I. Son histoire.

Le _Corsaire_ a publié, sous la signature de M. Deguin, les détails

suivants sur l'origine de la guillotine:

«C'est le 25 avril 1792 qu'on vit fonctionner pour la première fois, à

Paris, une machine étrange destinée à couper des têtes.

«À cet effet, une foule immense de curieux se pressait sur la place de

Grève. Qui allait-on exécuter? Un assassin vulgaire.

«Tout à coup un grand silence se fit... le couteau meurtrier glissa dans

les rainures de la fatale machine, et une tête tomba.

«_Sainte Guillotine, vierge!_ selon l'expression de l'_Almanach des

Aristocrates_ de 1791, venait d'exécuter son oeuvre. On pouvait bien

encore l'appeler _sainte_, mais pour _vierge!_ elle ne l'était plus.

«De ce moment, la guillotine eut son droit de cité dans la grande

capitale.

«Le malheureux qui venait ainsi de passer de vie à trépas se nommait

Jacques-Nicolas Pelletier, et avait été condamné à la peine de mort par

le _tribunal criminel_ du département de Paris, tribunal nouvellement

institué, pour vols et assassinats sur les grands chemins.

«Après l'exécution, la foule se retira beaucoup moins impressionnée que

surprise.

«Comme, à cette époque, beaucoup s'imaginaient que la nouvelle machine

des hautes-oeuvres avait été inventée par le docteur Louis, secrétaire

perpétuel de l'Académie de médecine, qui n'avait fait que la

perfectionner, quelques-uns la nommèrent _Louison_, d'autres _Petite

Louisette_; la _Mirabelle_ n'est qu'un surnom qui lui fut donné

momentanément par les _Actes des Apôtres_, qui, par dérision sans doute,

voulait en faire «_la femme de Mirabeau_.» Mais son premier nom

prévalant, on ne tarda pas de la nommer du nom qu'elle a encore

aujourd'hui, _guillotine_.

--Pourquoi? se sont demandé et se demandent encore beaucoup de

personnes.

«Par une raison très-simple, c'est que ce nom lui a déjà appartenu.

«Examinons les dates.

«C'est par l'Assemblée législative que l'Académie de médecine fut

chargée de faire un rapport sur la question des hautes-oeuvres. À quelle

époque celle-ci présenta-t-elle son rapport, signé du docteur Louis?

--Le 7 mars 1792.

«À quelle époque l'Assemblée sanctionna-t-elle les conclusions de ce

rapport?

«--Le 20 du même mois.

«Or, dès le mois de novembre 1789, on chantait dans les rues de Paris,

sur l'air du menuet d'Exaudet, cette chanson: _Les Défenseurs de la

noblesse_, insérée dans les _Actes des Apôtres_.

Guillotin,

Médecin,

Politique,

Imagine un beau matin

Que pendre est inhumain

Et peu patriotique.

Aussitôt

Il lui faut

Un supplice

Qui, sans corde ni poteau,

Supprime du bourreau

L'office.

C'est en vain que l'on publie

Que c'est pure jalousie

D'un suppôt

Du tripot

D'Hippocrate,

Qui, d'occire impunément,

Même exclusivement,

Se flatte.

Le Romain

Guillotin

Qui s'apprête,

Consulte gens du métier.

Barnave et Chapelier,

Même le _coupe-tête_

Et sa main

Fait soudain

La machine

Qui simplement nous tuera

Et que l'on nommera

GUILLOTINE.

«Et celle-ci, sorte de pot-pourri, beaucoup moins réussie, mais qui fait

parler Guillotin dans deux de ses couplets:

En rêvant à la sourdine

Pour vous tirer d'embarras,

J'ai fait faire une machine

Qui met les têtes à bas.

C'est un coup que l'on reçoit

Avant qu'on s'en doute;

À peine on s'en aperçoit,

Car on n'y voit goutte.

Un certain ressort caché,

Tout à coup étant lâché,

Fait tomber, ber, ber,

Fait sauter, ter, ter,

Fait tomber,

Fait sauter,

Fait voler la tête:

C'est bien plus honnête.

«Les _Actes des Apôtres_ et les autres publications du même genre ne se

seraient pas livrées à de pareilles joyeusetés, si le docteur Guillotin

avait été complètement étranger à l'invention ou à la mise en usage de

l'instrument de supplice qui porte aujourd'hui son nom.

«Voici ce que nos recherches nous ont fait découvrir, ce que nous

considérons comme l'expression de la vérité: Le docteur Guillotin n'est

pas l'inventeur de la _guillotine_, mais c'est avec raison qu'on lui a

appliqué son nom.

«En effet, membre de l'Assemblée constituante, dès le 28 novembre 89,

nous le voyons monter à la tribune et développer tout un projet détaillé

de législation pénale. Selon lui, la peine de mort devait être appliquée

suivant un mode uniforme, quelle que fût, du reste, la condition des

condamnés. La décapitation lui semblait le procédé à la fois le plus

sûr, le plus rapide et le moins barbare.

«Son idée n'étant adoptée qu'en principe, il revint à la charge en 1791.

«Mais, dès novembre 89, selon un historien très-estimable, M. Augustin

Challamel, il parla, comme étant de son _invention_, d'une machine

propre à exécuter les hautes-oeuvres.

«On lui prête même ces paroles:

«Avec ma machine, je vous fais sauter la tête d'un clin d'oeil et vous

ne souffrez point; on sent seulement une légère fraîcheur sur le cou.»

Sur la foi d'un témoin oculaire, M. Challamel dit aussi:

«Il était tellement enchanté de sa dernière découverte, qu'il portait

dans sa poche de petites guillotines en miniature, et qu'il décapitait

des poupées, par forme d'exemple, devant ses amis et connaissances.»

«Il m'a été affirmé qu'il en décapitait, non seulement devant ses amis

et connaissances, mais encore à la tribune et jusque sur le bureau du

président.

«À ceux qui me diront que je charge, je répondrai: relisez les couplets

ci-dessus et vous verrez qu'ils ne font que corroborer sur bien des

points ce que j'avance ici.

«Pour moi, il n'y a pas de doute: sans le docteur Guillotin, nous

n'aurions pas eu la guillotine, aussitôt du moins. C'est donc à bon

droit que son nom lui a été donné, je le répète; aussi lui est-il resté

et il lui restera. Certes, Guillotin n'était pas un homme sanguinaire,

ce n'était pas même un méchant homme; mais on me permettra de n'admirer

que médiocrement une philanthropie qui met un instrument de supplice au

service de l'humanité. Il est vrai que jusqu'alors en France, comme

partout ailleurs, on avait torturé, roué, écartelé, brûlé, exercé tous

les genres de mort possible, ce qui devait être peu agréable pour les

patients. Le docteur Guillotin se sera dit: «Au lieu de tous ces

barbares supplices, indignes d'un peuple civilisé, n'ayons qu'un genre

de mort par la décollation pour tous les crimes; un simple couteau

tombera sur le cou des coupables, et ce sera bien plus humain.»

«Et, dans le monstrueux, effectivement, c'est plus humain.

«Comme savant, Guillotin tenait bien sa place au milieu de ses

confrères; comme député, un peu innocemment, il est vrai, dans les

diverses assemblées, où il a eu l'honneur de siéger. On dit qu'il a

concouru à la rédaction de la _Déclaration des droits de l'homme_. Lors

de la fermeture de la salle des États, c'est lui qui indiqua aux députés

le _Jeu de paume_ comme lieu de leur délibération. On sait le serment

célèbre qui s'y prêta. C'est aussi lui qui présenta la pétition pour la

création de la _garde nationale_, devenue, avec le temps, un des

pouvoirs actifs de l'État. Enfin, c'est un des hommes remarquables de

notre première révolution. Malgré cela, Guillotin, le savant, le

républicain, le... révolutionnaire de 1789--je brave ici un préjugé

populaire--n'est pas mort guillotiné: il est mort paisiblement dans son

lit le 26 mai 1814.

«Disons maintenant pourquoi les savants Guillotin et Louis ne pouvaient

pas être des inventeurs de la guillotine.

«Que dit, dans ses conclusions, le rapport de l'Académie de médecine

présenté, le 7 mars 1792, à l'Assemblée législative: Que la _mannaja_

(ou _mannaïa_) italienne modifiée est le meilleur genre d'instrument qui

puisse être appliqué aux hautes-oeuvres.

«Or, pour que l'Académie parlât de modifier la _mannaja_ des Italiens,

il fallait que celle-ci existât ou eût déjà existé.

«La _mannaja_ des Italiens existait dès les premières années du seizième

siècle. Elle consistait en deux poteaux plantés verticalement et joints

par une traverse à leur partie supérieure. Une lourde hache, suspendue à

cette traverse, tombait tout à coup au moment convenable et tranchait le

cou du patient, qui était posé immédiatement au-dessous sur un bloc de

bois. À la même époque, un appareil du même genre fonctionnait aussi en

Écosse; on le nommait _Maiden_.

«C'est ce _Maiden_ des Écossais ou, si l'on aime mieux, la _Mannaja_ des

Italiens perfectionnée, qui est devenue notre guillotine.

«La première guillotine qui fonctionna à Paris fut construite par un

maître charpentier appelé Guidon, qui demanda 5500 francs pour ce

travail, et non par un nommé Schmidt, ainsi que je l'ai annoncé moi-même

quelque part par erreur, n'ayant pas de documents suffisants à ma

disposition. Schmidt, originaire d'Allemagne, habile mécanicien, alors

facteur de pianos, très-passionné pour la musique, ainsi que tous les

gens de son pays, ne fit que dessiner le plan de la première guillotine,

après bien des répugnances, pour satisfaire aux exigences de

Charles-Henri Sanson, l'exécuteur des hautes-oeuvres, avec lequel son

nouvel état et ses goûts pour la musique l'avaient mis en relation

d'amitié. Sur son plan, le couperet avait la forme d'un croissant. Mais

Louis XVI, voulant donner des conseils au docteur Louis, chargé alors

par l'Assemblée de donner son avis motivé sur le nouveau mode de

décollation, dans une entrevue qu'il eut aux Tuileries avec lui,

Guillotin et l'exécuteur Sanson, mais à laquelle il n'assistait pas

comme roi, trouva que la forme était défectueuse, qu'un croissant ne

pouvait convenir à tous les cous, surtout au sien, charnu et musculeux,

qui dépassait de beaucoup les proportions du couteau dessiné par

Schmidt; et, séance tenante, il dessina lui-même un couteau ayant une

direction oblique. Cela se passait le 2 mars 1792.

«La machine construite par Guidon fut essayée à Bicêtre le 17 avril de

la même année, en présence des Sanson, des docteurs Louis, Philippe

Pinel et Cabanis, ainsi que des prisonniers qui s'étaient mis à leurs

fenêtres. Deux expériences eurent lieu avec le couteau oblique et une

avec le couteau en forme de croissant, non sur des êtres vivants, mais

sur trois corps morts fournis par la direction des hospices. Ayant

reconnu des inconvénients au second, le docteur Louis fit définitivement

adopter le premier, c'est-à-dire celui qui avait une disposition

oblique, celui qui avait été dessiné par Louis XVI. La machine fut

ensuite livrée aux exécuteurs.

«Nous avons vu que la première tête qu'elle fit tomber fut celle d'un

criminel. Son oeuvre politique commença le 27 août 1792 avec Collenot

d'Angremont, condamné à la peine de mort à propos de la journée du 10 du

même mois. Elle ne fit ensuite que se prostituer dans le sang. Cruelle

comme la fatalité, elle ne respecta ni le savoir, ni l'esprit, ni la

jeunesse, ni le dévouement. Pour elle, le monde était hermaphrodite;

aussi confondit elle tous les sexes. Ni les grâces de la jeune fille, ni

les vertus de la mère, de la femme et de l'épouse, rien ne put jamais

l'apitoyer. Que dis-je? l'innocence même ne pouvait obtenir grâce auprès

d'elle. Ah! combien de nobles coeurs elle a meurtris, de belles

existences elle a fauchées! Où sont nos héros de la patrie? Guillotine

implacable, invention infernale, qu'as-tu fait de nos grands

citoyens?...

«La guillotine, autrement dit la _mannaja_ italienne, ne fit pas son

apparition, en France, pour la première fois le 25 avril 1792; elle

existait déjà à Toulouse en 1632, époque où on décapita (pour ne pas

dire guillotiné) le duc de Montmorency dans cette ville. Cela ressort

clairement de la description de son supplice.

«L'échafaud était dressé dans la cour du Capitole; le duc y monta d'un

pas ferme, se mit à genoux, baisa le crucifix et posa sa tête sur le

billot, «au-dessus duquel était suspendue une sorte de doloire entre

deux ais de bois, attachée par une corde qui, se lâchant, la faisait

tomber.»

«C'est sans doute le souvenir de ce cruel supplice qui inspira à un ami

des arts, à un homme de coeur, ce pieux mensonge en 1792.

«La princesse des Ursins, veuve de Montmorency, avait fait élever un

magnifique tombeau à son mari, dans l'église du couvent de la

Visitation, à Moulins, où elle prit l'habit. Des vandales, après avoir

brisé les sépultures des Bourbons, à Saint-Denis, allaient porter leurs

mains sacriléges sur cette admirable oeuvre d'art.

«--Malheureux! leur dit notre artiste, respectez les restes du grand

Montmorency, GUILLOTINÉ _pour avoir combattu avec le peuple contre le

roi, les prêtres et la noblesse_.

«Et le tombeau fut respecté.

«En terminant, j'admire combien le peuple le plus spirituel de la terre

est ignorant sur les choses les plus saillantes de son histoire

nationale.»

Peines, tortures et supplices · 第 74 / 104 题