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BIBLIOTHÈQUE FRANÇAISE.
ABRÉGÉ
DE
L'HISTOIRE GÉNÉRALE
DES VOYAGES;
Par J.-F. LAHARPE.
TOME TROISIÈME.
[Illustration: Enseigne de l'éditeur]
PARIS,
MÉNARD ET DESENNE, FILS.
1825.
ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE GÉNÉRALE DES VOYAGES.
PREMIÈRE PARTIE.
AFRIQUE.
LIVRE QUATRIÈME.
VOYAGES SUR LA CÔTE DE GUINÉE. CONQUÊTES DE DAHOMAY.
CHAPITRE II.
Voyage d'Atkins, de Smith. Lettre du facteur Lamb sur le roi de
Dahomay.
John Atkins, capitaine du vaisseau _le Swallow_, nous offre d'abord
quelques remarques générales sur les différentes mers, plus ou moins
favorables à la navigation.
Après la Méditerranée, qu'il regarde comme la plus agréable partie de
la mer, à cause de la température de l'air et de ses autres avantages,
il loue cette partie de l'Océan, où règnent particulièrement les vents
alisés, parce qu'à certaine distance de la terre, on n'y trouve point
de grosses mers ni d'orages dangereux, et que les jours et les nuits y
sont d'une longueur égale. Telles sont les mers placées sous la zone
torride. L'Océan atlantique et le grand Océan ou mer du Sud, depuis le
39e. jusqu'au 60e. degré de latitude, sont hors des limites du vent
alisé. Les flots y sont rudes et tumultueux, les nuées épaisses, les
tempêtes communes, les vents sont variables, les nuits froides et
obscures. C'est encore pis, dit l'auteur, au delà des 60 degrés;
cependant il sait de plusieurs pilotes, qui avaient fréquenté les mers
de Groenland, que ces rudes climats ne contiennent pas d'autres
vapeurs que des brouillards, des frimas et de la neige, et que la mer
y est moins agitée par les vents, qui, étant au nord pour la plupart,
soufflent vers le soleil, c'est-à-dire vers un air plus raréfié; comme
on le reconnaît à ces glaçons détachés qui se trouvent bien loin au
sud du côté de l'Europe et de l'Amérique. Un autre avantage de ces
mers, c'est que la lumière de la lune y dure à proportion de l'absence
du soleil; de sorte que, dans le temps où le soleil disparaît
entièrement, la lune ne se couche jamais, et console les navigateurs
par un éclat que la réflexion de la neige et des glaces ne fait
qu'augmenter.
En approchant du cap Vert, l'équipage du _Swallow_ prit plusieurs
tortues qui dormaient sur la surface de l'eau dans un temps calme. On
vit aussi quantité de poissons volans, et leurs ennemis perpétuels, la
bonite et la dorade. Atkins admira la couleur brillante de la dorade,
qui est un poisson de quatre ou cinq pieds de longueur, avec une queue
fourchue. Il nage familièrement autour des vaisseaux. Sa chair est
sèche, mais elle fait de fort bon bouillon. On voit rarement la dorade
hors de la latitude du vent alisé, et jamais l'on n'y voit le poisson
volant. Celui-ci est de la grosseur des petits harengs. Ses ailes, qui
ont environ deux tiers de sa longueur, sont étroites près du corps et
s'élargissent à l'extrémité: elles lui servent à voler l'espace d'un
stade lorsqu'il est poursuivi; mais il les replonge de temps en temps
dans la mer, apparemment parce qu'elles deviennent plus agiles par ce
secours.
Le 10 mai, Atkins mouilla l'ancre devant la rivière de Sestre, sur la
côte de Malaguette ou des Graines. Quelques-uns de ses gens
descendirent à terre, et allèrent visiter le roi du pays. Ils lui
offrirent des présens, dont apparemment il ne fut pas content, car il
les refusa, et à la place de ces présens il leur demanda leurs
culottes, qu'ils n'eurent pas la courtoisie de lui donner.
Dans un autre village sur le bord de la rivière, ils trouvèrent un
homme dont la couleur les frappa d'étonnement. Il était d'un jaune si
brillant, que, n'ayant jamais rien vu qui lui ressemblât, ils
s'efforcèrent d'approfondir ce phénomène. Ils employèrent les signes
et tout ce que l'expérience leur avait appris de plus propre à se
faire entendre. Le seul éclaircissement qu'ils purent tirer fut qu'il
venait d'un pays fort éloigné dans les terres, où les hommes de sa
couleur étaient en grand nombre. Atkins a su des capitaines Bullfinch,
Lamb, et de quelques autres voyageurs, qu'ils avaient vu plusieurs
Africains de la même couleur; et d'un autre Anglais, qu'il en avait vu
un dans le royaume d'Angola, et un autre à Madagascar, rareté
surprenante, et aussi difficile à expliquer originairement que la
couleur des Nègres.
Entre le cap das Palmas et Bassam, les Anglais rencontrèrent un
vaisseau de Bristol, nommé _le Robert_, commandé par le capitaine
Harding, qui était parti avant eux de Sierra-Leone, après y avoir
acheté trente esclaves, au nombre desquels était le capitaine Tomba.
Huit jours auparavant, ce Tomba, qui était d'une hardiesse
extraordinaire, avait formé le projet d'un soulèvement, avec trois ou
quatre de ses compagnons les plus résolus. Ils étaient secondés par
une femme de leur nation, qui les avait avertis que, pendant la nuit,
il n'y avait que cinq ou six blancs sur le tillac, et presque toujours
endormis. Tomba ne balança point à tenter l'entreprise; mais, au
moment de l'exécution, il ne put engager qu'un seul Nègre à se joindre
à ses cinq compagnons. S'étant rendu au gaillard d'avant, il y trouva
trois matelots endormis, dont il tua d'abord les deux premiers d'un
seul coup sur la tempe. Le troisième fut éveillé par le bruit; mais
Tomba ne réussit pas moins à le tuer de la même manière. Cependant
quelques Anglais qui n'étaient pas éloignés prirent l'alarme, et la
communiquèrent bientôt sur tout le bord. Harding, paraissant avec une
hache à la main, fendit la tête à Tomba d'un seul coup et fit charger
de fers les cinq autres complices.
Leur traitement est remarquable. Des cinq esclaves, les deux plus
vigoureux, et par conséquent les plus précieux pour l'avarice, en
furent quittes pour le fouet et quelques scarifications. Les trois
autres, qui étaient d'une constitution fort faible, et qui n'avaient
eu part à l'action que par le consentement, subirent une mort cruelle,
après avoir été contraints de manger le coeur et le foie de leur chef.
La femme fut suspendue par les pouces, fouettée et déchirée de coups à
la vue de tous les autres esclaves, jusqu'au dernier soupir, qu'elle
rendit au milieu des tourmens. Il est difficile de justifier ces
barbaries autrement que par le droit du plus fort, qui, de tous les
droits, est le plus généralement reconnu d'un bout du monde à l'autre.
Les Nègres peuvent quelquefois faire valoir ce droit tout comme
d'autres, comme on le voit par le trait suivant.
Le 6 juin, on jeta l'ancre devant Axim, comptoir hollandais, et, le
jour suivant, au cap de Très-Puntas. La plupart des vaisseaux de
l'Europe touchent à ce cap pour renouveler leur provision d'eau, qu'il
est plus difficile d'obtenir plus loin, où l'on fait payer une once
d'or à chaque vaisseau pour cette faveur. John-Conny, principal
cabochir du canton, dont la ville est à trois milles de la côte, du
côté de l'ouest, envoya un de ses esclaves au vaisseau pour y faire
demander une canne à pomme d'or, gravée de son nom, que les Anglais,
dans un autre voyage, s'étaient chargés de lui apporter. Non-seulement
cette commission avait été négligée, mais le messager du cabochir
s'étant emporté dans ses reproches, fut imprudemment maltraité par les
gens de l'équipage. Son maître, irrité de ce double outrage, ne remit
pas sa vengeance plus loin qu'au jour suivant. Les Anglais étaient à
puiser de l'eau.
Il fondit sur eux, se saisit de leurs tonneaux, et fit une douzaine de
prisonniers qu'il conduisit à sa ville. La hauteur de cette conduite
était fondée sur des forces réelles.
Il s'était mis en possession du fort de Brandebourg, que les Danois
avaient abandonné depuis quelques années. Cette hardiesse avait fait
naître quelques différens entre lui et les Hollandais. Sous prétexte
de l'avoir acheté des Danois, ils y avaient envoyé, en 1720, une
galiote à bombes, et deux ou trois frégates, pour demander qu'il leur
fût remis. John, qui était hardi et subtil, ayant examiné leurs
forces, répondit qu'il voulait voir quelque témoignage du traité des
Brandebourgeois. Il ajouta même que ce traité prétendu ne pouvait leur
donner droit qu'à l'artillerie et aux pierres de l'édifice, puisque le
terrain n'appartenait pas aux Européens pour en disposer; que les
premiers possesseurs lui en avaient payé la rente, et que, depuis le
parti qu'ils avaient pris de l'abandonner, il était résolu de ne pas
recevoir d'autres blancs. Ces raisonnements ayant irrité les
Hollandais, ils jetèrent quelques bombes dans la place. Ensuite, aussi
furieux d'eau-de-vie que de colère, ils débarquèrent quarante hommes
sous la conduite d'un lieutenant, pour former une attaque régulière.
Mais John, qui avait eu le temps de se mettre en embuscade avec des
forces supérieures, fondit brusquement sur eux, et les tailla tous en
pièces. Il ajouta l'insulte à la victoire, en faisant paver l'entrée
de son palais des crânes des morts.
Cet avantage avait servi à le rendre plus fier et plus rigoureux sur
tous les droits du commerce, c'est-à-dire sur ceux qui lui étaient dus
justement. Cependant, lorsqu'il se fut réconcilié avec les Anglais,
Atkins et quelques autres officiers du vaisseau lui rendirent une
visite. Les vents du sud avaient rendu la mer si grosse, que, les
voyant embarrassés à descendre au rivage avec leurs propres chaloupes,
il leur envoya ses canots; mais il leur fit payer un droit pour ce
service. Les Nègres seuls connaissent assez la côte pour savoir quand
ils n'ont rien à craindre de l'agitation des flots. John se trouva
lui-même sur le rivage pour y recevoir les Anglais. Il était
accompagné de trente ou quarante gardes bien armés, qui les
conduisirent à sa maison.
C'était un homme de cinquante ans, bien fait et robuste, d'un regard
sévère, et qui se faisait respecter de tous ses Nègres, jusqu'à
vouloir que ceux qui portaient des chapeaux ou des bonnets eussent
toujours la tête nue devant lui.
Il reçut fort civilement les Anglais, et les salua de six coups de
canon, qui lui furent rendus en même nombre. Il leur fit des excuses
de les avoir empêchés de prendre de l'eau; et, pour les en dédommager,
il leur permit de pêcher dans la rivière qui passe derrière la ville.
Mais la pêche n'ayant point été fort heureuse, ils furent mal servis à
dîner. Le cabochir prit un air mécontent, et leur reprocha de s'être
attiré cette disgrâce en négligeant de faire un présent à l'eau de la
rivière, qui méritait plus de considération qu'une autre, parce
qu'elle était le fétiche d'un homme tel que lui.
Atkins, trouvant le cabochir familier et de bonne humeur, ne fit pas
difficulté de lui demander ce qu'étaient devenus les crânes hollandais
dont il avait pavé l'entrée de sa maison. Il répondit naturellement
que depuis un mois il les avait enfermés dans une caisse, avec de
l'eau-de-vie, des pipes et du tabac, et qu'il les avait fait enterrer.
Il était temps, ajouta-t-il, d'oublier les ressentimens passés; et les
petites commodités qu'il avait fait enterrer avec les Hollandais
étaient un témoignage du respect qu'il portait aux morts. Au reste, le
cabochir lui fit voir dans une de ses cours les mâchoires des
Hollandais suspendues aux branches d'un arbre. C'était encore un
trophée qui lui restait.
Le but du voyage de Smith avait été de lever les plans de tous les
forts et les établissemens anglais dans la Guinée. Il exécuta ce
dessein avec beaucoup de peine.
Il débarqua le samedi 20 août 1726, à bord de _la Bonite_, commandée
par le capitaine Livingstone, avec le sieur Walter-Charles, gouverneur
de Sierra-Leone. On passa le tropique le 14 de septembre. Smiths y
observa plusieurs oiseaux blanchâtres, qui n'ont pour queue qu'une
longue plume. Ils s'élèvent fort haut dans leur vol. Ce sont des
paille-en-queue. Les matelots leur ont donné le nom d'_oiseaux du
tropique_, parce qu'on ne les voit que sous la zone torride, entre les
tropiques.
Le 4 de février 1727, on jeta l'ancre à cinq milles à l'ouest d'Axim.
Ce château des Hollandais, sur la côte d'Or, est une petite
fortification triangulaire, montée de onze pièces de canon. Les Nègres
ont une ville fort peuplée sous le canon du château comme on en voit
sous tous les forts européens, au long de la côte d'Or.
Smith, ayant levé successivement plusieurs plans, arriva le 17 au cap
Corse, où l'on trouva plusieurs vaisseaux dans la rade.
Pendant le séjour que Smith avait fait à James-Fort, sur la Gambie, il
avait reçu, par un vaisseau anglais une lettre de Hollande adressée au
gouverneur hollandais de la Mina, qu'il s'était chargé de porter au
cap Corse. Cette occasion lui paraissant favorable pour lever le plan
du château de la Mina, il s'y rendit dans un grand canot, avec
Livingstone, sous prétexte de remettre la lettre au gouverneur. Mais
ils reconnurent bientôt que les Hollandais ne manquaient pas de
pénétration. Smith, qui ne se croyait ni connu, ni observé, étant
sorti sans affectation pour jeter les yeux autour de lui, fut étonné
de se voir immédiatement suivi par le gouverneur, qui le tira
brusquement par la manche, et qui le pria de rentrer dans la salle, en
lui disant qu'il pouvait emporter, si c'était son dessein, tout l'or
de la Guinée dans sa poche; mais que, pour le plan du château
hollandais, il ne l'emporterait pas. Un reproche si peu attendu causa
d'abord quelque embarras à Smith. Cependant, après s'être un peu
remis, il répondit au gouverneur qu'il lui avait cru assez de lumières
pour ne pas s'imaginer qu'on pût entreprendre de lever le plan d'une
place sans les instrumens nécessaires, et que, n'en ayant aucun, il
s'étonnait qu'on pût le soupçonner de ce dessein. Le commandant
hollandais demeura pensif un moment; et, paraissant se repentir d'un
procédé trop brusque, il pressa Smith et Livingstone de demeurer à
dîner; ils y consentirent. Alors il leur montra quelques plans
imparfaits qui avaient été levés par un dessinateur de la compagnie
hollandaise. L'ouvrage avait été fort bien commencé, mais l'artiste
était mort sans avoir pu l'achever.
Smith partit du cap Corse le 24 de mars. Comme on était à la fin de la
saison sèche, l'eau était si rare dans la garnison, qu'il fut
impossible d'en obtenir pour les besoins du vaisseau. Il ne s'en
trouve point à plus de huit milles du château, de sorte qu'on y est
réduit à l'eau d'une grande citerne qui se remplit par des tuyaux de
plomb, où la pluie descend de tous les toits. Tous les forts de la
côte d'Or n'ont pas d'autres ressources.
Le 28, on alla jeter l'ancre au fort d'Akra. Smith alla se promener
plusieurs fois jusqu'à la porte du fort hollandais. Il y rencontra
quelques marchands de cette nation qui connaissaient le facteur
anglais dont il était accompagné. On s'entretint quelques momens avec
beaucoup de familiarité et d'amitié. Mais les Hollandais ne
proposèrent point à Smith d'entrer dans leur fort; ce qui lui fit
juger qu'ils avaient des ordres du gouverneur général de la Mina, et
qu'ils craignaient les observations d'un dessinateur anglais.
Le 3 d'avril, après avoir perdu un câble dans les rocs d'Akra, il
remit à la voile pour gagner la côte de Juida. Le 5, il passa devant
l'embouchure de la grande rivière Volta, qui a tiré ce nom de la
rapidité extrême de son cours. Il est si violent qu'en entrant dans la
mer, il change la couleur de l'eau jusqu'à plus de huit lieues de la
côte. C'est cette rivière qui sépare la côte d'Or de la côte des
Esclaves.
Le 7, à la pointe du jour, on jeta l'ancre dans la rade de Juida, et
l'on salua le fort, qui est à plus d'une lieue de la côte. Il se
trouvait alors dans la rade trois vaisseaux français et deux
portugais. La Guinée entière n'a pas de lieu où le débarquement soit
si difficile. On y trouve continuellement les vagues si hautes et si
impétueuses, que, les chaloupes de l'Europe ne pouvant s'approcher du
rivage, on est obligé de jeter l'ancre fort loin, et d'y attendre les
pirogues qui viennent prendre les passagers et les marchandises.
Ordinairement les rameurs nègres s'en acquittent avec beaucoup
d'habileté; mais quelquefois aussi le passage n'est pas sans danger. À
l'arrivée du vaisseau de Smith, les facteurs de sa nation envoyèrent à
bord une grande pirogue pour amener au rivage ceux qui devaient y
descendre. Le passage fut heureux. Cependant Smith fut étonné de se
voir entre des vagues d'une hauteur excessive, et des flots d'écume
qui paraissaient capables d'abîmer le plus grand vaisseau. Il admira
l'adresse des Nègres à les traverser; mais surtout à profiter du
mouvement d'une vague pour faire avancer, à l'aide des rames, leur
pirogue fort loin sur le rivage; après quoi, sautant à terre, ils la
transportent encore plus loin pour la garantir du retour des flots. Si
l'on avait le malheur d'être renversé, il serait fort difficile de se
sauver à la nage, quand on n'aurait que la violence de la mer à
combattre; mais, en y joignant le danger des requins, qui suivent
toujours les canots en grand nombre pour attendre leur proie, on peut
dire qu'il est presque impossible d'échapper.
Les vaisseaux qui viennent à Juida pour le commerce ont toujours sur
le rivage des tentes qui leur servent de magasins pour mettre leurs
marchandises à couvert. Smith, en débarquant, s'approcha d'une tente
française, où le matelot qui en avait la garde lui offrit en langue
anglaise un verre d'eau-de-vie, qu'il accepta. Il y avait dans la
tente un grand nombre de barils, dont le dehors paraissait mouillé.
Smith en ayant demandé la raison, le matelot français lui répondit que
les barils n'avaient été débarqués que le matin, et qu'ils avaient
beaucoup souffert au passage. Il ajouta qu'au débarquement un matelot
français s'étant hasardé trop loin dans l'eau pour reprendre un baril
que les vagues emportaient, avait été saisi par un jeune requin,
contre lequel il s'était fort bien défendu avec son couteau; mais que
la même vague qui le ramenait ayant apporté deux autres requins
monstrueux, il avait été déchiré en un moment, et dévoré à la vue de
tous ses compagnons.
Les Anglais ont, à dix-huit milles de ce fort, du côté de l'est, un
autre comptoir nommé Iakin, et celui de Sabi, à cinq milles du côté du
nord. Mais celui-ci venait d'être réduit en cendres par le grand et
puissant roi Dahomay, dont le nom a fait tant de bruit en Europe. Sa
première conquête avait été le royaume du grand Ardra, cinquante
milles au nord-ouest de Sabi. Le roi d'Ardra ayant, en 1724, quelques
affaires à régler avec Baldwin, gouverneur anglais de Juida, et
n'étant pas satisfait de sa diligence, fit arrêter Lamb, facteur
anglais d'Ardra, dans l'espérance de rendre Baldwin plus attentif à
l'obliger. Ce fut dans ces circonstances que la ville d'Ardra fut
assiégée par les troupes du roi Dahomay, et qu'ayant été prise après
une vigoureuse résistance, le roi même fut tué à la porte de son
palais. Lamb fut conduit devant le général de Dahomay, qui n'avait
jamais vu de blancs. Cet officier nègre fut si surpris de sa figure,
qu'il le mena au roi son maître, comme une rareté fort étrange. En
effet, le roi Dahomay, faisant sa résidence à deux cents milles dans
les terres, n'avait jamais eu non plus l'occasion de voir un Européen.
Il garda précieusement Lamb, qui écrivit pendant sa captivité une
lettre au gouverneur Tinker, successeur de Baldwin. Nous la
transcrirons tout à l'heure; elle servira à faire connaître ce que
c'était que ce roi Dahomay.
On retournait en Angleterre, lorsque, le Ier. juillet, le navire se
trouvant par 13 degrés 19 minutes du nord, on s'aperçut d'une
dangereuse voie d'eau. Comme elle était déjà si grande, que les pompes
ne pouvaient suffire, on ne fut pas saisi d'une crainte médiocre en
considérant qu'on était fort éloigné de la terre et qu'on n'était
accompagné d'aucun vaisseau. Après beaucoup de recherches, Livingstone
découvrit la source du mal et trouva les moyens d'en arrêter les
progrès. Cependant il ne fut pas possible d'y remédier si
parfaitement, qu'on ne s'aperçût bientôt qu'il recommençait avec un
nouveau danger. On résolut de suivre le vent pour soulager le
vaisseau; mais la fatigue extrême de l'équipage, qui était sans cesse
obligé de travailler à la pompe, fit applaudir à la proposition de
porter droit aux Indes occidentales. On était dans la latitude des
vents alisés, et on avait directement la Barbade à l'ouest. À la
vérité, suivant les calculs, on n'en était pas à moins de sept cents
lieues, distance terrible pour un vaisseau près de s'abîmer. Cependant
les circonstances n'offrant point d'autre ressource, on résolut de s'y
attacher avec tous les efforts du courage et de la prudence. Les
emplois furent distribués pour une si grande entreprise: le capitaine
et le pilote devaient prendre alternativement la conduite du
gouvernail. Smith et un autre se chargèrent de préparer les vivres et
de faire du punch chaud pour ceux qui travaillaient à la pompe,
auxquels on assigna une pinte et demie de liqueur pendant chaque
quart, c'est-à-dire de quatre heures en quatre heures: ils avaient
besoin de ce soutien pour ranimer leurs esprits, parce que le travail
était si pénible et le péril si pressant, que tous les matelots ne
purent être divisés qu'en deux quarts. Il restait deux petits Nègres,
qui reçurent ordre d'assister Smith et son camarade dans leurs
fonctions.
On passa neuf ou dix jours dans une extrémité si déplorable. La
plupart des matelots commençaient à se rebuter de l'excès du travail,
et quelques-uns firent éclater des murmures qui semblaient annoncer
d'autres effets de leur désespoir. On leur fournissait néanmoins des
rafraîchissemens, et Smith avait soin de leur tuer tous les jours
quelques pièces de volaille ou un chevreau. Tous les officiers
s'efforçaient aussi de les encourager par l'espérance de découvrir
bientôt la Barbade. Leur canot, qui était assez grand et en fort bon
état, avait été placé sur le tillac; mais la chaloupe ayant été serrée
entre les deux ponts, plusieurs souhaitaient qu'on la mît en état
d'être employée, c'est-à-dire qu'elle fût équipée de tout ce qui était
nécessaire pour un usage forcé, comme d'eau, de vivres, d'instrumens
de mer, etc. D'autres s'opposèrent fortement à cette proposition, dans
la crainte que les plus mutins ou les plus désespérés ne profitassent
des ténèbres pour fuir dans la chaloupe et pour abandonner tous les
autres à leur mauvais sort, ce qui aurait causé nécessairement la
perte du vaisseau, parce qu'il ne serait pas resté assez de bras pour
la pompe. Au milieu de ce trouble, tous les animaux étrangers qu'on
transportait en Europe moururent faute de soins et de nourriture.
Le 16, trois matelots qui avaient travaillé à la pompe depuis quatre
heures jusqu'à huit, tombèrent évanouis et furent emportés comme
morts. Cet accident ayant fait sonner plus tôt la cloche pour appeler
ceux qui devaient succéder au travail, l'horreur et la consternation
parurent se répandre sur tous les visages. Cependant, comme Smith
avait fait préparer un fort bon déjeuner, on se mit à manger autant
que la crainte pouvait laisser d'appétit, lorsqu'un des matelots de la
pompe se mit à crier de toute sa force, _terre_, _terre_! courant et
sautant comme un insensé dans le transport de sa joie. Tout le monde
abandonna les alimens pour satisfaire une curiosité beaucoup plus
pressante que la faim. On découvrit en effet la terre, qu'on reconnut
aussitôt pour l'île de la Barbade. Ceux qui se sont trouvés dans une
situation semblable assurent que le moment où l'on revoit la terre
produit une espèce de délire dont il est impossible de se former une
idée. Le même jour on jeta l'ancre dans la baie de Carlisle.
Pendant les jours suivans on se hâta de décharger toutes les
marchandises du vaisseau sans interrompre un moment le travail de la
pompe, qui ne cessait pas d'être nécessaire dans une rade si
tranquille. Un jour que le capitaine Livingstone et Smith étaient à
bord avec quelques négocians, les ouvriers pompèrent un petit dauphin
à demi rongé de pourriture, sans queue et sans tête, d'environ trois
pouces et demi de longueur. Livingstone le mit soigneusement dans de
l'esprit-de-vin pour le conserver jusqu'en Europe, persuadé que ce
petit poisson, ayant été long-temps dans la fente du bâtiment, avait
fermé le passage à quantité d'eau, et que c'était à lui par conséquent
qu'il était redevable de sa conservation. Lorsqu'on examina de près le
vaisseau, après l'avoir mis sur le côté, on aperçut sous la quille et
dans d'autres endroits plusieurs fentes dont on n'avait pas eu le
moindre soupçon; mais la principale était celle que Livingstone avait
découverte, et qui n'avait pu être bien bouchée.
Voici la lettre du facteur Lamb, que nous avons promise au lecteur.
Elle est adressée à Tinkel, directeur de la compagnie anglaise à Sabi.
«Monsieur, il y a cinq jours que le roi me remit votre lettre du
premier de ce mois. Ce prince m'ordonne de vous répondre en sa
présence. Je le fais pour exécuter ses volontés. En recevant votre
lettre de sa main, j'eus avec lui une conférence dont je crois pouvoir
conclure qu'il ne pense pas beaucoup à fixer le prix de ma liberté.
Lorsque je le pressai de m'expliquer à quelles conditions il voulait
me permettre de partir, il me répondit qu'il ne voyait aucune
nécessité de me vendre, parce que je ne suis pas Nègre. Je le pressai:
il tourna ma demande en plaisanterie, et me dit que ma rançon ne
pouvait monter à moins de sept cents esclaves, qui, à quatorze livres
sterling par tête, ferait près de dix mille livres sterling. Je lui
avouai que cette ironie me glaçait le sang dans les veines; et, me
remettant un peu, je lui demandai s'il me prenait pour le roi de mon
pays. J'ajoutai que vous et la compagnie me croiriez fou si je vous
faisais cette proposition. Il se mit à rire, et me défendit de vous en
parler dans ma lettre, parce qu'il voulait charger le principal
officier de son commerce de traiter cette affaire avec vous; et que,
si vous n'aviez rien à Juida d'assez beau pour lui, vous deviez écrire
d'avance à la compagnie. Je lui répondis qu'à ce discours il m'était
aisé de prévoir que je mourrais dans son pays, et que je le priais de
faire venir pour moi, par quelques-uns de ses gens, des habits et
quelques autres nécessités. Il y consentit. Je n'ai donc, monsieur,
qu'un seul moyen de me racheter; ce serait de faire offre au roi d'une
couronne et d'un sceptre qui peuvent être payés sur ce qui reste dû au
dernier roi d'Ardra. Je ne connais pas d'autre présent qu'il puisse
trouver digne de lui; car il est fourni d'une grosse quantité de
vaisselle d'or en oeuvre, et d'autres richesses. Il a des robes de
toutes sortes, des chapeaux, des bonnets, etc. Il ne manque d'aucune
espèce de marchandises. Il donne les bedjis[1] comme du sable, et les
liqueurs fortes comme de l'eau: sa vanité et sa fierté sont
excessives: aussi est-il le plus belliqueux et le plus riche de tous
les rois de cette grande région; et l'on doit s'attendre qu'avec le
temps il subjuguera tout le pays dont il est environné. Il a déjà pavé
deux de ses principaux palais des crânes de ses ennemis tués à la
guerre. Les palais néanmoins sont aussi grands que le parc Saint-James
à Londres, c'est-à-dire qu'ils ont un mille et demi de tour.
[Note 1: Espèce de coquille colorée qui sert de monnaie aux Nègres,
comme les cauris.]
»Le roi souhaite beaucoup qu'il me vienne des lettres de ma nation, ou
toute autre marque de souvenir. Il regarderait comme une bassesse
indigne de lui de prendre quelque chose qui m'appartînt. Je ne crois
pas même qu'il voulût retenir les blancs qui viendraient à sa cour.
S'il me traite autrement, c'est qu'il me regarde comme un captif pris
à l'a guerre; d'ailleurs il paraît m'estimer beaucoup, parce qu'il n'a
jamais eu d'autre blanc qu'un vieux mulâtre portugais, qui lui vient
de la nation des Popos, et qui lui coûte environ cinq cents livres
sterling. Quoique cet homme soit son esclave, il le traite comme un
cabochir du premier ordre: il lui a donné deux maisons, avec un grand
nombre de femmes et de domestiques, sans lui imposer d'autre devoir
que de raccommoder quelquefois les habits de sa majesté, parce que ce
mulâtre est tailleur. Ainsi, l'on peut compter que les tailleurs, les
charpentiers, les serruriers ou tous autres artisans libres qui
voudraient se rendre ici, seraient reçus avec beaucoup de caresses, et
feraient bientôt une grosse fortune; car le roi paie magnifiquement
ceux qui travaillent pour lui.
»L'arrivée de quelque ouvrier serait donc un excellent moyen pour
obtenir ma liberté, en y joignant la promesse d'entretenir avec lui un
commerce réglé; mais, étant persuadé que les blancs contribuent ici à
sa grandeur, il m'objecte à tout moment que, s'il me laisse partir, il
n'y a pas d'apparence qu'il en revoie jamais d'autres. Il faudrait
engager quelqu'un à faire le voyage pour retourner presque aussitôt.
Cette seule démarche persuaderait au roi qu'il verrait d'autres blancs
dans la suite; et je suis presque sûr qu'il m'accorderait la
permission de partir pour hâter ceux qui viendraient après moi. Si
Henri Touch, mon valet, était encore à Juida, et qu'il fût disposé à
se rendre ici, il y trouverait plus d'avantage qu'il ne peut se le
figurer. Il est jeune; le roi prendrait infailliblement de l'affection
pour lui. Quoique je ne rende aucun service à ce prince, il m'a donné
une maison, avec une douzaine de domestiques de l'un et de l'autre
sexe, et des revenus fixes pour mon entretien. Si j'aimais
l'eau-de-vie, je me tuerais en peu de temps, car on m'en fournit en
abondance. Le sucre, la farine et les autres denrées ne me sont pas
plus épargnés. Si le roi fait tuer un boeuf, ce qui lui arrive
souvent, je suis sûr d'en recevoir un quartier; quelquefois il
m'envoie un porc vivant, un mouton, une chèvre, et je ne crains
nullement de mourir de faim. Lorsqu'il sort en public, il nous fait
appeler, le Portugais et moi, pour le suivre. Nous sommes assis près
de lui pendant le jour, à l'ardeur du soleil, avec la permission
néanmoins de faire tenir par nos esclaves des parasols qui nous
couvrent la tête.
»Ainsi nous tâchons, le Portugais et moi, de nous rendre la vie aussi
douce qu'il est possible, et surtout de ne pas tomber dans une
tristesse qui serait bientôt funeste à notre santé. Cependant, comme
je suis fort ennuyé de ma situation, je suppliai le roi, il y a
quelque temps, de me remettre entre les mains du général de ses
troupes, et de me faire donner un cheval pour le suivre à la guerre.
Il rejeta ma demande, sous prétexte qu'il ne voulait pas me faire
tuer. Ensuite, m'ayant promis de m'employer autrement, il m'ordonna de
demeurer tranquille et de prendre garde à tout ce que je lui verrais
faire. J'ignore encore quelles sont ses intentions. Son général même
n'approuva pas l'offre que je faisais d'aller à la guerre, parce que,
si j'étais tué, me dit-il, le roi ne lui pardonnerait pas d'en avoir
été l'occasion. Depuis ce temps-là sa majesté m'a fait donner un
cheval, et m'a déclaré que, lorsqu'elle sortirait de son palais, je
serais toujours à sa suite. Il sort assez souvent dans un beau branle
garni de piliers dorés et de rideaux. Il m'ordonne quelquefois aussi
de l'accompagner dans ses autres palais, qui sont à quelques milles de
sa résidence ordinaire. On m'assure qu'il en a onze.
»Comme il est fatigant de monter à cheval sans selle, je vous prie de
m'en envoyer une, avec un fouet et des éperons. Le roi m'a donné ordre
de vous demander aussi le meilleur harnais que vous ayez à Juida. Vous
serez payé libéralement. Il voudrait en même temps que vous lui
envoyassiez un chien anglais et une paire de boucles de souliers. Si
vous jugez bien de ses intentions, vous pouvez m'adresser ce que je
vous demande et pour lui et pour moi. Je suis persuadé que le moindre
présent sera fort agréable de ma part, et redoublera mon crédit à
cette cour, soit que je parte ou que je demeure. Ainsi je vous conjure
de m'accorder une grâce qui peut non-seulement rendre mon sort plus
supportable, mais qui, faisant conclure au roi qu'on ne pense point à
ma rançon, le déterminera peut-être à me rendre la liberté dans
quelque moment de caprice.
»Vous devez m'envoyer d'autant plus facilement ce que je vous demande,
que je n'ai pas touché mes appointemens depuis que je suis en Guinée;
et vous ne serez pas surpris que je vous demande tant de choses, si
j'ajoute que le roi me fait bâtir actuellement une maison dans une
ville où il fait ordinairement son séjour, lorsqu'il se prépare à la
guerre. Cette nouvelle faveur me jette dans une profonde mélancolie,
parce qu'elle marque assez qu'on ne pense point à me rendre bientôt ma
liberté.
»Si vous approuvez que je traite avec le roi pour quelques esclaves,
il faut que vous en parliez à ses gens, et que vous me donniez
là-dessus vos ordres; car, pendant le séjour que je dois faire ici, je
souhaite de pouvoir me rendre utile à la compagnie. Mais, dans cette
supposition, vous ne devez pas oublier de m'envoyer des essais de
toutes vos marchandises, avec la marque des prix, pour prévenir toutes
sortes de malentendus. Sa majesté m'a pris tout le papier que j'avais
encore, dans le dessein de faire un cerf-volant. Je lui ai représenté
que c'est un amusement puéril; mais il ne le désire pas moins, afin,
dit-il, que nous puissions nous en amuser ensemble. Je vous prie donc
de m'envoyer deux mains de papier ordinaire, avec un peu de fil retors
pour cet usage; joignez-y un peloton de mèche, parce que sa majesté
m'oblige souvent de tirer ses gros canons, et que j'appréhende de
perdre quelque jour la vue en me servant d'allumettes de bois. On voit
ici vingt-cinq pièces de canon, dont quelques-unes pèsent plus de
mille livres. On croirait qu'elles y ont été apportées par le diable,
quand on considère que Juida est à plus de deux cents milles, et
qu'Ardra n'est pas à moins de cent soixante. Le roi prend beaucoup de
plaisir à faire une décharge de cette artillerie chaque jour de
marché. Il fait travailler actuellement à construire des affûts.
Quoiqu'il paraisse fort sensé, sa passion est pour les amusemens et
les bagatelles qui flattent son caprice. Si vous aviez quelque chose
qui puisse lui plaire à ce titre, vous me feriez plaisir de me
l'envoyer; des estampes et des peintures lui plairaient beaucoup; il
aime à jeter les yeux dans les livres; ordinairement il porte dans sa
poche un livre latin de prières, qu'il a pris au mulâtre portugais; et
lorsqu'il est résolu de refuser quelque grâce qu'on lui demande, il
parcourt attentivement ce livre, comme s'il y entendait quelque chose.
»Il trouve aussi beaucoup d'amusement à tracer des caractères au
hasard sur le papier, et souvent il m'envoie l'ouvrage qu'il a fait
pour imiter nos lettres; mais il le fait accompagner d'un grand flacon
d'eau-de-vie et d'un grand kabès[2] ou deux. Si vous connaissez
quelque femme hors de condition, blanche ou mulâtresse, à qui l'on put
persuader de venir dans ce pays, soit pour y porter la qualité de
_femme du roi_, soit pour y exercer sa profession, cette galanterie me
ferait faire un extrême progrès dans le coeur du roi, et donnerait
beaucoup de poids à toutes mes promesses. Une femme qui prendrait ce
parti n'aurait point à craindre d'être forcée à rien par la violence;
car sa majesté entretient plus de deux mille femmes, avec plus de
splendeur qu'aucun roi nègre. Elles n'ont pas d'autre occupation que
de le servir dans son palais, qui paraît aussi grand qu'une petite
ville. On les voit en troupes de cent soixante et deux cents aller
chercher de l'eau dans de petits vases, vêtues tantôt de riches
corsets de soie, tantôt de robes d'écarlate, avec de grands colliers
de corail qui leur font deux ou trois fois le tour du cou. Leurs
conducteurs ont des vestes de velours vert, bleu, cramoisi, et des
masses d'argent doré à la main, qui leur tiennent lieu de cannes.
Lorsque j'arrivai dans ce pays, le Portugais avait une fille mulâtre
que le roi traitait avec beaucoup de considération, et qu'il comblait
de présens. Il lui avait donné deux femmes et une jeune fille pour la
servir; mais, étant morte de la petite-vérole, il souhaite
passionnément d'en avoir une autre. Je lui ai entendu dire plusieurs
fois qu'aucun blanc ne manquerait jamais près de lui de ce qui peut
s'acheter avec de l'or. Il traite aussi très-favorablement les Nègres
étrangers; et ses bontés éclatent tous les jours pour quelques Malais
qui sont actuellement ici.
[Note 2: Un kabès est une somme de quatre mille bedjis.]
»La situation du pays le rend fort sain. Il est élevé, et par
conséquent rafraîchi tous les jours par des vents agréables. La vue en
est charmante: elle s'étend jusqu'au grand Popo, qui est fort éloigné;
on n'y est point incommodé des mousquites.
»J'espère que l'occasion se présentera de vous entretenir avec plus
d'étendue de la puissance et de la grandeur de ce prince[3]
victorieux. Je n'ai pu me défendre quelquefois d'une vive admiration
en voyant ici des richesses que je ne m'attendais pas à trouver dans
cette partie du monde. Vous savez que je ne dois la vie qu'à la pitié
d'un Nègre qui m'aida à passer le mur du vieux comptoir, où l'on
m'avait renfermé au premier cri de guerre. Sans cette malheureuse
précaution, j'aurais peut-être eu le bonheur d'éviter la captivité. Le
roi d'Ardra s'était méfié apparemment de mon dessein; et ce fut cette
raison qui lui fit prendre le parti de s'assurer de moi. Quoi qu'il en
soit, la maison où j'étais retenu ayant été la première où les
Dahomays mirent le feu, j'en sortis aussitôt pour avoir le triste
spectacle de la désolation qui suivit immédiatement. On me conduisit
au travers de la ville jusqu'au palais du roi, où le général de
Dahomay commandait en maître absolu. L'orgueil de la victoire et la
multitude de ses soins ne l'empêchèrent pas de me prendre la main, et
de m'offrir un verre d'eau-de-vie. J'ignorais encore qui il était;
mais ce traitement me rassura. Je l'avais pris d'abord pour le frère
du roi d'Ardra, quoique je fusse surpris de lui voir le visage coupé.
J'appris bientôt que c'était le général du vainqueur.
[Note 3: On verra tout à l'heure, dans les voyages de Snelgrave, un
détail historique des victoires et de la puissance de Dahomay.]
»À l'entrée de la nuit, je fus obligé de le suivre dans son camp. Les
cadavres sans tête étaient en si grand nombre dans les rues de la
ville, qu'ils bouchaient le passage, et le sang n'y aurait pas coulé
avec plus d'abondance, s'il en était tombé une pluie du ciel. En
arrivant au camp, on me fit boire deux ou trois verres d'eau-de-vie,
et je fus mis sous la garde d'un officier qui me traita fort
honnêtement. Le lendemain, on m'amena un de mes domestiques nègres,
mais blessé si mortellement à la tête, qu'on lui voyait la cervelle à
découvert. Il n'était point en état de m'expliquer à quoi j'étais
destiné. Deux jours après, le général me fit appeler et me donna
l'ordre de demeurer assis avec ses capitaines tandis qu'il comptait
les esclaves, en leur donnant à chacun son bedji. Le nombre des bedjis
étant monté à plus de deux grands kabès, celui des esclaves devait
être de huit mille. Je reconnus entre eux deux autres de mes
domestiques, l'un blessé au genou, l'autre à la cuisse. J'eus occasion
d'entretenir un peu plus long-temps le général. Il m'encouragea par
l'espérance d'un meilleur sort. Il fit apporter un flacon
d'eau-de-vie, but à ma santé, et m'ordonna de garder le reste. À ce
présent il voulut ajouter quelques pièces d'étoffes que je refusai,
parce qu'elles ne pouvaient m'être d'aucun usage; mais je lui dis que,
s'il pouvait me faire retrouver dans le pillage mes chemises et mes
habits, j'en aurais beaucoup de reconnaissance, parce que mon linge
était fort sale, comme vous n'aurez pas de peine à vous le figurer.
»Les Dahomays, dont mes domestiques étaient devenus les esclaves, leur
refusèrent la liberté de me parler, si ce n'était en leur présence.
Cependant le général me dit de ne pas m'en affliger, et de ne
m'alarmer de rien jusqu'à ce que j'eusse vu le roi son maître, dont il
m'assura que je serais reçu avec bonté. Il me donna un parasol, et un
branle ou un hamac, pour me faire porter dans le voyage; j'acceptai ce
secours avec joie.
»J'avais vu commettre tant de cruautés à l'égard des captifs, surtout
contre ceux que leur âge ou leurs blessures ne permettaient pas
d'emmener, que je ne pouvais être tout-à-fait sans crainte. La
première fois surtout que je fus conduit par une troupe de Nègres
armés, qui battaient devant moi, sur leurs tambours, une sorte de
marche lugubre, que je pris pour le présage de mon supplice, je me
livrai aux plus tragiques suppositions. J'étais environné d'un grand
nombre de ces furieux, qui sautaient autour de moi en poussant des
cris épouvantables. La plupart avaient à la main des épées ou des
couteaux nus, et les faisaient briller devant mes yeux, comme s'ils
eussent été prêts pour l'exécution. Mais, tandis que j'implorais la
pitié et le secours du ciel, le général envoya ordre à l'officier qui
me conduisait de me mener à deux milles du camp, dans un lieu où il
s'était retiré lui-même. Son ordre fut exécuté sur-le-champ, et je fus
un peu rassuré par sa présence.
»Je vous raconterais les circonstances de mon voyage, et de quelle
manière je fus reçu du roi, si sa majesté ne me faisait demander à ce
moment ma lettre avec un empressement qui ne me permet pas de la
rendre plus longue ni de la corriger. Je me flatte que cette raison
fera excuser mes fautes, et je suis, etc.
»BULLFINCH LAMB.»
L'auteur de cette lettre passa encore deux ans à la cour de Dahomay.
Enfin le roi, se fiant à la promesse qu'il lui fit de revenir avec
d'autres blancs, le renvoya comblé de bienfaits. Il s'arrêta peu à
Juida. L'occasion s'étant présentée de partir pour l'Amérique, il se
rendit à la Barbade, où Smith le rencontra.
CHAPITRE III.
Voyage de Snelgrave. Victoires du roi de Dahomay. Traite des Nègres.
L'introduction des voyages de Snelgrave est la mieux détaillée que
nous ayons encore rencontrée. Elle contient une vue générale du
commerce de la Guinée, et les raisons pour lesquelles on a si peu
connu jusqu'à présent l'intérieur de l'Afrique. Il entend la Guinée
depuis le cap Vert jusqu'au pays d'Angole. Le fleuve de Zaïre ou de
Congo, dit-il, est le lieu le plus éloigné où les Anglais aient porté
leur commerce. Ils l'ont augmenté si avantageusement, qu'ils ont eu
jusqu'à deux cents vaisseaux sur cette côte.
Snelgrave a fait lui-même long-temps le commerce dans l'étendue
d'environ sept cents lieues de côtes, depuis la rivière de Scherbro
jusqu'au cap Lopez Gonsalvo. Il divise cet espace en quatre parties:
la première, qu'il appelle côte au Vent (Windward), a deux cent
cinquante lieues de longueur, depuis la même rivière jusqu'à celle
d'Ancobar, près d'Axim. On ne trouve sur cette côte aucun
établissement européen. Le commerce ne s'y exerce qu'au passage des
vaisseaux, sur les signes que les Nègres font du rivage avec de la
fumée, pour avertir les vaisseaux qu'ils aperçoivent à la voile. Ils
se rendent à bord dans leurs canots avec les marchandises de leur
pays, à moins qu'ils n'aient été rebutés par les insultes et les
violences des marchands de l'Europe. C'est ce qui arrive souvent,
remarque l'auteur, à la honte des Anglais et des Français, qui, sous
les moindres prétextes, enlèvent ces malheureux Nègres pour
l'esclavage. Une injustice si noire a non-seulement refroidi plusieurs
nations d'Afrique pour le commerce, mais expose quelquefois les
innocens à porter la peine des coupables; car on a l'exemple de
quelques petits vaisseaux de l'Europe qui ont été surpris par des
Nègres, maltraités et sacrifiés à leur vengeance.
La seconde division de Snelgrave s'étend depuis la rivière d'Ancobar
jusqu'au fort d'Akra, c'est-à-dire l'espace de cinquante lieues. Cette
partie, qui se nomme la côte d'Or, est remplie de comptoirs anglais et
hollandais.
La troisième division est d'environ soixante lieues depuis Akra
jusqu'à Iakin, près de Juida. Il n'y a point d'autres comptoirs dans
cet espace que ceux de Juida et d'Iakin.
La dernière partie, depuis Iakin jusqu'au cap Lopez Gonsalvo, passe le
long de la baie de Benin, des Callabares et des Camerones, sur une
étendue de trois cents lieues, et n'a point de comptoirs européens.
Sur toute la côte de la première division, les marchands européens ne
risquent pas volontiers de descendre au rivage, parce qu'ils ont
mauvaise opinion du caractère des habitans. L'auteur descendit dans
quelques endroits; mais il ne put jamais s'y procurer les moindres
éclaircissemens sur les pays intérieurs. Dans tous ses voyages, il n'a
pas rencontré un seul blanc qui ait eu la hardiesse d'y pénétrer:
aussi ne doute-t-il pas que ceux qui formeraient cette entreprise ne
périssent misérablement par la jalousie des Nègres, qui les
soupçonneraient de quelque dessein pernicieux à leur nation.
Quoique les habitans de la côte d'Or soient beaucoup plus civilisés
par l'ancien commerce qu'ils ont avec les Européens, leur politique ne
souffre pas non plus qu'on pénètre dans le sein de leur pays. Cette
défiance va si loin, que la jalousie des Nègres intérieurs s'étend
jusqu'aux autres Nègres qui sont sous la protection des blancs. De là
vient que, dans la paix la plus profonde, lorsque les nations
éloignées de la mer s'approchent du rivage pour le commerce, les
éclaircissemens qu'on en tire sont si fabuleux et si contradictoires,
qu'on n'y peut prendre aucune confiance, d'autant plus qu'en général
les Nègres en imposent toujours aux blancs.
On peut dire la même chose de la troisième division; car, jusqu'à la
conquête des royaumes de Juida et d'Iakin par le roi de Dahomay, on ne
connaissait presque rien des pays du dedans. Aucun blanc n'avait
pénétré plus loin que le royaume d'Ardra, qui est à cinquante milles
de la côte.
Les peuples de la quatrième division sont encore plus barbares que
ceux de la première, et moins capables par conséquent de se prêter aux
informations.
Enfin Snelgrave conclut son introduction par un exemple remarquable
des sacrifices humains sur la rivière du vieux Callabar. Akqua, chef
ou roi du canton (car la rivière de Callabar a plusieurs petits
princes), vint à bord, par la seule curiosité de voir le vaisseau et
d'entendre la musique de l'Europe. Cette musique l'ayant beaucoup
amusé, il invita le capitaine à descendre au rivage. Snelgrave y
consentit; mais, connaissant la férocité de cette nation, il se fit
accompagner de dix matelots bien armés et de son canonnier. En
touchant la terre, il fut conduit à quelque distance de la côte, où il
trouva le roi assis sur une sellette de bois, à l'ombre de quelques
arbres touffus. Il fut invité à s'asseoir aussi sur une autre sellette
qui avait été préparée pour lui. Le roi ne prononça pas un mot, et ne
fit pas le moindre mouvement jusqu'à ce qu'il le vît assis. Mais alors
il le félicita sur son arrivée, et lui demanda des nouvelles de sa
santé. Snelgrave lui rendit ses complimens après l'avoir salué le
chapeau à la main. L'assemblée était nombreuse. Quantité de seigneurs
nègres étaient debout autour de leur maître; et sa garde, composée
d'environ cinquante hommes, armés d'arcs et de flèches, l'épée au côté
et la zagaie à la main, se tenait derrière lui à quelque distance. Les
Anglais se rangèrent vis-à-vis à vingt pas, le fusil sur l'épaule.