On écrivait de New-York, le 30 novembre dernier, au _Droit_:
Samedi, 24 novembre, à onze heures quarante-cinq minutes du soir, un
certain nombre d'hommes, armés de fusils et de pistolets, entourèrent la
prison du comté, laquelle est située juste au centre de la ville de
Lebanon (Kentucky), en enfoncèrent la porte extérieure, et sommèrent le
geôlier de leur délivrer la clef du donjon qui fait partie de la prison,
mais qui en est séparé par une porte en fer d'une merveilleuse solidité.
Dans le même temps, le reste de cette bande de sectateurs du juge Lynch,
laquelle se composait en tout d'environ cent cinquante individus et
obéissait docilement au chef qu'elle s'était donné, parcourait la ville
silencieusement, plaçant des piquets dans les rues principales et
arrêtant les habitants attardés qu'ils y rencontraient.
La porte extérieure de la prison une fois enfoncée, le geôlier courut se
cacher au grenier. On se mit alors en mesure de forcer la porte de fer
du donjon à l'aide de marteaux de forge. Tous les efforts restant
infructueux, on se mit de nouveau à la recherche du geôlier, et on finit
par le découvrir dans sa cachette. Menacé de mort, il dut livrer la clef
du donjon, mais on ne l'en garda pas moins prisonnier.
Après avoir parlementé pendant quelque minutes, cinq hommes pénétrèrent
dans le donjon sans rencontrer de résistance; ils se formèrent en ligne,
demandèrent Clément Crowdus, William Goode et Thomas Stephens. Jugeant
toute résistance inutiles, ces victimes désignées se livrèrent à leurs
bourreaux. À ce moment, le chef de la bande de lyncheurs dit au premier:
--Crowdus, il y a longtemps que je vous cherche.
À quoi celui-ci répondit:
--Je le sais bien, monsieur...
Le nom du chef fut prononcé; mais aucun de ceux qui l'ont entendu n'ont
jugé prudent de le faire connaître.
Les trois prisonniers furent extraits du donjon dont on eut bien soin de
refermer solidement la porte, afin, sans doute, de laisser quelque chose
à faire à la justice régulière; puis on rendit au geôlier ses clefs et
sa liberté; et capteurs et captifs se dirigèrent sur un point convenu
d'avance, où ils furent bientôt rejoints par le reste de la bande; leurs
chevaux les y attendaient. En quittant la ville, ces francs-juges du
Kentucky poussèrent tous ensemble un formidable cri de triomphe qui
réveilla les habitants des autres quartiers de la ville, et qui dut
jeter la terreur dans l'âme des misérables qu'ils emmenaient. Ils se
dirigèrent vers une colline appelée Grime's Hill.
Ce qui se passa à Grime's Hill avant la pendaison, nul ne le sait, à
l'exception des acteurs de cette tragédie. Les accusés subirent-ils un
simulacre de jugement, furent-ils pendus sans autre forme de procès? On
l'ignore également, l'affaire s'étant passée tout à fait en famille.
Quoi qu'il en soit, il est certain que rien n'a pu désarmer ces
bourreaux, puisque, après qu'ils eurent disparu, trois cadavres furent
trouvés suspendus à une même branche d'un même arbre--un énorme chêne
noir.
Il résulte de l'examen des lieux et des choses, que cette forte et
solide branche est à douze pieds du sol; que les trois hommes y ont été
attachés successivement, en commençant par Crowdus; qui était monté sur
un cheval, et que, lorsque le noeud coulant eut été fixé à la branche,
on retira le cheval. Ses mains étaient liées derrière son dos, et l'on
voit que la corde a dû glisser; car ses talons touchent presque une
racine de l'arbre. On a même la preuve que le malheureux a cherché à se
maintenir sur ce point d'appui qui, inclinant de haut en bas, ne
laissait pas de prise à ses pieds. William Goode paraît avoir été le
second patient. Pour lui la corde a également glissé, car ses pieds ont
dû toucher la terre, et ce n'est qu'en les attachant à ses mains que la
pendaison a pu s'achever.
Thomas Stephens a été la dernière victime et celle qui a dû le plus
souffrir, puisqu'on voit par les trois cordes qu'on a trouvées autour de
son cou, que les deux premières se sont rompues.
Après la mort de ces hommes, on leur avait remis leurs chapeaux sur la
tête, de façon que de loin, on aurait cru qu'ils cherchaient à se cacher
derrière ce gros chêne. Un nègre en fut tellement persuadé, qu'il leur
adressa la parole, et que, ne recevant pas de réponse, il s'épouvanta et
s'enfuit à Lebanon, où il raconta son aventure. Ce fut ainsi que l'on
connut le dénoûment de cette hideuse tragédie.