Le mot, de _feitisso_ ou _fétiche_ est portugais dans son origine, et

signifie proprement _charme_ ou _amulette_. On ignore quand les Nègres

ont commencé à l'emprunter; mais, dans leur langue, c'est _Bossoum_

qui signifie _Dieu_ et chose divine, quoique plusieurs usent aussi de

_Bassefo_ pour exprimer la même chose. _Fétiche_ est ordinairement

employé dans un sens religieux. Tout ce qui sert à l'honneur de la

Divinité prend le même nom; de sorte qu'il n'est pas toujours aisé de

distinguer leurs idoles des instrumens de leur culte. Les brins d'or

qu'ils portent pour ornemens, leurs parures de corail et d'ivoire sont

autant de fétiches.

Tous les voyageurs conviennent que ces objets de vénération n'ont pas

de forme déterminée. Un os de volaille ou de poisson, un caillou, une

plume, enfin les moindres bagatelles prennent la qualité de fétiches,

suivant le caprice de chaque Nègre. Le nombre n'en est pas mieux

réglé. C'est ordinairement deux, trois ou plus. Tous les Nègres en

portent un sur eux on dans leur pirogue. Le reste demeure dans leurs

cabanes, et passe de père en fils comme un héritage, avec un respect

proportionné aux services que la famille croit en avoir reçus.

Ils les achètent à grand prix de leurs prêtres, qui feignent de les

avoir trouvé sous les arbres fétiches. Pour la sûreté de leurs

maisons, ils ont à leurs portes une sorte de fétiche qui ressemble aux

crochets dont on se sert en Europe pour attirer les branchés des

arbres dont on veut cueillir les fruits. C'est l'ouvrage des prêtres,

qui les mettent pendant quelque temps sur une pierre aussi ancienne,

disent-ils, que le monde, et qui les vendent au peuple après cette

consécration. Dans les calamités ou les chagrins, un Nègre s'adresse

aux prêtres pour obtenir un nouveau fétiche. Il en reçoit un petit

morceau de graisse ou de suif, couronné de deux ou trois plumes de

perroquet. Le gendre du roi de Fétou avait pour fétiche la tête d'un

singe qu'il portait continuellement.

Chaque Nègre s'abstient de quelque liqueur ou de quelque sorte

particulière d'aliment à l'honneur de son fétiche. Cet engagement se

forme au temps du mariage, et s'observe avec tant de scrupule, que

ceux qui auraient la faiblesse de le violer se croiraient menacés

d'une mort certaine. C'est pour cette raison qu'on voit les uns

obstinés à ne pas manger de boeuf, les autres à refuser de la chair de

chèvre, de la volaille, du vin de palmier, de l'eau-de-vie, comme si

leur vie en dépendait.

Outre les fétiches domestiques et personnels, les habitans de la côte

d'Or, comme ceux des contrées supérieures, en ont de publics, qui

passent pour les protecteurs du pays ou du canton. C'est quelquefois

une montagne, un arbre ou un rocher; quelquefois un poisson ou un

oiseau. Ces fétiches tutélaires prennent un caractère de divinité pour

toute la nation. Un Nègre qui aurait tué par accident, le poisson ou

l'oiseau fétiche serait assez puni par l'excès de son malheur. Un

Européen qui aurait commis le même sacrilége verrait sa vie exposée au

dernier danger.

Ils s'imaginent que les plus hautes montagnes, celles d'où ils voient

partir les éclairs sont la résidence de leurs dieux. Ils y portent des

offrandes de riz, de millet, de maïs, de pain, de vin, d'huile et de

fruits, qu'ils laissent respectueusement au pied.

Les pierres fétiches ressemblent aux bornes qui sont en usage dans

quelques parties de l'Europe pour marquer la distinction des champs;

Dans l'opinion des Nègres, elles sont aussi anciennes que le monde.

Les Nègres sont persuadés que leur fétiche voit et parle; et

lorsqu'ils commettent quelque action que leur conscience leur

reproche, ils le cachent soigneusement sous leur pagne, de peur qu'il

ne les trahisse. Quand Louis XI conjurait sa petite Vierge de

détourner les yeux pour ne pas voir les meurtres et les crimes qu'il

commettait, valait-il mieux que le Nègre cachant le fétiche sous son

pagne?

Ils craignent beaucoup de jurer par les fétiches; et, suivant

l'opinion généralement établie, il est impossible qu'un parjure

survive d'une heure à son crime. Lorsqu'il est question de quelque

engagement d'importance, celui qui a le plus d'intérêt à l'observation

du traité demande qu'il soit confirmé par le fétiche. En avalant la

liqueur qui sert à cette cérémonie, les parties y joignent d'affreuses

imprécations contre elles-mêmes, s'il leur arrive de violer leur

engagement. Il ne se fait aucun contrat qui ne soit accompagné de

cette redoutable formalité. Mais Bosman remarquait que depuis quelque

temps on ne faisait plus le même fond sur ces sermens, parce que

l'argent était devenu parmi les Nègres une source continuelle de

corruption. Ainsi l'avarice l'emporte encore sur la superstition.

Après les fétiches, rien n'inspire tant de frayeur aux Nègres que le

tonnerre et les éclairs. Dans la saison des orages, ils tiennent leurs

portes soigneusement fermées, et leur surprise paraît extrême de voir

marcher les Européens dans les rues sans aucune marqué d'inquiétude.

Ils croient que plusieurs hommes de leur pays, dont les noms sont

demeurés dans leur mémoire, ont été enlevés par les fétiches au milieu

d'une tempête, et qu'après ce malheur ou ce châtiment, on n'a jamais

entendu parler d'eux. Leur crainte va si loin, qu'elle les ramène dans

leurs cabanes pendant la pluie et le vent. Au bruit du tonnerre, on

leur voit lever les yeux et les mains vers le ciel, où ils savent que

le Dieu des Européens fait sa résidence, en l'invoquant sous le nom de

_Youan-Ghoemain_, dont eux seuls entendent le sens.

Quoique les Nègres n'aient pas d'autre notion de l'année et de sa

division en mois et en semaines que celle qu'ils tirent de la

fréquentation des Européens, ils ne laissent pas de mesurer le temps

par les lunes, et d'employer ce calcul pour la connaissance des

saisons. Il paraît même qu'ils divisent les lunes en semaines et en

jours, car ils ont dans leur langue des termes fixes pour marquer

cette distinction.

Les Nègres du pays intérieur divisent le temps en parties heureuses et

malheureuses. Les premières se subdivisent en d'autres portions de

plus ou moins d'étendue. Dans plusieurs cantons, les plus longues

portions heureuses sont de dix-neuf jours, et les moindres de sept;

mais elles ne se succèdent pas immédiatement. Les jours malheureux,

qui sont au nombre de sept, viennent entre les deux portions

heureuses. C'est pour les habitans une espèce de vacation, pendant

laquelle ils n'entreprennent aucun voyage; ils ne travaillent point à

la terre, ils ne font rien qui soit de la moindre importance, et

demeurent enfin dans une oisiveté absolue. Les Nègres d'Akambo sont

plus attachés à cette pratique superstitieuse que ceux de tout autre

pays; car ils refusent, dans cet intervalle, de s'appliquer aux

affaires, et de recevoir même des présens. Mais parmi les Nègres de la

côte tous les jours sont égaux. Ils n'ont que deux fêtes publiques,

l'une à l'occasion de leur moisson, l'autre pour chasser le diable.

Lorsque la pêche n'est pas heureuse, on ne manque point de faire des

offrandes à la mer.

Les Nègres ont généralement deux jours de fêtes particulières chaque

semaine. Ils ont donné à l'un le nom de _bossoum_, c'est-à-dire jour

du fétiche domestique; et dans plusieurs cantons, ils l'appellent

_dio-santo_, d'après les Portugais. Bosman assure que ce jour-là ils

ne boivent point de vin de palmier jusqu'au soir. Ils prennent un

pagne blanc, pour marquer la pureté de leur coeur; et, dans la même

vue, ils se font diverses raies sur le visage avec de la terre

blanche. La plupart, mais surtout les nobles, ont un second jour de

fête, qui est consacré en général aux fétiches.

Le mercredi des Européens est le sabbat des Nègres. Tous les voyageurs

conviennent que la fête du mercredi est observée sur toute la côte

d'Or, excepté dans le canton d'Anta, où, comme chez les mahométans,

l'usage a placé cette célébration au vendredi, et où d'ailleurs la

défense du travail regarde uniquement la pêche. Mais, dans les autres

lieux, ce sabbat s'observe avec tant de rigueur, que les marchés sont

interrompus, et qu'on n'y vend pas même de vin de palmier. Enfin l'on

n'y fait aucune affaire, à la réserve du commerce avec les vaisseaux

européens qui est excepté, à cause du peu de séjour qu'ils font sur la

côte. Ce jour-là tous les Nègres se lavent avec plus de soin que dans

tout autre temps.

Villaut admire beaucoup la vénération des Nègres pour leurs prêtres;

elle surpasse toutes les expressions. Les alimens les plus délicats

sont réservés pour eux. Ils sont les seuls, dans toutes ces nations,

qui soit exempts de travail et nourris aux dépens du public. Il ne

manque rien d'ailleurs pour leur entretien, parce qu'ils tirent un

profit considérable des fétiches qu'ils vendent au peuple.

Les Nègres de Guinée sont généralement distingués en cinq classes.

Leurs rois forment la première. La secondé est celle des cabochirs ou

des chefs, qui peuvent être regardés comme les magistrats civils; car

leur office consiste uniquement à veiller au bon ordre dans les villes

et dans les villages, à prévenir toute espèce de tumulte et les

querelles, ou à les apaiser. La troisième classe comprend ceux qui ont

acquis la réputation d'être riches. Quelques auteurs les ont

représentés comme les nobles. La quatrième compose le peuple,

c'est-à-dire ceux qui s'emploient aux travaux, à l'agriculture et à la

pêche. La cinquième classe est celle des esclaves, soit qu'ils aient

été vendus par leurs parens, ou pris à la guerre, ou condamnés pour

leurs crimes, ou réduits à ce triste sort par la pauvreté.

On doit observer, comme une perfection du gouvernement de Guinée, à

laquelle on n'est point encore parvenu en Europe, que, malgré la

pauvreté qui règne parmi les Nègres, on n'y voit point de mendians.

Les vieillards et les estropiés sont employés, sous la direction des

gouverneurs, à quelque travail qui ne surpasse point leurs forces. Les

uns servent aux soufflets des forgerons, d'autres à presser l'huile de

palmier, à broyer les couleurs dont on peint les nattes, à vendre les

provisions aux marchés. Les jeunes gens oisifs sont enrôlés pour la

profession des armes.

Les cruautés qui se commettent dans leurs guerres font frémir

d'horreur; et ceux qui tombent vivans entre les mains de leurs

ennemis doivent s'attendre à toutes sortes de barbaries. Après les

avoir long-temps tourmentés, on leur coupe ou plutôt on leur déchire

la mâchoire d'en bas; et, sans égard pour leurs larmes, on les laisse

périr dans cet état. Un habitant de Commendo assura Barbot qu'il avait

traité lui-même avec cette furie trente-trois hommes dans une seule

bataille. Après leur avoir coupé le visage d'une oreille à l'autre, il

leur avait appuyé le genou contre l'estomac, et leur avait arraché, de

toutes ses forces, la mâchoire d'en bas, qu'il avait emportée comme en

triomphe. D'autres ont la cruauté d'ouvrir le ventre aux femmes

enceintes, et d'en tirer l'enfant pour l'écraser sous la tête de la

mère. Les nations d'Youuafo et d'Akkanez ont tant d'horreur l'une pour

l'autre, que leurs batailles sont de véritables boucheries, après

lesquelles ceux qui leur survivent n'ont pas d'autre passion que de se

rassasier de la chair de leurs ennemis dans un horrible festin, et de

prendre leurs mâchoires et leur crâne pour en orner leurs tambours et

la porte de leurs maisons.

La situation de la côte d'Or étant au 5e. degré de la ligne, on doit

juger que l'ardeur du soleil y est extrême. Mais ce que le climat peut

avoir de malsain ne vient que du passage soudain de la chaleur du jour

au froid de la nuit, surtout pour ceux à qui l'envie de se rafraîchir

fait quitter trop tôt leurs habits. On peut en assigner une autre

cause. La côte étant assez montagneuse, il s'élève chaque jour au

matin, du fond des vallées, un brouillard épais, puant et sulfureux,

particulièrement près des rivières et dans les lieux marécageux, qui,

se répandant fort vite avant que le soleil puisse le dissiper, infecte

tous les lieux où il s'étend. Il est difficile de ne pas s'en

ressentir, surtout pour les Européens, dont le corps est plus

susceptible de ses impressions que celui des habitans naturels. Ce

brouillard est très-fréquent pendant l'hiver, surtout aux mois de

juillet et d'août, qui sont aussi les plus dangereux pour la santé.

Les maladies ne viennent pas généralement, comme le pensent quelques

écrivains, de la débauche et des autres excès; puisque, malgré

beaucoup de tempérance et de régularité, on ne se garantit pas

toujours des attaques les plus malignes et les plus mortelles.

Cependant tous les auteurs avouent que la plupart des matelots et des

soldats européens se rendent coupables de leur propre mort par l'usage

excessif du vin de palmier et de l'eau-de-vie. À peine ont-ils reçu

leur paie, qu'ils l'emploient à ce brutal amusement, et l'argent leur

manquant bientôt pour acheter des alimens qui pourraient soutenir leur

santé, ils ont recours au pain, ou plutôt aux pâtes du pays, à l'huile

et au sel, qui ne réparent pas le double épuisement du travail et de

la débauche. Ainsi leurs forces diminuent sensiblement jusqu'à la

naissance de quelque maladie violente à laquelle ils ne sont pas

capables de résister. Leurs supérieurs mêmes, livrés à l'intempérance

des femmes et des liqueurs fortes, ne sont pas plus capables de

modération.

Les maladies épidémiques des Nègres sont la petite vérole et les vers.

Le premier de ces deux fléaux en fait périr un nombre incroyable avant

l'âge de quatorze ans; et l'autre assujettit les vivans à d'affreuses

douleurs dans toutes les parties du corps, mais particulièrement aux

jambes.

Les Nègres de la côte d'Or n'ont pas d'autre règle pour distinguer les

saisons que la différence du temps. Ils le partagent ainsi en hiver et

en été. À la vérité, les arbres sont toujours verts et couverts de

feuilles: il s'en trouve même un assez grand nombre qui produisent des

fleurs deux fois l'année; mais pendant l'été, qui est la saison de la

sécheresse, une chaleur excessive semble dévorer la terre; au lieu

que, dans le temps des pluies, qui est l'hiver, les champs sont

couverts d'abondantes moissons.

Les Nègres de la côte évitent la plage avec des soins extrêmes, et la

croient fort dangereuse pour leurs corps nus. Les Hollandais s'en sont

convaincus par leur propre expérience, surtout dans la saison qu'ils

nomment _travado_, à l'imitation des Portugais, et qui répond à nos

mois d'avril, de mai et de juin. Dans cet intervalle, les pluies qui

tombent près de la ligne sont tout-à-fait rouges et d'une qualité si

pernicieuse, qu'on ne peut dormir dans des habits mouillés, comme il

arrive souvent aux matelots, sans se réveiller avec une maladie

dangereuse. On a vérifié que des habits dont on se dépouille dans cet

état, et qu'on renferme sans les avoir fait sécher parfaitement,

tombent en pourriture aussitôt qu'on y touche; aussi les Nègres

ont-ils tant d'aversion pour la pluie, que, s'ils sont surpris du

moindre orage, ils mettent les bras en croix au-dessus de leur tête

pour se couvrir le corps. Ils courent de toutes leurs forces jusqu'à

la première retraite, et paraissent frémir à chaque goutte d'eau qui

tombe sur eux, quoiqu'elle soit si tiède qu'à peine en ressentent-ils

l'impression. C'est par la même raison qu'en dormant sur leurs nattes,

ils tiennent pendant toute la nuit leurs pieds tournés vers le feu, et

qu'ils se frottent si soigneusement le corps d'huile; ils sont

persuadés, avec raison, que cette onction leur tient les pores fermés,

et que la pluie, qu'ils regardent comme la cause de toutes leurs

maladies, n'y peut pénétrer.

La force du vent dans les tornados est telle, qu'elle a quelquefois

roulé le plomb des toits aussi proprement qu'il pourrait l'être par la

main de l'ouvrier. Le nom de _tornado_ ou d'ouragan fait supposer

plusieurs vents opposés; mais le plus fort est généralement le

sud-est.

Atkins, qui quelquefois avait essuyé deux tornades dans un seul jour,

assure que, de deux vaisseaux à dix lieues l'un de l'autre, l'un est

quelquefois tranquille, tandis que l'autre est exposé au plus triste

naufrage. Il se souvient même d'avoir vu l'air doux et serein près

d'Anamabo, pendant qu'au cap Corse, qui n'en est qu'à trois ou quatre

lieues, il était horriblement agité. Sans examiner, dit-il, s'il est

vrai, comme les naturalistes le conjecturent, que le tonnerre ne se

fasse jamais entendre plus loin qu'à dix lieues, il a toujours jugé

que, dans les tornados, il doit être fort près. On peut mesurer son

éloignement par la distance qui est entre l'éclair et le bruit. Atkins

parle d'une occasion où il crut entendre, à trente pieds de sa tête,

un bruit plus affreux et plus éclatant que celui de dix mille coups de

fusil; son grand mât fut fracassé au même instant, et l'orage se

termina par une pluie excessive, qui fut suivie d'un assez long calme.

Les éclairs sont communs en Guinée, surtout vers la fin du jour. Leur

direction est tantôt horizontale, et tantôt perpendiculaire.

Quelques voyageurs ont parlé d'un foudre matériel qu'on a quelquefois

trouvé sur les vaisseaux ou dans d'autres lieux, tel que celui qui

tomba, dit-on, en 1695, sur la mosquée d'Andrinople. On en montre

aussi dans les cabinets de plusieurs princes. À Copenhague, par

exemple, on conserve une assez grosse pièce de substance métallique

qu'on honore du nom de _pierre de foudre_.

Bosman avait lu dans les papiers du directeur de Walkenbrug, qui

décrivaient l'état de la côte, qu'en 1651, le tonnerre y avait causé

d'affreux ravages, et fait croire à tout le monde que la dissolution

de l'univers approchait. L'or et l'argent se trouvèrent fondus dans

les coffres, et les épées dans leurs fourreaux. La principale crainte

des Hollandais était pour leur magasin à poudre. Il semblait que tous

les tonnerres du pays fussent venus s'y rassembler; mais, par une

exception fort heureuse, ce fut presque le seul endroit qui s'en

trouva garanti pendant toute la saison.

Les Portugais ont donné le nom de _terrore_ à un vent de terre que les

Nègres appellent _harmattan_, et qui est si fort dès le moment de sa

naissance, qu'il maîtrise aussitôt les vents de la mer. Il forme des

orages qui durent ordinairement deux ou trois jours; et quelquefois

quatre on cinq. Il est extrêmement froid et perçant. Le soleil demeure

caché dans l'intervalle, et l'air est si obscur, si épais et si rude,

qu'il affecte sensiblement les yeux. La nudité des Nègres les expose à

ressentir si vivement son action, que Bosman les a vus trembler comme

dans l'accès d'une fièvre violente. Les Européens mêmes, qui sont nés

dans un climat plus froid, le supportent à peine, et sont obligés de

se tenir renfermés dans leurs chambres, avec le secours d'un bon feu

et des liqueurs fortes. Les harmattans règnent à la fin de décembre,

et surtout pendant tout le mois de janvier. Ils durent quelquefois

jusqu'au milieu de février; mais ils perdent alors une partie de leur

violence. Jamais ils ne se font sentir pendant le reste de l'année.

Barbot rapporte que, pendant toute la durée des harmattans, les blancs

et les Nègres sont également forcés de demeurer à couvert dans leurs

maisons, ou n'en sortent que pour les besoins pressans. L'air, dit-il,

est alors si suffocant, qu'il y a peu de poitrines assez fortes pour y

résister. La respiration est embarrassée: on avale de l'huile pour

l'adoucir. Les harmattans ne sont pas moins pernicieux aux animaux

qu'aux hommes. Aussi les Nègres, qui connaissent le danger,

prennent-ils des précautions pour en garantir leurs bestiaux. Deux

chèvres que le commandant du cap Corse fit exposer à l'air, dans la

seule vue de s'instruire par l'expérience, furent trouvées mortes au

bout de quatre heures. Les jointures des planchers dans les chambres,

et celles des ponts sur les vaisseaux s'ouvrent presque aussitôt que

le harmattan commence, et demeurent dans cet état jusqu'à sa fin;

ensuite elles se ferment d'elles-mêmes comme s'il n'y était point

arrivé de changement. La direction ordinaire de ces vents est

est-nord-est. Leur force est si extraordinaire, qu'ils font changer le

cours de la marée.

L'or passe pour le seul métal de cette côte, ou du moins les

Européens, qui n'y sont attirés que par ce précieux métal n'ont pas

pris la peine de pousser plus loin leurs recherches. Villault et Labat

prétendent que l'or le plus fin est celui d'Axim, et que

naturellement on en trouve dans ce canton à vingt-deux ou vingt-trois

karats; celui d'Akra ou de Tasore est inférieur; celui d'Akkanez et

d'Achem suit immédiatement; et celui de Fétou est le pire.

Les peuples d'Axim et d'Achem le tirent du sable de leurs rivières. Il

est probable que, s'ils ouvraient la terre au pied des montagnes, d'où

ces rivières paraissent sortir, ils le trouveraient avec plus

d'abondance. Ils confessent, et l'expérience n'en laisse aucun doute,

qu'ils trouvent plus d'or dans le sable après les grandes pluies. Si

l'or leur manque, ils demandent de la pluie à leurs fétiches par un

redoublement de prières.

L'or d'Akkanez et de Fétou est tiré de la terre, sans autre fatigue

que de l'ouvrir; mais il ne s'y trouve pas toujours avec la même

abondance. Un Nègre qui découvre une mine ou quelque veine d'or en a

la moitié. Le roi partage toujours avec égalité. L'or de ce pays ne

passe jamais vingt ou vingt-un karats. On le transporte sans le

fondre, et les Européens le reçoivent tel qu'il est sorti de la terre.

Le général danois avait un lingot d'or de sept marcs et un septième

d'once qui venait de la montagne de Tafou: c'était un présent qu'il

avait reçu du roi d'Akra lorsque ce prince s'était réfugié dans le

fort danois, après avoir été défait dans une bataille.

Le roi de Fétou avait un casque d'or et une armure complète du même

métal, travaillée avec beaucoup d'art; mais ce ne sont que des

feuilles aussi minces que le papier, ou des tissus d'un fil d'or, qui

n'est pas plus gros qu'un cheveu. Leurs filières sont plus belles que

celles de l'Europe; et l'expérience, plutôt que l'art, leur en fait

tirer parti. Leurs rois ont de la vaisselle d'or de toutes sortes de

formes. Dans les danses publiques, on voit des femmes chargées de deux

cents onces d'or en divers ornemens, et des hommes qui en portent

jusqu'à trois cents.

Ils distinguent trois sortes d'or: le fétiche, les lingots, et la

poudre. L'or fétiche est fondu ou travaillé en différentes formes pour

servir de parure aux deux sexes; mais il s'allie communément avec

quelque autre métal. Les lingots sont des pièces de différens poids,

tels, dit-on, qu'ils sont sortis de la mine. Philips en avait un qui

pesait trente onces. Cet or est aussi très-sujet à l'alliage. La

meilleure poudre d'or est celle qui vient des royaumes intérieurs de

Dunkira, d'Akim et d'Akkanez: elle est tirée du sable des rivières.

Les habitans creusent des trous dans la terre, près des lieux où l'eau

tombe des montagnes; l'or est arrêté par son poids. Alors ils tirent

le sable avec des peines incroyables, ils le lavent et le passent

jusqu'à ce qu'ils y découvrent quelques grains d'or qui les paient de

leur travail, mais avec assez peu d'usure. Nous avons vu la même

méthode au Sénégal. Entre une infinité de récits qui se combattent,

c'est le seul qui ait quelque vraisemblance; car, si la nature avait

placé des mines si près de la côte, les Anglais et les Hollandais

s'en seraient saisis depuis long-temps, et se garderaient bien

d'admettre les Nègres au partage. On ne sait guère que par ouï-dire la

manière dont on cherche l'or; car on ne fouille les rivières que fort

loin de la côte. Si l'on fouille trop loin des premiers flots qui ont

traversé les mines, les particules d'or s'ensevelissent trop dans le

sable, ou se dispersent tellement, que le fruit du travail ne répond

plus à la peine.

Les marchands de l'Europe prennent ordinairement un Nègre à leurs

gages pour séparer de l'or véritable un or faux qui se nomme _krakra_.

C'est une sorte d'écume sèche ou de poussière de cuivre qui se trouve

mêlée dans la poudre d'or, et qui donne lieu à beaucoup de fraude dans

le commerce.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 3) · 第 8 / 23 段