1722, apprit du commandant avec quel bonheur il avait acheté en peu de
jours près de trois cents Nègres à Setrakrou. Il paraît que les
habitans de cette ville avaient été souvent maltraités par leurs
voisins, et qu'ayant pris enfin les armes, ils les avaient battus
plusieurs fois, et avaient fait quantité de prisonniers. Messervy,
arrivé dans ces circonstances, avait acheté des esclaves à bon marché,
parce que les vainqueurs auraient été obligés de les tuer pour leur
sûreté, s'il ne s'était pas présenté de vaisseaux dans la rade. Comme
c'était le premier voyage qu'il faisait sur cette côte, Snelgrave lui
conseilla de ne rien négliger pour tenir tant de Nègres dans la
soumission. Le lendemain, l'étant allé voir sur son bord, et le
trouvant sans défiance au milieu de ses esclaves, qui étaient à souper
sur le tillac, il lui fit observer qu'il y avait de l'imprudence à
s'en approcher si librement sans une bonne garde. Messervy le
remercia de ce conseil, mais parut si peu disposé à changer de
conduite, qu'il lui répondit par ce vieux proverbe: l'oeil du maître
engraisse les chevaux. Il partit quelques jours après pour la
Jamaïque. Snelgrave prit plus tard la même route; mais, en arrivant
dans cette île, on lui fit le récit de la malheureuse mort que
Messervy s'était attirée par son aveugle confiance, dix jours après
avoir quitté la côte de Guinée.
Un jour qu'il était au milieu de ses Nègres à les voir dîner, ils se
saisirent de lui, et lui cassèrent la tête avec les plats mêmes dans
lesquels on leur servait le riz. Cette révolte ayant été concertée de
longue main, ils coururent en foule vers l'avant du vaisseau pour
forcer la barricade, sans paraître effrayés du bout des piques et des
fusils que les blancs leur présentaient par les embrasures. Enfin le
contre-maître ne vit d'autre remède pour un mal si pressant que de
faire feu sur eux de quelques pièces de canon chargées à mitraille. La
première décharge en tua près de quatre-vingts, sans compter ceux qui
sautèrent dans les flots et qui s'y noyèrent. Cette exécution apaisa
la révolte; mais, dans le désespoir d'avoir manqué leur entreprise,
une grande partie de ceux qui restaient se laissa mourir de faim; et
lorsque le vaisseau fut arrivé à la Jamaïque, les autres tentèrent
deux fois de se révolter avant la vente. Tous les marchands de l'île,
à qui ces fureurs ne purent être cachées, marquèrent peu
d'empressement pour acheter des esclaves si indociles; quoiqu'ils leur
fussent offerts à vil prix. Ce voyage devint fatal en tout aux
propriétaires; car la difficulté de la vente ayant arrêté long-temps
le vaisseau à la Jamaïque, il y périt enfin dans un ouragan plus
redoutable encore que les Nègres.
Snelgrave fut pris par des pirates anglais près de Sierra-Leone. Il
essuya à peu près les mêmes traitemens que le capitaine Roberts, dont
nous avons raconté plus haut la malheureuse aventure. Il ne put sauver
qu'une très-petite partie de ses marchandises, et regagna
l'Angleterre.
LIVRE CINQUIÈME.
GUINÉE. DESCRIPTION DE LA CÔTE DE LA MALAGUETTE, DE LA CÔTE DE
L'IVOIRE, DE LA CÔTE D'OR ET DE LA CÔTE DES ESCLAVES. ROYAUME DE
BENIN.
CHAPITRE PREMIER.
Côte de la Malaguette. Côte de l'Ivoire.
La Guinée, que plusieurs voyageurs écrivent _Ghinney_, est une vaste
étendue de côtes depuis la rivière du Sénégal jusqu'au cap
Lopez-Consalvo, et même jusqu'au cap Nègre. Le nom de _Guinée_ est
inconnu aux habitans naturels. Il vient des Portugais, de qui tous les
Européens l'ont reçu, et vraisemblablement les Portugais l'ont tiré de
celui de _Ghenehoa_, que Jean Léon et Marmol donnent au premier pays
qui se trouve au sud du Sénégal. On divise communément la Guinée en
deux parties, celle du sud et celle du nord. La première s'étend
depuis le Sénégal jusqu'à Sierra-Leone; et la seconde, depuis
Sierra-Leone jusqu'aux caps qu'on vient de nommer.
Celle-ci, qui est la Guinée proprement dite, parce que celle du nord
porte plus communément le nom de _Sénégal_, se subdivise en six
parties, ou en six côtes: 1º. la côte de la Malaguette ou du poivre,
ou des graines; 2º. la côte de l'Ivoire ou des Dents; 3º. la côte
d'Or; 4º. la côte des Esclaves; 5º. la côte de Benin; 6º. la côte de
Biafaras.
Dans sa plus grande étendue, la côte de la Malaguette prend depuis
Sierra-Leone jusqu'au cap des Palmes: cet espace contient cent
soixante lieues; mais d'autres la font commencer au cap de Monte,
cinquante-trois lieues au sud-est de Sierra-Leone; d'autres encore la
bornent entre la rivière de Cestre et Garouai.
Les habitans du cap de Monte entretiennent beaucoup de propreté dans
leurs maisons, quoique pour la forme elles ne diffèrent pas de celles
du Sénégal. Les édifices du roi et des grands sont bâtis en long; on
en voit de deux étages, avec une voûte de roseaux ou de feuilles de
palmier si bien entrelacés, qu'elle est impénétrable au soleil et à la
pluie. L'espace est divisé en plusieurs appartemens. La première
pièce, qui est la salle d'audience, et qui sert aussi de salle à
manger, est entourée d'une espèce de sopha de terre ou d'argile, large
de cinq ou six pieds, quoiqu'il n'en ait qu'un de hauteur. Ce banc est
couvert de belles nattes, qui sont un tissu de joncs ou de feuilles de
palmier, teintes de très-belles couleurs, et capables de durer fort
long-temps. C'est le lieu où les grands et les riches passent la plus
grande partie de leur temps à demi couchés, et la tête sur les genoux
de leurs femmes. Dans cette posture, ils s'entretiennent, ils fument,
ils boivent du vin de palmier.
Ces peuples sont moins malpropres dans leurs alimens et la manière de
manger que la plupart des autres Nègres. Ils ont des plats faits d'un
bois fort dur, et des bassins de cuivre étamés, qu'ils nettoient fort
soigneusement. Ils emploient des broches de bois pour rôtir leur
viande; mais ils ont oublié l'art de les faire tourner, quoiqu'ils
l'aient appris des Français: ils font rôtir un côté de la viande,
après quoi ils la tournent pour faire rôtir l'autre.
Le langage des Nègres change un peu à mesure qu'on avance au long de
la côte. Leur langue, comme on peut se l'imaginer, n'est formée que
d'un petit nombre de mots, qui expriment les principales nécessités de
la vie; c'est du moins ce qu'on peut conclure de la taciturnité qui
règne le plus souvent dans leurs fêtes, et même dans leurs assemblées.
Dans leur commerce, les mêmes expressions reviennent souvent, et leurs
chansons ne sont qu'une répétition continuelle de cinq ou six mots.
Les peuples du cap Mesurado sont fort jaloux de leurs femmes. Cette
délicatesse ne regarde point leurs filles, auxquelles ils laissent au
contraire la liberté de disposer d'elles-mêmes; ce qui n'empêche
point qu'elles ne trouvent facilement des maris. Les hommes seraient
même fâchés de prendre une femme qui n'aurait pas donné avant le
mariage quelque preuve de fécondité, et qui n'aurait pas acquis
quelque bien par la distribution de ses faveurs. Ce qu'elle a gagné
par cette voie sert au mari pour l'obtenir de ses parens. Ainsi les
femmes en sont plus libres dans leur choix, parce qu'il dépend d'elles
de donner ce qu'elles ont acquis à l'homme qui leur plaît.
Les maisons de ce pays sont, dit-on, les mieux bâties de toute la
côte. Au centre de chaque village on voit une sorte de théâtre,
couvert comme une halle de marché, qui s'élève d'environ six pieds,
sur lequel on monte de plusieurs côtés par des échelles; il porte le
nom de _kaldée_, qui signifie place, ou lieu de conversation. Comme il
est ouvert de toutes parts, on y peut entrer à toutes les heures du
jour et de la nuit: c'est là que les négocians s'assemblent pour
traiter d'affaires, les paresseux, pour fumer du tabac, et les
politiques pour entendre ou raconter des nouvelles. Les plus riches
s'y font apporter, par leurs esclaves, des nattes sur lesquelles ils
sont assis; d'autres en portent eux-mêmes; et d'autres en louent des
officiers du roi, qui sont établis dans ce lieu pour l'entretien de
l'ordre. La ville royale s'appelle Andria.
Tout le pays intérieur, depuis le cap de Monte, porte le nom de
Quodja. Ces peuples dépendent du roi des Folghias, qui dépendent
eux-mêmes de l'empereur des Monous. La puissance de cet empereur des
Monous s'étend sur plusieurs nations voisines, qui lui paient
annuellement un tribut. Les Folghias donnent à l'empereur des Monous
le nom de _Mandi_ ou _Mani_, qui signifie seigneur; et aux Quodjas,
celui de _Mandi-Monous_, c'est-à-dire peuple du seigneur. Ils croient
se faire honneur par ces titres, parce qu'ils sont ses tributaires.
Cependant chaque petit roi jouit d'une autorité absolue dans ses
limites, et peut faire la guerre ou la paix sans le consentement de
l'empereur ou de quelque autre puissance que ce soit.
Les porcs-épics se nomment _quindja_, et sont de la grandeur d'un
porc, armés de toutes parts de pointes longues et dures, qui sont
rayées de blanc et de noir à des distances égales. Snelgrave en
apporta quelques-unes en Europe qui n'étaient pas moins grosses que
des plumes d'oie. Il est faux que ces animaux, lorsqu'ils sont en
furie, lancent leurs dards avec tant de force, qu'ils entament une
planche. Leur morsure est terrible. Qu'on les mette dans un tonneau ou
dans une cage de bois, ils s'ouvrent un passage avec les dents. Ils
sont si hardis, qu'ils attaquent le plus dangereux serpent. On les
croit exactement les mêmes que les zattas de Barbarie. Leur chair
passe pour un mets excellent parmi les Nègres.
Le koggelo, ou pangolin à longue queue, est un animal couvert
d'écailles dures et impénétrables comme celles du crocodile. Il se
défend contre les autres bêtes en dressant ses écailles, qui sont fort
pointues par le bout.
Les perroquets bleus à queue rouge, qu'on nomme _vosacy-i_, sont en
fort grande abondance. Le komma est un très-bel oiseau. Il a le cou
vert, les ailes rouges, la queue noire, le bec crochu, et les pates
comme celles du perroquet.
Les peuples de cette côte sont, comme tous les Nègres en général,
livrés à l'incontinence. Leurs femmes, qui ne sont pas moins
passionnées pour les plaisirs des sens, emploient des herbes et des
écorces pour exciter les forces de leurs maris. Les femmes d'Europe en
savent davantage; mais les habitans sont d'ailleurs plus modérés, plus
doux, plus sociables que les autres Nègres. Ils ne se plaisent point à
verser le sang humain, et ne pensent point à la guerre, s'ils n'y sont
forcés par la nécessité de se défendre. Quoiqu'ils aiment beaucoup les
liqueurs fortes, surtout l'eau-de-vie, il est rare qu'ils en achètent:
on ne leur reconnaît ce faible que lorsqu'on leur en présente. Ils
vivent entre eux dans une union parfaite, toujours prêts à
s'entre-secourir, à donner à leurs amis, dans le besoin, une partie de
leurs habits et de leurs provisions, et même à prévenir leurs
nécessités par des présens volontaires. Si quelqu'un meurt sans
laisser de quoi fournir aux frais des funérailles, vingt amis du mort
se chargent à l'envi de cette dépense. Le vol est très-rare entre eux;
mais ils n'ont pas le même scrupule pour les étrangers, et surtout
pour les marchands d'Europe.
La principale occupation des Nègres, dans toute cette contrée, est la
culture de leurs terres, car ils ont peu de penchant pour le commerce.
Les esclaves dont ils peuvent disposer sont en petit nombre, et les
vaisseaux européens qui passent si souvent le long de leur côte ont
bientôt épuisé l'ivoire, la cire, et le bois de cam qui se trouve dans
le pays. Ce bois de cam est d'un plus beau rouge pour la teinture que
le bois de Brésil, et passe pour le meilleur de toute la Guinée. Il
peut être employé jusqu'à sept fois.
Ils emploient, pour convaincre les accusés, différentes épreuves aussi
absurdes que celles qui composaient autrefois notre jurisprudence
criminelle.
Ils reconnaissent un Être Suprême, un créateur de tout ce qui existe,
et l'idée qu'ils en ont est d'autant plus relevée, qu'ils
n'entreprennent pas de l'expliquer. Ils appellent cet être _Kanno_.
Ils croient que tous les biens viennent de lui, mais ils ne lui
accordent pas une durée éternelle. Il aura pour successeur,
disent-ils, un autre être, qui doit punir le vice et récompenser la
vertu.
Ils sont persuadés que les morts deviennent des esprits, auxquels ils
donnent le nom de _diannanines_, c'est-à-dire patrons et défenseurs.
L'occupation qu'ils attribuent à ces esprits est de protéger et de
secourir leurs parens et leurs anciens amis. C'est à peu près le culte
des anges gardiens parmi nous.
Les Quodjas qui reçoivent quelque outrage se retirent dans les bois,
où ils s'imaginent que ces esprits font leur résidence. Là, ils
demandent vengeance à grands cris, soit à Kanno, soit aux diannanines.
De même, s'ils se trouvent dans quelque embarras ou quelque danger,
ils invoquent l'esprit auquel ils ont le plus de confiance. D'autres
le consultent sur les événemens futurs. Par exemple, lorsqu'une voient
point arriver les vaisseaux de l'Europe, ils interrogent leurs
diannanines pour savoir ce qui les arrête, et s'ils apporteront
bientôt des marchandises. Enfin leur vénération est extrême pour les
esprits des morts. Ils ne boivent jamais d'eau ni de vin de palmier
sans commencer par en répandre quelques gouttes à l'honneur des
diannanines. S'ils veulent assurer la vérité, c'est leurs diannanines
qu'ils attestent. Le roi même est soumis à cette superstition; et,
quoique toute la nation paraisse pénétrée de respect pour Kanno, le
culte public ne regarde que ces esprits. Chaque village a dans quelque
bois voisin un lieu fixe pour les invocations. On y porte, dans trois
différentes saisons de l'année, une grande abondance de provisions
pour la subsistance des esprits. C'est là que les personnes affligées
vont implorer l'assistance de Kanno et des diannanines. Les femmes,
les filles et les enfans ne peuvent entrer dans ce bois sacré. Cette
hardiesse passerait pour un sacrilége. On leur fait croire dès
l'enfance qu'elle serait punie sur-le-champ par une mort tragique.
Les Quodjas ne sont pas moins persuadés qu'ils ont parmi eux des
magiciens et des sorciers. Ils croient avoir aussi une espèce
d'ennemis du genre humain, qu'ils appellent _sovasmounousins_,
c'est-à-dire empoisonneurs et suceurs de sang, qui sont capables de
sucer tout le sang d'un homme ou d'un animal, ou du moins de le
corrompre. Ce sont les vampires d'Afrique. L'esprit humain est partout
le même; ils croient avoir d'autres enchanteurs nommés _billis_, qui
peuvent empêcher le riz de croître ou d'arriver à sa maturité. Ils
croient que Sova, c'est-à-dire le diable, s'empare de ceux qui se
livrent à l'excès de la mélancolie, et que dans cet état il leur
apprend à connaître les herbes et les racines qui peuvent servir aux
enchantemens; qu'il leur montre les gestes, les paroles, les grimaces,
et qu'il leur donne le pouvoir continuel de nuire. Aussi la mort
est-elle la punition infaillible de ceux qui sont accusés de ces
noires pratiques. Ces Quodjas ne traverseraient point un bois sans
être accompagnés, dans la crainte de rencontrer quelque billi occupé à
chercher ses racines et ses plantes: ils portent avec eux une certaine
composition à laquelle ils croient la vertu de les préserver contre
Sova et tous ses ministres. Les histoires qu'ils en racontent valent
bien les nôtres en ce genre.
Tous les peuples de cette côte circoncisent leurs enfans dès l'âge de
six mois, sans autre loi qu'une tradition immémoriale, dont ils
rapportent l'origine à Kanno même. Cependant la tendresse de quelques
mères fait différer l'opération jusqu'à l'âge de trois ans, parce
qu'elle se fait alors avec moins de danger. On guérit la blessure avec
le suc de certaines herbes.
Ils ont des espèces d'associations mystérieuses pour les hommes et
pour les femmes, qui ressemblent assez à nos confréries, celle des
hommes s'appelle _le belli_, et demande cinq ans d'épreuve, comme
autrefois l'école de Pythagore. Celle des femmes, qui se nomme
_sandi_, ne demande que quatre mois de retraite, et se termine par une
circoncision. Les hommes n'apprennent dans leur confrérie que des
danses et des chants.
Rio-Sestos, ou la rivière de Sestos ou Cestre, est à quarante lieues
au sud-sud-est du cap Mesurado. Le pays fournit de l'ivoire, des
esclaves, de la poudre d'or, et surtout du poivre ou de la malaguette.
On trouve dans la rivière de Cestre une sorte de cailloux semblables à
ceux de Médoc, mais plus durs, plus clairs, et d'un plus beau lustre;
ils coupent mieux que le diamant, et n'ont guère moins d'éclat,
lorsqu'ils sont bien taillés.
La langue du pays de Cestre est la plus difficile de toute la côte; ce
qui réduit les Européens à la nécessité de faire le commerce par
signes. Les Nègres excellent dans cet art. Ils ont conservé néanmoins
quantité de mots français qui leur ont été transmis par leurs
ancêtres, mais aussi défigurés qu'on peut se l'imaginer. Ils ont
appris des Français l'art de tremper le fer et l'acier, ou plutôt ils
l'ont porté à une perfection dont les Européens n'approchaient point
encore il y a vingt ans[5]. Les marchands de l'Europe qui trafiquent
sur cette côte ne manquent jamais de faire donner leur trempe aux
ciseaux dont on se sert pour couper les barres de fer.
[Note 5: On sait à quelle perfection les Anglais et les Français eût
porté cet art aujourd'hui.]
Le canton de Cestre produit une si grande abondance de riz, que le
plus gros bâtiment peut en faire promptement ses cargaisons à deux
liards la livre; mais il n'est pas si blanc ni si doux que celui de
Milan et de Vérone. Les habitans les plus distingués en font un
commerce continuel, auquel ils joignent celui de la malaguette et des
dents d'éléphans. Quoique la dernière de ces trois marchandises soit
assez rare, elle est néanmoins d'une fort bonne qualité; mais le prix
n'en est pas réglé, parce qu'il n'y a point de comptoir fixe dans le
pays. La malaguette est à si bon marché, que cinquante livres ne
reviennent qu'à cinq sous en marchandises.
Dès que les habitans aperçoivent un vaisseau, ils crient de toutes
leurs forces avec un reste de prononciation normande: «Malaguette tout
plein, malaguette tout plein; tout plein, plein, tout à terre de
malaguette.» Ils reconnaissent ensuite aux réponses des matelots si le
bâtiment est français. Les Dieppois donnèrent autrefois à cette ville
le nom de _Cestro-Paris_, parce qu'elle est une des plus grandes et
des plus peuplées de cette région. Ils y avaient un établissement pour
le commerce du poivre de Guinée ou malaguette, et de l'ivoire. Le
poivre des Indes n'était point encore connu dans l'Europe. Mais les
Portugais, ayant ensuite conquis cette contrée, se répandirent sur
toutes les côtes de Guinée, et s'établirent sur les ruines des
comptoirs français.
Le Grand-Cestre se nommait _le grand Paris_, comme le Petit-Cestre,
qui est quelques lieues plus loin, portait le nom de _petit Paris_.
Le vin de palmier et les dattes, que les Nègres aiment passionnément,
y sont de la meilleure qualité du monde. Mais la principale richesse
de la côte est la malaguette, dont l'abondance empêche toujours la
cherté. Suivant Barbot, les Nègres de Sestos l'appellent _ouaïzanzag_,
et ceux du cap des Palmes _emaneghetta_.
La plante qui porte la malaguette devient plus ou moins forte, suivant
la bonté du terroir, et s'élève ordinairement comme un arbrisseau
grimpant. Quelquefois, faute de support, elle demeure rampante, du
moins si elle n'est soutenue avec soin, ou si elle ne s'attache à
quelque tronc d'arbre qui lui sert d'appui. Alors, comme le lierre,
elle en couvre tout le tour. Lorsqu'elle rampe, les grains, quoique
plus gros, n'ont pas la même bonté; au contraire, plus les branches
s'élèvent et sont exposées à l'air, plus le fruit est sec et petit;
mais il en est plus chaud et plus piquant, avec toutes les véritables
qualités du poivre. La feuille de la malaguette est deux fois aussi
longue que large; elle est étroite à l'extrémité. Elle est douce et
d'un vert agréable dans la saison des pluies; mais lorsque les pluies
cessent, elle se flétrit et perd sa couleur. Brisée entre les doigts,
elle rend une odeur aromatique comme le clou de girofle, et la pointe
des branches a le même effet. Sous la feuille il croît de petits
filamens frisés, par lesquels elle s'attache au tronc des arbres ou à
tout ce qu'elle rencontre. On ne peut décrire exactement ses fleurs,
parce qu'elles paraissent dans un temps où l'on ne fait pas de
commerce sur la côte. Cependant il est certain que la plante produit
des fleurs auxquelles les fruits succèdent en forme de figures
angulaires de différente grosseur, suivant la qualité ou l'exposition
du terroir. Le dehors est une peau fine, qui se sèche et devient fort
cassante. Sa couleur est un brun foncé et rougeâtre. Les Nègres
prétendent que cette peau est un poison. La graine qu'elle renferme
est placée régulièrement et divisée par des pellicules fort minces,
qui se changent en petits fils, d'un goût aussi piquant que le
gingembre. Cette graine est ronde, mais angulaire, rougeâtre avant sa
maturité; plus formée à mesure qu'elle mûrit, et noire enfin
lorsqu'elle a été mouillée. C'est dans cet état qu'on l'emballe pour
le transport. Cependant cette humidité produit une fermentation qui
diminue beaucoup sa vertu. Pour la bien vendre, il faut qu'elle ait le
goût aussi piquant que le poivre de l'Inde.
On cueille le fruit lorsque l'extrémité des feuilles commence à
noircir. La malaguette a quelquefois été fort recherchée en France et
dans les autres pays de l'Europe, surtout lorsque le poivre de l'Inde
y est cher et rare. Les marchands s'en servent aussi pour augmenter
injustement leur profit en la mêlant avec le véritable poivre.
La dernière espèce de poivre, qui s'appelle _piment_, et qui porte en
Europe le nom de poivre d'Espagne, croît en abondance sur la côte.
Les habitans sont livrés à tous les excès de l'intempérance et de la
luxure. Ils n'entretiennent les Européens et ne parlent ensemble que
des plaisirs qu'ils prennent avec les femmes. Il s'en trouve, dit-on,
qui prostituent leurs femmes à leurs propres enfans; et lorsque les
marchands de l'Europe leur reprochent cette infamie, ils affectent
d'en rire comme d'une bagatelle.
Toute la côte, depuis le cap des Palmes jusqu'au cap des
Trois-Pointes, est connue des gens de mer sous le nom de côte des
Dents, ou côte de l'Ivoire. Les Hollandais la nomment, dans leur
langue, _Tand-Kust_. Elle se divise en deux parties, celle du bon
Peuple et celle du _mauvais_ Peuple. Ces deux nations sont séparées
par la rivière de Botro. On ignore à quelle occasion la dernière a
reçu le titre de mauvaise; mais il est certain, en général, qu'à l'est
du cap des Palmes les Nègres sont méchans, perfides, voleurs et
cruels. À l'égard du nom de côte de l'Ivoire, on conçoit qu'il vient
du grand nombre de dents d'éléphans que les Européens achètent sur
cette côte.
Celle du bon Peuple commence au cap Laho. Les Hollandais ont donné le
nom de _Koakoas_ aux habitans, jusqu'au cap Apollonia, parce qu'en
s'approchant des vaisseaux de l'Europe, ils avaient sans cesse ce mot
à la bouche. On a jugé qu'il signifie _bonjour_, ou _soyez les
bienvenus_.
On trouve dans chaque canton les mêmes marchandises, c'est-à-dire de
l'or, de l'ivoire et des esclaves. Quoiqu'il n'y ait point de tarif
réglé, le commerce est considérable.
Au cap Apollonia ou Sainte-Apolline commence la terre du mauvais
Peuple. Les habitans de ce canton sont les plus sauvages de toute la
côte. On les accuse d'être anthropophages. Ils font gloire de porter
les dents en pointes, et de les avoir aussi aiguës que des aiguilles
ou des alènes. Barbo ne conseille à personne de toucher à cette
dangereuse terre. Cependant les Nègres apportent à bord de fort belles
dents d'éléphans; mais il semble que leur vue soit de les faire servir
d'amorce pour attirer les étrangers sur leur côte, et peut-être pour
les dévorer; car ils mettent leurs marchandises à si haut prix, qu'il
y a peu de commerce à faire avec eux. D'ailleurs ils demandent avec
importunité tout ce qui se présente à leurs yeux, et paraissent fort
irrités du moindre refus. Leur inquiétude et leur défiance vont si
loin, qu'au moindre bruit extraordinaire ils se précipitent dans la
mer et retournent à leurs pirogues. Ils les tiennent exprès à quelque
distance pour faciliter continuellement leur fuite.