qui sont connus en Europe,
quoiqu'ils y soient étrangers, et ceux qui n'y sont pas connus.
Les espèces privées qui sont communes à la côte d'Or et à l'Europe se
réduisent à un fort petit nombre; ce sont les poules, les canards, les
dindons et les pigeons. Encore les deux dernières ne se trouvent-elles
que dans les comptoirs hollandais; car on n'en voit point parmi les
Nègres.
Les perdrix et les faisans ne ressemblent point à ceux de l'Europe. Le
nombre des perdrix est fort grand sur toute la côte, ce qui ne les
rend pas plus communes sur la table des Hollandais, parce qu'ils
manquent de chasseurs pour les tuer. Les faisans sont en fort grand
nombre aux environs d'Akra et d'Apam, et dans la province d'Akambo.
Leur grandeur ne surpasse pas celle d'une poule; mais on vante
beaucoup leur beauté. Ils ont le plumage tacheté de blanc et de bleu,
le cou entouré d'un cercle bleu céleste de la largeur de deux doigts,
et la tête couronnée d'une belle touffe noire. On les regarde comme
les plus beaux de la nature, et comme la plus précieuse rareté que la
Guinée produise après l'or.
Entre une infinité d'oiseaux, les perroquets sont également
remarquables par leur nombre et par leur beauté. L'usage commun des
Nègres est de les prendre jeunes dans leurs nids, de les apprivoiser,
et de leur apprendre plusieurs mots de leur langue; mais les
perroquets de la côte d'Or ne parlent pas si bien que les verts du
Brésil. Quoiqu'on en trouve sur toute la côte, ils n'y sont pas en si
grand nombre que dans l'intérieur des terres, d'où ils viennent
presque tous: ceux de Benin, de Callabar et du cap Lopez, sont les
plus estimés, parce qu'on les apporte de fort loin; mais, outre qu'ils
sont ordinairement trop vieux, ils n'ont pas la même docilité. Tous
les perroquets de la côte, ceux du promontoire de Guinée et des lieux
qu'on vient de nommer sont bleus; et ce qui doit paraître fort
étrange, ils sont plus chers qu'en Hollande: on ne fait pas difficulté
de donner trois, quatre et cinq livres sterling (72, 96 et 120 fr.)
pour un perroquet qui sait parler.
On y voit une espèce de petites perruches, que les Nègres appellent
_abourots_. Elles se laissent prendre au filet comme les alouettes, et
aiment à se rassembler en troupes dans les champs de blé. Elles se
portent entre elles une singulière affection, comme les tourterelles:
elles ne sont pas moins remarquables par la beauté de leur plumage;
elles ont le corps vert et la tête orangée. On en voit une autre sorte
qui est un peu plus grosse, et qui a le plumage rouge, avec une tache
noire sur la tête, et la queue noire.
Les voyageurs parlent aussi de l'oiseau à couronne, qui se trouve sur
la côte d'Or, et qui n'a pas moins de dix couleurs: son plumage est un
mélange admirable de vert, de rouge, de bleu, de brun, de noir, de
blanc, etc. De sa queue, qui est fort longue, les Nègres tirent des
plumes dont ils se parent la tête. Les Hollandais lui ont donné le nom
d'_oiseau à couronne_, parce qu'ils ont sur la tête une belle touffe,
les uns bleue, d'autres couleur d'or. C'est sans doute une espèce de
perroquet, car il en a le bec.
Un autre oiseau à couronne est l'oiseau royal, qui a été décrit plus
haut.
Le pokko est un oiseau qui, malgré sa laideur, est estimé par sa
rareté. Il est exactement de la taille d'une oie; ses ailes sont d'une
grandeur et d'une largeur démesurées, couvertes de plumes brunes; tout
le dessous du corps est couleur de cendre, et couvert de poils plutôt
que de plumes; sous le cou pend une sorte de bourse rouge, longue de
quatre ou cinq pouces, et de la grosseur du bras d'un homme; c'est
dans ce réservoir que l'animal dépose sa nourriture. Son cou, qui est
assez long, et cette espèce de sac, sont couverts de quelques poils de
la même nature que ceux du ventre; sa tête est beaucoup plus grosse à
proportion du corps, et n'est couverte que d'un petit nombre des mêmes
poils; ses yeux sont grands et noirs; son bec est fort gros et fort
long; il se nourrit de poisson, et dans un seul repas il dévore ce qui
suffirait pour la nourriture de quatre hommes; il se jette avec
beaucoup d'avidité sur le poisson qu'on lui présente, et le cache
aussitôt dans son sac. Il n'aime pas moins les rats, et les avale
entiers; on prend quelquefois plaisir à lui faire rendre gorge. Les
Hollandais avaient un de ces animaux qu'ils laissaient courir dans les
ouvrages extérieurs de leur fort; ils l'avaient accoutumé à vider
quelquefois devant eux son réservoir, d'où ils voyaient sortir un rat
à demi digéré: un autre de leurs amusemens était de lâcher sur lui un
chien, ou même un enfant, pour le mettre dans la nécessité de se
défendre: ses seules armes étaient son bec, dont il se servait assez
adroitement pour pincer, mais sans être capable de nuire beaucoup.
Pendant le séjour de Bosman dans le pays, on tua sur la rivière d'Apan
un oiseau assez semblable au pokko, mais si grand, lorsqu'il se tient
sur ses jambes et la tête levée, qu'il surpasse de beaucoup la hauteur
d'un homme: son plumage était mêlé de noir, de blanc, de rouge, de
bleu et de plusieurs autres couleurs: il avait les yeux jaunes et
très-grands. Bosman le regarde comme un animal fort extraordinaire:
les Nègres mêmes ignoraient son nom[6].
[Note 6: Ces pokkos ressemblent à l'oie de Guinée mal décrite. Pour
les rendre plus merveilleux, on leur a appliqué des traits
particuliers au pélican.]
Bosman reconnaît qu'il est impossible de décrire toutes les
différentes espèces d'abeilles, de chenilles, de grillons, de
sauterelles, de vers, de fourmis et d'escargots qui se forment et qui
se renouvellent sans cesse dans le pays.
Ce voyageur s'étend sur le nombre et la grandeur des serpens de la
côte d'Or. Le plus monstrueux qu'il ait vu n'avait pas moins de vingt
pieds de longueur; mais il ajoute qu'il s'en trouve de beaucoup plus
grands dans l'intérieur des terres; en effet, il y en a de trente
pieds de long. On a souvent trouvé dans leurs entrailles non-seulement
des animaux, mais des hommes entiers. On les connaît sous le nom de
_boa_.
La nature a refusé à ces énormes serpens les crochets à venin; mais
elle leur a donné une puissance redoutable. Ils vivent généralement
dans les lieux aquatiques; ils se placent en embuscade sur le bord des
rivières où les animaux viennent se désaltérer; roulés en spirale sur
eux-mêmes, ils forment un disque de près de sept pieds de diamètre, au
centre duquel se trouve placée la tête; ils attendent ainsi leur proie
dans une position immobile, soulevant la tête de temps à autre pour
observer si quelque animal approche. Aussitôt qu'ils le croient à leur
portée, ils s'élancent comme un ressort; ils s'entortillent autour de
son cou afin de l'étouffer. Quand l'animal est étranglé, ils lui
brisent les os en le serrant des nombreux replis de leur corps; ils
l'étendent sur la terre, le couvrent de leur bave ou d'une salive
très-muqueuse, et commencent à l'avaler la tête la première. Dans
cette sorte de déglutition, les deux mâchoires du serpent se dilatent
considérablement; il semble avaler un animal plus gros que lui.
Cependant la digestion commence à s'opérer; alors le serpent
s'engourdit, et il devient très-facile de le tuer, car il n'oppose ni
résistance, ni volonté de s'enfuir. Aussi les habitans des contrées
qu'il infeste vont à sa recherche, afin de s'en procurer la viande,
qu'on vend par tronçons dans les marchés.
Quelquefois il cherche sa proie sur terre, se tient caché dans de
grandes herbes, sous des buissons épais, dans une caverne, ou bien
grimpe sur un arbre. Il vit aussi de poissons, et pour cela, il a
l'art d'attirer sa proie, en dégorgeant dans l'eau une petite partie
des alimens à moitié digérés qui sont dans son estomac; les poissons
accourent pour s'en nourrir, et il les englobe dans son vaste gosier.
Cet énorme serpent se trouve dans toutes les régions équatoriales de
l'Asie, de l'Afrique et de l'Amérique.
Beaucoup de serpens sont venimeux, surtout une espèce qui n'a pas plus
de trois pieds de long, ni plus de deux paumes d'épaisseur: elle est
mouchetée de blanc, de noir et de jaune. Bosman faillit un jour, près
d'Axim, d'être mordu par un de ces serpens, qui s'était approché de
lui sans être aperçu, tandis qu'il était assis tranquillement sur un
rocher.
Ces monstres infectent non-seulement les bois, mais les cabanes des
Nègres, et jusqu'aux forts des Européens, où Bosman en tua plus d'un.
Il conserva la peau d'un serpent mort qui avait deux têtes. Au fort
hollandais d'Axim, on en voyait plusieurs qu'on avait pris soin de
faire sécher et de remplir de paille pour leur rendre leur grandeur
naturelle: le plus grand avait quatorze pieds de longueur: à deux
pieds de la queue, on remarquait encore deux pâtes[7], sur lesquelles
on prétend que ces animaux se lèvent et courent fort vite; la tête,
qui ressemblait par sa forme à celle d'un brochet, était armée de
terribles rangées de dents. Il y avait une autre peau d'un serpent
long de cinq pieds, et de la grosseur du bras d'un homme, rayé de
noir, de brun, de jaune et de blanc, avec un mélange fort agréable. La
plus curieuse partie de son corps était la tête, qui paraissait fort
longue et fort plate: il n'a pour arme offensive qu'une fort petite
corne, qui lui surmonte le nez: elle est blanche, dure et pointue
comme une alêne. Il arrive souvent aux Nègres de marcher sur cet
animal, lorsqu'ils vont nu-pieds dans les champs; car, lorsqu'il
digère, il tombe, comme le boa, dans un si profond sommeil, qu'il ne
faut pas peu de bruit et de mouvement pour l'éveiller[8].
[Note 7: Ce serpent avait été pris dans le jardin de la Mina par un
esclave, qui, sans employer d'arme ni de bâton, l'avait saisi avec ses
mains, et l'avait apporte vivant dans le fort.]
[Note 8: C'est apparemment le _céraste_, ou le serpent cornu dont
Pline fait mention.]
Quelques domestiques nègres de Bosman aperçurent près d'un marais un
serpent de vingt-sept pieds de long, et d'une grosseur proportionnée.
Il était au bord d'un trou rempli d'eau, entre deux porcs-épics, avec
lesquels il s'engagea dans un combat fort animé. Il vomissait son
venin tandis que ses deux adversaires le perçaient de leurs dards;
mais les Nègres terminèrent la bataille en tuant les trois champions à
coups de fusil: ils les apportèrent à Maouri, où, rassemblant leurs
camarades, ils en firent ensemble un festin délicieux.
En réparant les murs du fort hollandais de Maouri, les ouvriers
découvrirent un grand, serpent sous un monceau de pierres, et
résolurent aussitôt de le prendre. Après avoir remué une partie des
pierres, un maçon nègre, voyant passer la queue du serpent, s'en
saisit; mais, n'ayant pas la force de la tirer, il prit le parti de la
couper avec son couteau; et, se flattant d'avoir mis le monstre hors
d'état de lui nuire, il continua d'écarter le reste des pierres.
Aussitôt que le serpent se vit à découvert, il s'élança sur le maçon,
et lui couvrit le visage d'un venin si dangereux qu'il le rendit
aveugle sur-le-champ; cependant ses yeux se rouvrirent, et la vue lui
revint, après avoir été quelques jours dans cette situation. Bosman
observa souvent parmi les Nègres que la morsure d'un serpent les fait
d'abord enfler, et leur cause de vives douleurs, mais qu'ils
reviennent ensuite à leur premier état; d'où il conclut que le poison
a différens degrés de force, et que, s'il est quelquefois mortel, il
n'est capable ordinairement que de blesser. Dans le royaume de Juida,
la plupart des serpens ne causent aucun mal. Smith confirme cette
opinion. À Juida, dit-il, il se trouve de gros serpens qui n'ont aucun
venin, et que les habitans honorent d'un culte. Nous en parlerons plus
en détail à l'article du royaume de Juida.
Les crapauds et les grenouilles sont non-seulement aussi communs, mais
de la même forme qu'en Europe; cependant il s'y trouve moins de
crapauds que de grenouilles, et dans quelques cantons ils sont d'une
grosseur prodigieuse. Dans le village d'Adja, entre Maouri et
Cormantin, Bosman en vit un de la largeur d'un plat de table: il le
prit d'abord pour une tortue de terre; mais il fut bientôt détrompé en
le voyant marcher: le facteur anglais l'assura qu'on en voyait
beaucoup de cette taille aux environs du même lieu: ils sont mortels
ennemis des serpens, et Bosman fut quelquefois témoin de leurs
combats. Barbot raconte que, dans certaines années, vers la fin du
mois de mai, on voit paraître au cap Corse un nombre incroyable de ces
hideux animaux, qui disparaissent peu de temps après.
Les scorpions sont en grand nombre sur cette côte, les uns fort
petits, d'autres de la grosseur d'une écrevisse; mais la différence de
la taille n'en met pas dans le venin de leur piqûre, qui est presque
toujours mortelle, si le remède n'est pas apporté sur-le-champ:
l'antidote le plus certain est d'écraser le scorpion sur la blessure,
et le premier soin du malheureux qui se sent piqué doit être d'arrêter
son ennemi pour le faire servir à sa guérison. Un des gens de Barbot
fut guéri par cette méthode dans l'île du Prince, où il avait été
blessé au talon pendant qu'il était à couper du bois.
Toutes les parties de la Guinée sont remplies de grandes araignées
noires, dont la vue a quelque chose d'effrayant. Bosman, se mettant un
jour au lit, fut véritablement alarmé d'apercevoir près de lui un de
ces animaux qui avait le corps d'une longueur extraordinaire, la tête
pointue par-derrière, et fort large sur le devant, dix jambes
couvertes de poil, et de la grosseur du petit doigt. Il n'ajoute pas
de quelles armes il se servit pour tuer ce monstre.
Les Hollandais trouvèrent un insecte si brillant dans les ténèbres,
qu'ils le prirent d'abord pour un ver luisant. Il ressemblait à la
cantharide, excepté par sa couleur, qui était noire comme le jais.
Barbot observe qu'outre ces mouches noires qui sont fort grosses, et
qui rendent pendant la nuit une sorte de lumière, on voit sur la côte
quantité de vers luisans. Atkins rapporte que la mouche de feu, qui
est fort commune dans les latitudes méridionales, vole ici pendant la
nuit, et répand dans l'air autant de clarté que les vers luisans sur
terre.
On parle avec admiration de la multitude d'abeilles qu'on rencontre de
toutes parts. On connaît assez, dit Bosman, l'excellence du miel de
Guinée: il n'est pas moins célèbre par son extrême abondance aux
environs de Rio-Gabon, du cap Lopez, et plus haut dans le golfe de
Guinée; mais il n'est pas si commun sur la côte d'Or.
Les fourmis, comme celles du Sénégal, se composent des habitations
avec un art admirable; elles se bâtissent aussi de grands nids sur des
arbres fort élevés, et souvent elles viennent de ces lieux dans les
forts hollandais, en si grand nombre, qu'elles mettent les facteurs
dans la nécessité de quitter leurs lits: leur voracité est
surprenante; il n'y a point d'animal qui puisse s'en défendre: elles
ont souvent dévoré des moutons et des chèvres. Smith rapporte que,
dans l'espace d'une nuit, elles lui ont quelquefois mangé un mouton
avec tant de propreté, que le plus habile anatomiste n'en aurait pas
fait un si beau squelette. Un poulet n'est pour elles qu'un amusement
d'une heure ou deux; le rat même, quelque léger qu'il soit à la
course, ne peut échapper à ces cruels ennemis; si une seule fourmi
l'attaque, il est perdu; tandis qu'il s'efforce de la secouer, il se
trouve saisi par quantité d'autres, jusqu'à ce qu'il soit accablé par
le nombre; elles le traînent alors dans quelque lieu de sûreté: si
leurs forces ne suffisent pas pour cette opération, elles font venir
un renfort, elles se saisissent de leur proie, et viennent à bout de
l'emporter en bon ordre.
Ces fourmis sont de plusieurs sortes, grandes, petites, blanches,
noires et rouges: l'aiguillon des dernières cause une inflammation
très-violente et plus douloureuse que celle des millepieds. Les
blanches sont aussi transparentes que le verre, et mordent avec tant
de force, que dans l'espace d'une nuit elles s'ouvrent un passage dans
un coffre de bois fort épais, en y faisant autant de trous que s'il
avait été percé d'une décharge de petit plomb. Les plus grosses n'ont
pas moins d'un pouce de long. Un jour Smith entreprit de briser un de
leurs nids avec sa canne; mais l'unique effet de plusieurs coups fut
d'attirer des milliers de fourmis à leurs portes. Il prit aussitôt le
parti de la fuite, se souvenant que la morsure d'une fourmi noire
cause des douleurs inexprimables, quoiqu'elle n'ait pas d'autre effet
dangereux.
On distingue aisément à la tête de leurs bataillons trente ou quarante
guides qui surpassent les autres en grosseur, et qui dirigent leurs
marches. Leurs expéditions se font ordinairement la nuit. Si les
Européens, en les fuyant, oublient derrière eux quelques provisions de
bouche, ou d'autres objets comestibles, ils doivent être sûrs que tout
sera dévoré avant le jour; l'armée des fourmis se retire ensuite avec
beaucoup d'ordre, et toujours chargée de quelque butin qu'elle a la
précaution d'emporter.
Pendant le séjour que Smith fit au cap Corse, un grand corps de cette
milice vint rendre sa visite au château. Il était presque jour
lorsque l'avant-garde entra dans la chapelle, où quelques domestiques
nègres étaient endormis sur le plancher: ils furent réveillés par
cette armée d'ennemis; et Smith, s'étant levé au bruit, eut peine à
revenir de son étonnement; l'arrière-garde était encore à la distance
d'un quart de mille: après avoir tenu conseil sur cet incident, on
prit le parti de mettre une longue traînée de poudre sur le sentier
que les fourmis avaient tracé, et dans tous les endroits où elles
commençaient à se disperser. On en fit sauter ainsi plusieurs millions
qui étaient déjà dans la chapelle; l'arrière-garde, ayant reconnu le
danger, tourna tout d'un coup, et regagna directement ses habitations.
Si les fourmis n'ont point un langage comme les Nègres, et plusieurs
Européens se le sont imaginé, on ne peut douter, ajoute Smith,
qu'elles n'aient quelque manière de se communiquer leurs intentions;
il s'en convainquit par l'expérience suivante. Ayant découvert, à
quelque distance des nids, quatre fourmis qui paraissaient être à la
chasse, il tua un escargot et le jeta sur le chemin; elles passèrent
quelques momens à reconnaître si c'était une proie qui leur convînt;
ensuite une d'entre elles se détacha pour porter l'avis à leur
habitation, tandis que les autres demeurèrent à faire la garde autour
du corps mort: bientôt Bosman fut surpris d'en voir paraître un grand
nombre qui vinrent droit au corps, et qui ne tardèrent point à
l'entraîner. Dans d'autres occasions, il prit plaisir à renouveler la
même expérience; il observa que, si le premier détachement ne
suffisait pas pour la pesanteur du fardeau, les fourmis renvoyaient un
second messager qui revenait avec un renfort.