Ce prince ayant conquis en peu d'années et ravagé divers pays, on a

déjà remarqué que les fils du roi d'Ouymey, et plusieurs autres

princes dont il avait fait décapiter les pères s'étaient retirés fort

loin dans les terres, sous la protection des Yos, nation puissante et

guerrière. Après la défaite d'Ossous, le roi de Juida trouva le moyen

d'implorer le secours du roi des Yos; et les sollicitations des autres

princes se joignant aux siennes, ils obtinrent de ce grand monarque

une armée considérable pour fondre ensemble sur le roi de Dahomay, qui

était regardé comme l'ennemi et le destructeur du genre humain. Les

Yos, ne combattant qu'à cheval, et leur pays étant fort éloigné au

nord-ouest, ils ne peuvent marcher vers le sud que dans la saison du

fourrage. Le roi de Dahomay fut bientôt informé de leur approche. Il

avait éprouvé dans une autre guerre les désavantages de son armée, qui

n'était composée que d'infanterie. La crainte du sort qu'il avait fait

éprouver à tous ses voisins lui fit prendre la résolution d'enterrer

toutes ses richesses, de brûler ses villes, et de se retirer dans les

bois avec tous ses sujets. C'est la ressource ordinaire des Nègres

lorsqu'ils désespèrent de la victoire. Comme ils n'ont point de places

fortes, ceux qui sont maîtres de la campagne ne trouvent point de

résistance dans toute l'étendue des plus grands états.

Ainsi le roi de Dahomay trompa l'espérance de ses ennemis. Les Yos le

cherchèrent long-temps: il était enfoncé dans l'épaisseur des bois.

Enfin la saison des pluies les força de se retirer; et les Dahomays,

sortant de leurs retraites, rebâtirent tranquillement leur ville.

Ce fut vers le même temps, c'est-à-dire au commencement de juillet

1729, que le gouverneur Wilson, quittant le pays de Juida, laissa M.

Testesole pour lui succéder. Il y avait plusieurs années que ce

nouveau chef du comptoir anglais demeurait en Guinée; ainsi

l'expérience aurait dû suppléer seule à ce qui lui manquait du côté de

la prudence et de la modération. Quoiqu'il eût fait plusieurs visites

au roi de Dahomay dans son camp, et qu'il y eût été reçu avec

beaucoup de caresses, l'opinion qu'il se forma de la faiblesse de ce

prince en le voyant si long-temps disparaître à la vue des Yos, lui

fit naître le dessein de rétablir le roi de Juida sur le trône. Il fut

secondé par les Popos, qui souhaitaient beaucoup de relever leur

ancien commerce. Ils levèrent ensemble une armée de quinze mille

hommes, qui vint se camper près des forts européens, sous le

commandement des rois de Juida et d'Ossous.

Le roi de Dahomay, qui s'occupait alors de la réparation de ses

villes, ignora long-temps cette entreprise, et ne l'apprit pas sans

une extrême inquiétude. Il avait perdu une partie de ses troupes

pendant qu'il était enseveli dans le fond des forêts, et depuis peu il

avait envoyé le reste de divers côtés pour enlever des esclaves.

Cependant il trouva le moyen de se délivrer du péril par un stratagème

fort heureux.

Il fit rassembler un grand nombre de femmes qu'il vêtit et qu'il arma

comme autant de soldats. Il en forma des compagnies, auxquelles il

donna des officiers, des enseignes et des tambours. Cette armée se mit

en marche, avec la seule précaution de placer quelques hommes aux

premiers rangs, pour mieux tromper l'ennemi. La surprise des Juidas à

l'approche d'une armée si nombreuse, se changea bientôt en une si

grande frayeur, que, prenant la fuite, ils abandonnèrent honteusement

leur roi et leurs alliés. Ce prince fit en vain toutes sortes

d'efforts pour les arrêter, jusqu'à tourner contre eux sa lance et

blesser au visage tous ceux qu'il rencontrait dans sa fureur. Les

femmes des Dahomays, profitant de la consternation pour s'avancer avec

beaucoup d'audace, il n'eut d'autre ressource que de se précipiter

dans le fossé du fort anglais, qu'il traversa par le secours de ses

deux fils; et, montant par-dessus le mur, il se déroba heureusement à

la poursuite de ses ennemis. Mais une grande partie de ses gens périt

par la main des femmes, et la plupart des autres furent faits

prisonniers.

Cet événement jeta le gouverneur anglais dans quelque embarras.

Cependant il persuada au roi fugitif de quitter le fort dès la même

nuit, et de retourner dans ses îles désertes et stériles. Mais le roi

de Dahomay n'apprit pas moins que c'était lui qui avait suscité la

révolte; son ressentiment fut égal à l'injure. Il laissa une petite

armée à Sabi, et, retournant dans ses états, il fit un accueil si

favorable à tous les brigands de diverses nations qui voulurent entrer

dans ses troupes, que, dans l'espace de quelques mois, il se trouva

aussi puissant qu'à l'arrivée des Yos. Mais, malgré son habileté qui

lui donnait beaucoup d'avantage sur tous les princes nègres, il avait

commis deux fautes irréparables. Quoiqu'il se trouvât le maître absolu

d'un pays immense, ses ravages et ses cruautés en avaient détruit ou

chassé tous les habitans. Ainsi, manquant de sujets, il n'était grand

roi que de nom. En second lieu, sous prétexte de vouloir repeupler ses

états, il avait promis à tous les anciens habitans qui retourneraient

dans leur patrie la liberté d'y jouir de tous leurs priviléges, en lui

payant un certain tribut. Cette espérance en avait ramené plusieurs

milliers dans le royaume d'Ardra. Mais, soit qu'il n'eût pensé qu'à

les tromper, soit que l'ardeur du gain lui fît oublier ses propres

vues, à peine eurent-ils commencé à s'établir, que, par une noire

trahison, il fondit sur eux, et prit ou tua tous ceux qui ne purent se

sauver par la fuite. Cette dévastation ruina presque entièrement le

royaume de Juida.

Testesole, n'espérant plus de réconciliation avec le roi de Dahomay,

cessa de garder des ménagemens, et porta l'insulte jusqu'à faire

donner des coups de fouet à l'un de ses principaux officiers. Aux

plaintes que le Nègre fit de cette indignité il répondit que sa

résolution était de traiter le roi de même, lorsqu'il tomberait entre

ses mains. Un outrage si sanglant et le discours qui l'avait suivi

furent rapportés à ce prince, qui, dans l'étonnement de cette

conduite, dit avec beaucoup de modération: «Il faut que cet homme ait

un fonds de haine naturelle contre moi, car autrement il ne pourrait

avoir sitôt oublié les bontés que j'ai eues pour lui.»

Cependant il donna ordre à ses gens d'employer l'adresse pour se

saisir de lui, et l'occasion s'en offrit bientôt dans une visite que

Testesole rendit aux Français. Les Dahomays environnèrent le comptoir,

et demandèrent le gouverneur anglais. Comme il n'y avait aucune

espérance de résister par la force, les Français se hâtèrent de le

cacher dans une armoire, et répondirent qu'il était déjà sorti. Mais

les Dahomays, furieux, cassèrent le bras d'un coup de pistolet au chef

du comptoir, forcèrent l'entrée, et trouvèrent Testesole dans sa

retraite, d'où l'ayant tiré brutalement, ils lui lièrent les mains et

les pieds, et le portèrent à leur roi dans un hamac. Ce prince refusa

de le voir; mais, peu de jours après, il l'envoya dans la ville de

Sabi, qui n'est qu'à trois ou quatre milles du fort. Là, on lui fit

entendre que, s'il voulait écrire à ceux qui commandaient dans son

absence, et faire venir pour sa rançon plusieurs marchandises qu'on

lui nomma, il obtiendrait aussitôt la liberté. Mais, lorsque les

marchandises furent arrivées, au lieu de le renvoyer libre, on

l'attacha par les pieds et les mains, le ventre à terre, entre deux

pieux; on lui fit aux bras et au dos, aux cuisses et aux jambes,

quantité d'incisions où l'on mit du jus de limon mêlé de poivre et de

sel; ensuite on lui coupa la tête, et le corps divisé en pièces fut

rôti sur les charbons et mangé.

Peu d'années après, les peuples d'Iakin s'étant soulevés contre le

Dahomay pendant qu'ils le croyaient occupé à une guerre étrangère, il

fondit brusquement sur eux, les tailla en pièces, brûla les villes et

villages, et tous les comptoirs européens furent enveloppés dans

l'incendie général. Les chefs furent amenés prisonniers et rachetés

par la compagnie d'Afrique. Tout prouve que les établissemens

lointains ont été et seront même encore sujets à bien des révolutions;

mais il n'est pas moins évident que les cruautés de Dahomay, exercées

contre ses sujets, ruinèrent ses états et son commerce.

Tant de guerres et de révoltes l'avaient rendu encore plus cruel; la

défiance et les soupçons ne l'abandonnaient plus. Les blancs même se

ressentaient de l'altération de son caractère. Un si long commerce

avec les marchands de l'Europe n'avait jamais eu le pouvoir de faire

perdre à ce prince ni à sa nation le fond de férocité par lequel ils

ressemblaient à tous les Nègres. Un jour que le conseil royal avait

demandé au roi un vigoureux captif qui lui fut accordé, l'usage que

ses graves conseillers firent de leur esclave, fut de le tuer et d'en

faire un festin.

Snelgrave donne des leçons utiles sur la manière de traiter les Nègres

dans la traversée, et sur les moyens de prévenir ces révoltes si

fréquentes et quelquefois si dangereuses, mais qui, finissant toujours

par la mort de ces malheureux esclaves, ne peuvent être regardées que

comme une agonie terrible de l'humanité souffrante et dégradée qui

soulève ses fers, retombe, et meurt sans pouvoir les briser.

Les séditions sur les vaisseaux viennent presque toujours des mauvais

traitemens que les Nègres reçoivent des matelots. Snelgrave s'était

fait une méthode pour les conduire; il ne croit pas qu'il y en ait de

plus sûre, quoiqu'elle ne lui ait pas toujours réussi. Comme leur

première défiance est qu'on ne les ait achetés que pour les manger, et

que cette opinion paraît fort répandue dans toutes les nations

intérieures, il commençait par leur déclarer qu'ils devaient être sans

crainte pour leur vie; qu'ils étaient destinés à cultiver

tranquillement la terre, ou à d'autres exercices qui ne surpassaient

pas leurs forces; que, si quelqu'un les maltraitait sur le vaisseau,

ils obtiendraient justice en portant leurs plaintes à l'interprète;

mais que, s'ils commettaient eux-mêmes quelque désordre, ils seraient

punis sévèrement.

À mesure qu'on achète les Nègres, on les enchaîne deux à deux; mais

les femmes et les enfans ont la liberté de courir dans le vaisseau; et

lorsqu'on a perdu de vue les côtes, on ôte même les chaînes aux

hommes.

Ils reçoivent leur nourriture deux fois par jour. Dans le beau temps,

on leur permet d'être sur le tillac depuis sept heures du matin

jusqu'à la nuit. Tous les lundis, on leur donne des pipes et du tabac,

et leur joie marque assez, en recevant cette faveur, que c'est une de

leurs plus grandes consolations dans leur misère. Les hommes et les

femmes sont logés séparément, et leurs loges sont nettoyées

soigneusement tous les jours. Avec ces attentions, qui doivent être

soutenues constamment, Snelgrave a reconnu qu'un capitaine bien

disposé conduit facilement la plus grande cargaison de Nègres.

La première sédition dont Snelgrave ait été témoin arriva dans son

premier voyage, en 1704, sur _l'Aigle_ de Londres, commandé par son

père. Ils avaient à bord quatre cents Nègres du vieux Callabar; leur

bâtiment était encore dans la rivière de ce nom; et de vingt-deux

blancs qui restaient capables de service, un grand nombre ayant péri,

et le reste étant accablé de maladies, il s'en trouvait douze absens

pour faire la provision d'eau et de bois. Les Nègres remarquèrent fort

bien toutes ces circonstances, et concertèrent ensemble les moyens

d'en profiter. La sédition commença immédiatement avant le souper;

mais comme ils étaient encore liés deux à deux, et qu'on avait eu soin

d'examiner leurs fers soir et matin, les Anglais durent leur salut à

cette sage précaution. La garde n'était composée que de trois blanc

armés de coutelas; un des trois, qui était sur le gaillard d'avant,

aperçut plusieurs Nègres qui, s'étant approchés du contre-maître, se

saisissaient de lui pour le précipiter dans les flots: il fondit sur

eux, et leur fit quitter prise; mais, tandis que le contre-maître

courut à ses armes, son défenseur fut saisi lui-même, et serré de si

près, qu'il ne put se servir de son sabre. Snelgrave était alors dans

le tremblement de la fièvre et retenu au lit depuis plusieurs jours.

Au bruit qui se fit entendre, il prit deux pistolets, et, montant en

chemise sur le tillac, il rencontra son père et le contre-maître,

auxquels il donna ses deux armes. Ils allèrent droit aux Nègres en les

menaçant de la voix; mais ces furieux ne continuèrent pas moins de

presser la sentinelle, quoiqu'ils n'eussent encore pu lui arracher son

sabre, qui tenait au poignet par une petite chaîne, et que leurs

efforts pour le pousser dans la mer n'eussent pas mieux réussi, parce

qu'il en tenait deux qui ne pouvaient se dégager de ses mains. Le

vieux Snelgrave se jeta au milieu d'eux pour le secourir, et tira son

pistolet par-dessus leur tête, dans l'espérance de les effrayer par le

bruit; mais il reçut un coup de poing qui faillit le faire tomber sans

connaissance; et le Nègre qui l'avait frappé avec cette vigueur allait

recommencer son attaque, lorsque le contre-maître lui fit sauter la

cervelle d'un coup de pistolet. À cette vue, la sédition cessa tout

d'un coup. Tous les rebelles se jetèrent à genoux le visage contre le

tillac, en demandant quartier avec de grands cris. Dans l'examen des

coupables, on n'en trouva pas plus de vingt qui eussent part au

complot. Les deux chefs, qui étaient liés par le pied à la même

chaîne, saisirent un moment favorable pour se jeter dans la mer. On ne

manqua point de punir sévèrement les autres, mais sans effusion de

sang; et l'on en fut quitte ainsi pour la perte de trois hommes.

Les Cormantins, nation de la côte d'Or, sont des Nègres fort

capricieux et fort opiniâtres. En 1721, Snelgrave aborda sur leur

côte, et fit en peu de temps une traite si avantageuse, qu'il avait

déjà cinq cents esclaves à bord. Il se croyait sûr de leur soumission,

parce qu'ils étaient fort bien enchaînés, et qu'on veillait

soigneusement sur eux. D'ailleurs son équipage était composé de

cinquante blancs, tous en bonne santé, et d'excellens officiers;

cependant la fureur de la révolte s'empara d'une partie de cette

malheureuse troupe, près d'une ville nommée Manfro, sur la même côte.

La sédition commença vers minuit, à la clarté de la lune. Les deux

sentinelles laissèrent sortir à la fois quatre Nègres de leur loge;

et, négligeant de la fermer, il en sortit aussitôt quatre autres: ils

s'aperçurent de leur faute, et poussèrent assez violemment la porte

pour arrêter ceux qui auraient suivi dans la même vue; mais les huit

qui s'étaient échappés eurent l'adresse de se défaire en un moment de

leurs chaînes, et fondirent ensemble sur les deux sentinelles. Ils

s'efforcèrent de leur arracher leurs sabres. L'usage des sentinelles

anglaises étant de se les attacher au poignet, ils trouvèrent tant de

difficulté à cette entreprise, que deux blancs eurent le temps de

faire entendre leurs cris et d'attirer du secours: aussitôt les huit

Nègres prirent le parti de se précipiter dans les flots; mais, comme

le vent était de terre, et la côte assez éloignée, on les trouva tous,

le matin, accrochés par les bras et les jambes aux câbles qui étaient

à sécher hors du vaisseau. Lorsqu'on se fut assuré d'eux, le capitaine

leur demanda ce qui les avait portés à se soulever. Ils lui

répondirent qu'il était un grand fripon de les avoir achetés dans leur

pays pour les transporter dans le sien, et qu'ils étaient résolus de

tout entreprendre pour se remettre en liberté. Snelgrave leur

représenta que leurs crimes ou le malheur qu'ils avaient eu d'être

faits prisonniers à la guerre les avaient rendus esclaves avant qu'il

les eût achetés; qu'ils n'avaient pas reçu de mauvais traitement sur

le vaisseau, et qu'en supposant qu'ils pussent lui échapper, leur sort

n'en serait pas plus heureux, puisque leurs compatriotes mêmes, qui

les avaient vendus, les reprendraient à terre, et les vendraient à

d'autres capitaines, qui les traiteraient peut-être avec moins de

bonté. Ce discours fit impression sur eux; ils demandèrent grâce, et

s'en allèrent dormir tranquillement.

Cependant, peu de jours après, ils formèrent un nouveau complot. Un

des chefs fit une proposition fort étrange à l'interprète nègre, qui

était du même pays. Il lui demanda une hache, en lui promettant que

pendant la nuit il couperait le câble de l'ancre. Le vaisseau ne

pouvant manquer d'être poussé au rivage, il espérait gagner la terre

avec tous ses compagnons; et s'ils avaient le bonheur de réussir, il

s'engageait, pour eux et pour lui-même, à servir l'interprète pendant

toute sa vie. Celui-ci avertit aussitôt le capitaine, et lui conseilla

de redoubler la garde, parce que les esclaves n'étaient plus sensibles

aux raisons qui les avaient déjà fait rentrer dans la soumission. Cet

avis jeta Snelgrave dans une vive inquiétude. Il connaissait les

Cormantins pour des désespérés, qui comptaient pour rien les

châtimens, et même la mort. On a vu souvent à la Barbade, et dans

d'autres îles, que, pour pour quelques punitions que leur paresse leur

attire, vingt ou trente de ces misérables se pendaient ensemble à des

branches d'arbres, sans avoir fait naître le moindre soupçon de leur

dessein.

Cependant une aventure fort triste inspira plus de douceur aux

esclaves de Snelgrave. En arrivant près d'Anamabo, il rencontra

_l'Élisabeth_, vaisseau qui appartenait au même propriétaire que le

sien, et dont la situation l'obligeait d'ailleurs à des soins

particuliers. Ce bâtiment avait essuyé diverses sortes d'infortunes;

après avoir perdu son capitaine et son contre-maître, il était tombé,

au cap Laho, entre les mains du pirate Roberts, au service duquel

plusieurs matelots s'étaient déjà engagés; mais quelques-uns des

pirates n'avaient pas voulu souffrir que la cargaison fût pillée; et,

par un sentiment de compassion, fondé sur d'anciens services qu'ils

avaient reçus des propriétaires, ils avaient exigé que le vaisseau fût

remis entre les mains du seul officier qui lui restait. Lorsque

Snelgrave rencontra _l'Élisabeth_, ce vaisseau avait disposé de toutes

ses marchandises. Comme _l'Élisabeth_ devait reconnaître ses ordres,

Snelgrave invita le nouveau commandant à lui donner cent vingt

esclaves qu'il avait à bord, et à prendre à leur place ce qui lui

restait de marchandises; après quoi il se proposait de quitter la côte

pour aller se radouber à l'île de San-Thomé. Le commandant y consentit

volontiers; mais les gens de l'équipage firent quelques difficultés,

sous prétexte que, les cent vingt esclaves étant avec eux depuis

long-temps, ils avaient pris pour eux une certaine affection qui leur

faisait souhaiter de ne pas changer leur cargaison. Snelgrave,

s'apercevant que tous ses raisonnemens étaient inutiles, prit congé du

commandant, et lui dit qu'il viendrait voir le lendemain qui aurait la

hardiesse de s'opposer à ses ordres absolus.

Mais la nuit suivante il entendit tirer deux ou trois coups de fusil

sur _l'Élisabeth_. La lune était fort brillante. Il descendit aussitôt

lui-même dans sa chaloupe, et, se faisant suivre de ses deux canots,

il alla droit vers ce vaisseau. Dans un passage si court, il découvrit

deux Nègres qui, fuyant à la nage, furent déchirés à ses yeux par deux

requins avant qu'il pût les secourir. Lorsqu'il fut plus près du

bâtiment, il vit deux autres Nègres qui se tenaient au bout d'un

câble, la tête au-dessus de l'eau, fort effrayés du sort de leurs

compagnons. Il les fit prendre dans sa pinasse; et, montant à bord, il

y trouva les Nègres fort tranquilles sous les ponts, mais les blancs

dans la dernière confusion sur le tillac. Un matelot lui dit d'un air

effrayé qu'ils étaient tous persuadés que la sentinelle de l'écoutille

avait été massacrée par les Nègres. Cet effroi parut fort surprenant à

Snelgrave. Il ne pouvait concevoir que des gens qui avaient eu la

hardiesse de lui refuser leurs esclaves une heure auparavant eussent

manqué de courage pour sauver un de leurs compagnons, et n'eussent pas

celui de défendre le tillac, où ils étaient armés jusqu'aux dents. Il

s'avança, avec quelques-uns de ses gens, vers l'avant du vaisseau, où

il trouva la sentinelle étendue sur le dos, la tête fendue d'un coup

de hache. Cette révolte avait été concertée par quelques Cormantins.

Les autres esclaves qui étaient d'un autre côté, n'y ayant pas eu la

moindre part, dormaient tranquillement dans leurs loges. Un des deux

fugitifs qui avaient été arrêtés rejeta le crime sur son associé; et

celui-ci confessa volontairement qu'il avait tué la sentinelle dans la

seule vue de s'échapper avec quelques Nègres de son pays. Il protesta

même qu'il n'avait voulu nuire à personne, mais que, voyant l'Anglais

prêt à s'éveiller, et trouvant sa hache près de lui, il s'était cru

obligé de le tuer pour sa sûreté, après quoi il s'était jeté dans la

mer.

Snelgrave prit occasion de cet incident pour faire passer tous les

esclaves de _l'Élisabeth_ sur son propre vaisseau, et n'y trouva plus

d'opposition. Il y retourna lui-même, et, se trouvant près d'Anamabo,

où il y avait actuellement huit bâtimens anglais dans la rade, il fit

prier tous les capitaines de se rendre sur son bord pour une affaire

importante. La plupart vinrent aussitôt; et d'un avis unanime ils

jugèrent que le Nègre devait être puni du dernier supplice.

On fit déclarer à ce misérable qu'il était condamné à mourir dans une

heure pour avoir tué un blanc. Il répondit qu'à la vérité il avait

commis une mauvaise action en tuant la sentinelle du vaisseau, mais

qu'il priait le capitaine de considérer qu'en le faisant mourir, il

allait perdre la somme qu'il avait payée pour lui. Snelgrave lui fit

dire par l'interprète que, si c'était l'usage dans les pays nègres de

changer la punition du meurtre pour de l'argent, les Anglais ne

connaissaient pas cette manière d'éluder les droits de la justice;

qu'il s'apercevrait bientôt de l'horreur que ses maîtres avaient pour

le crime; et qu'aussitôt qu'une horloge de sable d'une heure, qu'on

lui montra, aurait achevé sa révolution, il serait livré au supplice.

Tous les capitaines retournèrent sur leur bord, et chacun fit monter

ses esclaves sur le tillac pour les rendre témoins de l'exécution,

après les avoir informés du crime dont il allaient voir le châtiment.

Lorsque l'horloge eut fini son cours, on fit paraître le meurtrier sur

l'avant du vaisseau, lié d'une corde sous les bras, pour être élevé au

long du mât, où il devait être tué à coups de fusils. Quelques autres

Nègres, observant comment la corde était attachée, l'exhortèrent à ne

rien craindre, et l'assurèrent qu'on n'en voulait point à sa vie,

puisqu'on ne lui avait pas mis la corde au cou. Mais cette fausse

opinion ne servit qu'à lui épargner les horreurs de la mort. À peine

fut-il élevé, que dix Anglais placés derrière une barricade firent feu

sur lui et le tuèrent dans l'instant. Une exécution si prompte

répandit la terreur parmi tous les esclaves, qui s'étaient flattés

qu'on lui ferait grâce par des vues d'intérêt. Le corps ayant été

exposé sur le tillac, on lui coupa une main, qui fut jetée dans les

flots, pour faire comprendre aux Nègres que ceux qui oseraient porter

la main sur les blancs recevraient la même punition: exemple d'autant

plus terrible, qu'ils sont persuadés qu'un Nègre mort sans avoir été

démembré retourne dans son pays aussitôt qu'on l'a jeté dans la mer.

Cependant Snelgrave ajoute que les Cormantins rient de toutes ces

chimères.

Aux menaces du même châtiment pour les rebelles Snelgrave joignit la

promesse de traiter avec bonté ceux qui vivraient dans l'obéissance et

le respect qu'ils devaient à leurs maîtres. Ce traité fut fidèlement

exécuté; car deux jours après Snelgrave fit voile d'Anamabo à la

Jamaïque; et, pendant quatre mois qui se passèrent avant que la

cargaison pût être vendue dans cette île, il n'eut aucun sujet de se

plaindre de ses Nègres.

Telles furent les séditions qui arrivèrent sur les vaisseaux que

Snelgrave commandait. Mais il en rapporte une autre fort remarquable,

arrivée sur _le Ferrers_ de Londres, commandé par le capitaine

Messervy.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 3) · 第 4 / 23 段