l'audience du roi. Ils furent conduits dans la même cour qu'ils
avaient vue le jour précédent; sa majesté y était assise, contre
l'usage du pays, sur une chaise dorée qui s'était trouvée entre les
dépouilles du palais de Juida. Trois femmes soutenaient de grands
parasols au-dessus de sa tête pour le garantir de l'ardeur du soleil,
et quatre autres femmes étaient debout derrière lui le fusil sur
l'épaule; elles étaient toutes fort proprement vêtues depuis la
ceinture jusqu'en bas, suivant l'usage de la nation, où la moitié
supérieure du corps est toujours nue; elles portaient au bras des
cercles d'or d'un grand prix, des joyaux sans nombre autour du cou, et
de petits ornemens du pays entrelacés dans leur chevelure. Ces parures
de tête sont des cristaux de diverses couleurs, qui viennent de fort
loin dans l'intérieur de l'Afrique, et qui paraissent une espèce de
fossiles. Les Nègres en font le même cas que nous faisons des diamans.
Le roi était vêtu d'une robe à fleurs d'or qui lui tombait jusqu'à la
cheville du pied. Il avait sur la tête un chapeau d'Europe brodé en
or, et des sandales aux pieds. On avertit les blancs de s'arrêter à
vingt pas de la chaise. À cette distance, sa majesté leur fit dire par
l'interprète qu'elle se réjouissait de leur arrivée. Ils lui firent
une profonde révérence la tête découverte. Alors, ayant assuré
Snelgrave de sa protection, elle donna ordre qu'on présentât des
chaises aux étrangers. Ils s'assirent. Le roi but à leur santé, et
leur ayant fait apporter des liqueurs, il leur donna permission de
boire à la sienne.
On amena le même jour au camp plus de huit cents captifs, d'une région
nommé Teffo, à six journées de distance. Tandis que le roi de Dahomay
faisait la conquête de Juida, ces peuples avaient attaqué cinq cents
hommes de ses troupes, qu'il avait donnés pour escorte à douze de ses
femmes pour les reconduire dans le pays de Dahomay avec quantité de
richesses. Les Teffos, ayant mis l'escorte en déroute, avaient tué les
douze femmes, et s'étaient saisis de leur trésor. Mais, après la
conquête de Juida, le roi s'était hâté de détacher une partie de son
armée pour tirer vengeance de cette insulte.
Il se fit amener les prisonniers dans sa cour. Le roi en choisit un
grand nombre pour les sacrifier à ses fétiches; le reste fut destiné à
l'esclavage. Cependant tous les soldats de Dahomay qui avaient eu part
à cette prise reçurent des récompenses qui leur furent distribuées
sur-le-champ par les officiers du roi. On leur paya pour chaque
esclave mâle la valeur de vingt schellings (24 francs) en cauris, et
celle de dix schellings pour chaque femme et chaque enfant. Les mêmes
soldats apportèrent au milieu de la cour plusieurs milliers de têtes
enfilées dans des cordes. Chacun en avait sa charge; et les officiers
qui les reçurent leur payèrent la valeur de cinq schellings pour
chaque tête. Ensuite d'autres Nègres emportaient tous ces horribles
monumens de la victoire pour en faire un amas près du camp.
L'interprète dit à Snelgrave que le dessein du roi était d'en composer
un trophée de longue mémoire.
Pendant que ce prince parut dans la cour, tous les grands de la nation
se tinrent prosternés sans pouvoir approcher de sa chaise plus près de
vingt pas. Ceux qui avaient quelque chose à lui communiquer
commençaient par baiser la terre, et parlaient ensuite à l'oreille
d'une vieille femme, qui allait expliquer leurs désirs au roi, et qui
leur rapportait sa réponse. Il fit présent à plusieurs de ses
officiers et de ses courtisans d'environ deux cents esclaves. Cette
libéralité royale fut proclamée à haute voix dans la cour, et suivie
des applaudissemens de la populace, qui attendait autour des
palissades l'heure du sacrifice. Ensuite on vit arriver deux Nègres
qui portaient un assez grand tonneau rempli de diverses sortes de
grains. Snelgrave jugea qu'il ne contenait pas moins de dix
gallons[4]. Après l'avoir placé à terre, les deux Nègres se mirent à
genoux, et, mangeant le grain à poignées, ils avalèrent tout en peu de
minutes. Snelgrave apprit de l'interprète que cette cérémonie ne se
faisait que pour amuser le roi, et que les acteurs ne vivaient pas
long-temps, mais qu'ils ne manquaient jamais de successeurs. Cette
étrange espèce de flatterie et de bassesse imbécile peut paraître
moins inconcevable dans une nation barbare, avilie et malheureuse;
mais si, dans notre. Europe, où l'on connaît mieux l'usage et le prix
de la vie, si dans une cour très-polie on avait vu des exemples d'une
adulation à peu près de la même espèce et du même danger, ne
faudrait-il pas convenir que l'air qu'on respire dans les cours est
mortel à la raison?
[Note 4: Un gallon est une mesure évaluée environ huit pintes.]
Après le dîner, le frère du prince d'Iakin vint, à la tête des blancs,
dans un si grand effroi, que de noir qu'il était, sa pâleur le rendit
basané. Il avait rencontré en chemin les Teffos qui devaient être
sacrifiés, et leurs cris lamentables l'avaient jeté dans ce désordre.
Les Nègres de la côte ont en horreur ces excès de cruauté, et
détestent surtout les festins de chair humaine. Ce barbare usage était
familier aux Dahomays; car, lorsque Snelgrave reprocha dans la suite
aux peuples de Juida le découragement qui leur avait fait prendre la
fuite, ils répondirent qu'il était impossible de résister à des
cannibales dont il fallait s'attendre à devenir la pâture; et leur
ayant répliqué qu'il importait peu après la mort d'être dévorés par
des hommes ou par des vautours, qui sont en grand nombre dans le pays,
ils secouèrent les épaules, en frémissant de la seule pensée d'être
mangés par des créatures de leur espèce, et protestant qu'ils
redoutaient moins toute autre mort. Le frère du prince d'Iakin
paraissait inquiet pour sa propre sûreté, parce qu'il n'avait point
été reçu à l'audience du roi; mais Snelgrave et le capitaine
hollandais obtinrent du chef des prêtres la liberté d'assister à la
cérémonie. Elle fut exécutée sur quatre petits échafauds, élevés
d'environ cinq pieds au-dessus de la terre. La première victime fut un
beau Nègre de cinquante ou soixante ans, qui parut les mains liées
derrière le dos. Il se présenta d'un air ferme et sans aucune marque
de douleur ou de crainte. Un prêtre dahomay le retint quelques momens
debout près de l'échafaud, et prononça sur lui quelques paroles
mystérieuses: ensuite il fit un signe à l'exécuteur qui était derrière
la victime, et qui, d'un seul coup de sabre, sépara la tête du corps.
Toute l'assemblée poussa un grand cri. La tête fut jetée sur
l'échafaud; mais le corps, après avoir été quelque temps à terre pour
laisser au sang le temps de couler, fut emporté par des esclaves, et
jeté dans un lieu voisin du camp. L'interprète dit à Snelgrave que la
tête était pour le roi, le sang pour les fétiches, et le corps pour
le peuple.
Le sacrifice fut continué avec les mêmes formalités pour chaque
victime. Snelgrave observa que les hommes se présentaient
courageusement à la mort; mais les cris des femmes et des enfans
s'élevaient jusqu'au ciel, et lui causèrent à la fin tant d'horreur,
qu'il ne put se défendre de quelque effroi pour lui-même. Il s'efforça
néanmoins de prendre un visage assuré, et d'éviter tout ce que les
vainqueurs auraient pu prendre pour une condamnation de leurs
cruautés; mais il cherchait, avec le Hollandais, quelque occasion de
se retirer sans être aperçu. Tandis qu'ils étaient dans cette violente
situation, un colonel dahomay, qu'ils avaient vu à Iakin, s'approcha
d'eux, et leur demanda ce qu'ils pensaient du spectacle. Snelgrave lui
répondit qu'il s'étonnait de voir sacrifier tant d'hommes sains, qui
pouvaient être vendus avec avantage pour le roi et pour la nation. Le
colonel lui dit que c'était l'ancien usage des Dahomays, et qu'après
une conquête, le roi ne pouvait se dispenser d'offrir à leur dieu un
certain nombre de captifs qu'il était obligé de choisir lui-même;
qu'ils se croiraient menacés de quelque malheur, s'ils négligeaient
une pratique si respectée, et qu'ils n'attribuaient leurs dernières
victoires qu'à leur exactitude à l'observer; que la raison qui faisait
choisir particulièrement les vieillards pour victimes était purement
politique; que, l'âge et l'expérience leur faisant supposer plus de
sagesse et de lumières qu'aux jeunes gens, on craignait que, s'ils
étaient conservés, ils ne formassent des complots contre leurs
vainqueurs, et qu'ayant été les chefs de leur nation, ils ne pussent
jamais s'accoutumer à l'esclavage. Il ajouta qu'à cet âge d'ailleurs
les Européens ne seraient pas fort empressés à les acheter, et qu'à
l'égard des jeunes gens qui se trouvaient au nombre des victimes,
c'était pour servir dans l'autre monde, les femmes du roi que les
Teffos avaient massacrées.
Snelgrave concluant, d'après cette dernière explication, que les
Dahomays avaient quelque idée d'un état futur, demanda au colonel
quelle opinion il se formait de Dieu. Il n'en tira qu'une réponse
confuse, mais dont il crut pouvoir recueillir que ces barbares
reconnaissent un dieu invisible qui les protége, et qui est subordonné
à quelque autre dieu plus puissant. «Ce grand dieu, lui dit le
colonel, est peut-être celui qui a communiqué aux blancs tant
d'avantages extraordinaires.» «Mais, puisqu'il ne lui a pas plu de se
faire connaître à nous, nous nous contentons, ajouta-t-il, de celui
que nous adorons.»
Le lendemain, Snelgrave vit le frère du prince d'Iakin qui avait
obtenu la permission de paraître devant le roi, et qui revenait charmé
de cette faveur. Il avait été traité si humainement, qu'il ne lui
restait aucune crainte d'être mangé par les Dahomays; mais il
paraissait pénétré d'horreur en racontant les circonstances de
l'horrible festin qui s'était fait la nuit précédente. Les corps des
Teffos avaient été bouillis et dévorés. Snelgrave eut la curiosité de
se transporter dans le lieu où il les avait vus. Il n'y restait plus
que les traces du sang, et son interprète lui dit en riant que les
vautours avaient tout enlevé. Cependant, comme il était fort étrange
qu'on ne vît pas du moins quelques os de reste, il demanda quelque
explication. L'interprète lui répondit alors plus sérieusement que les
prêtres avaient distribué les cadavres dans chaque partie du camp, et
que les soldats avaient passé toute la nuit à les manger. Voilà donc
les Dahomays reconnus anthropophages; mais le voyageur Atkins, qui
n'en admet point, prétend que Snelgrave s'est laissé tromper.
Snelgrave n'ose donner cette étrange barbarie pour une vérité, parce
qu'il ne la rapporte pas sur le témoignage de ses propres yeux; mais
il laisse juger à ses lecteurs si elle n'est pas bien confirmée par un
autre récit qu'il tient lui-même d'un fort honnête homme, Robert
Moore, alors chirurgien de _l'Italienne_, grande frégate de la
compagnie anglaise. Ce bâtiment arriva dans la rade de Juida tandis
que Snelgrave était à Iakin. Le capitaine John Dagge, qui le
commandait, se trouvant indisposé, envoya Robert Moore au camp du roi
de Dahomay avec des présens pour ce prince. Moore eut la curiosité de
parcourir le camp, et, passant au marché, il y vit vendre
publiquement de la chair humaine. Snelgrave, à qui Moore raconta ce
qu'il avait vu, n'alla point chercher ce spectacle au marché; mais il
est persuadé que, si sa curiosité l'eût conduit du même côté, il y
aurait vu la même chose. Il est assez singulier qu'il n'ait pas eu
cette curiosité.
Snelgrave apprit d'un Portugais mulâtre établi dans ce pays que
plusieurs seigneurs fugitifs, dont les pères avaient été vaincus et
décapités par le roi de Dahomay, s'étaient retirés sous la protection
du roi d'Yo, et l'avaient engagé par leurs instances à déclarer la
guerre à leur vainqueur. Il s'était mis en campagne immédiatement
après la conquête d'Ardra. Le roi de Dahomay, quittant aussitôt cette
ville, avait marché au-devant de lui avec toutes ses forces, qui
n'étaient composées que d'infanterie. Comme ses ennemis, au contraire,
n'avaient que de la cavalerie, il avait eu d'abord quelque chose à
souffrir dans un pays ouvert, où les flèches, les javelines et le
sabre faisaient de sanglantes exécutions. Mais une partie de ses
soldats étant armés de fusils, le bruit des moindres décharges effraya
tellement les chevaux, que le roi d'Yo ne put les attaquer une seule
fois avec vigueur. Cependant les escarmouches avaient déjà duré quatre
jours, et l'infanterie de Dahomay commençait à se rebuter d'une si
longue fatigue, lorsque le roi eut recours à ce stratagème. Il avait
avec lui quantité d'eau-de-vie qu'il fit placer dans une ville
voisine de son camp; il y mit aussi, comme en dépôt, un grand nombre
de marchandises; et, se retirant pendant la nuit, il feignit de
s'éloigner avec toute son armée. Celle d'Yo ne douta point qu'il n'eût
pris la fuite; elle entra dans la ville, et, tombant sur l'eau-de-vie,
dont elle but d'autant plus avidement que cette liqueur est très-rare
dans le pays d'Yo, elle se ressentit bientôt de ses pernicieux effets.
Le sommeil de l'ivresse mit les plus braves hors d'état de se
défendre, tandis que le roi de Dahomay, bien instruit par ses espions,
revint sur ses pas avec la dernière diligence, et, trouvant ses
ennemis dans ce désordre, n'eut pas de peine à les tailler en pièces.
Il s'en échappa néanmoins une grande partie à l'aide de leurs chevaux.
Le Portugais mulâtre ajouta que, dans leur fuite, ils avaient pris
deux chevaux qui étaient dans sa cour, et que les vainqueurs en
avaient enlevé un grand nombre. Cependant il avait reconnu, disait-il,
que les Dahomays craignaient beaucoup une seconde invasion, et qu'ils
redoutaient extrêmement la cavalerie. Depuis sa victoire, leur roi
n'avait pas fait difficulté d'envoyer des présens considérables à
celui d'Yo, pour l'engager à demeurer tranquille dans ses états. Mais
si la guerre recommençait, et si la fortune les abandonnait ils
avaient déjà pris la résolution de se retirer vers les côtes de la
mer, où il était certain que leurs ennemis n'oseraient jamais les
poursuivre. On savait que le fétiche national des Yos était la mer
même, et que, leurs prêtres leur défendant sous peine de mort d'y
jeter les yeux, ils ne s'exposeraient point à vérifier une menace si
terrible.
Le jour suivant, Snelgrave et ses compagnons furent avertis de se
rendre à l'audience du roi. En arrivant dans la première cour, où ils
n'avaient encore vu le roi qu'en public, on les pria de s'arrêter un
moment. Ce prince, ayant appris qu'ils lui apportaient des présens,
avait désiré de voir ce qu'ils avaient à lui offrir avant qu'ils
fussent introduits. Ils n'attendirent pas long-temps. On les conduisit
dans une petite cour, au fond de laquelle sa majesté était assise, les
jambes croisées, sur un tapis de soie. Sa parure était fort riche;
mais il avait peu de courtisans autour de lui. Il demanda aux blancs,
d'un ton fort doux, comment ils se portaient; et, faisant étendre près
de lui deux belles nattes, il leur fit signe de s'asseoir; ils
obéirent, en apprenant de l'interprète que c'était l'usage du pays.
Le roi demanda aussitôt à Snelgrave quel était le commerce qui l'avait
amené sur les côtes de Guinée; et ce capitaine lui ayant répondu qu'il
venait pour le commerce des esclaves, et qu'il espérait beaucoup de la
protection de sa majesté, il lui promit de le satisfaire, mais après
que les droits seraient réglés. Là-dessus, il lui dit de s'adresser à
Zuinglar, un de ses officiers, qui était présent, et que Snelgrave
avait connu à Juida, où il avait fait, pendant plusieurs années, les
affaires de la cour de Dahomay. Cet officier, prenant la parole au nom
de son maître, déclara que, malgré ses droits de conquérant, il ne
mettrait pas plus d'impôt sur les marchandises qu'on n'était accoutumé
d'en payer au roi de Juida. Snelgrave répondit que, sa majesté étant
un prince beaucoup plus puissant que celui de Juida, on espérait qu'il
exigerait moins des marchands. Cette objection parut embarrasser
Zuinglar: il balançait sur sa réponse; mais le roi, qui se faisait
expliquer jusqu'au moindre mot par l'interprète, répondit lui-même
qu'étant en effet un plus grand prince, il devait exiger davantage.
«Mais, ajouta-t-il d'un air gracieux, comme vous êtes le premier
capitaine anglais que j'aie jamais vu, je veux vous traiter comme une
jeune mariée, à laquelle on ne refuse rien.» Snelgrave fut si surpris
de ce tour d'expression, que, regardant l'interprète, il l'accusa d'y
avoir changé quelque chose. Mais le roi, flatté de son étonnement,
recommença sa réponse dans les mêmes termes, et lui promit que ses
actions ne démentiraient pas ses paroles. Alors Snelgrave, encouragé
par tant de faveurs, prit la liberté de représenter que la plus sûre
voie pour faire fleurir le commerce était d'imposer des droits légers,
et de protéger les Anglais, non-seulement contre les larcins des
Nègres, mais encore contre les impositions arbitraires des seigneurs.
Il ajouta que, pour avoir négligé ces deux points, le roi de Juida
avait fait beaucoup de tort au commerce de son pays. Sa majesté prit
fort bien ce conseil, et demanda ce que les Anglais souhaitaient de
lui payer. Snelgrave répondit que, pour les satisfaire et leur
inspirer autant de zèle et de reconnaissance, il fallait n'exiger
d'eux que la moitié de ce qu'ils payaient au roi de Juida. Cette grâce
fut accordée sur-le-champ. Le roi, pour mettre le comble à ses bontés,
ajouta qu'il était résolu de rendre le commerce florissant dans toute
l'étendue de ses états; qu'il s'efforcerait de garantir les blancs des
injustices dont ils se plaignaient, et que Dieu l'avait choisi pour
punir le roi de Juida et son peuple de toutes les bassesses dont ils
s'étaient rendus coupables à l'égard des blancs et des noirs. Cette
audience dura cinq heures, et Snelgrave en rapporta une très-grande
idée de l'Alexandre d'Afrique.
Le lendemain les blancs furent appelés de fort bonne heure à la porte
royale, où les officiers du roi leur déclarèrent que ce prince ne
pouvait les voir de tout le jour, parce que c'était la fête de son
fétiche; mais qu'il leur faisait présent de quelques esclaves et de
quantité de provisions; qu'ils pouvaient faire fond sur toutes ses
promesses, retourner à Iakin quand ils le souhaiteraient, et finir
tranquillement leurs affaires sous sa protection. Ils trouvèrent à
leur retour les esclaves et les provisions qui les attendaient. On
distribua de la part du roi des pagnes assez propres aux Nègres de
leur cortége, avec une petite somme d'argent.
Dans le cours de l'après-midi, ils virent passer devant la porte
royale le reste de l'armée qui revenait du pays des Teffos. Ce corps
de troupes marchait avec plus d'ordre que Snelgrave n'en avait jamais
vu parmi les Nègres et parmi ceux mêmes de la côte d'Or, qui passent
pour les meilleurs soldats de tous les pays de l'Afrique. Il était
composé de trois mille hommes de milice régulière, suivis d'une
multitude d'environ dix mille autres Nègres pour le transport du
bagage, des provisions et des têtes de leurs ennemis. Chaque compagnie
avait ses officiers et ses drapeaux: leurs armes étaient le mousquet,
le sabre et le bouclier. En passant devant la porte royale, ils se
prosternèrent successivement et baisèrent la terre; mais ils se
relevaient avec une vitesse et une agilité surprenantes. La place, qui
était devant la porte, avait quatre fois autant d'étendue que celle de
la tour de Londres. Ils y firent l'exercice à la vue d'un nombre
incroyable de spectateurs, et dans l'espace de deux heures ils firent
au moins vingt décharges de leur mousqueterie.
Snelgrave, paraissant étonné de cette multitude de Nègres qui étaient
à la suite des troupes, apprit de l'interprète que le roi donnait à
chaque soldat un jeune élève de la nation, entretenu aux dépens du
public, pour les former d'avance aux fatigues de la guerre, et que la
plus grande partie de l'armée présente avait été élevée de cette
manière. L'auteur en eut moins de peine à comprendre comment le roi de
Dahomay avait étendu si loin ses conquêtes avec des troupes si
régulières et tant de politique. Il est certain que cette institution
ferait honneur aux peuples les mieux civilisés.
De retour au comptoir d'Iakin, il eut à se plaindre des Nègres du pays
et de leur prince; il essuya beaucoup d'affronts et de perfidies.
Heureusement pour lui, le grand capitaine de Dahomay fut envoyé par
son maître pour mettre l'ordre dans le pays d'Iakin. Les blancs, qui
étaient sous la protection de son maître, furent bientôt vengés. Il
entendit leurs plaintes. Les coupables furent chargés de chaînes et
conduits au camp royal. Snelgrave eut la satisfaction de voir dans ce
nombre un Nègre qui l'avait menacé du bout de son fusil. Cet insolent,
et deux de ses compagnons qui avaient traité fort outrageusement les
Anglais eurent la tête coupée par l'ordre du roi; les autres furent
retenus long-temps dans les fers, et réduits au pain et à l'eau, dans
la cour même du roi, où ils étaient exposés à toutes les injures de
l'air.
Le jour qui suivit l'arrivée du grand capitaine, tous les blancs se
réunirent pour lui offrir leurs présens: il dîna le lendemain avec
eux dans le comptoir de Snelgrave. De tous les Nègres de son cortége,
il n'en fit asseoir qu'un à table, avec le prince d'Iakin et lui.
Snelgrave observe qu'ayant pris beaucoup de plaisir à manger du jambon
et du pâté à l'anglaise, il demanda comment ces deux mets étaient
préparés. On lui répondit que le détail en serait trop long; mais que,
de la manière dont ils l'étaient, ils pouvaient se conserver six mois,
malgré la chaleur du pays: c'était assurer beaucoup. Snelgrave ayant
ajouté que le pâté était de la main de sa femme, le grand capitaine
voulut savoir combien il avait de femmes, et rit beaucoup en apprenant
qu'il n'en avait qu'une. «J'en ai cinq cents, lui dit-il, et je
souhaiterais que dans ce nombre il y en eût cinquante qui sussent
faire d'aussi bons pâtés.» On servit ensuite des bananes et d'autres
fruits du pays sur de la vaisselle de Delft. Cette sorte de faïence
lui parut si belle, qu'il pria Snelgrave de lui donner l'assiette sur
laquelle il avait mangé, avec le couteau et la fourchette dont il
s'était servi. Non-seulement Snelgrave lui accorda ce qu'il demandait,
mais il y joignit tous les couverts qui étaient sur la table. Au même
instant les Nègres enlevèrent le service avec tant de précipitation,
qu'ils faillirent briser une partie de la vaisselle. Snelgrave fit
ajouter à ce présent quelques pots et quelques gobelets.
Lorsqu'on avait commencé à manger, les principaux officiers du grand
capitaine, qui étaient debout derrière sa chaise, lui dérobaient de
temps en temps sur son assiette un morceau de jambon ou de volaille.
Snelgrave, qui s'en était aperçu, lui dit que les vivres ne leur
manqueraient pas, et que ce n'était pas l'usage en Europe de laisser
partir affamés les gens de ceux qu'on invitait à dîner: cet usage est
changé. Alors les Nègres prirent confiance à cette promesse. On but
beaucoup après le festin; et de plusieurs sortes de liqueurs, le grand
capitaine donna la préférence au punch.
Malgré les louanges que Snelgrave donne au conquérant nègre, ce qu'il
raconte dans la relation d'un second voyage qu'il fit deux ans après à
Iakin, prouve que, si ce barbare avait plus d'astuce et de fermeté que
ses compatriotes, il était encore éloigné des principes d'une saine
politique.