signifie proprement _charme_ ou _amulette_. On ignore quand les Nègres
ont commencé à l'emprunter; mais, dans leur langue, c'est _Bossoum_
qui signifie _Dieu_ et chose divine, quoique plusieurs usent aussi de
_Bassefo_ pour exprimer la même chose. _Fétiche_ est ordinairement
employé dans un sens religieux. Tout ce qui sert à l'honneur de la
Divinité prend le même nom; de sorte qu'il n'est pas toujours aisé de
distinguer leurs idoles des instrumens de leur culte. Les brins d'or
qu'ils portent pour ornemens, leurs parures de corail et d'ivoire sont
autant de fétiches.
Tous les voyageurs conviennent que ces objets de vénération n'ont pas
de forme déterminée. Un os de volaille ou de poisson, un caillou, une
plume, enfin les moindres bagatelles prennent la qualité de fétiches,
suivant le caprice de chaque Nègre. Le nombre n'en est pas mieux
réglé. C'est ordinairement deux, trois ou plus. Tous les Nègres en
portent un sur eux on dans leur pirogue. Le reste demeure dans leurs
cabanes, et passe de père en fils comme un héritage, avec un respect
proportionné aux services que la famille croit en avoir reçus.
Ils les achètent à grand prix de leurs prêtres, qui feignent de les
avoir trouvé sous les arbres fétiches. Pour la sûreté de leurs
maisons, ils ont à leurs portes une sorte de fétiche qui ressemble aux
crochets dont on se sert en Europe pour attirer les branchés des
arbres dont on veut cueillir les fruits. C'est l'ouvrage des prêtres,
qui les mettent pendant quelque temps sur une pierre aussi ancienne,
disent-ils, que le monde, et qui les vendent au peuple après cette
consécration. Dans les calamités ou les chagrins, un Nègre s'adresse
aux prêtres pour obtenir un nouveau fétiche. Il en reçoit un petit
morceau de graisse ou de suif, couronné de deux ou trois plumes de
perroquet. Le gendre du roi de Fétou avait pour fétiche la tête d'un
singe qu'il portait continuellement.
Chaque Nègre s'abstient de quelque liqueur ou de quelque sorte
particulière d'aliment à l'honneur de son fétiche. Cet engagement se
forme au temps du mariage, et s'observe avec tant de scrupule, que
ceux qui auraient la faiblesse de le violer se croiraient menacés
d'une mort certaine. C'est pour cette raison qu'on voit les uns
obstinés à ne pas manger de boeuf, les autres à refuser de la chair de
chèvre, de la volaille, du vin de palmier, de l'eau-de-vie, comme si
leur vie en dépendait.
Outre les fétiches domestiques et personnels, les habitans de la côte
d'Or, comme ceux des contrées supérieures, en ont de publics, qui
passent pour les protecteurs du pays ou du canton. C'est quelquefois
une montagne, un arbre ou un rocher; quelquefois un poisson ou un
oiseau. Ces fétiches tutélaires prennent un caractère de divinité pour
toute la nation. Un Nègre qui aurait tué par accident, le poisson ou
l'oiseau fétiche serait assez puni par l'excès de son malheur. Un
Européen qui aurait commis le même sacrilége verrait sa vie exposée au
dernier danger.
Ils s'imaginent que les plus hautes montagnes, celles d'où ils voient
partir les éclairs sont la résidence de leurs dieux. Ils y portent des
offrandes de riz, de millet, de maïs, de pain, de vin, d'huile et de
fruits, qu'ils laissent respectueusement au pied.
Les pierres fétiches ressemblent aux bornes qui sont en usage dans
quelques parties de l'Europe pour marquer la distinction des champs;
Dans l'opinion des Nègres, elles sont aussi anciennes que le monde.
Les Nègres sont persuadés que leur fétiche voit et parle; et
lorsqu'ils commettent quelque action que leur conscience leur
reproche, ils le cachent soigneusement sous leur pagne, de peur qu'il
ne les trahisse. Quand Louis XI conjurait sa petite Vierge de
détourner les yeux pour ne pas voir les meurtres et les crimes qu'il
commettait, valait-il mieux que le Nègre cachant le fétiche sous son
pagne?
Ils craignent beaucoup de jurer par les fétiches; et, suivant
l'opinion généralement établie, il est impossible qu'un parjure
survive d'une heure à son crime. Lorsqu'il est question de quelque
engagement d'importance, celui qui a le plus d'intérêt à l'observation
du traité demande qu'il soit confirmé par le fétiche. En avalant la
liqueur qui sert à cette cérémonie, les parties y joignent d'affreuses
imprécations contre elles-mêmes, s'il leur arrive de violer leur
engagement. Il ne se fait aucun contrat qui ne soit accompagné de
cette redoutable formalité. Mais Bosman remarquait que depuis quelque
temps on ne faisait plus le même fond sur ces sermens, parce que
l'argent était devenu parmi les Nègres une source continuelle de
corruption. Ainsi l'avarice l'emporte encore sur la superstition.
Après les fétiches, rien n'inspire tant de frayeur aux Nègres que le
tonnerre et les éclairs. Dans la saison des orages, ils tiennent leurs
portes soigneusement fermées, et leur surprise paraît extrême de voir
marcher les Européens dans les rues sans aucune marqué d'inquiétude.
Ils croient que plusieurs hommes de leur pays, dont les noms sont
demeurés dans leur mémoire, ont été enlevés par les fétiches au milieu
d'une tempête, et qu'après ce malheur ou ce châtiment, on n'a jamais
entendu parler d'eux. Leur crainte va si loin, qu'elle les ramène dans
leurs cabanes pendant la pluie et le vent. Au bruit du tonnerre, on
leur voit lever les yeux et les mains vers le ciel, où ils savent que
le Dieu des Européens fait sa résidence, en l'invoquant sous le nom de
_Youan-Ghoemain_, dont eux seuls entendent le sens.
Quoique les Nègres n'aient pas d'autre notion de l'année et de sa
division en mois et en semaines que celle qu'ils tirent de la
fréquentation des Européens, ils ne laissent pas de mesurer le temps
par les lunes, et d'employer ce calcul pour la connaissance des
saisons. Il paraît même qu'ils divisent les lunes en semaines et en
jours, car ils ont dans leur langue des termes fixes pour marquer
cette distinction.
Les Nègres du pays intérieur divisent le temps en parties heureuses et
malheureuses. Les premières se subdivisent en d'autres portions de
plus ou moins d'étendue. Dans plusieurs cantons, les plus longues
portions heureuses sont de dix-neuf jours, et les moindres de sept;
mais elles ne se succèdent pas immédiatement. Les jours malheureux,
qui sont au nombre de sept, viennent entre les deux portions
heureuses. C'est pour les habitans une espèce de vacation, pendant
laquelle ils n'entreprennent aucun voyage; ils ne travaillent point à
la terre, ils ne font rien qui soit de la moindre importance, et
demeurent enfin dans une oisiveté absolue. Les Nègres d'Akambo sont
plus attachés à cette pratique superstitieuse que ceux de tout autre
pays; car ils refusent, dans cet intervalle, de s'appliquer aux
affaires, et de recevoir même des présens. Mais parmi les Nègres de la
côte tous les jours sont égaux. Ils n'ont que deux fêtes publiques,
l'une à l'occasion de leur moisson, l'autre pour chasser le diable.
Lorsque la pêche n'est pas heureuse, on ne manque point de faire des
offrandes à la mer.
Les Nègres ont généralement deux jours de fêtes particulières chaque
semaine. Ils ont donné à l'un le nom de _bossoum_, c'est-à-dire jour
du fétiche domestique; et dans plusieurs cantons, ils l'appellent
_dio-santo_, d'après les Portugais. Bosman assure que ce jour-là ils
ne boivent point de vin de palmier jusqu'au soir. Ils prennent un
pagne blanc, pour marquer la pureté de leur coeur; et, dans la même
vue, ils se font diverses raies sur le visage avec de la terre
blanche. La plupart, mais surtout les nobles, ont un second jour de
fête, qui est consacré en général aux fétiches.
Le mercredi des Européens est le sabbat des Nègres. Tous les voyageurs
conviennent que la fête du mercredi est observée sur toute la côte
d'Or, excepté dans le canton d'Anta, où, comme chez les mahométans,
l'usage a placé cette célébration au vendredi, et où d'ailleurs la
défense du travail regarde uniquement la pêche. Mais, dans les autres
lieux, ce sabbat s'observe avec tant de rigueur, que les marchés sont
interrompus, et qu'on n'y vend pas même de vin de palmier. Enfin l'on
n'y fait aucune affaire, à la réserve du commerce avec les vaisseaux
européens qui est excepté, à cause du peu de séjour qu'ils font sur la
côte. Ce jour-là tous les Nègres se lavent avec plus de soin que dans
tout autre temps.
Villaut admire beaucoup la vénération des Nègres pour leurs prêtres;
elle surpasse toutes les expressions. Les alimens les plus délicats
sont réservés pour eux. Ils sont les seuls, dans toutes ces nations,
qui soit exempts de travail et nourris aux dépens du public. Il ne
manque rien d'ailleurs pour leur entretien, parce qu'ils tirent un
profit considérable des fétiches qu'ils vendent au peuple.
Les Nègres de Guinée sont généralement distingués en cinq classes.
Leurs rois forment la première. La secondé est celle des cabochirs ou
des chefs, qui peuvent être regardés comme les magistrats civils; car
leur office consiste uniquement à veiller au bon ordre dans les villes
et dans les villages, à prévenir toute espèce de tumulte et les
querelles, ou à les apaiser. La troisième classe comprend ceux qui ont
acquis la réputation d'être riches. Quelques auteurs les ont
représentés comme les nobles. La quatrième compose le peuple,
c'est-à-dire ceux qui s'emploient aux travaux, à l'agriculture et à la
pêche. La cinquième classe est celle des esclaves, soit qu'ils aient
été vendus par leurs parens, ou pris à la guerre, ou condamnés pour
leurs crimes, ou réduits à ce triste sort par la pauvreté.
On doit observer, comme une perfection du gouvernement de Guinée, à
laquelle on n'est point encore parvenu en Europe, que, malgré la
pauvreté qui règne parmi les Nègres, on n'y voit point de mendians.
Les vieillards et les estropiés sont employés, sous la direction des
gouverneurs, à quelque travail qui ne surpasse point leurs forces. Les
uns servent aux soufflets des forgerons, d'autres à presser l'huile de
palmier, à broyer les couleurs dont on peint les nattes, à vendre les
provisions aux marchés. Les jeunes gens oisifs sont enrôlés pour la
profession des armes.
Les cruautés qui se commettent dans leurs guerres font frémir
d'horreur; et ceux qui tombent vivans entre les mains de leurs
ennemis doivent s'attendre à toutes sortes de barbaries. Après les
avoir long-temps tourmentés, on leur coupe ou plutôt on leur déchire
la mâchoire d'en bas; et, sans égard pour leurs larmes, on les laisse
périr dans cet état. Un habitant de Commendo assura Barbot qu'il avait
traité lui-même avec cette furie trente-trois hommes dans une seule
bataille. Après leur avoir coupé le visage d'une oreille à l'autre, il
leur avait appuyé le genou contre l'estomac, et leur avait arraché, de
toutes ses forces, la mâchoire d'en bas, qu'il avait emportée comme en
triomphe. D'autres ont la cruauté d'ouvrir le ventre aux femmes
enceintes, et d'en tirer l'enfant pour l'écraser sous la tête de la
mère. Les nations d'Youuafo et d'Akkanez ont tant d'horreur l'une pour
l'autre, que leurs batailles sont de véritables boucheries, après
lesquelles ceux qui leur survivent n'ont pas d'autre passion que de se
rassasier de la chair de leurs ennemis dans un horrible festin, et de
prendre leurs mâchoires et leur crâne pour en orner leurs tambours et
la porte de leurs maisons.
La situation de la côte d'Or étant au 5e. degré de la ligne, on doit
juger que l'ardeur du soleil y est extrême. Mais ce que le climat peut
avoir de malsain ne vient que du passage soudain de la chaleur du jour
au froid de la nuit, surtout pour ceux à qui l'envie de se rafraîchir
fait quitter trop tôt leurs habits. On peut en assigner une autre
cause. La côte étant assez montagneuse, il s'élève chaque jour au
matin, du fond des vallées, un brouillard épais, puant et sulfureux,
particulièrement près des rivières et dans les lieux marécageux, qui,
se répandant fort vite avant que le soleil puisse le dissiper, infecte
tous les lieux où il s'étend. Il est difficile de ne pas s'en
ressentir, surtout pour les Européens, dont le corps est plus
susceptible de ses impressions que celui des habitans naturels. Ce
brouillard est très-fréquent pendant l'hiver, surtout aux mois de
juillet et d'août, qui sont aussi les plus dangereux pour la santé.
Les maladies ne viennent pas généralement, comme le pensent quelques
écrivains, de la débauche et des autres excès; puisque, malgré
beaucoup de tempérance et de régularité, on ne se garantit pas
toujours des attaques les plus malignes et les plus mortelles.
Cependant tous les auteurs avouent que la plupart des matelots et des
soldats européens se rendent coupables de leur propre mort par l'usage
excessif du vin de palmier et de l'eau-de-vie. À peine ont-ils reçu
leur paie, qu'ils l'emploient à ce brutal amusement, et l'argent leur
manquant bientôt pour acheter des alimens qui pourraient soutenir leur
santé, ils ont recours au pain, ou plutôt aux pâtes du pays, à l'huile
et au sel, qui ne réparent pas le double épuisement du travail et de
la débauche. Ainsi leurs forces diminuent sensiblement jusqu'à la
naissance de quelque maladie violente à laquelle ils ne sont pas
capables de résister. Leurs supérieurs mêmes, livrés à l'intempérance
des femmes et des liqueurs fortes, ne sont pas plus capables de
modération.
Les maladies épidémiques des Nègres sont la petite vérole et les vers.
Le premier de ces deux fléaux en fait périr un nombre incroyable avant
l'âge de quatorze ans; et l'autre assujettit les vivans à d'affreuses
douleurs dans toutes les parties du corps, mais particulièrement aux
jambes.
Les Nègres de la côte d'Or n'ont pas d'autre règle pour distinguer les
saisons que la différence du temps. Ils le partagent ainsi en hiver et
en été. À la vérité, les arbres sont toujours verts et couverts de
feuilles: il s'en trouve même un assez grand nombre qui produisent des
fleurs deux fois l'année; mais pendant l'été, qui est la saison de la
sécheresse, une chaleur excessive semble dévorer la terre; au lieu
que, dans le temps des pluies, qui est l'hiver, les champs sont
couverts d'abondantes moissons.
Les Nègres de la côte évitent la plage avec des soins extrêmes, et la
croient fort dangereuse pour leurs corps nus. Les Hollandais s'en sont
convaincus par leur propre expérience, surtout dans la saison qu'ils
nomment _travado_, à l'imitation des Portugais, et qui répond à nos
mois d'avril, de mai et de juin. Dans cet intervalle, les pluies qui
tombent près de la ligne sont tout-à-fait rouges et d'une qualité si
pernicieuse, qu'on ne peut dormir dans des habits mouillés, comme il
arrive souvent aux matelots, sans se réveiller avec une maladie
dangereuse. On a vérifié que des habits dont on se dépouille dans cet
état, et qu'on renferme sans les avoir fait sécher parfaitement,
tombent en pourriture aussitôt qu'on y touche; aussi les Nègres
ont-ils tant d'aversion pour la pluie, que, s'ils sont surpris du
moindre orage, ils mettent les bras en croix au-dessus de leur tête
pour se couvrir le corps. Ils courent de toutes leurs forces jusqu'à
la première retraite, et paraissent frémir à chaque goutte d'eau qui
tombe sur eux, quoiqu'elle soit si tiède qu'à peine en ressentent-ils
l'impression. C'est par la même raison qu'en dormant sur leurs nattes,
ils tiennent pendant toute la nuit leurs pieds tournés vers le feu, et
qu'ils se frottent si soigneusement le corps d'huile; ils sont
persuadés, avec raison, que cette onction leur tient les pores fermés,
et que la pluie, qu'ils regardent comme la cause de toutes leurs
maladies, n'y peut pénétrer.
La force du vent dans les tornados est telle, qu'elle a quelquefois
roulé le plomb des toits aussi proprement qu'il pourrait l'être par la
main de l'ouvrier. Le nom de _tornado_ ou d'ouragan fait supposer
plusieurs vents opposés; mais le plus fort est généralement le
sud-est.
Atkins, qui quelquefois avait essuyé deux tornades dans un seul jour,
assure que, de deux vaisseaux à dix lieues l'un de l'autre, l'un est
quelquefois tranquille, tandis que l'autre est exposé au plus triste
naufrage. Il se souvient même d'avoir vu l'air doux et serein près
d'Anamabo, pendant qu'au cap Corse, qui n'en est qu'à trois ou quatre
lieues, il était horriblement agité. Sans examiner, dit-il, s'il est
vrai, comme les naturalistes le conjecturent, que le tonnerre ne se
fasse jamais entendre plus loin qu'à dix lieues, il a toujours jugé
que, dans les tornados, il doit être fort près. On peut mesurer son
éloignement par la distance qui est entre l'éclair et le bruit. Atkins
parle d'une occasion où il crut entendre, à trente pieds de sa tête,
un bruit plus affreux et plus éclatant que celui de dix mille coups de
fusil; son grand mât fut fracassé au même instant, et l'orage se
termina par une pluie excessive, qui fut suivie d'un assez long calme.
Les éclairs sont communs en Guinée, surtout vers la fin du jour. Leur
direction est tantôt horizontale, et tantôt perpendiculaire.
Quelques voyageurs ont parlé d'un foudre matériel qu'on a quelquefois
trouvé sur les vaisseaux ou dans d'autres lieux, tel que celui qui
tomba, dit-on, en 1695, sur la mosquée d'Andrinople. On en montre
aussi dans les cabinets de plusieurs princes. À Copenhague, par
exemple, on conserve une assez grosse pièce de substance métallique
qu'on honore du nom de _pierre de foudre_.
Bosman avait lu dans les papiers du directeur de Walkenbrug, qui
décrivaient l'état de la côte, qu'en 1651, le tonnerre y avait causé
d'affreux ravages, et fait croire à tout le monde que la dissolution
de l'univers approchait. L'or et l'argent se trouvèrent fondus dans
les coffres, et les épées dans leurs fourreaux. La principale crainte
des Hollandais était pour leur magasin à poudre. Il semblait que tous
les tonnerres du pays fussent venus s'y rassembler; mais, par une
exception fort heureuse, ce fut presque le seul endroit qui s'en
trouva garanti pendant toute la saison.
Les Portugais ont donné le nom de _terrore_ à un vent de terre que les
Nègres appellent _harmattan_, et qui est si fort dès le moment de sa
naissance, qu'il maîtrise aussitôt les vents de la mer. Il forme des
orages qui durent ordinairement deux ou trois jours; et quelquefois
quatre on cinq. Il est extrêmement froid et perçant. Le soleil demeure
caché dans l'intervalle, et l'air est si obscur, si épais et si rude,
qu'il affecte sensiblement les yeux. La nudité des Nègres les expose à
ressentir si vivement son action, que Bosman les a vus trembler comme
dans l'accès d'une fièvre violente. Les Européens mêmes, qui sont nés
dans un climat plus froid, le supportent à peine, et sont obligés de
se tenir renfermés dans leurs chambres, avec le secours d'un bon feu
et des liqueurs fortes. Les harmattans règnent à la fin de décembre,
et surtout pendant tout le mois de janvier. Ils durent quelquefois
jusqu'au milieu de février; mais ils perdent alors une partie de leur
violence. Jamais ils ne se font sentir pendant le reste de l'année.
Barbot rapporte que, pendant toute la durée des harmattans, les blancs
et les Nègres sont également forcés de demeurer à couvert dans leurs
maisons, ou n'en sortent que pour les besoins pressans. L'air, dit-il,
est alors si suffocant, qu'il y a peu de poitrines assez fortes pour y
résister. La respiration est embarrassée: on avale de l'huile pour
l'adoucir. Les harmattans ne sont pas moins pernicieux aux animaux
qu'aux hommes. Aussi les Nègres, qui connaissent le danger,
prennent-ils des précautions pour en garantir leurs bestiaux. Deux
chèvres que le commandant du cap Corse fit exposer à l'air, dans la
seule vue de s'instruire par l'expérience, furent trouvées mortes au
bout de quatre heures. Les jointures des planchers dans les chambres,
et celles des ponts sur les vaisseaux s'ouvrent presque aussitôt que
le harmattan commence, et demeurent dans cet état jusqu'à sa fin;
ensuite elles se ferment d'elles-mêmes comme s'il n'y était point
arrivé de changement. La direction ordinaire de ces vents est
est-nord-est. Leur force est si extraordinaire, qu'ils font changer le
cours de la marée.
L'or passe pour le seul métal de cette côte, ou du moins les
Européens, qui n'y sont attirés que par ce précieux métal n'ont pas
pris la peine de pousser plus loin leurs recherches. Villault et Labat
prétendent que l'or le plus fin est celui d'Axim, et que
naturellement on en trouve dans ce canton à vingt-deux ou vingt-trois
karats; celui d'Akra ou de Tasore est inférieur; celui d'Akkanez et
d'Achem suit immédiatement; et celui de Fétou est le pire.
Les peuples d'Axim et d'Achem le tirent du sable de leurs rivières. Il
est probable que, s'ils ouvraient la terre au pied des montagnes, d'où
ces rivières paraissent sortir, ils le trouveraient avec plus
d'abondance. Ils confessent, et l'expérience n'en laisse aucun doute,
qu'ils trouvent plus d'or dans le sable après les grandes pluies. Si
l'or leur manque, ils demandent de la pluie à leurs fétiches par un
redoublement de prières.
L'or d'Akkanez et de Fétou est tiré de la terre, sans autre fatigue
que de l'ouvrir; mais il ne s'y trouve pas toujours avec la même
abondance. Un Nègre qui découvre une mine ou quelque veine d'or en a
la moitié. Le roi partage toujours avec égalité. L'or de ce pays ne
passe jamais vingt ou vingt-un karats. On le transporte sans le
fondre, et les Européens le reçoivent tel qu'il est sorti de la terre.
Le général danois avait un lingot d'or de sept marcs et un septième
d'once qui venait de la montagne de Tafou: c'était un présent qu'il
avait reçu du roi d'Akra lorsque ce prince s'était réfugié dans le
fort danois, après avoir été défait dans une bataille.
Le roi de Fétou avait un casque d'or et une armure complète du même
métal, travaillée avec beaucoup d'art; mais ce ne sont que des
feuilles aussi minces que le papier, ou des tissus d'un fil d'or, qui
n'est pas plus gros qu'un cheveu. Leurs filières sont plus belles que
celles de l'Europe; et l'expérience, plutôt que l'art, leur en fait
tirer parti. Leurs rois ont de la vaisselle d'or de toutes sortes de
formes. Dans les danses publiques, on voit des femmes chargées de deux
cents onces d'or en divers ornemens, et des hommes qui en portent
jusqu'à trois cents.
Ils distinguent trois sortes d'or: le fétiche, les lingots, et la
poudre. L'or fétiche est fondu ou travaillé en différentes formes pour
servir de parure aux deux sexes; mais il s'allie communément avec
quelque autre métal. Les lingots sont des pièces de différens poids,
tels, dit-on, qu'ils sont sortis de la mine. Philips en avait un qui
pesait trente onces. Cet or est aussi très-sujet à l'alliage. La
meilleure poudre d'or est celle qui vient des royaumes intérieurs de
Dunkira, d'Akim et d'Akkanez: elle est tirée du sable des rivières.
Les habitans creusent des trous dans la terre, près des lieux où l'eau
tombe des montagnes; l'or est arrêté par son poids. Alors ils tirent
le sable avec des peines incroyables, ils le lavent et le passent
jusqu'à ce qu'ils y découvrent quelques grains d'or qui les paient de
leur travail, mais avec assez peu d'usure. Nous avons vu la même
méthode au Sénégal. Entre une infinité de récits qui se combattent,
c'est le seul qui ait quelque vraisemblance; car, si la nature avait
placé des mines si près de la côte, les Anglais et les Hollandais
s'en seraient saisis depuis long-temps, et se garderaient bien
d'admettre les Nègres au partage. On ne sait guère que par ouï-dire la
manière dont on cherche l'or; car on ne fouille les rivières que fort
loin de la côte. Si l'on fouille trop loin des premiers flots qui ont
traversé les mines, les particules d'or s'ensevelissent trop dans le
sable, ou se dispersent tellement, que le fruit du travail ne répond
plus à la peine.
Les marchands de l'Europe prennent ordinairement un Nègre à leurs
gages pour séparer de l'or véritable un or faux qui se nomme _krakra_.
C'est une sorte d'écume sèche ou de poussière de cuivre qui se trouve
mêlée dans la poudre d'or, et qui donne lieu à beaucoup de fraude dans
le commerce.