Bosman dit qu'on trouverait plus de cent mille singes sur la côte, et

qu'il y en a tant de variétés, qu'il serait presque impossible d'en

faire la description. Il ajoute qu'on en a vu de cinq pieds de haut,

c'est-à-dire d'aussi grands qu'un homme. Un facteur anglais lui assura

que, derrière le fort de Ouimba ou Ouineba, une troupe de singes se

saisirent un jour de deux esclaves de la Compagnie, et leur auraient

crevé les yeux avec des bâtons, qu'ils préparaient déjà, si d'autres

esclaves n'étaient venus à leur secours.

Les plus grands, après cette monstrueuse espèce, qui est le barris,

n'en approchent pas pour la hauteur, mais ils ne sont pas moins laids.

Leur meilleure qualité est d'apprendre parfaitement tout ce qu'on leur

enseigne. Les Anglais les ont nommés _monkeys_, qui signifie petits

moines.

Les espèces que l'on trouve à la côte d'Or, sont le mandrill, le

magot, le babouin, le papion, le blanc-nez, la diane, le calitriche ou

singe vert, la mone, le patas. Les Nègres font de la peau de ces

animaux des bonnets appelés _fittès_.

Tous ces singes sont naturellement voleurs. Bosman a vu plusieurs

fois avec quelle subtilité ils dérobent le millet. Ils en prennent

deux ou trois tiges dans chaque main, autant sous les bras, deux ou

trois dans la bouche; et, marchant sur les pieds, ils s'enfuient avec

leur fardeau. S'ils sont poursuivis, ils ne gardent que ce qu'ils ont

dans la bouche, et laissent tomber le reste pour se sauver plus

légèrement. En prenant les tiges, ils examinent soigneusement l'épi;

et, s'ils n'en sont pas satisfaits, ils le jettent pour en choisir un

autre. Ainsi leur friandise cause plus de dommage que leur larcin.

Atkins observe que te prodigieux nombre de singes qui habitent la côte

d'Or rend les voyages fort dangereux par terre. Ils attaquent un

passant lorsqu'ils le voient seul, et le forcent de se réfugier dans

l'eau, qu'ils craignent beaucoup. Dans quelques cantons, on accuse les

Nègres de se livrer aux plus honteux désordres avec les singes.

L'auteur, se rappelant plusieurs exemples de la passion de ces animaux

pour les femmes, juge que cette accusation n'est pas sans

vraisemblance. Un officier du vaisseau qu'il montait acheta dans le

pays un singe qui avait une parfaite ressemblance avec un enfant; il

avait le visage plat et uni, avec une petite chevelure: il était sans

queue. Il ne voulait prendre pour nourriture que du lait et de l'orge

en bouillie. Il gémissait continuellement, et ses cris étaient les

mêmes que ceux des enfans. Enfin, dit Atkins, sa figure et ses pleurs

continuels avaient quelque chose de si choquant, qu'après l'avoir

gardé deux ou trois mois, son maître prit le parti de l'assommer et de

le jeter dans les flots.

Smith raconte que les habitans de Scherbro appellent le mandrill

_boggo_; il ajoute qu'il a véritablement la figure humaine; que, dans

toute sa grandeur, on le prendrait pour un homme de la taille moyenne;

que ses jambes et ses pieds, ses bras et ses mains sont d'une juste

proportion; mais que sa tête est fort grosse, son visage plat et

large, sans autre poil qu'aux sourcils; qu'il a le nez fort petit, les

lèvres minces et la bouche grande; que la peau de son visage est

blanche, mais extrêmement ridée, comme les femmes l'ont dans l'extrême

vieillesse; que ses dents sont larges et fort jaunes, ses mains

blanches et unies, quoique le reste du corps soit couvert d'un poil

aussi long que celui de l'ours. S'il ressent quelque mouvement de

colère ou de douleur, il crie comme les enfans. Il a généralement le

nez morveux, et paraît prendre plaisir à se le frotter avec la langue.

Le capitaine Flower apporta d'Angole, en 1733, un barris, qu'il avait

soigneusement conservé dans de l'esprit de vin. Il l'avait eu vivant

pendant quelques mois. On admira beaucoup à Londres son visage, sa

petite chevelure et ses parties naturelles, qui ne différaient pas de

l'espèce humaine. Flower rendit témoignage qu'il marchait souvent sur

les deux jambes; qu'il s'asseyait sur une chaise pour boire et pour

manger; qu'il dormait assis, les mains croisées sur la poitrine; qu'il

n'avait pas la méchanceté des autres singes, et que ses mains, ses

pieds et ses ongles ressemblaient beaucoup aux nôtres.

Le kogghelo, dont on a déjà parlé, habite particulièrement les bois,

près de la rivière de Saint-André. Sa longueur est d'environ huit

pieds; mais sa queue seule en prend plus de quatre. Ses écailles

ressemblent aux feuilles de l'artichaut; mais elles sont plus

pointues. Elles sont fort serrées, et si dures, qu'elles peuvent le

défendre contre les attaques des autres bêtes. Ses principaux ennemis

sont les tigres et les léopards. Ils le poursuivent, et sa légèreté

n'est pas si grande, qu'ils aient beaucoup de peine à l'atteindre.

Mais il se roule alors dans sa cotte de mailles, qui le rend

invulnérable. Les Nègres le tuent par la tête, vendent sa peau aux

Européens, et mangent sa chair, qui est blanche et de bon goût. Cet

animal vit de fourmis, et se sert, pour les prendre, de sa langue, qui

est extrêmement longue et gluante. Suivant Desmarchais, c'est une

créature douce et tranquille, qui n'est pas capable de nuire. Dapper

assure au contraire, mais à tort, que c'est une bête de proie qui

ressemble beaucoup au crocodile.

On peut diviser les oiseaux de la côte d'Or en trois classes: ceux qui

lui sont communs avec l'Europe, ceux qui sont connus en Europe,

quoiqu'ils y soient étrangers, et ceux qui n'y sont pas connus.

Les espèces privées qui sont communes à la côte d'Or et à l'Europe se

réduisent à un fort petit nombre; ce sont les poules, les canards, les

dindons et les pigeons. Encore les deux dernières ne se trouvent-elles

que dans les comptoirs hollandais; car on n'en voit point parmi les

Nègres.

Les perdrix et les faisans ne ressemblent point à ceux de l'Europe. Le

nombre des perdrix est fort grand sur toute la côte, ce qui ne les

rend pas plus communes sur la table des Hollandais, parce qu'ils

manquent de chasseurs pour les tuer. Les faisans sont en fort grand

nombre aux environs d'Akra et d'Apam, et dans la province d'Akambo.

Leur grandeur ne surpasse pas celle d'une poule; mais on vante

beaucoup leur beauté. Ils ont le plumage tacheté de blanc et de bleu,

le cou entouré d'un cercle bleu céleste de la largeur de deux doigts,

et la tête couronnée d'une belle touffe noire. On les regarde comme

les plus beaux de la nature, et comme la plus précieuse rareté que la

Guinée produise après l'or.

Entre une infinité d'oiseaux, les perroquets sont également

remarquables par leur nombre et par leur beauté. L'usage commun des

Nègres est de les prendre jeunes dans leurs nids, de les apprivoiser,

et de leur apprendre plusieurs mots de leur langue; mais les

perroquets de la côte d'Or ne parlent pas si bien que les verts du

Brésil. Quoiqu'on en trouve sur toute la côte, ils n'y sont pas en si

grand nombre que dans l'intérieur des terres, d'où ils viennent

presque tous: ceux de Benin, de Callabar et du cap Lopez, sont les

plus estimés, parce qu'on les apporte de fort loin; mais, outre qu'ils

sont ordinairement trop vieux, ils n'ont pas la même docilité. Tous

les perroquets de la côte, ceux du promontoire de Guinée et des lieux

qu'on vient de nommer sont bleus; et ce qui doit paraître fort

étrange, ils sont plus chers qu'en Hollande: on ne fait pas difficulté

de donner trois, quatre et cinq livres sterling (72, 96 et 120 fr.)

pour un perroquet qui sait parler.

On y voit une espèce de petites perruches, que les Nègres appellent

_abourots_. Elles se laissent prendre au filet comme les alouettes, et

aiment à se rassembler en troupes dans les champs de blé. Elles se

portent entre elles une singulière affection, comme les tourterelles:

elles ne sont pas moins remarquables par la beauté de leur plumage;

elles ont le corps vert et la tête orangée. On en voit une autre sorte

qui est un peu plus grosse, et qui a le plumage rouge, avec une tache

noire sur la tête, et la queue noire.

Les voyageurs parlent aussi de l'oiseau à couronne, qui se trouve sur

la côte d'Or, et qui n'a pas moins de dix couleurs: son plumage est un

mélange admirable de vert, de rouge, de bleu, de brun, de noir, de

blanc, etc. De sa queue, qui est fort longue, les Nègres tirent des

plumes dont ils se parent la tête. Les Hollandais lui ont donné le nom

d'_oiseau à couronne_, parce qu'ils ont sur la tête une belle touffe,

les uns bleue, d'autres couleur d'or. C'est sans doute une espèce de

perroquet, car il en a le bec.

Un autre oiseau à couronne est l'oiseau royal, qui a été décrit plus

haut.

Le pokko est un oiseau qui, malgré sa laideur, est estimé par sa

rareté. Il est exactement de la taille d'une oie; ses ailes sont d'une

grandeur et d'une largeur démesurées, couvertes de plumes brunes; tout

le dessous du corps est couleur de cendre, et couvert de poils plutôt

que de plumes; sous le cou pend une sorte de bourse rouge, longue de

quatre ou cinq pouces, et de la grosseur du bras d'un homme; c'est

dans ce réservoir que l'animal dépose sa nourriture. Son cou, qui est

assez long, et cette espèce de sac, sont couverts de quelques poils de

la même nature que ceux du ventre; sa tête est beaucoup plus grosse à

proportion du corps, et n'est couverte que d'un petit nombre des mêmes

poils; ses yeux sont grands et noirs; son bec est fort gros et fort

long; il se nourrit de poisson, et dans un seul repas il dévore ce qui

suffirait pour la nourriture de quatre hommes; il se jette avec

beaucoup d'avidité sur le poisson qu'on lui présente, et le cache

aussitôt dans son sac. Il n'aime pas moins les rats, et les avale

entiers; on prend quelquefois plaisir à lui faire rendre gorge. Les

Hollandais avaient un de ces animaux qu'ils laissaient courir dans les

ouvrages extérieurs de leur fort; ils l'avaient accoutumé à vider

quelquefois devant eux son réservoir, d'où ils voyaient sortir un rat

à demi digéré: un autre de leurs amusemens était de lâcher sur lui un

chien, ou même un enfant, pour le mettre dans la nécessité de se

défendre: ses seules armes étaient son bec, dont il se servait assez

adroitement pour pincer, mais sans être capable de nuire beaucoup.

Pendant le séjour de Bosman dans le pays, on tua sur la rivière d'Apan

un oiseau assez semblable au pokko, mais si grand, lorsqu'il se tient

sur ses jambes et la tête levée, qu'il surpasse de beaucoup la hauteur

d'un homme: son plumage était mêlé de noir, de blanc, de rouge, de

bleu et de plusieurs autres couleurs: il avait les yeux jaunes et

très-grands. Bosman le regarde comme un animal fort extraordinaire:

les Nègres mêmes ignoraient son nom[6].

[Note 6: Ces pokkos ressemblent à l'oie de Guinée mal décrite. Pour

les rendre plus merveilleux, on leur a appliqué des traits

particuliers au pélican.]

Bosman reconnaît qu'il est impossible de décrire toutes les

différentes espèces d'abeilles, de chenilles, de grillons, de

sauterelles, de vers, de fourmis et d'escargots qui se forment et qui

se renouvellent sans cesse dans le pays.

Ce voyageur s'étend sur le nombre et la grandeur des serpens de la

côte d'Or. Le plus monstrueux qu'il ait vu n'avait pas moins de vingt

pieds de longueur; mais il ajoute qu'il s'en trouve de beaucoup plus

grands dans l'intérieur des terres; en effet, il y en a de trente

pieds de long. On a souvent trouvé dans leurs entrailles non-seulement

des animaux, mais des hommes entiers. On les connaît sous le nom de

_boa_.

La nature a refusé à ces énormes serpens les crochets à venin; mais

elle leur a donné une puissance redoutable. Ils vivent généralement

dans les lieux aquatiques; ils se placent en embuscade sur le bord des

rivières où les animaux viennent se désaltérer; roulés en spirale sur

eux-mêmes, ils forment un disque de près de sept pieds de diamètre, au

centre duquel se trouve placée la tête; ils attendent ainsi leur proie

dans une position immobile, soulevant la tête de temps à autre pour

observer si quelque animal approche. Aussitôt qu'ils le croient à leur

portée, ils s'élancent comme un ressort; ils s'entortillent autour de

son cou afin de l'étouffer. Quand l'animal est étranglé, ils lui

brisent les os en le serrant des nombreux replis de leur corps; ils

l'étendent sur la terre, le couvrent de leur bave ou d'une salive

très-muqueuse, et commencent à l'avaler la tête la première. Dans

cette sorte de déglutition, les deux mâchoires du serpent se dilatent

considérablement; il semble avaler un animal plus gros que lui.

Cependant la digestion commence à s'opérer; alors le serpent

s'engourdit, et il devient très-facile de le tuer, car il n'oppose ni

résistance, ni volonté de s'enfuir. Aussi les habitans des contrées

qu'il infeste vont à sa recherche, afin de s'en procurer la viande,

qu'on vend par tronçons dans les marchés.

Quelquefois il cherche sa proie sur terre, se tient caché dans de

grandes herbes, sous des buissons épais, dans une caverne, ou bien

grimpe sur un arbre. Il vit aussi de poissons, et pour cela, il a

l'art d'attirer sa proie, en dégorgeant dans l'eau une petite partie

des alimens à moitié digérés qui sont dans son estomac; les poissons

accourent pour s'en nourrir, et il les englobe dans son vaste gosier.

Cet énorme serpent se trouve dans toutes les régions équatoriales de

l'Asie, de l'Afrique et de l'Amérique.

Beaucoup de serpens sont venimeux, surtout une espèce qui n'a pas plus

de trois pieds de long, ni plus de deux paumes d'épaisseur: elle est

mouchetée de blanc, de noir et de jaune. Bosman faillit un jour, près

d'Axim, d'être mordu par un de ces serpens, qui s'était approché de

lui sans être aperçu, tandis qu'il était assis tranquillement sur un

rocher.

Ces monstres infectent non-seulement les bois, mais les cabanes des

Nègres, et jusqu'aux forts des Européens, où Bosman en tua plus d'un.

Il conserva la peau d'un serpent mort qui avait deux têtes. Au fort

hollandais d'Axim, on en voyait plusieurs qu'on avait pris soin de

faire sécher et de remplir de paille pour leur rendre leur grandeur

naturelle: le plus grand avait quatorze pieds de longueur: à deux

pieds de la queue, on remarquait encore deux pâtes[7], sur lesquelles

on prétend que ces animaux se lèvent et courent fort vite; la tête,

qui ressemblait par sa forme à celle d'un brochet, était armée de

terribles rangées de dents. Il y avait une autre peau d'un serpent

long de cinq pieds, et de la grosseur du bras d'un homme, rayé de

noir, de brun, de jaune et de blanc, avec un mélange fort agréable. La

plus curieuse partie de son corps était la tête, qui paraissait fort

longue et fort plate: il n'a pour arme offensive qu'une fort petite

corne, qui lui surmonte le nez: elle est blanche, dure et pointue

comme une alêne. Il arrive souvent aux Nègres de marcher sur cet

animal, lorsqu'ils vont nu-pieds dans les champs; car, lorsqu'il

digère, il tombe, comme le boa, dans un si profond sommeil, qu'il ne

faut pas peu de bruit et de mouvement pour l'éveiller[8].

[Note 7: Ce serpent avait été pris dans le jardin de la Mina par un

esclave, qui, sans employer d'arme ni de bâton, l'avait saisi avec ses

mains, et l'avait apporte vivant dans le fort.]

[Note 8: C'est apparemment le _céraste_, ou le serpent cornu dont

Pline fait mention.]

Quelques domestiques nègres de Bosman aperçurent près d'un marais un

serpent de vingt-sept pieds de long, et d'une grosseur proportionnée.

Il était au bord d'un trou rempli d'eau, entre deux porcs-épics, avec

lesquels il s'engagea dans un combat fort animé. Il vomissait son

venin tandis que ses deux adversaires le perçaient de leurs dards;

mais les Nègres terminèrent la bataille en tuant les trois champions à

coups de fusil: ils les apportèrent à Maouri, où, rassemblant leurs

camarades, ils en firent ensemble un festin délicieux.

En réparant les murs du fort hollandais de Maouri, les ouvriers

découvrirent un grand, serpent sous un monceau de pierres, et

résolurent aussitôt de le prendre. Après avoir remué une partie des

pierres, un maçon nègre, voyant passer la queue du serpent, s'en

saisit; mais, n'ayant pas la force de la tirer, il prit le parti de la

couper avec son couteau; et, se flattant d'avoir mis le monstre hors

d'état de lui nuire, il continua d'écarter le reste des pierres.

Aussitôt que le serpent se vit à découvert, il s'élança sur le maçon,

et lui couvrit le visage d'un venin si dangereux qu'il le rendit

aveugle sur-le-champ; cependant ses yeux se rouvrirent, et la vue lui

revint, après avoir été quelques jours dans cette situation. Bosman

observa souvent parmi les Nègres que la morsure d'un serpent les fait

d'abord enfler, et leur cause de vives douleurs, mais qu'ils

reviennent ensuite à leur premier état; d'où il conclut que le poison

a différens degrés de force, et que, s'il est quelquefois mortel, il

n'est capable ordinairement que de blesser. Dans le royaume de Juida,

la plupart des serpens ne causent aucun mal. Smith confirme cette

opinion. À Juida, dit-il, il se trouve de gros serpens qui n'ont aucun

venin, et que les habitans honorent d'un culte. Nous en parlerons plus

en détail à l'article du royaume de Juida.

Les crapauds et les grenouilles sont non-seulement aussi communs, mais

de la même forme qu'en Europe; cependant il s'y trouve moins de

crapauds que de grenouilles, et dans quelques cantons ils sont d'une

grosseur prodigieuse. Dans le village d'Adja, entre Maouri et

Cormantin, Bosman en vit un de la largeur d'un plat de table: il le

prit d'abord pour une tortue de terre; mais il fut bientôt détrompé en

le voyant marcher: le facteur anglais l'assura qu'on en voyait

beaucoup de cette taille aux environs du même lieu: ils sont mortels

ennemis des serpens, et Bosman fut quelquefois témoin de leurs

combats. Barbot raconte que, dans certaines années, vers la fin du

mois de mai, on voit paraître au cap Corse un nombre incroyable de ces

hideux animaux, qui disparaissent peu de temps après.

Les scorpions sont en grand nombre sur cette côte, les uns fort

petits, d'autres de la grosseur d'une écrevisse; mais la différence de

la taille n'en met pas dans le venin de leur piqûre, qui est presque

toujours mortelle, si le remède n'est pas apporté sur-le-champ:

l'antidote le plus certain est d'écraser le scorpion sur la blessure,

et le premier soin du malheureux qui se sent piqué doit être d'arrêter

son ennemi pour le faire servir à sa guérison. Un des gens de Barbot

fut guéri par cette méthode dans l'île du Prince, où il avait été

blessé au talon pendant qu'il était à couper du bois.

Toutes les parties de la Guinée sont remplies de grandes araignées

noires, dont la vue a quelque chose d'effrayant. Bosman, se mettant un

jour au lit, fut véritablement alarmé d'apercevoir près de lui un de

ces animaux qui avait le corps d'une longueur extraordinaire, la tête

pointue par-derrière, et fort large sur le devant, dix jambes

couvertes de poil, et de la grosseur du petit doigt. Il n'ajoute pas

de quelles armes il se servit pour tuer ce monstre.

Les Hollandais trouvèrent un insecte si brillant dans les ténèbres,

qu'ils le prirent d'abord pour un ver luisant. Il ressemblait à la

cantharide, excepté par sa couleur, qui était noire comme le jais.

Barbot observe qu'outre ces mouches noires qui sont fort grosses, et

qui rendent pendant la nuit une sorte de lumière, on voit sur la côte

quantité de vers luisans. Atkins rapporte que la mouche de feu, qui

est fort commune dans les latitudes méridionales, vole ici pendant la

nuit, et répand dans l'air autant de clarté que les vers luisans sur

terre.

On parle avec admiration de la multitude d'abeilles qu'on rencontre de

toutes parts. On connaît assez, dit Bosman, l'excellence du miel de

Guinée: il n'est pas moins célèbre par son extrême abondance aux

environs de Rio-Gabon, du cap Lopez, et plus haut dans le golfe de

Guinée; mais il n'est pas si commun sur la côte d'Or.

Les fourmis, comme celles du Sénégal, se composent des habitations

avec un art admirable; elles se bâtissent aussi de grands nids sur des

arbres fort élevés, et souvent elles viennent de ces lieux dans les

forts hollandais, en si grand nombre, qu'elles mettent les facteurs

dans la nécessité de quitter leurs lits: leur voracité est

surprenante; il n'y a point d'animal qui puisse s'en défendre: elles

ont souvent dévoré des moutons et des chèvres. Smith rapporte que,

dans l'espace d'une nuit, elles lui ont quelquefois mangé un mouton

avec tant de propreté, que le plus habile anatomiste n'en aurait pas

fait un si beau squelette. Un poulet n'est pour elles qu'un amusement

d'une heure ou deux; le rat même, quelque léger qu'il soit à la

course, ne peut échapper à ces cruels ennemis; si une seule fourmi

l'attaque, il est perdu; tandis qu'il s'efforce de la secouer, il se

trouve saisi par quantité d'autres, jusqu'à ce qu'il soit accablé par

le nombre; elles le traînent alors dans quelque lieu de sûreté: si

leurs forces ne suffisent pas pour cette opération, elles font venir

un renfort, elles se saisissent de leur proie, et viennent à bout de

l'emporter en bon ordre.

Ces fourmis sont de plusieurs sortes, grandes, petites, blanches,

noires et rouges: l'aiguillon des dernières cause une inflammation

très-violente et plus douloureuse que celle des millepieds. Les

blanches sont aussi transparentes que le verre, et mordent avec tant

de force, que dans l'espace d'une nuit elles s'ouvrent un passage dans

un coffre de bois fort épais, en y faisant autant de trous que s'il

avait été percé d'une décharge de petit plomb. Les plus grosses n'ont

pas moins d'un pouce de long. Un jour Smith entreprit de briser un de

leurs nids avec sa canne; mais l'unique effet de plusieurs coups fut

d'attirer des milliers de fourmis à leurs portes. Il prit aussitôt le

parti de la fuite, se souvenant que la morsure d'une fourmi noire

cause des douleurs inexprimables, quoiqu'elle n'ait pas d'autre effet

dangereux.

On distingue aisément à la tête de leurs bataillons trente ou quarante

guides qui surpassent les autres en grosseur, et qui dirigent leurs

marches. Leurs expéditions se font ordinairement la nuit. Si les

Européens, en les fuyant, oublient derrière eux quelques provisions de

bouche, ou d'autres objets comestibles, ils doivent être sûrs que tout

sera dévoré avant le jour; l'armée des fourmis se retire ensuite avec

beaucoup d'ordre, et toujours chargée de quelque butin qu'elle a la

précaution d'emporter.

Pendant le séjour que Smith fit au cap Corse, un grand corps de cette

milice vint rendre sa visite au château. Il était presque jour

lorsque l'avant-garde entra dans la chapelle, où quelques domestiques

nègres étaient endormis sur le plancher: ils furent réveillés par

cette armée d'ennemis; et Smith, s'étant levé au bruit, eut peine à

revenir de son étonnement; l'arrière-garde était encore à la distance

d'un quart de mille: après avoir tenu conseil sur cet incident, on

prit le parti de mettre une longue traînée de poudre sur le sentier

que les fourmis avaient tracé, et dans tous les endroits où elles

commençaient à se disperser. On en fit sauter ainsi plusieurs millions

qui étaient déjà dans la chapelle; l'arrière-garde, ayant reconnu le

danger, tourna tout d'un coup, et regagna directement ses habitations.

Si les fourmis n'ont point un langage comme les Nègres, et plusieurs

Européens se le sont imaginé, on ne peut douter, ajoute Smith,

qu'elles n'aient quelque manière de se communiquer leurs intentions;

il s'en convainquit par l'expérience suivante. Ayant découvert, à

quelque distance des nids, quatre fourmis qui paraissaient être à la

chasse, il tua un escargot et le jeta sur le chemin; elles passèrent

quelques momens à reconnaître si c'était une proie qui leur convînt;

ensuite une d'entre elles se détacha pour porter l'avis à leur

habitation, tandis que les autres demeurèrent à faire la garde autour

du corps mort: bientôt Bosman fut surpris d'en voir paraître un grand

nombre qui vinrent droit au corps, et qui ne tardèrent point à

l'entraîner. Dans d'autres occasions, il prit plaisir à renouveler la

même expérience; il observa que, si le premier détachement ne

suffisait pas pour la pesanteur du fardeau, les fourmis renvoyaient un

second messager qui revenait avec un renfort.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 3) · 第 10 / 23 段