qui produit des richesses incroyables aux habitans. S'ils étaient
capables de vivre dans une paix constante, cette seule marchandise
attirerait à eux tous les trésors de l'Afrique; car les Nègres des
pays intérieurs sont obligés d'y venir prendre du sel, du moins ceux
qui sont en état de le payer. Les plus pauvres se servent d'une
certaine herbe qui renferme imparfaitement quelques-unes de ses
qualités. Au delà d'Ardra, dans quelques royaumes d'où vient la plus
grande partie des esclaves, deux hommes se vendent pour une poignée de
sel.
Dans les cantons où le rivage est fort élevé, la méthode des Nègres
pour faire du sel est de faire bouillir l'eau de mer dans des
chaudières de cuivre, et de la laisser refroidir jusqu'à sa parfaite
congélation; mais cette opération est ennuyeuse et d'une grande
dépense. Les Nègres qui sont situés plus avantageusement sur une côte
basse creusent des fossés et des trous dans lesquels ils font entrer
l'eau de la mer pendant la nuit. La terre étant d'elle-même salée et
nitreuse, les parties fraîches de l'eau s'exhalent bientôt à la
chaleur du soleil, et laissent de fort bon sel qui ne demande pas
d'autre préparation. Dans quelques endroits, on voit des salines
régulières, où la seule peine des habitans est de recueillir chaque
jour un bien que la nature leur prodigue.
Le sel de Fantin, où la côte est très-favorable, égale la neige en
blancheur, et en général, dans la plus grande partie de la côte d'Or,
le sel est d'une blancheur et d'une pureté extraordinaires. On le
prendrait d'autant plus aisément pour du sucre, qu'on lui donne
ordinairement la forme de pain. Les Nègres en font beaucoup d'usage
dans tous leurs alimens, et l'enveloppent dans des feuilles vertes
pour lui conserver sa blancheur.
Bosman assure que toute la côte est remplie d'arbres de diverses
grandeurs, et que les charmans bosquets qui se représentent de tous
côtés dans l'intérieur des terres forment des perspectives assez
délicieuses pour faire supporter patiemment la malignité de l'air et
l'incommodité des chemins. Il ajoute qu'entre les arbres, les uns
croissent naturellement avec tant d'ordre, que toutes les comparaisons
seraient au désavantage de l'art; tandis que les autres étendent leurs
branches et se mêlent avec tant de confusion, que ce désordre même a
des charmes surprenans pour les amateurs de la promenade.
Les arbres vantés par Oléarius, qui étaient capables de couvrir deux
mille hommes de leur ombre, et ceux dont parle Kirker, qui pouvaient
mettre à l'abri du soleil un berger avec tout son troupeau,
n'approchent point, suivant Bosman, de certains arbres de la côte
d'Or. Il en a vu plusieurs qui auraient couvert vingt mille hommes de
leur feuillage, et quelques-uns si larges et si touffus, qu'une balle
de mousquet aurait à peine atteint d'une extrémité des branches à
l'autre. Ceux qui seront tentés de trouver un peu d'exagération dans
ce récit doivent se rappeler ce qu'ils ont déjà lu du baobab, et de la
grandeur extraordinaire des pirogues.
Ces arbres prodigieux sont une espèce de fromager, et se nomment
_kapots_; ils tirent ce nom d'une sorte de coton qu'ils produisent, et
que les Nègres appellent aussi _kapot_, dont l'usage ordinaire est de
servir de matelas dans un pays où l'excès de la chaleur ne permet pas
d'employer la plume. Leur bois, qui est léger et poreux, n'est propre
qu'à la construction des pirogues. Bosman ne doute pas que l'arbre
célèbre de l'île du Prince, auquel les Hollandais trouvèrent
vingt-quatre brasses de tour, ne fût un kapot. On en voit un près
d'Axim que dix hommes pourraient à peine embrasser.
Le papayer croît en abondance au long de la côte. L'on y retrouve
d'ailleurs plusieurs des fruits dont nous avons déjà parlé.
Le raisin est bleu, gros et de fort bon goût; on croit qu'avec une
culture mieux entendue, il deviendrait aussi bon et peut-être meilleur
que celui de l'Europe.
Les cannes de sucre y croissent de la hauteur de sept à huit pieds,
c'est-à-dire celles qui sont cultivées dans le jardin du gouverneur;
car les cannes sauvages, qui viennent assez abondamment, surtout dans
le pays d'Anta, sont hautes de dix-huit et de vingt pieds. Bosman ne
doute pas qu'avec les soins convenables on ne pût les conduire à leur
perfection; mais il en coûterait beaucoup de peine, parce que leur
maturité est fort lente, et qu'elles ont besoin de deux ans pour
arriver à leur pleine grosseur.
Le calebassier herbacé de la côte d'Or n'est pas différent de celui
dont on a déjà donné la description.
La côte d'Or a des palmiers de toutes les espèces, des goyaviers, des
tamariniers, des mangliers, et tous les autres arbres qui se trouvent
sur la côte occidentale d'Afrique: elle est aussi pourvue des mêmes
légumes, des mêmes racines et des mêmes fruits, par exemple, de
l'ananas.
Le melon d'eau, suivant le même auteur, est un fruit beaucoup plus
gros et plus agréable que l'ananas. Avant sa maturité, il est blanc
dans l'intérieur et vert au dehors; mais, en mûrissant, son écorce se
couvre de taches blanches, et sa chair est entremêlée de rouge. Il est
aqueux, mais d'une saveur délicieuse, et fort rafraîchissant.
Lorsqu'il est vert, il se mange en salade comme le concombre, avec
lequel il a quelque ressemblance. Ses pépins, qui sont les mêmes,
deviennent noirs à mesure qu'il mûrit, et produisent avec peu de soin
des fruits de la même espèce. Le melon d'eau croît comme le concombre;
mais ses feuilles sont différentes. Sa grosseur ordinaire est le
double des melons musqués de l'Europe. Il croîtrait en abondance sur
la côte d'Or, si les Nègres n'étaient trop paresseux pour le cultiver;
il ne s'en trouve à présent que dans les jardins des Hollandais. Sa
saison est le mois d'août; mais dans les années abondantes il porte
deux fois du fruit.
La nature n'a point accordé au pays les herbes qui sont communes en
Europe, excepté le fluteau et le tabac, qui croissent ici en
abondance; mais Bosman trouve le tabac de la côte d'Or d'une puanteur
insupportable, quoique les Nègres en fassent leurs délices. La manière
dont ils le fument est capable d'empêcher qu'il ne leur nuise. La
plupart ayant des tuyaux de cinq ou six pieds de long, les vapeurs les
plus infectes peuvent perdre une partie de leur force dans ce passage.
La tête des pipes est un vaisseau de pierre ou de terre qui contient
deux ou trois poignées de tabac. Les Nègres qui vivent parmi les
Européens ont du tabac du Brésil, qui vaut un peu mieux, quoiqu'il
soit fort puant. La passion des deux sexes est égale pour le tabac;
ils se retrancheraient jusqu'au nécessaire pour se procurer cette
consolation dans leur misère; ce qui augmente tellement le prix du
tabac, que pour une brasse portugaise, c'est-à-dire pour moins d'une
livre, ils donnent quelquefois jusqu'à cinq schellings (six francs).
La feuille de tabac croit ici sur une plante de deux pieds de haut.
Elle est longue de deux ou trois paumes sur une de largeur; sa fleur
est une petite cloche qui se change en semence dans sa maturité.
On voit ici, dans plusieurs cantons, une sorte de gingembre qui
s'élève de deux ou trois palmes. Le gingembre transplanté croît
facilement dans tous les lieux chauds. Celui que la nature produit
d'elle-même a peu de force; cependant il diffère en bonté, suivant
l'exposition du lieu. Le meilleur vient du Brésil et de
Saint-Domingue: on estime beaucoup moins celui de San-Thomé et du cap
Vert.
Les Nègres ont tant de passion pour l'ail, qu'ils l'achètent à toute
sorte de prix. Barbot assure qu'il y a gagné cinq cents pour cent,
avec beaucoup de regret de n'en avoir pas apporté une plus grande
provision.
Les racines de la côte d'Or sont les ignames et les patates; le pays
est rempli d'ignames: ils ont la forme de nos gros navets, et se
sèment de la même manière.
Le grain que les Nègres appellent _maïs_ est connu dans toutes les
parties du monde. Les Portugais l'apportèrent les premiers d'Amérique
dans l'île de San-Thomé, d'où il fut transplanté sur la côte d'Or. Il
avait été jusqu'alors inconnu aux Nègres; mais il a multiplié dans
leur pays avec tant d'abondance, que toutes ces régions en sont
aujourd'hui couvertes. Barbot prétend que le nom de _maïs_ est venu
d'Amérique. Les Portugais lui donnent celui de _milhio-grande_
c'est-à-dire grand-millet; les Italiens le nomment _blé de Turquie_.
La seconde espèce de grain sur la côte d'Or est le véritable millet,
que les Portugais appellent _milhio-piqueno_, ou petit millet.
Le riz n'est pas commun dans toutes les contrées de la côte d'Or. Il
s'en trouve très-peu hors des cantons d'Axim et d'Anta. Mais il croît
avec abondance à l'entrée de la côte.
On nourrit un grand nombre de toutes sortes de bestiaux dans le canton
d'Axim, de Pokerson, de la Mina et d'Akra, surtout dans celui d'Akra,
parce qu'on les y amène aisément d'Akoambo et de Lampi.
Dans les autres cantons, il ne se trouve que des taureaux et des
vaches. Les Nègres ignorent l'art de couper les taureaux pour en faire
des boeufs. Aux environs d'Axim, les pâturages sont assez bons, et les
bestiaux peuvent s'y engraisser. Mais à la Mina, qui est un lieu fort
sec, ils participent à la qualité du terroir. C'est néanmoins le seul
endroit où l'on tire du lait des vaches, tant la plupart des Nègres
sont obstinés dans leur ancienne ignorance. Maigres et décharnées,
comme on représente les bestiaux de ce canton, il n'est pas étonnant
que vingt ou trente vaches suffisent à peine pour fournir du lait à la
table du général. Les plus grosses ne pèsent pas plus de deux cent
cinquante livres. En général, tous les animaux du pays, sans en
excepter les hommes, sont fort légers pour leur taille; ce que Bosman
attribue aux mauvaises qualités de leur nourriture, qui ne peut
produire qu'une chair molle et spongieuse. Aussi celle des vaches et
des boeufs y est-elle de fort mauvais goût. Une vache ne laisse pas de
coûter douze livres sterling (288 fr.). Les veaux, qui devraient être
beaucoup meilleurs, ont aussi quelque chose de désagréable au goût,
qu'on ne peut attribuer qu'au mauvais lait de leurs mères, qu'elles
n'ont pas même en abondance. Ainsi les boeufs, les vaches et les veaux
de la côte d'Or ne sont pas une nourriture fort saine.
Les chevaux du pays sont de la grandeur de nos chevaux du Nord, sans
être aussi hauts ni aussi bien faits. On en voit peu sur la côte; mais
ils sont en grand nombre dans l'intérieur des terres. Ils portent la
tête et le cou fort bas. Leur marche est si chancelante, qu'on les
croit toujours près de tomber. Ils ne se remueraient pas, s'ils
n'étaient continuellement battus, et la plupart sont si bas, que les
pieds de ceux qui les montent touchent jusqu'à terre.
Les ânes, qui sont aussi en grand nombre, ont quelque chose de plus
vif et de plus agréable que les chevaux. Ils sont même un peu plus
grands. Les Hollandais en avaient autrefois quelques-uns au fort
d'Axim pour leurs usages domestiques; mais ils les virent périr
successivement faute de nourriture.
Quoiqu'il y ait beaucoup de moutons sur toute la côte, ils y sont
toujours chers. Leur forme est la même qu'en Europe; mais ils ne sont
pas de la moitié si gros que les nôtres, et la nature ne leur a donné
que du poil au lieu de laine. C'est le contraire de nos climats. Les
hommes en Guinée ont de la laine, et les moutons du poil.
Le nombre des chèvres est prodigieux. Elles ne diffèrent de celles de
l'Europe que par la grandeur, car la plupart sont fort petites; mais
elles sont beaucoup plus grosses et plus charnues que les moutons.
Le pays ne manque point de porcs; mais ceux qui sont nourris par les
Nègres ont la chair fade et désagréable; au lieu que la nourriture
qu'ils reçoivent des Hollandais leur donne une qualité fort
différente. Cependant les meilleurs n'approchent point de ceux du
royaume de Juida, qui surpassent les porcs mêmes de l'Europe par la
délicatesse et la fermeté.
Les animaux domestiques, comme en Europe, sont les chats et les
chiens. Mais les chiens n'aboient et ne mordent pas comme les nôtres.
Il s'en trouve de toutes sortes de couleurs, blancs, rouges, noirs,
bruns et jaunes. Les Nègres en mangent la chair, et jusqu'aux
intestins; de sorte que dans plusieurs cantons on les conduit en
troupes au marché comme les moutons et les porcs. Les Nègres leur
donnent le nom d'_ékia_, ou, d'après les Portugais, celui de
_cabra-de-matto_, qui signifie chèvre sauvage. On en fait tant de cas
dans le pays, qu'un habitant qui aspire à la noblesse est obligé de
faire au roi un présent de quelques chiens. Ceux de l'Europe sont
encore plus estimés à cause de leur aboiement. Les Nègres s'imaginent
qu'ils parlent. Ils donnent volontiers un mouton pour un chien, et
préfèrent sa chair à celle de leurs meilleurs bestiaux. Les chiens de
l'Europe dégénèrent beaucoup dans le pays. Leurs oreilles deviennent
raides et pointues comme celles du renard. Leur couleur change par
degrés. Dans l'espace de trois ou quatre ans, on est surpris de les
trouver fort laids, et de s'apercevoir qu'au lieu d'aboyer ils ne font
plus que hurler tristement.
Quoique les éléphans ne soient nulle part en si grand nombre que sur
la côte de l'Ivoire, il s'en trouve beaucoup aussi sur la partie de la
côte d'Or qui s'avance de l'intérieur des terres jusqu'au rivage de la
mer. Anta n'en est jamais dépourvu.
Les éléphans de la côte d'Or ont douze ou treize pieds de hauteur, et
sont par conséquent moins grands que ceux des Indes orientales,
auxquels les voyageurs donnent le même nombre de coudées. C'est la
seule différence qui mérite d'être remarquée.
L'éléphant se nourrit particulièrement d'une sorte de fruit qui
ressemble à la papaye, et qui croît sauvage dans plusieurs parties de
la Guinée. L'île de Tesso en est remplie, et c'est apparemment ce qui
invite ces animaux à s'y rendre en grand nombre. Ils passent le canal
à la nage. Un esclave de la compagnie blessa un éléphant dans cette
île; et, n'ignorant pas ce qu'il avait à craindre de sa furie, il se
réfugia aussitôt dans un bois voisin. L'éléphant s'efforça de le
suivre; mais, soit qu'il fut affaibli par sa blessure ou retardé par
l'épaisseur des arbres, il abandonna les traces de son ennemi pour
repasser le canal à la nage. Il mourut en chemin, et les Nègres
profitèrent de la marée pour le conduire dans la baie de Féro, où ils
commencèrent par lui arracher les dents, et firent ensuite un festin
de sa chair. On assure que le mouvement d'un éléphant dans l'eau est
plus prompt que celui d'une chaloupe à dix rameurs, et qu'à terre il
est aussi léger qu'un cheval à la course.
On ne voit point d'éléphans blancs sur la côte d'Or, quoiqu'on dise
dans quelques relations qu'il s'en trouve plus loin dans l'Afrique le
long du Niger, dans l'Abyssinie et dans le pays de Zanguébar.
Les panthères sont en fort grand nombre sur toute la côte. Elles y
portent le nom de _bohen_. On connaît l'extrême férocité de ces
animaux. Un homme qui se hasarde seul dans un bois est menacé à tout
moment de leurs insultes, et n'a de ressource que dans son adresse et
son courage. Peu de temps après l'arrivée de Bosman, un domestique du
facteur de Sokkonda fut dévoré à cent pas de son comptoir. Dans le
même temps, et près du même lieu, un Nègre qui allait couper du bois
avec sa hache, rencontra une panthère qui fondit sur lui; mais, après
un long combat, le Nègre lui ôta la vie d'un coup de hache, et revint
couvert de sang et de blessures. En 1693, tandis que Bosman commandait
dans le même fort, il ne se passait pas de nuit où les panthères
n'enlevassent quelques moutons de son troupeau et de celui des Anglais
ses voisins. Un jour, en plein midi, un de ces furieux animaux pénétra
dans la loge et dévora deux chèvres. Bosman, qui s'en aperçut, se hâta
de sortir avec son canonnier, deux Anglais et quelques Nègres, tous
armés de mousquets. Ils poursuivirent le monstre, et le virent entrer
dans un petit bois où il s'arrêta tranquillement. Le canonnier eut la
hardiesse d'y entrer pour découvrir son gîte; mais il revint bientôt
avec une vive épouvante, après avoir laissé derrière lui son chapeau,
son sabre et ses sandales. La panthère s'était jetée sur lui, l'avait
mordu, et n'avait lâché prise que parce qu'une branche était tombée
sur elle et l'avait effrayée. Un des Anglais n'entreprit pas moins de
la faire déloger. Il pénétra dans le bois, son mousquet en joue; mais
la panthère se tint tranquillement assise pour lui laisser la liberté
d'approcher; et, le saisissant tout d'un coup par les épaules, elle
l'abattit, et l'aurait infailliblement mis en pièces, si Bosman et ses
Nègres, qui suivaient de près, n'eussent paru assez tôt pour le
secourir. Si le monstre prit la fuite, ce ne fut qu'après avoir ôté à
son ennemi la force de se relever pendant le reste du jour. Un facteur
du fort, qui était parti après les autres avec son mousquet pour
augmenter le nombre des assaillans, s'avançait d'un air résolu au
moment que la panthère quittait sa retraite. Il la vit venir à lui;
et, son courage l'abandonnant à cette vue, il se mit à courir de toute
sa force pour regagner le comptoir. Soit frayeur ou lassitude, il eut
le malheur de tomber sur une pierre. La panthère s'approcha aussitôt
de lui. Bosman et ses compagnons s'arrêtèrent tremblans à quelque
distance, sans oser tirer, parce que le monstre était trop près du
facteur. Ils s'attendaient à le voir déchirer à leurs yeux, lorsque
la panthère, abandonnant sa proie, continua de fuir d'un autre côté.
Ils n'attribuèrent sa retraite qu'à leurs cris. Quoi qu'il en soit,
cette aventure ne l'empêcha pas de revenir peu de jours après, et de
tuer quelques moutons. Les Hollandais, après avoir employé si
malheureusement la force, eurent recours à l'adresse. Ils firent une
cage de plusieurs grands pieux, longue de douze pieds et large de
quatre, sur laquelle ils mirent un tas de pierres pour la rendre plus
ferme. Dans un coin de cette cage, ils en mirent une petite, où ils
renfermèrent deux cochons de lait. L'entrée était une trappe, soutenue
par une corde, qui devait se lâcher d'elle-même au moindre mouvement
de la petite cage. Ce stratagème eut tant de succès, que, trois jours
après, vers minuit, la panthère se jeta dans le piége. Au lieu de
pousser des rugissemens, comme on s'y attendait, elle employa d'abord
ses dents pour se procurer la liberté. Ses efforts lui auraient ouvert
un passage, si elle eût pu continuer ce travail une demi-heure de
plus; car elle avait déjà rongé la moitié d'une palissade. Mais Bosman
parut assez tôt pour l'interrompre; et, sans s'amuser à tirer
plusieurs coups inutiles, il passa le bout de son fusil entre deux
pieux. L'animal se jeta dessus avec une extrême furie, et s'offrit
ainsi comme de lui-même à trois balles, qui le renversèrent sans vie.
Il était de la grandeur d'un veau, et pourvu de dents aussi terribles
que ses griffes. Cette victoire devint l'occasion d'une fête qui dura
huit jours, suivant l'usage du pays, qui accorde à celui qui tue une
panthère le droit de prendre, sans payer, tout le vin de palmier qu'on
met en vente au marché. Bosman, qui avait tué le monstre, résigna son
privilége à ses Nègres.
Le pays d'Axim produit plus de panthères que celui d'Anta. Elles
poussent la hardiesse jusqu'à sauter pendant la nuit dans les forts
hollandais, quoique les murs n'aient jamais moins de dix pieds de
hauteur; et, s'il se présente quelque proie, leur férocité n'épargne
rien. L'auteur observe qu'elles ne sont pas aussi effrayées du feu
qu'on se l'imagine. Après en avoir reçu deux ou trois visites, qui lui
avaient coûté quelques moutons, il espéra de s'en délivrer en allumant
un grand feu près de son parc. Cinq de ses domestiques reçurent ordre
de passer la nuit au même lieu sous les armes. Malgré toutes ces
précautions, une panthère s'approcha sans être entendue, tua deux
moutons entre deux de ses gens qui s'étaient endormis; et lorsque, se
réveillant aux cris des victimes, ils se préparaient à faire usage de
leurs armes, elle eut plus de légèreté à s'échapper qu'ils n'eurent de
courage à la poursuivre. Cet incident semble confirmer une opinion qui
est commune à tous les Nègres: ils assurent que jamais la panthère ne
s'attaque aux hommes lorsqu'elle peut se saisir d'une bête. Sans cela,
deux domestiques endormis auraient été aussi faciles à dévorer que
deux moutons.
Les buffles sont si rares sur l'a côte d'Or, qu'à peine en voit-on
quelques-uns dans l'espace de deux ou trois ans; mais ils sont en
assez grand nombre à l'est, vers le golfe de Guinée. Ils sont de la
grandeur d'un boeuf; leur couleur est rougeâtre; leurs cornes sont
droites. Ils sont très-légers à la course. Dans les bons pâturages,
leur chair, est un fort bon aliment. Il est dangereux de les blesser
lorsqu'on ne les tue pas du même coup. Les Nègres, instruits par
l'expérience, montent sur un arbre pour les tirer.
Outre ces animaux farouches, le pays nourrit aussi des chacals, des
hyènes, et d'autres bien plus gros; ils sont non-seulement inconnus
aux Européens, mais ils n'ont pas même de nom parmi les Nègres. En
revanche, cette contrée est remplie d'espèces plus douces: telles que
les cerfs, les gazelles ou les antilopes, les daims, les lièvres, etc.
Le nombre des cerfs est surprenant dans les contrées d'Anta et d'Akra;
on les rencontre en grands troupeaux. Bosman en a quelquefois compté
jusqu'à cent. Si l'on en croit les Nègres, ils sont si subtils et si
timides, que, dans leurs marches, ils détachent un d'entre eux pour
faire l'avant-garde, et veiller à la sûreté commune. Mais on distingue
environ vingt sortes de ces animaux: les uns de la grandeur d'une
petite vache, d'autres aussi petits que des moutons, et même que des
chats. La plupart sont rougeâtres, avec une raie noire sur le dos; il
s'en trouve néanmoins de mouchetés. Leur chair est excellente, surtout
celle de deux principales sortes, que les Hollandais trouvent fort
délicate.
Le petit cerf, dont les jambes sont si minces, qu'on les compare au
tuyau d'une pipe, est doué d'une si grande légèreté, qu'il paraît
voltiger au milieu des buissons.
On voit beaucoup de gazelles dans le pays d'Akra, et la chair en est
excellente.
On a placé à tort en Afrique le paresseux, animal de l'Amérique
méridionale. Ceux que des voyageurs y ont vus y avaient été apportés.
L'arompo ou mangeur d'hommes n'est probablement qu'un chacal mal
décrit.
Mais il n'y a point d'animaux en si grande abondance sur la côte d'Or
que les rats et les souris, surtout les rats, qui ne se rendent pas
peu redoutables par leurs ravages et par leur nombre.
On voit particulièrement, près d'Axim, une espèce de rats sauvages
aussi gros que des chats, et qui ont le corps très-effilé: ils sont
nommés boutis dans le pays. Il n'y a que les Nègres à qui leur chair
paraisse agréable. Ils causent un dommage incroyable aux magasins de
millet et de riz. Dans l'espace d'une nuit, un seul de ces animaux
fait dans un champ de blé le même ravage que cent rats; après avoir
beaucoup mangé, il renverse et détruit tout ce qu'il ne peut avaler.
Les singes sont d'autres animaux dont l'abondance est incroyable sur
la côte d'Or; ils sont en si grand nombre, que, dans plusieurs
cantons, les Nègres sont obligés de faire la garde pour garantir leurs
plantations, et d'employer le poison, les piéges et les armes.
Lorsqu'un Européen rapporte de la chasse cinq ou six singes qu'il a
tués, il est reçu des Nègres comme en triomphe. D'un autre côté, les
singes s'aperçoivent fort bien des piéges qu'on leur tend, et ne
donnent pas deux fois dans le même. Ils ne connaissent pas moins leurs
ennemis. S'ils voient un singe de leur troupe blessé d'un coup de
flèche, ils s'empressent à le secourir. La flèche est-elle barbue, ils
le distinguent fort bien à la difficulté qu'ils trouvent à la tirer;
et, pour donner du moins à leur compagnon la facilité de fuir, ils en
brisent le bois avec leurs dents. Un autre est-il blessé d'un coup de
balle, ils reconnaissent la plaie au sang qui coule, et mâchent des
feuilles pour la panser. Les chasseurs qui tomberaient entre leurs
mains courraient grand risque d'avoir la tête écrasée à coups de
pierres, ou d'être déchirés en pièces; car, entre ces animaux il s'en
trouve de très-gros, et qu'il est dangereux d'irriter.
On sait qu'en général tous les singes sont malins et fort portés à
l'imitation de tout ce qui se présente devant leurs yeux. Ils sont
passionnés pour leurs petits. Jamais on ne les voit tranquilles: la
nature n'a rien qui représente mieux le mouvement perpétuel. Comme
ils approchent beaucoup de la forme humaine les Nègres sont
persuadés, comme on l'a déjà vu, que c'est une race d'hommes maudits
qui pourraient parler, si leur malignité ne leur liait la langue. On
tend sur les arbres des ressorts et d'autres piéges pour les prendre.