Après avoir présenté au roi quelques bagatelles, dont il parut charmé,

Snelgrave vit un petit Nègre attaché par la jambe à un pieu fiché en

terre. Ce petit misérable était couvert de mouches et d'autres

insectes. Deux prêtres qui faisaient la garde près de lui paraissaient

ne le pas perdre un moment de vue. Le capitaine, surpris de ce

spectacle, en demanda l'explication au roi. Ce prince répondit que

c'était une victime, qui devait être sacrifiée la nuit suivante au

dieu Egho pour la prospérité de son royaume. L'horreur et la pitié

firent une si vive impression sur Snelgrave, que sans aucun

ménagement, et, comme il le confesse, avec trop de précipitation, il

donna ordre à ses gens de prendre la victime pour lui sauver la vie.

Mais, comme ils entreprenaient de lui obéir, un des gardes marcha vers

le plus avancé d'un air menaçant et la lance levée. Snelgrave,

commençant à craindre qu'il ne perçât un des Anglais, tira de sa poche

un petit pistolet, dont la vue effraya beaucoup le roi. Mais il donna

ordre à l'interprète de l'assurer qu'on ne voulait nuire ni à lui ni à

ses gens, pourvu que son garde cessât de menacer l'Anglais.

Cette demande fut aussitôt accordée; mais, lorsque tout parut

tranquille, Snelgrave fit un reproche au roi d'avoir violé le droit de

l'hospitalité en permettant que son garde menaçât les Anglais de sa

lance. Le monarque nègre répondit que Snelgrave avait eu tort le

premier en donnant ordre à ses gens de se saisir de la victime. Le

capitaine anglais reconnut volontiers qu'il avait été trop prompt;

mais, s'excusant sur le privilége de sa religion, qui défend également

de prendre le bien d'autrui et de donner la mort aux innocens, il

représenta au prince qu'au lieu des bénédictions du ciel; il allait

s'attirer la haine du Dieu tout-puissant que les blancs adorent. Il

ajouta que la première loi de la nature humaine est de ne pas faire

aux autres ce que nous ne voudrions pas qu'ils nous fissent: terrible

argument contre les Européens qui achètent les Nègres! Enfin il offrit

d'acheter l'enfant. Cette proposition fut acceptée; et ce qui le

surprit beaucoup, le roi ne lui demanda qu'un collier de verre bleu,

qui ne valait pas trente sous. Il s'était attendu qu'on lui

demanderait dix fois autant, parce que, depuis les rois jusqu'aux plus

vils esclaves, les Nègres sont accoutumés à profiter de toutes sortes

d'occasions pour tirer quelque avantage des Européens. Il prit

plaisir, après avoir obtenu cette grâce, à traiter le roi avec les

liqueurs et les vivres qu'il avait apportés du vaisseau. Ensuite il

prit congé de ce prince, qui, pour lui marquer la satisfaction qu'il

avait reçue de sa visite, promit de le visiter sur son bord une

seconde fois.

La veille de son débarquement, Snelgrave avait acheté la mère de

l'enfant, sans prévoir ce qui lui devait arriver; et le chirurgien

ayant remarqué qu'elle avait beaucoup de lait, et s'étant informé de

ceux qui l'avaient amenée de l'intérieur des terres si elle avait un

enfant, ils avaient répondu qu'elle n'en avait pas; mais à peine ce

petit malheureux fut-il porté à bord, que, le reconnaissant entre les

bras des matelots, elle s'élança vers eux avec une impétuosité

surprenante pour le prendre dans les siens. Snelgrave a peine à

croire qu'il y ait jamais eu de scène aussi touchante. L'enfant était

aussi joli qu'un Nègre peut l'être, et n'avait pas plus de dix-huit

mois. Mais la reconnaissance produisit autant d'effet que la

tendresse, lorsque la mère eût appris de l'interprète que le capitaine

l'avait dérobé à la mort. Cette aventure ne fut pas plus tôt répandue

dans le vaisseau, que tous les Nègres, libres et esclaves, battirent

des mains et chantèrent les louanges de Snelgrave. Il en tira un fruit

considérable pendant le reste du voyage, par la tranquillité et la

soumission qu'il trouva constamment parmi ses esclaves, quoiqu'il n'en

eût pas moins de trois cents à bord. Il se rendit de la rivière de

Callabar à l'île d'Antigoa, où il vendit sa cargaison. Un planteur de

cette île, lui ayant entendu raconter l'histoire de la mère et du

fils, les acheta tous deux sur cette seule recommandation, et leur fit

trouver beaucoup de douceur dans l'esclavage.

Cette anecdote, qui attendrira tous les coeurs sensibles, console un

peu des barbaries que nous sommes souvent obligé de rapporter, et

jette au moins quelque intérêt au milieu des détails quelquefois un

peu arides qui doivent entrer nécessairement dans cette partie la plus

ingrate de notre Abrégé.

Vers la fin du mois de mars 1727, Snelgrave, alors capitaine de _la

Catherine_, arriva dans la rade de Juida, où il avait déjà fait

plusieurs voyages. Après avoir pris terre, sans se ressentir des

inconvéniens ordinaires de cette dangereuse côte, il se rendit au Fort

anglais, qui est à trois milles du rivage et fort près du Fort

français. Trois semaines avant son arrivée, le pays avait été conquis

et ruiné par le roi de Dahomay, et les Européens des comptoirs avaient

été enlevés pour l'esclavage avec les habitans nègres. Les ravages de

l'épée et du feu dans une si belle contrée formaient encore un affreux

spectacle. Le carnage avait été si terrible, que les champs étaient

couverts d'os de morts. Cependant, comme les prisonniers européens

avaient obtenu du vainqueur la permission de revenir dans leurs forts,

ce fut d'eux-mêmes que l'auteur apprit les circonstances de cette

étrange révolution.

Il commence son récit par la description de l'état florissant où il

avait vu le royaume de Juida dans ses voyages précédens. La côte de ce

pays est au 6e degré 40 minutes nord. Sabi, qui en est la capitale,

est situé à sept milles de la mer: c'était dans cette ville que les

Européens avaient leurs comptoirs; la rade était ouverte à toutes les

nations. On comptait annuellement plus de deux mille Nègres que les

Français, les Anglais, les Hollandais et les Portugais transportaient

de Sabi et des places voisines: étrange preuve de prospérité! Les

habitans étaient civilisés par un long commerce.

L'usage de la polygamie étant établi dans le royaume de Juida, et les

seigneurs ou les riches n'ayant pas moins de cent femmes, le pays

s'était peuplé avec tant d'abondance, qu'il était rempli de villes et

de villages. La bonté naturelle du terroir, jointe à la culture qu'il

recevait de tant de mains, lui donnait l'apparence d'un jardin

continuel. Un long et florissant commerce avait enrichi les habitans.

Tous ces avantages étaient devenus la source d'un luxe et d'une

mollesse si excessifs, qu'une nation qui aurait pu mettre cent mille

combattans sous les armes se vit chassée de ses principales villes par

une armée peu nombreuse, et devint la proie d'un ennemi qu'elle avait

autrefois méprisé.

Le roi de Juida, étant monté sur le trône à l'âge de quatorze ans,

avait abandonné le gouvernement aux seigneurs de sa cour, qui

s'étaient fait une étude de flatter toutes ses passions pour le

retenir plus long-temps dans cette dépendance. Il avait trente ans au

temps de la révolution; mais, loin de s'être rendu plus propre aux

affaires, il ne pensait qu'à satisfaire son incontinence. Il

entretenait à sa cour plusieurs milliers de femmes qu'il employait à

toutes sortes de services; car il n'y recevait aucun domestique d'un

autre sexe. Cette faiblesse aboutit à sa ruine. Les grands, n'ayant en

vue que leur intérêt particulier, s'érigèrent en autant de tyrans qui

divisèrent le peuple et devinrent aisément la proie de leur ennemi

commun, le roi de Dahomay, monarque puissant dont les états sont fort

éloignés dans les terres.

Ce prince avait fait demander depuis long-temps au roi de Juida la

permission d'envoyer ses sujets pour le commerce, jusqu'au bord de la

mer, avec offre de lui payer les droits ordinaires sur chaque esclave:

cette proposition ayant été rejetée, il avait juré de se venger dans

l'occasion; mais le roi de Juida s'était si peu embarrassé de ses

menaces, que, Snelgrave se trouvant vers le même temps à sa cour, il

lui avait dit que, si le roi de Dahomay entreprenait la guerre, il ne

le traiterait pas suivant l'usage du pays, qui était de lui faire

couper la tête, mais qu'il le réduirait à la qualité d'esclave pour

l'employer aux plus vils offices.

Trouro Audati, roi de Dahomay, était un prince politique et vaillant,

qui dans l'espace de peu d'années avait étendu ses conquêtes vers la

mer jusqu'au royaume d'Ardra, pays intérieur, mais qui touche à celui

de Juida. Il se proposait d'y demeurer tranquille, jusqu'à ce qu'il

eût assuré ses premières conquêtes, lorsqu'un nouvel incident le força

de reprendre les armes. Le roi d'Ardra avait un frère nommé Hassar,

qui en avait été traité avec beaucoup de rigueur et d'injustice. Ce

prince outragé alla offrir secrètement à Trouro Audati de grosses

sommes d'argent, s'il voulait entreprendre de le venger. Il en fallait

bien moins pour réveiller un conquérant politique. Le roi d'Ardra

découvrit les desseins de ses ennemis, et fit demander aussitôt du

secours au roi de Juida, qu'un intérêt commun devait faire entrer

dans sa querelle; mais celui-ci eût l'imprudence de fermer l'oreille,

et de souffrir que l'armée du roi d'Ardra, qui était forte de

cinquante mille hommes, fût taillée en pièces, et le roi même fait

prisonnier. Le malheureux monarque fut décapité aux yeux du vainqueur,

suivant l'usage barbare des rois nègres.

Le roi de Dahomay, tournant ses armes contre le royaume de Juida,

attaqua d'abord un canton dont Appragah, grand seigneur nègre, avait

le gouvernement héréditaire. Cet Appragah fit demander du secours à

son roi; mais il avait à la cour des ennemis qui souhaitaient sa

ruine, et qui rendirent le roi sourd à ses instances. Se voyant

abandonné, il prit le parti, après quelque résistance, de se soumettre

au roi de Dahomay, et cet hommage volontaire lui fit obtenir du

vainqueur une composition honorable.

La soumission d'Appragah ouvrit à l'armée victorieuse l'entrée

jusqu'au centre du royaume. Cependant elle fut arrêtée par une rivière

qui coule au nord de Sabi, principale ville de Juida, et résidence

ordinaire de ses princes. Le roi de Dahomay y assit son camp, sans

oser se promettre que le passage fût une entreprise aisée. Cinq cents

hommes auraient suffi pour garder les bords de cette rivière; mais, au

lieu de veiller à leur sûreté, les peuples efféminés de Sabi se

crurent assez défendus par leur nombre, et ne purent s'imaginer que

leur ennemi osât s'approcher de leur ville. Ils se contentèrent

d'envoyer soir et matin leurs prêtres sur le bord de la rivière pour y

faire des sacrifices à leur principale divinité, qui était un grand

serpent, auquel ils s'adressaient dans ces occasions pour rendre les

bords de leur rivière inaccessibles.

Ce serpent était d'une espèce particulière, qui ne se trouve que dans

le royaume de Juida. Le ventre de ces monstres est gros. Leur dos est

arrondi comme celui d'un porc. Ils ont au contraire la tête et la

queue fort menues, ce qui rend leur marche très-lente. Leur couleur

est jaune et blanche, avec quelques raies brunes. Ils sont si peu

nuisibles, que, si l'on marche dessus par imprudence (car ce serait un

crime capital d'y marcher volontairement), leur morsure n'est suivie

d'aucun effet fâcheux; et c'est une des principales raisons que les

Nègres apportent pour justifier leur culte. D'ailleurs ils sont

persuadés, par une ancienne tradition, que l'invocation du serpent les

a délivrés de tous les malheurs qui les menaçaient; mais ils virent

leurs espérances trompées dans la plus dangereuse occasion qu'ils

eussent à redouter. Leurs divinités mêmes ne furent pas plus ménagées

qu'eux; car les serpens étant en si grand nombre, qu'ils étaient

regardés comme des animaux domestiques, les conquérans, qui eu

trouvèrent les maisons remplies, leur firent un traitement fort

singulier. Ils les soulevaient par le milieu du corps en leur disant:

«Si vous êtes des dieux, parlez et tâchez de vous défendre.» Ces

pauvres animaux demeurant sans réponse, les Dahomays les éventraient

et les faisaient griller sur des charbons pour les manger.

La politique de Dahomay alla jusqu'à faire déclarer aux Européens qui

résidaient alors dans le royaume de Juida que, s'ils voulaient

demeurer neutres, ils n'avaient rien à craindre de ses armes, et qu'il

promettait au contraire d'abolir les impôts que le roi de Juida

mettait sur leur commerce; mais que, s'ils prenaient parti contre lui,

ils devaient s'attendre aux plus cruels effets de son ressentiment.

Cette déclaration les mit dans un extrême embarras. Ils étaient portés

à se retirer dans leurs forts, qui sont à trois milles de Sabi, du

côté de la mer, pour y attendre l'événement de la guerre. Mais,

craignant aussi d'irriter le roi de Juida, qui pouvait les accuser

d'avoir découragé ses sujets par leur fuite, ils se déterminèrent à

demeurer dans la ville.

Trouro Audati n'eût pas plus tôt reconnu que les habitans de Sabi

laissaient la garde de la rivière aux serpens, qu'il détacha deux

cents hommes pour sonder les passages; ils gagnèrent l'autre rive sans

opposition, et marchèrent immédiatement vers la ville au son de leurs

instrumens militaires. Le roi de Juida, informé de leur approche, prit

aussitôt la fuite avec tout son peuple, et se retira dans une île

maritime, qui n'est séparée du continent que par une rivière; mais la

plus grande partie des habitans, n'ayant point de pirogues pour le

suivre, se noyèrent en voulant passer à la nage. Le reste, au nombre

de plusieurs mille, se réfugièrent dans les broussailles, où ceux qui

échappèrent à l'épée périrent encore plus misérablement par la famine.

L'île que le roi avait prise pour asile est proche du pays des Popos,

qui suit le royaume de Juida, du côté de l'ouest.

Le détachement de l'armée ennemie, étant entré dans la ville, mit

d'abord le feu au palais, et fit avertir aussitôt le général qu'il n'y

avait plus d'obstacles à redouter. Toutes les troupes de Dahomay

passèrent promptement la rivière, et n'en croyaient qu'à peine le

témoignage de leurs yeux. Dulport, qui commandait alors à Juida pour

la compagnie d'Afrique, raconta plusieurs fois à Snelgrave que

plusieurs Nègres de Dahomay, qui étaient entrés dans le comptoir

anglais, avaient paru si effrayés à la vue des blancs, que, n'osant

s'en approcher, ils avaient attendu quelques signes de tête et de main

pour se persuader que c'étaient des hommes de leur espèce, ou du moins

qui ne différaient d'eux que par la couleur; mais lorsqu'ils s'en

crurent assurés, ils oublièrent le respect; et prenant à Dulport tout

ce qu'il avait dans ses poches, ils le firent prisonnier avec quarante

autres blancs, Anglais, Français, Hollandais et Portugais. De ce

nombre était Jérémie Tinker, qui avait résigné depuis peu la direction

des affaires de la compagnie à Dulport, et qui devait s'embarquer peu

de jours après pour l'Angleterre. Le signor Pereira, gouverneur

portugais, fut le seul qui s'échappa de la ville et qui gagna le Fort

français.

Le lendemain, tous les prisonniers blancs furent envoyés au roi de

Dahomay, qui était resté à quarante milles de Sabi. On avait eu soin

de leur faire préparer pour ce voyage des hamacs à là mode du pays. En

arrivant au camp royal, ils furent séparés suivant la différence de

leurs nations, et, pendant quelques jours, ils furent assez

maltraités; mais dans la première audience qu'ils obtinrent du roi, ce

prince rejeta le mauvais accueil qu'on leur avait fait sur le trouble

causé par la guerre, et leur promit qu'ils seraient plus satisfaits à

l'avenir. En effet, peu de jours après, il leur accorda la liberté

sans rançon, avec la permission de retourner dans leurs forts.

Cependant ils ne purent obtenir la restitution de se qu'on leur avait

pris. Le roi fit présent de quelques esclaves, aux gouverneurs anglais

et français. Il les assura qu'après avoir bien établi ses conquêtes,

son dessein était de faire fleurir le commerce et de donner aux

Européens des témoignages d'une considération particulière. Toute la

conduite du conquérant nègre est d'un homme très-supérieur à l'idée

que nous avons de ces barbares.

Snelgrave passa trois jours sur le rivage de Juida avec les Français

et les Anglais des deux comptoirs, qui lui parurent fort embarrassés

des circonstances. Il les quitta pour se rendre à Iakin, qui n'en est

qu'à sept lieues à l'est, quoiqu'il y ait au moins trente milles de

côtes. Cette rade a toujours servi de port de mer au royaume d'Ardra.

Elle est gouvernée par un prince héréditaire qui paie à cette couronne

un tribut de sel. Lorsque le roi de Dahomay s'était rendu maître

d'Ardra, ce gouverneur l'avait fait assurer de sa soumission, avec

offre de lui payer le même tribut qu'au roi précédent. Cette conduite

fut fort approuvée de Trouro Audati, et la sienne fait connaître

quelle était sa politique. Quelques ravages qu'il eût exercés dans les

pays qu'il avait subjugués, il jugea qu'après s'être ouvert jusqu'à la

mer le passage qu'il désirait, il pourrait tirer quelque utilité des

Iakins, qui entendaient fort bien le commerce, et que par cette voie

il ne manquerait jamais d'armes et de poudre pour assurer ses

conquêtes. D'ailleurs cette nation avait toujours été rivale des

Juidas dans le commerce, et leur portait une haine invétérée depuis

qu'ils avaient attiré dans leur pays tout le commerce d'Iakin; car les

agrémens de Sabi et la douceur de l'ancien gouvernement avaient porté

les Européens à fixer leurs établissemens dans cette ville.

Le lendemain, il vint un messager nègre, nommé Boutteno, qui dit à

Snelgrave, en fort bon anglais, que, ne l'ayant pu trouver à Juida,

où il l'avait cherché par l'ordre du roi de Dahomay, il était venu à

Iakin pour l'inviter à se rendre au camp, et l'assurer de la part de

sa majesté qu'il y serait en sûreté et reçu avec toutes sortes de

caresses. Snelgrave marqua de l'embarras à répondre; mais, apprenant

que son refus pourrait avoir de fâcheuses conséquences, il prit le

parti de faire ce voyage, surtout lorsqu'il vit plusieurs blancs

disposés à l'accompagner. Un capitaine hollandais, dont le vaisseau

avait été détruit depuis peu par les Portugais, lui promit de le

suivre. Le chef du comptoir hollandais d'Iakin résolut d'envoyer avec

lui son écrivain pour offrir quelques présens au vainqueur. Le prince

d'Iakin fit aussi partir son propre frère pour renouveler ses hommages

au roi.

Le 8 avril, ils traversèrent dans des canots la rivière qui coule

derrière Iakin. Leur cortége était composé de cent Nègres, et le

messager leur servait de guide. Cet homme, qui avait été fait

prisonnier avec Lamb, avait appris l'anglais dès son enfance dans le

comptoir de Juida. Ils furent accompagnés jusqu'au bord de la rivière

par les habitans de la ville, qui faisaient des voeux pour leur

retour, dans l'opinion qu'ils avaient de la barbarie des Dahomays.

Après avoir passé la rivière, ils se mirent en chemin dans leurs

hamacs, portés chacun par six Nègres qui se relevaient successivement

à certaines distances; car deux hommes suffisent pour soutenir le

bâton auquel le branle est attaché. Ils ne faisaient pas moins de

quatre milles par heures; mais on était quelquefois obligé d'attendre

ceux qui portaient le bagage. On ne trouve point de chariots à Iakin,

et les chevaux n'y sont guère plus grands que des ânes; au reste, les

chemins sont fort bons, et la perspective du pays aurait été

très-agréable, si l'on n'y eût aperçu de tous côtés les ravages de la

guerre. On y voyait non-seulement les ruines de quantité de villes et

de villages, mais les os des habitans massacrés qui couvraient encore

la terre. Le premier jour on dîna, sous des cocotiers, de diverses

viandes froides dont on avait fait provision. Le soir on fut obligé de

coucher à terre, dans quelques mauvaises huttes, qui étaient trop

basses pour y pouvoir suspendre les hamacs. Tous les Nègres de la

suite passèrent la nuit à l'air.

Le jour suivant, étant parti à sept heures du matin, le convoi se

trouva, vers neuf heures, à un quart de mille du camp royal; on crut

avoir fait, depuis Iakin, environ quarante milles. Là, un messager

envoyé par le roi fit à Snelgrave et aux autres blancs les complimens

de sa majesté. Il leur conseilla de se vêtir proprement: ensuite, les

ayant conduits fort près du camp, il les remit entre les mains d'un

officier de distinction qui portait le titre de grand capitaine. La

manière dont cet officier les aborda leur parut fort, extraordinaire.

Il était environné de cinq cents soldats chargés d'armes à feu,

d'épées nues, de boucliers et de bannières, qui se mirent à faire des

grimaces et des contorsions si ridicules, qu'il n'était pas aisé de

pénétrer leurs intentions. Elles devinrent encore plus obscures

lorsque le capitaine s'approcha d'eux avec quelques autres officiers

l'épée à la main et la secouant sur leurs têtes, ou leur en appuyant

la pointe sur l'estomac, avec des sauts et des mouvements désordonnés;

à la fin, prenant un air plus composé, il leur tendit la main, les

félicita de leur arrivée au nom du roi, et but à leur santé du vin de

palmier, qui est fort commun dans le pays. Snelgrave et ses compagnons

lui répondirent en buvant de la bière et du vin qu'ils avaient

apportés. Ensuite ils furent invités à se remettre en chemin, sous la

garde de cinq cents Dahomays, au bruit continuel de leurs instrumens.

Le camp royal était auprès d'une fort grande ville, qui avait été la

capitale du royaume d'Ardra, mais qui n'offrait plus qu'un affreux

amas de ruines. L'armée victorieuse campait dans des tentes, composées

de petites branches d'arbres et couvertes de paille, de la forme de

nos ruches à miel, mais assez grandes pour contenir dix à douze

soldats. Les blancs furent conduits d'abord sous de grands arbres, où

l'on avait placé des chaises du butin de Juida pour les y faire

asseoir à l'ombre. Bientôt ils virent des milliers de Nègres, dont la

plupart n'avaient jamais vu de blancs, et que la curiosité amenait

pour jouir de ce spectacle. Après avoir passé deux heures dans cette

situation à considérer divers tours de souplesse dont les Nègres

tâchaient de les amuser, ils furent menés dans une chaumière qu'on

avait préparée pour eux. La porte en était fort basse; mais ils

trouvèrent le dedans assez haut pour y suspendre leurs hamacs.

Aussitôt qu'ils y furent entrés avec leur bagage, le grand capitaine,

qui les avait accompagné jusque-là, laissa une garde à peu de

distance, et se rendit auprès du roi pour lui rendre compte de sa

commission. Vers midi, ils dressèrent leur tente au milieu d'une

grande cour environnée de palissades, autour desquelles la populace

s'empressa beaucoup pour les regarder. Mais ils dînèrent

tranquillement, parce que le roi avait ordonné sous peine de mort que

personne s'approchât d'eux sans la permission de la garde. Cette

attention pour leur sûreté leur causa beaucoup de joie. Cependant ils

furent tourmentés par une si prodigieuse quantité de mouches, que,

malgré les soins continuels de leurs esclaves, ils ne pouvaient avaler

un morceau qui ne fût chargé de cette vermine.

À trois heures après midi, le grand capitaine les fit avertir de se

rendre à la porte royale. Ils virent en chemin deux grands échafauds

sur lesquels on avait assemblé en piles un grand nombre de têtes de

mort: c'était là ce qui amassait les mouches dont ils avaient reçu

tant d'incommodité pendant leur dîner. L'interprète leur apprit que

les Dahomays avaient sacrifié dans ce lieu à leurs divinités quatre

mille prisonniers de Juida, et que cette exécution s'était faite il y

avait environ trois semaines. Ce témoignage formel prouve sans

réplique l'usage des sacrifices humains dans ces contrées.

La porte royale donnait entrée dans un grand clos de palissades, où

l'on voyait plusieurs maisons dont les murs étaient de terre. On fit

asseoir les blancs sur des sellettes. Un officier leur présenta une

vache, un mouton, quelques chèvres et d'autres provisions. Il ajouta

pour compliment qu'au milieu du tumulte des armes sa majesté ne

pouvait pas satisfaire l'inclination qu'elle avait à le mieux traiter.

Ils ne virent pas le roi; mais, sortant de la cour, après y avoir

promené quelque temps les yeux, ils furent surpris d'apercevoir à la

porte une file de quarante Nègres, grands et robustes, le fusil sur

l'épaule et le sabre à la main, chacun orné d'un grand collier de

dents d'hommes, qui leur pendaient sur l'estomac et autour des

épaules. L'interprète leur apprit que c'étaient les héros de la

nation, auxquels il était permis de porter les dents des ennemis

qu'ils avaient tués: quelques-uns en avaient plus que les autres, ce

qui faisait une différence de degrés dans l'ordre même de la valeur.

La loi du pays défendait sous peine de mort de se parer d'un si

glorieux ornement sans avoir prouvé devant quelques officiers chargés

de cet emploi que chaque dent venait d'un ennemi tué sur le champ de

bataille. Snelgrave pria l'interprète de leur faire un compliment de

sa part, et de leur dire qu'il les regardait comme une compagnie de

braves gens: ils répondirent qu'ils estimaient beaucoup les blancs.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 3) · 第 2 / 23 段