des dents qui pèsent jusqu'à deux cents livres. On s'y procure aussi
des esclaves et de l'or, mais sans pouvoir pénétrer aux pays d'où l'or
vient aux habitans. Ils gardent là-dessus un profond secret, ou s'ils
sont pressés de s'expliquer, ils montrent du doigt les hautes
montagnes qu'ils ont à quinze ou vingt lieues au nord-est, en faisant
entendre que leur or vient de là. Peut-être le trouvent-ils beaucoup
plus près dans le sable de leur rivière même, ou peut-être, aussi leur
vient-il des Nègres de ces montagnes, qui le rassemblent en lavant la
terre, comme ceux de Bambouk. Enfin toutes les parties de cette
contrée seraient très-propres au commerce, si les habitans étaient
d'un caractère moins farouche.
On raconte qu'ils ont massacré, dans plusieurs occasions, un grand
nombre d'Européens qui n'avaient relâché sur leur côte que pour y
faire leur provision d'eau et de bois.
La côte abonde en poissons: les plus remarquables sont le taureau de
mer, le marteau et le diable de mer.
C'est l'usage pour les enfans de suivre la profession de leur père: le
fils d'un tisserand exerce le même métier, et celui d'un facteur n'a
point d'autre emploi que le commerce. Cet ordre est si bien établi,
qu'on ne souffrirait pas qu'un Nègre sortît de sa condition
originelle.
C'est un amusement pour les matelots, le long de cette côte, de se
voir environnés d'un grand nombre de pirogues chargées de Nègres qui
crient de toute leur force, _koakoa! koakoa!_ et qui s'éloignent aussi
promptement qu'ils se sont approchés. Depuis que les Européens en ont
enlevé plusieurs, leur inquiétude est si vive, qu'on ne les engage pas
facilement à monter à bord. La meilleure méthode pour les attirer avec
leurs marchandises, est de prendre un peu d'eau de mer et de s'en
mettre quelques gouttes dans les yeux, parce que, la mer étant leur
divinité, ils regardent cette cérémonie comme un serment.
Les Koakoas sont ordinairement quatre ou cinq dans une pirogue; mais
il est rare qu'on en voie monter plus de deux à la fois sur un
vaisseau: ils y viennent chacun à leur tour, et n'apportent jamais
deux dents ensemble.
Les daschis ou présens, qui sont les premiers objets de l'empressement
des Nègres, ne paraissent pas d'abord d'une grande importance: c'est
un couteau de peu de valeur, un anneau de cuivre, un verre
d'eau-de-vie ou quelques morceaux de biscuit; mais ces libéralités,
qui ne cessent point tout le long de la côté, et qui se renouvellent
quarante ou cinquante fois par jour, emportent à la fin cinq pour cent
sur la cargaison du vaisseau. Cet usage vient des Hollandais, qui se
crurent obligés, en arrivant sur la côte de Guinée, d'employer
l'apparence d'une générosité extraordinaire pour ruiner les Portugais
dans l'esprit des Nègres. Il n'y a point de nation pour qui leur
exemple n'ait pris la force d'une loi. Toute proposition de commerce
doit commencer par les daschis. Ainsi ce trait de politique est devenu
un véritable fardeau pour l'Europe et pour ceux même qui l'ont
inventé.
Le même usage est établi sur la côte d'Or, et commence au cap Laho,
avec cette différence, que les daschis ne s'accordent qu'après la
conclusion du marché, et qu'ils y portent le nom de _dassi-midassi_;
mais, sur toutes les côtes inférieures, depuis la rivière de Gambie,
les Nègres veulent que leurs daschis soient payés d'avance. Ils ne
voient pas plus tôt paraître un vaisseau qu'ils les demandent à grands
cris.
Les marchandises qui font la matière du commerce, sont les étoffes de
coton, le sel, l'or et l'ivoire.
Les contrées intérieures derrière les Koakoas fournissent une grande
quantité de dents d'éléphans qui font le plus bel ivoire du monde.
Elles sont achetées constamment par les Anglais, les Hollandais et les
Français, quelquefois aussi par les Danois et les Portugais; mais
depuis que le commerce de la Guinée est ouvert à toutes les nations,
l'Angleterre en tire plus d'avantage que la Hollande. Ce nombreux et
perpétuel concours de vaisseaux européens qui visitent annuellement la
côte a fait hausser aux Nègres le prix de leurs marchandises, surtout
de leurs grosses dents d'éléphans. Le pays en fournit une si étrange
quantité, qu'il s'en est vendu dans un seul jour jusqu'à cent
quintaux. Les Nègres racontent que le pays intérieur est si rempli
d'éléphans, surtout dans les parties montagneuses, que les habitans
sont obligés de se creuser des cavernes aux lieux les plus escarpés
des montagnes et d'en rendre les portes fort étroites. Ils ont recours
à toutes sortes d'artifices pour chasser de leurs plantations ces
incommodes animaux; ils leur tendent des piéges dans lesquels ils en
prennent un grand nombre. Mais, si l'on doit se fier au récit des
Nègres, la principale raison qui rend l'ivoire si commun dans le même
pays, est que tous les éléphans jettent leurs dents tous les trois
ans; de sorte qu'on les doit moins à la chasse des Nègres qu'au hasard
qui les fait trouver dans les forêts.
Cependant on observe que cette quantité d'ivoire est fort diminuée,
soit que les Nègres aient plus de négligence à chercher les dents,
soit que les maladies aient emporté une grande partie des éléphans:
l'une ou l'autre de ces deux raisons, jointe à la multitude de
vaisseaux qui abordent sur la côte, a fait hausser le prix de cette
marchandise.
CHAPITRE II.
Côte d'Or.
Le nom de _Costa del Oro_, que les Portugais ont donné à cette côte,
vient de l'immense quantité d'or qu'ils en ont tirée; et, par la même
raison, toutes les autres nations de l'Europe l'ont nommée _Côte d'Or_
dans leur langue. La situation de cette côte est entre 4 degrés 30
minutes et 8 degrés de latitude nord; elle a un peu plus de cent
lieues de longueur. On ne peut rien établir sur sa largeur, parce
qu'elle n'est ici considérée que sous le titre de _côte_, ou de _bord
d'un vaste pays_. Cependant on connaît dix ou douze petits royaumes
qui sont renfermés dans cette étendue, et dont quelques-uns
s'enfoncent assez loin dans l'intérieur des terres.
Les Portugais y furent établis seuls pendant plus d'un siècle. Le
château de la Mina était leur principal boulevard. La terreur qu'ils
avaient inspirée aux Nègres, et les violences qu'ils exerçaient contre
les négocians des autres nations, écartèrent long-temps de cette côte
tous les vaisseaux européens; mais, lorsqu'en 1578 les Nègres d'Akra,
poussés à bout par la barbarie de cette nation, eurent surpris le fort
de ce nom, massacré la garnison et détruit les fortifications
jusqu'aux fondemens, le crédit des Portugais sur cette côte commença
sensiblement à décliner, et les autres nations de l'Europe entrèrent
en partage de toutes les richesses dont ils avaient joui. À la vérité,
ce ne fut pas sans effusion de sang. Quantité de Français perdirent la
vie, non-seulement par la main des Portugais, mais par celle des
Nègres, qui recevaient d'eux une récompense de cent écus pour chaque
tête de Français qu'ils pouvaient leur apporter; elles étaient
exposées sur les murailles du fort de la Mina. Ces cruels excès
jetèrent tant de consternation parmi les négocians français, qu'ils
abandonnèrent encore une fois le commerce de Guinée pour le reprendre
dans la suite.
À l'égard des Nègres, rien n'est comparable à la tyrannie que les
Portugais exerçaient sur eux: ils avaient établi des impôts excessifs
sur toutes les denrées du pays et sur la pêche; ils forçaient les
seigneurs et jusqu'aux rois mêmes de leur livrer leurs enfans pour
s'en servir en qualité de domestiques ou d'esclaves; ils n'ouvraient
pas leurs magasins, si l'on ne s'y présentait avec quarante ou
cinquante marcs d'or, et ceux mêmes qui venaient avec cette somme
était forcés de recevoir les marchandises dont on jugeait à propos de
se défaire, au prix que les facteurs avaient réglé. S'il se trouvait
quelque mélange dans l'or des Nègres, le coupable était puni de mort,
sans distinction de fortune ni de rang. Le roi de Comani ne put sauver
du supplice un de ses plus proches parens. Toutes les marchandises que
les Nègres achetaient des autres nations étaient confisquées.
Les Hollandais furent presque les seuls qui s'obstinèrent à continuer
leurs voyages en Guinée. La grandeur du profit leur fit oublier les
outrages, et remettre leur vengeance à des temps qu'ils ne pouvaient
encore prévoir. Elle fut suspendue jusqu'à la guerre entre la Hollande
et l'Espagne; mais, rappelant alors toutes les injures qu'ils avaient
reçues des Portugais, et couvrant leur haine du prétexte de leur
réunion avec les Espagnols, ils leur enlevèrent, avec une partie du
Brésil, tous les établissemens qu'ils avaient sur la côte d'Or, et les
forcèrent enfin de leur céder leurs deux principales forteresses, le
château de la Mina en 1637, et celui d'Axim en 1643; mais ils
traitèrent les peuples de Guinée avec autant d'injustice et de
cruauté que ceux à qui l'on avait reproché si long-temps ces deux
vices.
Dans la vue d'assujettir plus que jamais le pays, ils élevèrent de
petits forts à Boutro, à Sama, à Cabo Corso, à Anamabo, à Akra, sous
prétexte de soutenir leurs alliés contre les habitans des pays
intérieurs qui les troublaient par de fréquentes incursions. En même
temps ils établirent des droits sur la pêche des Nègres d'Axim, de
Dina et de Maouri, en leur défendant, sous de rigoureuses peines,
toutes sortes de commerce avec les autres nations de l'Europe. En un
mot, ils s'attribuèrent par degrés tous les droits de l'autorité
absolue, jusqu'à prendre connaissance de leurs affaires civiles et
criminelles, et se rendre juges de la mort et de la vie, quoiqu'ils ne
cessassent point de payer aux rois du pays une sorte de tribut annuel
pour le terrain de leurs établissemens. Avec tant de précautions, ils
ne purent empêcher le commerce des autres Européens, qu'ils traitaient
en ennemis lorsqu'il en tombait quelques-uns entre leurs mains. Ils
eurent aussi des guerres fréquentes à soutenir contre les naturels du
pays, avec qui pourtant ils ne cessaient pas de commercer. Telle est à
la fois l'inconstance naturelle des Nègres, et leur avidité pour les
marchandises de l'Europe, qu'après quelques éclats inutiles d'un
ressentiment passager contre leurs tyrans, ils venaient encore
échanger leur or contre de l'eau-de-vie et des clincailleries
d'Europe: semblables à des esclaves révoltés qui viennent demander
leur nourriture au maître qui vient de les châtier. Si ces peuples
avaient voulu tirer une vengeance sûre et facile de leurs oppresseurs,
ils n'avaient qu'à se retirer dans l'intérieur des terres;
l'émigration est toujours aisée pour des hordes indigentes, et les
tyrans de la côte n'auraient pas pu les poursuivre dans les sables de
la zone torride. Quelquefois cependant ces peuplades d'esclaves ont
donné d'effrayans exemples de courage et de désespoir: c'est ainsi du
moins que les Hollandais perdirent Un établissement qu'ils avaient à
Eguira. Leur chef, ayant pris querelle avec un des principaux
seigneurs nègres, le tenait assiégé dans l'enclos de ses maisons. Le
Nègre, hors d'état de résister, après avoir tiré avec des lingots d'or
au lieu de plomb, fit connaître par des signes qu'il consentait à
traiter, et donna de grandes espérances aux Hollandais. C'était un
artifice pour envelopper ses ennemis dans sa ruine. Il chargea un de
ses esclaves de mettre le feu dans un lieu qu'il lui marqua, lorsqu'il
lui entendrait frapper la terre d'un coup de pied. Ensuite, ayant reçu
les Hollandais pour négocier, il n'attendit pas long-temps à donner le
signal, ni l'esclave à suivre fidèlement ses ordres. Plusieurs barils
de poudre, qu'il avait disposés pour cette exécution, firent sauter la
maison et tous ceux qui avaient eu l'imprudence d'y entrer. Le seul
qui eut le bonheur de se sauver fut un esclave de la Compagnie
hollandaise, qui, se défiant de quelque trahison à la vue d'une mèche
allumée qu'il découvrit, se hâta de sortir sans avoir averti ses
maîtres, et porta la nouvelle de leur infortune au château d'Axim.
Le principal commerce d'Axim est avec les vaisseaux d'interlope.
Malgré les rigoureuses lois des Hollandais du fort, ils trouvent le
moyen de tromper la vigilance du gouverneur; de sorte que la compagnie
de Hollande ne tire pas la centième partie de l'or du pays.
La rivière d'Axim est à peine navigable pour des canots; mais elle
roule de l'or dans son sable. Les habitans font leur principale
occupation de chercher ce précieux métal, et plongent quelquefois
l'espace d'un quart d'heure. Leur méthode est de plonger la tête la
première, en tenant à la main une calebasse qu'ils remplissent de
sable ou de tout ce qui se trouve au fond de l'eau. Ils répètent ce
travail jusqu'à ce qu'ils soient fatigués, ou qu'ils croient avoir
tiré assez de matière. Alors s'asseyant sur la rive, ils mettent deux
ou trois poignées de leur sable dans une gamelle de bois; et, la
tenant dans la rivière, ils remuent le sable avec la main pour faire
emporter les parties les plus légères par le courant de l'eau. Ce qui
reste au fond de la gamelle est une poudre jaune et pesante, qui est
quelquefois mêlée de grains beaucoup plus gros: c'est ce qu'on appelle
l'or lavé. Il est ordinairement fort pur; et celui d'Axim passe pour
le meilleur de toute la côte. On ne saurait douter que la rivière
d'Axim, et tous les ruisseaux qui s'y joignent n'aient passé par des
mines d'or, d'où elles entraînent dans leurs flots de petites parties
de ce métal. Dans la saison des pluies, où l'eau, grossit beaucoup,
les Nègres en trouvent de plus grosses, et plus abondamment que dans
les autres saisons. Mais les Hollandais n'épargnent rien pour exclure
les autres nations de ce commerce; et la difficulté de les tromper est
d'autant plus grande pour les Nègres, que le village d'Axim est sous
le canon du fort Saint-Antoine. C'est ce qui rend le gouvernement de
Hollande fort odieux sur toute la côte.
Les Anglais et les Hollandais se sont disputé long-temps le commerce
de la côte d'Or, et cette guerre d'avarice a produit bien des
perfidies et des crimes. Les cantons de Félou et de Commendo, que nous
nommons royaumes, ont été le théâtre de ces divisions. Enfin ces deux
nations, qui ont de nombreux établissemens dans le pays, se sont
accordées pour le partage du gain. Les Danois et quelques autres
puissances de l'Europe y ont aussi des comptoirs. Le principal fort
des Anglais est au cap Corse (Cabo Corso), à neuf milles de la Mina.
Quand on songe que les Nègres de la côte d'Or sont de très-bons
soldats, et les plus belliqueux peut-être de tous les peuples
d'Afrique, et qu'ils connaissaient déjà l'usage de nos armes au temps
où les Européens se sont établis chez eux, cent ans après les
Portugais, on a peine à concevoir comment ils ont consenti que les
Anglais, les Hollandais et les Danois bâtissent des forts dans leur
pays. Mais telle est la force des présens, dans le pays même de l'or.
C'est avec des présens qu'on obtint des rois de cette contrée la
permission d'élever ces funestes boulevards où l'on a depuis forgé les
chaînes des malheureux Africains. Des tyrans stupides ont vendu la
liberté de leurs sujets, et ont été souvent traités eux-mêmes en
esclaves par les maîtres qu'ils s'étaient donnés.
Il est assez inutile de présenter à nos lecteurs l'ennui d'une
description géographique de Fantin, de Sabo, d'Akron, d'Agonna,
d'Akambo, etc., et de tous les cantons barbares nommés royaumes de la
côte d'Or. Nous ne nous arrêterons qu'à ce qui peut être un objet de
curiosité ou d'instruction.
Dans le pays d'Akra, l'on trouve de petits daims qui n'ont pas plus de
huit ou neuf pouces de hauteur, et dont les jambes ne sont pas plus
grosses que le tuyau d'une plume. Les mâles ont deux cornes longues,
de deux ou trois pouces, sans branches et sans division, mais tortues
et d'un noir aussi luisant que le jais. Rien n'est si doux, si joli,
si privé et si caressant que ces petites créatures; mais elles sont si
délicates, qu'elles ne peuvent supporter la mer; et tous les soins
qu'on a pris pour en transporter quelques-unes en Europe ont été
jusqu'à présent sans succès.
Il n'y a point de canton sur toute la côte d'Or, sans en excepter
celui d'Anamabo, qui fournisse plus d'esclaves que le pays d'Akra. Les
guerres continuelles des habitans leur procurent sans cesse un grand
nombre de prisonniers, dont la plupart sont vendus aux marchands de
l'Europe.
Les habitans des villes maritimes d'Akra sont les plus civilisés de la
côte d'Or. Leurs maisons sont carrées et bâties fort proprement; les
murs sont de terre, mais d'assez belle hauteur, et les toits couverts
de paille. L'ameublement est des plus simples; car, malgré leurs
richesses, ils se contentent de quelques pagnes pour habillement, et
leurs besoins sont renfermés dans des bornes fort étroites. Ils sont
laborieux; ils entendent le commerce. On s'aperçoit qu'ils ont retenu
parfaitement les leçons des Normands leurs anciens maîtres. La crainte
que leurs voisins du côté du nord ne viennent partager avec eux les
profits du commerce des Européens leur fait fermer soigneusement tous
les passages. Ainsi toutes les marchandises qui se répandent au nord
passent nécessairement par leurs mains. Ils ont établi un grand marché
qui se tient trois fois la semaine à Abino, ville à deux lieues du
grand Akra, et à sept ou huit de la côte où les Nègres voisins
apportent en échange, pour les commodités de l'Europe, de l'or, de
l'ivoire, de la cire et de la civette, sans compter les esclaves qui
viennent en fort grand nombre par cette voie.
Le voyageur Desmarchais assure que de son temps l'or était si commun
dans le pays d'Akra, qu'une once de poudre à tirer se rendait deux
drachmes de poudre d'or.
Les marchandises d'Europe qu'on recherche dans le pays sont les toiles
d'Osnabruck, les étoffes de Silésie, les baïettes, les saies, les
perpétuanes, les fusils, la poudre, l'eau-de-vie, la verroterie, les
couteaux, les petites voiles, les toiles rayées de l'Inde, et d'autres
objets dont le goût s'est répandu parmi les Nègres. Ils les portent au
marché d'Aboni, où l'on voit arriver trois fois par semaine une
prodigieuse quantité d'autres Nègres, Akkanez, Aquambos, Aquimeras,
Koakoas, qui achètent à fort grand prix ce qui leur est nécessaire;
car, ne pouvant obtenir la liberté de venir jusqu'aux forts européens,
ils n'ont pas d'autre règle pour la valeur des marchandises que la
volonté des marchands nègres d'Akra.
Parmi les chefs barbares dont les guerres et les brigandages troublent
souvent le commerce du pays, les voyageurs parlent d'un Nègre nommé
Ankoa, né avec des inclinations si féroces, qu'il ne pouvait vivre en
paix: c'était d'ailleurs un monstre de cruauté. S'étant saisi, en
1691, de cinq ou six des principaux de ses ennemis, il prit plaisir,
de sang-froid, à leur faire de sa propre main une infinité de
blessures; ensuite il huma leur sang avec une brutale fureur. Un de
ses malheureux, qu'il haïssait particulièrement, fut lié par ses
ordres, jeté à ses pieds, et percé de coups en mille endroits, tandis
qu'avec une coupe à la main il recevait le sang qui ruisselait de
toutes parts. Après en avoir bu une partie, il offrit le reste à son
dieu. C'est ainsi qu'il traitait ses ennemis; mais, faute de victimes,
il tournait sa rage contre ses propres sujets.
En 1692, pendant la seconde campagne qu'il faisait contre les Nègres
d'Anta, Bosman lui rendit une visite dans son camp, près de Schama. Il
en fut reçu fort civilement, et traité suivant les usages du pays;
mais, au milieu même des amusemens que ce barbare procurait à son
hôte, il trouva l'occasion d'exercer sa cruauté. Un Nègre, remarquant
qu'une des femmes d'Ankoa était ornée de quelque nouvelle parure, prit
le bout d'un collier de corail, dont il admira l'ouvrage, sans que
cette femme parût s'offenser de sa curiosité. L'usage du pays accorde
une liberté honnête, dont le Nègre ni la femme n'avaient pas passé les
bornes. Cependant le cruel Ankoa se trouva si blessé de cette action,
qu'après le départ de Bosman, il leur fit donner la mort; et, suivant
son goût monstrueux, il but à longs traits tout leur sang. Quelque
temps auparavant il avait fait couper la main, pour un crime fort
léger, à une autre de ses femmes; et, se faisant un amusement de sa
cruauté, il voulait que, dans cet état, elle lui peignât la tête et
lui tressât ses cheveux.
À l'égard des moeurs et des usages qui, sur la plupart des objets,
ont beaucoup de ressemblance avec ceux des nations dont nous avons
déjà parlé, nous ne spécifierons que ce qui nous offrira quelque
particularité remarquable.
Les Nègres de la côte d'Or ont l'esprit facile et la conception vive.
Ils n'ont pas les yeux du corps moins perçans. On observe que sur mer
ils découvrent les objets de beaucoup plus loin que les Européens. Ils
ne manquent point de jugement; le progrès de leurs connaissances est
si prompt dans les affaires de commerce, qu'ils l'emportent bientôt
sur les Européens mêmes. Ils sont malins, envieux, et si dissimulés,
qu'ils sont capables de déguiser leurs ressentimens pendant des années
entières; d'ailleurs ils sont forts polis. Ils s'offensent beaucoup
lorsqu'ils ne voient pas aux Européens les mêmes ménagemens pour eux.
Un Nègre qui vole un autre Nègre est regardé parmi eux avec
détestation; mais ils ne regardent pas comme un crime de voler les
Européens; ils font gloire, au contraire, de les avoir trompés, et
c'est aux yeux de leur nation une preuve d'esprit et d'adresse.
Lorsqu'on les surprend sur le fait, ils apportent pour excuse que les
Européens ont quantité de biens superflus, au lieu que tout manque
dans le pays des Nègres.
Leur mémoire est surprenante; quoiqu'ils ne sachent ni lire ni écrire,
ils conduisent leur commerce avec la dernière exactitude. Un Nègre
partagera sans aucune erreur quatre ou cinq marcs d'or entre vingt
personnes, dont chacune a besoin de cinq ou six sortes de
marchandises. Leur adresse ne paraît pas moins dans tout ce qui
concerne le commerce; mais, au milieu même des services qu'ils
rendent, ils sont d'une hauteur et d'une fierté singulières. Ils
marchent les yeux baissés, sans daigner les lever autour d'eux pour
regarder ce qui se présente, et ne distinguent personne, s'ils ne sont
arrêtés par leurs maîtres ou par quelque officier supérieur. À ceux
qu'ils regardent comme leurs inférieurs ou leurs égaux, ils ne disent
pas un seul mot; ou s'ils leur parlent, c'est pour leur ordonner de se
taire, comme s'ils se croyaient déshonorés de converser avec eux.
Cependant ils ne manquent pas de complaisance pour les étrangers; mais
elle vient moins d'humilité que de l'espérance de s'attirer les mêmes
témoignages de considération. Ils en sont si jaloux, que leurs
marchands, qui sont tous, à la vérité, du corps de leur noblesse, ne
marchent point sans être suivis d'un esclave qui porte une sellette
derrière eux, afin qu'ils puissent s'asseoir lorsqu'ils rencontrent
quelqu'un à qui ils veulent parler. Ces chefs de la nation traitent le
commun des Nègres avec beaucoup de mépris. Au contraire, ils
s'efforcent de marquer toute sorte de respects aux blancs de quelque
distinction, et rien ne paraît égal à leur joie lorsqu'ils en
reçoivent des civilités. Avides de tout, ils ne sont attachés à rien.
On les a peints parfaitement lorsqu'on a dit d'eux qu'ils se
réjouissent au milieu des sépulcres, et que, s'ils voyaient leur pays
en flammes, ils le laisseraient brûler sans interrompre leurs chants
et leurs danses. On a déjà fait observer qu'avec toute leur avidité
pour acquérir, ils ne paraissent point affligés de perdre; et l'on
pourrait leur enlever tout leur bien sans leur ôter un quart d'heure
de repos.
Un des plus odieux traits de leur caractère, c'est qu'ils ne sont
capables d'aucun sentiment d'humanité et d'affection. À peine
soulageraient-ils d'un verre d'eau un homme qu'ils verraient
mortellement blessé, et ils se voient mourir les uns les autres sans
compassion et sans secours. Leurs femmes, leurs enfans sont les
premiers qui les abandonnent dans ces circonstances. Le malade demeure
seul lorsqu'il n'a pas d'esclaves prêts à le servir, ou d'argent pour
s'en procurer. Cette désertion de ses parens et de ses amis n'est pas
même regardée comme une faute. Si sa santé se rétablit, ils
recommencent à vivre avec lui comme s'ils avaient rempli tous les
devoirs de la nature et de l'amitié; tant il est vrai que l'humanité
est le plus beau caractère qui distingue l'homme perfectionné.