Le penchant qu'ils ont au larcin est expliqué par une tradition des

marabouts mahométans, qui prouve que les Nègres ont aussi leur

mythologie. Les trois fils de Noé, tous trois de couleur différente,

s'assemblèrent après la mort de leur père pour faire entre eux le

partage de ses biens. C'était de l'or, de l'argent, des pierres

précieuses, de l'ivoire, de la toile, des étoffes de soie et de coton,

des chevaux, des chameaux, des boeufs et des vaches, des moutons, des

chèvres et d'autres animaux; sans parler des armes, des meubles, du

blé, du tabac et des pipes. Les trois frères soupèrent ensemble avec

beaucoup d'affection, et ne se retirèrent qu'après avoir fumé leur

pipe et bu chacun leur bouteille. Mais le blanc, qui ne pensait guère

à dormir, se leva aussitôt qu'il vit les deux autres ensevelis dans le

sommeil, et, se saisissant de l'or, de l'argent et des effets les plus

précieux, il prit la fuite vers les pays qui sont habités aujourd'hui

par les Européens. Le Maure s'aperçut de ce larcin à son réveil. Il se

détermina sur-le-champ à suivre un si mauvais exemple, et prenant les

tapisseries avec les autres meubles, qu'il chargea sur le dos des

chevaux et des chameaux, il se hâta aussi de s'éloigner. Le Nègre, qui

eut le malheur de s'éveiller le dernier, fut fort étonné de la

trahison de ses frères. Il ne lui restait que du coton, des pipes, du

tabac et du millet. Après s'être abandonné quelque temps à sa douleur,

il prit une pipe pour se consoler, et ne pensa plus qu'à la vengeance.

Le moyen qui lui parut le plus sur, fut d'employer les représailles en

cherchant l'occasion de les voler à son tour. C'est ce qu'il ne cessa

point de faire pendant toute sa vie; et son exemple devenant une

règle pour sa postérité, elle a continué jusqu'aujourd'hui la même

pratique.

La boisson commune du pays est de l'eau simple, ou du _peytou_,

liqueur qui ne ressemble pas mal à la bière, et qui se brasse avec du

maïs. Ils achètent aussi du vin de palmier, en se joignant cinq ou six

pour en avoir une mesure du pays, qui contient environ dix pots de

Hollande. Ils se placent autour de leur calebasse et boivent à la

ronde. Mais, avant de commencer la fête, chacun prend soin d'envoyer

quelques verres de cette liqueur à la plus chère de ses femmes. Alors

celui qui doit boire le premier, remplit un petit vase qui sert de

tasse, tandis que les autres, se tenant debout autour de lui, les

mains sur sa tête, prononcent en criant le mot de _tantosi_. Il ne

doit point avaler tout ce qui est dans la tasse; mais, laissant

quelques gouttes de liqueur, il la répand sur la terre, comme une

offrande au fétiche, en répétant plusieurs fois le mot _you_. Ceux qui

ont leur fétiche avec eux, soit qu'ils le portent à la jambe ou au

bras, l'arrosent d'un peu de vin, et sont persuadés que, s'ils

négligeaient cette cérémonie, ils ne boiraient jamais tranquillement.

L'eau et le peytou se boivent le matin, et les Nègres ne touchent

point au vin de palmier avant la nuit. La source de cet usage est

l'heure de la vente, qui est toujours l'après-midi pour le vin de

palmier. Le vin ne pouvant se garder jusqu'au jour suivant, parce

qu'il s'aigrit dans l'intervalle, les Nègres s'assemblent

ordinairement le soir, pour acheter ce qui en reste aux marchands. À

quelque prix que ce soit, il faut qu'ils aient de l'eau-de-vie le

matin, et du vin de palmier l'après-midi. Les Hollandais sont obligés

d'entretenir une garde à leurs celliers pour empêcher les Nègres de

voler leur eau-de-vie et leur tabac, deux passions auxquelles ils ne

peuvent résister. Leurs femmes n'y sont pas moins livrées. Dès l'âge

de trois ou quatre ans, on apprend à boire aux enfans, comme si

c'était une vertu.

Quoique chaque Nègre puisse prendre autant de femmes qu'il est capable

d'en nourrir, il est rare que le nombre aille au delà de vingt. Ceux

mêmes qui en prennent le plus se proposent moins le plaisir que

l'honneur et la considération, parce que la mesure du respect entre

les Nègres, c'est le nombre de leurs femmes et de leurs enfans.

Ordinairement il monte depuis trois jusqu'à dix, sans compter les

concubines, qui sont souvent préférées aux femmes, quoique leurs

enfans ne passent pas pour légitimes. Quelques riches marchands ont

vingt ou trente femmes; mais les rois et les grands gouverneurs en

prennent jusqu'à cent.

Toutes les femmes s'exercent à la culture de la terre, excepté deux,

qui sont dispensées de toutes sortes de travaux manuels, lorsque les

richesses du pays le permettent. La principale, qui se nomme la

_mulière-grande_, est chargée du gouvernement de la maison; celle qui

la suit en dignité porte le titre de _bossoum_, parce qu'elle est

consacrée au fétiche de la famille. Les maris sont fort jaloux de ces

deux femmes, surtout de la bossoum, qui est ordinairement quelque

belle esclave achetée à fort grand prix. L'avantage qu'elle a

d'appartenir à la religion lui donne certains jours réglés pour

coucher avec son mari, tels que l'anniversaire de sa naissance, les

fêtes du fétiche et le jour du sabbat, qui est le mercredi. Ainsi la

condition de cette femme est fort supérieure à celle de toutes les

autres, qui sont condamnées à des travaux pénibles pour entretenir

leur mari tandis qu'il passe son temps dans l'oisiveté, à jaser ou à

boire du vin de palmier avec ses amis.

La principale femme, ou la mulière-grande, prend soin de l'argent et

des autres richesses de la maison. Loin de marquer de la jalousie

lorsqu'elle voit prendre d'autres femmes à son mari, elle l'en

sollicite souvent, parce que dans ces occasions elle reçoit de la

nouvelle femme un présent de cinq akkis d'or, ou parce que, sur la

côte d'Or, l'honneur et la richesse des familles consistent dans la

multitude des femmes et des enfans. D'ailleurs il paraît que le mari

est obligé d'acheter son consentement moyennant une certaine somme

d'or. Toutes les femmes qu'il prend de cette manière sont distinguées

par le titre d'_étigafou_, qui revient à celui de concubine; elles ont

la liberté d'avoir un amant sans que le mari puisse le poursuivre en

justice.

Les maris ont le droit d'appeler celle de leurs femmes avec laquelle

ils veulent passer la nuit. Elle se retire ensuite dans son

appartement avec beaucoup de précaution, pour cacher son bonheur, dans

la crainte d'exciter quelque jalousie. Quoique l'émulation soit fort

vive entre les femmes pour les faveurs conjugales, elles n'en vivent

pas moins dans la concorde. Quand la mulière-grande vient à vieillir,

le mari en choisit une autre pour occuper sa place; elle ne demeure

pas moins dans la maison; mais elle est réduite à l'office de

servante.

Tous les voyageurs racontent que, vers le terme de la grossesse d'une

femme, il se rassemble dans sa chambre une foule de Nègres de l'un et

de l'autre sexe, jeunes et vieux, et que, sans aucune honte, elle

accouche aux yeux du public. Le travail ne dure pas ordinairement plus

d'un quart d'heure, et n'est accompagné d'aucun cri ni d'aucune autre

marque de douleur. Aussitôt que la femme est délivrée, on lui présente

un breuvage composé de farine de maïs, d'eau, de vin de palmier et

d'eau-de-vie, avec de la malaguette. On prend soin de la couvrir, et

dans cet état on la laisse dormir trois ou quatre heures. Elle se lève

ensuite, lave son enfant de ses propres mains, et, perdant l'idée de

sa situation, elle retourne à ses exercices ordinaires avec ses

compagnes.

Ils passent le temps de l'enfance, livrés à eux-mêmes, dans une

oisiveté continuelle, négligés par leur famille, courant en troupes

dans les champs et les marchés, comme autant de petits pourceaux qui

se vautrent dans la fange, mais acquérant pour fruit de leurs

premières années une agilité extrême et l'art de nager, dans lequel

ils excellent. S'ils se trouvent dans un canot que le vent renverse,

ils gagnent en un instant le rivage. Mêlés comme ils sont, garçons et

filles, nus et sans aucun frein, ils perdent tout sentiment naturel de

pudeur, d'autant plus que leurs parens ne les reprennent et ne les

corrigent presque jamais. L'autorité paternelle est fort peu

respectée. Les Nègres ne punissent guère leurs enfans que pour avoir

battu leurs pareils ou s'être laissé battre eux-mêmes, et alors ils

les traitent sans pitié. Pendant l'enfance ils sont sous le

gouvernement de leur mère, jusqu'à ce qu'ils aient embrassé quelque

profession, ou que leur père juge à propos de les vendre pour

l'esclavage.

À l'âge de dix ou douze ans, ils passent sous la conduite de leur

père, qui entreprend de les rendre propres à gagner leur vie. Il les

élève ordinairement dans la profession qu'il exerce lui-même: s'il est

pêcheur, il les accoutume à l'aider dans l'usage de ses filets; s'il

est marchand, il les forme par degrés dans l'art de vendre et

d'acheter. Il tire pendant plusieurs années tout le profit de leur

travail; mais lorsqu'ils arrivent à dix-huit ans, il leur donne des

esclaves, avec le pouvoir de conduire, eux-mêmes leurs entreprises et

de travailler pour leur propre compte. Ils abandonnent alors la maison

paternelle pour bâtir des cabanes qui leur appartiennent; et s'ils ont

pris le métier de pêcheur, ils achètent ou louent une pirogue pour la

pêche. Les premiers profits qu'ils en tirent sont employés à

l'acquisition d'un pagne. Si leur père est satisfait de leur conduite,

et s'aperçoit qu'ils aient gagné quelque chose, il apporte tous ses

soins à leur procurer une honnête femme.

Les filles sont élevées à faire des paniers, des nattes, des bonnets,

des bourses, et d'autres objets à l'usage de la famille. Elles

apprennent à teindre de différentes couleurs, à broyer les grains, à

faire diverses sortes de pain ou de pâte, et à vendre leur ouvrage au

marché. Elles mettent leurs petits profits entre les mains de leur

mère pour servir quelque, jour à grossir leur dot. Tous ces exercices,

répétés de jour en jour avec de nouveaux progrès, en font

naturellement d'excellentes ménagères.

À l'égard de la succession, une femme n'a jamais part à l'héritage de

son mari, quoiqu'elle en ait eu des enfans. Biens et meubles, tout

passe au frère du mort, ou à son plus proche parent dans la même

ligne. S'il n'a pas de frère, tout ce qu'il a possédé remonte à son

père. La même loi oblige le mari de restituer tout ce qu'il a reçu de

ses femmes à leur frère ou à leurs neveux. Les femmes ont l'usage de

tous les biens de leur mari tandis qu'il est au monde; mais, aussitôt

qu'il est mort, elles sont obligées de pourvoir à leur propre

subsistance et à celle de leurs enfans. C'est la rigueur de cette loi

qui porte les enfans et les mères à mettre à part ce qu'ils peuvent

retrancher de la masse commune pour se trouver en état de subsister

après la mort de leur père ou de leur mari, dont ils ne peuvent

espérer l'héritage.

Bosman, qui paraît s'être informé avec soin de tout ce qui regarde la

succession des biens parmi les Nègres, observe qu'Akra est le seul

canton de toute la côte d'Or où les enfans légitimes, c'est-à-dire

ceux qui viennent des femmes déclarées, héritent des biens et des

meubles de leur père. Dans tous les autres lieux, l'aîné, s'il est

fils du roi ou de quelque chef de ville, succède à l'emploi que son

père occupait; mais il n'a pas d'autre héritage à prétendre que son

sabre et son bouclier. Aussi les Nègres ne regardent-ils pas comme un

grand bonheur d'être né d'un père et d'une mère riches, à moins que le

père ne se trouve disposé à faire de son vivant quelque avantage à son

fils, ce qui n'arrive pas souvent, et ce qui doit être caché avec

beaucoup de précaution; car, t après la mort du père, ses parens se

font restituer jusqu'au dernier sou.

L'amende des Nègres du commun pour avoir eu commerce avec la femme

d'autrui est de quatre, cinq ou six livres sterling (96,120 à 144

fr.); mais elle est beaucoup plus considérable pour l'adultère des

personnes riches. Ce n'est pas moins de cent ou deux cents livres

sterling (2,400 ou 4,800 fr.). Ces causes se plaident avec beaucoup de

chaleur et d'habileté devant les tribunaux de justice. Un homme qui se

croit trahi par sa femme paraît en pleine assemblée, explique le fait

dans les termes les plus expressifs, le peint de toutes les couleurs,

représente le temps, le lieu, les circonstances. Ces plaidoyers

deviennent quelquefois fort embarrassans, surtout lorsque l'accusé

convient, comme il arrive souvent, qu'à la vérité il a poussé

l'entreprise aussi loin qu'on le dit; mais que, faisant réflexion tout

d'un coup aux conséquences, il s'est retiré assez tôt pour n'avoir

rien à se reprocher. Alors on oblige la femme d'entrer dans les

derniers détails. Enfin, si les juges demeurent dans l'incertitude,

ils exigent le serment de l'accusé. Lorsqu'il le prononce de bonne

grâce, il est déchargé de l'accusation. S'il le refuse, on prononce

contre lui la sentence. Les Nègres de la côte vendent souvent les

faveurs de leurs femmes. Ceux de l'intérieur étant beaucoup plus

riches, sont beaucoup plus sévères sur la fidélité conjugale, et font

payer beaucoup plus cher. L'amende va quelquefois, dit Bosman, jusqu'à

vingt mille livres sterling (480,000 fr.) C'est beaucoup.

Si l'on considère quelle est, dans ce climat, la chaleur naturelle de

la complexion des femmes, et qu'elles se trouvent quelquefois vingt ou

trente au pouvoir d'un seul homme, il ne paraîtra pas surprenant

qu'elles entretiennent des intrigues continuelles, et qu'elles

cherchent, au hasard même de leur vie, quelque soulagement au feu qui

les dévore. Comme la crainte du châtiment est capable d'arrêter les

hommes, elles ont besoin de toutes sortes d'artifices pour les engager

dans leurs chaînes. Leur impatience est si vive, que, si elles se

trouvent seules avec un homme, elles ne font pas difficulté de se

précipiter dans ses bras, et de lui déchirer son pagne, en jurant que,

s'il refuse de satisfaire leurs désirs, elle vont l'accuser d'avoir

employé la violence pour les vaincre. D'autres observent soigneusement

le lieu où l'esclave qui a le malheur de leur plaire est accoutumé de

se retirer pour dormir; et, dès qu'elles en trouvent l'occasion, elles

vont se placer près de lui, l'éveillent, emploient tout l'art de leur

sexe pour en obtenir des caresses; et si elles se voient rebutées,

elles le menacent de faire assez de bruit pour le faire surprendre

avec elles, et par conséquent pour l'exposer à la mort. D'un autre

côté, elles l'assurent que leur visite est ignorée de tout le monde,

et qu'elles peuvent se retirer sans aucune inquiétude de leur mari. Un

jeune homme pressé par tant de motifs se rend à la crainte plutôt qu'à

l'inclination; mais, pour son malheur, il a presque toujours la

faiblesse de continuer cette intrigue jusqu'à ce qu'elle soit

découverte. Les hommes qui sont pris dans ce piége méritent

véritablement de la pitié.

On voit des Nègres de l'un et de l'autre sexe vivre assez long-temps

sans penser au mariage. Les femmes surtout paraissent se lasser moins

du célibat que les hommes, et Bosman en rapporte deux raisons: 1º.

elles ont la liberté, avant le mariage, de voir autant d'hommes

qu'elles en peuvent attirer; 2º. le nombre des femmes l'emportant

beaucoup sur celui des hommes, elles ne trouvent pas tout d'un coup

l'occasion de se marier. Le délai d'ailleurs n'a rien d'incommode,

puisqu'elles peuvent à tout moment se livrer au plaisir. L'usage

qu'elles ont fait de cette liberté ne les déshonore point, et ne

devient pas même un obstacle à leur mariage. Dans les cantons

d'Eguira, d'Abokro, d'Ankobar, d'Axim, d'Anta et d'Adom, on voit des

femmes qui ne se marient jamais. C'est après avoir pris cette

résolution qu'elles commencent à passer pour des femmes publiques; et

leur initiation dans cet infâme métier se fait avec les cérémonies

suivantes.

Lorsque les manferos, c'est-à-dire les jeunes seigneurs du pays,

manquent de femmes pour leur amusement, ils s'adressent aux cabochirs,

qui sont obligés de leur acheter quelque belle esclave. On la conduit

à la place publique, accompagnée d'une autre femme de la même

profession, qui est chargée de l'instruire. Un jeune garçon, quoique

au-dessous de l'âge nubile, feint de la caresser aux yeux de toute

l'assemblée, pour faire connaître qu'à l'avenir elle est obligée de

recevoir indifféremment tous ceux qui se présenteront, sans excepter

les enfans. Ensuite on lui bâtit une petite cabane dans un lieu

détourné, où son devoir est de se livrer à tous les hommes qui la

visitent. Après cette épreuve, elle entre en possession du titre

d'_abéleré_, qui signifie femme publique. On lui assigne un logement

dans quelque rue de la bourgade; et de ce jour elle est soumise à

toutes les volontés des hommes, sans pouvoir exiger d'autre prix que

celui qui lui est offert. On peut lui donner beaucoup par un sentiment

d'amour et de générosité, mais elle doit paraître contente de tout ce

qu'on lui offre.

Chacune des villes qu'on a nommées n'est jamais sans deux ou trois de

ces femmes publiques. Elles ont un maître particulier, à qui elles

remettent l'or et l'argent qu'elles ont gagné par leur trafic, et qui

leur fournit l'habillement et les autres nécessités. Ces femmes

tombent dans une condition fort misérable, lorsqu'une prostitution si

déclarée leur attire quelque maladie contagieuse. Elles sont

abandonnées de leur maître même, qui s'intéresse peu à leur santé,

s'il n'a plus de profit à tirer de leurs charmes, et leur sort est de

périr par une mort funeste. Mais aussi long-temps qu'elles joignent de

la santé aux agrémens naturels qui les ont fait choisir pour la

profession qu'elles exercent, elles sont honorées du public; et la

plus grande affliction qu'une ville puisse recevoir, est la perte ou

l'enlèvement de son abéleré. Par exemple, si les Hollandais d'Axim ont

quelque démêlé avec les Nègres, la meilleure voie pour les ramener à

là raison est d'enlever une de ces femmes et de la tenir enfermée dans

le fort. Cette nouvelle n'est pas plus tôt portée aux manferos, qu'ils

courent chez les cabochirs pour les presser de satisfaire le facteur

et d'obtenir la liberté de leur abéleré. Ils les menacent de se venger

sur leurs femmes, et cette crainte n'est jamais sans effet. Bosman

ajoute qu'il en fit plusieurs fois l'expérience. Dans une occasion, il

fit arrêter cinq ou six cabochirs, sans s'apercevoir que leurs parens

parussent fort empressés en leur faveur; mais une autre fois ayant

fait enlever deux abélerés, toute la ville vint lui demander à genoux

leur liberté, et les maris mêmes joignirent leurs instances à celles

des jeunes gens.

Les pays de Commendo, de la Mina, de Fétou, de Sabou et de Fantin,

n'ont pas d'abélerés; mais les jeunes gens n'y sont pas plus

contraints dans leurs plaisirs, et ne manquent point de filles qui

vont au-devant de leurs inclinations. Elles exercent presque toutes le

métier d'abéleré sans en porter le titre, et le prix, qu'elles mettent

à leurs faveurs est arbitraire, parce que le choix de leurs amans

dépend de leur goût. Elles sont si peu difficiles, que les différens

sont rares sur les conditions du marché. Quand cette ressource ne

suffirait pas, il y a toujours un certain nombre de vieilles matrones

qui élèvent quantité de jeunes filles pour cet usage, et les plus

jolies qu'elles peuvent trouver.

Bosman traite de la navigation du pays. Les plus grandes pirogues se

font dans le canton d'Axim et de Takorari. Elles sont capables de

porter huit, dix, et quelquefois douze tonneaux de marchandises, sans

y comprendre l'équipage. On s'en sert beaucoup pour le passage des

barres et dans les lieux trop exposés à l'agitation des vagues, tels

que les côtes d'Ardra et de Juida. Les Nègres de la Mina, qui ne sont

pas les plus adroits à les conduire, ne laissent pas de visiter dans

ces frêles bâtimens toutes les parties du grand golfe de Guinée,

jusqu'à la côte même d'Angole.

On peut juger par la grandeur des pirogues quelle doit être celle des

arbres du pays, puisque les plus spacieux de ces bâtimens ne sont

composés que d'un seul tronc. On doit s'imaginer aussi quel est le

travail des Nègres pour abattre de si grands arbres et leur donner la

forme nécessaire avec de petits instrumens de fer qui ne méritent que

le nom de couteaux. On croirait cet ouvrage impossible, si l'on ne

savait que ces arbres sont des cocotiers, c'est-à-dire d'un bois

tendre et poreux.

La religion de ces contrées est divisée en plusieurs sectes. Il n'y a

point de ville, de village, ni même de famille qui n'ait quelque,

différence dans ses opinions. Tous les Nègres de la côte d'Or croient

un seul Dieu, auquel ils attribuent la création du monde et de tout ce

qui existe; mais cette créance est obscure et mal conçue. Quand on les

interroge sur Dieu, ils répondent qu'il est noir et méchant, qu'il

prend plaisir à leur causer mille sortes de tourmens; au lieu que

celui des Européens est un Dieu très-bon, puisqu'il les traite comme

ses enfans.

Leurs prêtres assurent que Dieu se fait voir souvent au pied des

arbres fétiches sous la figure d'un gros chien noir. Mais, comme les

Européens leur ont fait croire que ce chien noir est le diable, un

Nègre ne leur entend jamais faire aucune de ces imprécations qu'un

mauvais usage a rendues si familières parmi les matelots, le diable

vous emporte! le diable vous casse le cou! sans être prêt à s'évanouir

de frayeur.

On trouve quantité de Nègres qui font profession de croire deux dieux:

l'un blanc, qu'ils appellent _yangou_ _muom_, c'est-à-dire _le bon

homme_; ils le regardent comme le Dieu particulier des Européens;

l'autre noir, qu'ils nomment, après les Portugais, _demonio_ ou

_diablo_, et qu'ils croient fort méchant et fort nuisible. Ils

tremblent à son seul nom. C'est à cette puissance maligne qu'ils

attribuent toutes leurs infortunes. C'est une sorte de manichéisme

fondé sur le mélange du bien et du mal, et qu'on retrouve chez toutes

les nations.

Ils ont l'usage de bannir tous les ans le diable de leurs villes, avec

une multitude de cérémonies qui ont leurs lois et leurs saisons

réglées: Bosman en fut témoin deux fois sur la côte d'Axim.

Ils assurent qu'en sortant de cette vie, les morts passent dans un

autre monde, où ils vivent dans les mêmes professions qu'ils ont

exercées sur la terre, et qu'ils y font usage de tous les présens

qu'on leur offre dans celui-ci; mais ils n'ont aucune notion de

récompense ou de châtiment pour les bonnes ou les mauvaises actions de

la vie. Cependant il s'en trouve d'autres qui, faisant gloire d'être

mieux instruits, prétendent que les morts sont conduits immédiatement

sur les bords d'une fameuse rivière de l'intérieur des terres nommée

_Bosmanque_. Cette transmigration, disent-ils, ne peut être que

spirituelle, puisqu'en quittant leur pays, ils y laissent leurs corps.

Là, Dieu leur demande quelle sorte de vie ils ont menée. Si la vérité

leur permet de répondre qu'ils ont observé religieusement les jours

consacrés aux fétiches, qu'ils se sont abstenus de viandes défendues,

et qu'ils ont satisfait inviolablement à leurs promesses, ils sont

transportés doucement sur la rivière dans une contrée où toutes sortes

de plaisirs abondent. Mais s'ils ont violé ces trois devoirs, Dieu les

plonge dans la rivière, où ils sont noyés sur-le-champ et ensevelis

dans un oubli éternel.

Il serait difficile de rendre un compte exact de leurs idées sur la

création du genre humain. Le plus grand nombre croit que les hommes

furent créés par une araignée nommée _anansio_. Ceux qui regardent

Dieu comme l'unique créateur soutiennent que, dans l'origine, il créa

des blancs et des Nègres; qu'après avoir considéré son ouvrage, il fit

deux présens à ces deux espèces de créatures, l'or et la connaissance

des arts; que les Nègres, ayant eu la liberté de choisir les premiers,

se déterminèrent pour l'or, et laissèrent aux blancs les arts, la

lecture et l'écriture; que Dieu consentit à leur choix: mais qu'irrité

de leur avarice, il déclara qu'ils seraient les esclaves des blancs,

sans aucune espérance devoir changer leur condition. Cette fable a

beaucoup plus de sens que celle que nous avons rapportée ci-dessus sur

le partage entre les trois frères, et ferait honneur au peuple le plus

instruit.

Sur toute la côte d'Or, il n'y a que le canton d'Akra où les images et

les statues soient honorées d'un culte. Mais les habitans ont des

fétiches qui leur tiennent lieu de ces idoles.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 3) · 第 7 / 23 段