L'une, la plus petite, n'avait pas plus de deux mètres carrés; elle

était habitée par toute une famille, composée du père, ouvrier mineur,

homme déjà d'un certain âge; de sa femme plus jeune que lui d'au moins

une quinzaine d'années, et enfin de deux enfants, l'un de sept à huit

ans environ et l'autre de deux à trois seulement, tous deux nés dans

cet endroit, où malgré la tristesse du lieu et les incessants dangers

dont ces bonnes gens étaient entourés, ils menaient une vie paisible.

J'obtins facilement de ce pauvre homme, propriétaire des deux cases,

la permission de passer la nuit dans celle qu'il n'habitait point, et

qu'il me dit alors, avec une touchante bonhomie n'avoir construite

que pour l'usage des voyageurs, desquels malgré sa pauvreté, il ne

veut accepter que des remercîments. A mon entrée dans cette cabane,

plusieurs chauves-souris effrayées par ma brusque apparition et celle

de Chilène, s'enfuirent en se heurtant à mon visage, mais elles

revinrent bientôt partager mon abri contre l'intensité du froid.

Quoique je fusse étendu sur la terre nue, je passai une excellente

nuit, ainsi que mon chien.

En quittant ce lieu hospitalier je rendis hommage à la générosité de

cet excellent cœur qui, si malheureux lui-même, cherchait encore à

rendre service à son semblable.

Avant de franchir le Paramillo, dernier point d'où l'on put embrasser

d'un seul coup d'œil, tout l'espace qui sépare de Mendoza, je ne pus

résister au désir de contempler encore une fois l'aspect varié de

cette belle province à laquelle tant de mes souvenirs se rattachaient.

Après lui avoir adressé mentalement un de ces adieux qui ne s'effacent

jamais de la mémoire, je m'éloignai à pas précipités en m'engageant

dans un chemin tortueux et rapide qui ne finit qu'à l'Uspaillate,

dernier établissement Mendozanien, et en même temps dernier souvenir

de civilisation. Au-delà de cet endroit, les voyageurs ne doivent plus

voir pendant 8 à 10 jours, que le ciel tour à tour brumeux ou éclatant

d'azur, des montagnes imposantes et des gouffres effroyables.

Chilène, déjà très-fatigué de la veille, fut plus que jamais exposé

à souffrir, car l'eau devait nous manquer pendant toute la journée;

ses pattes devinrent tellement enflées et douloureuses que, ne pouvant

supporter plus longtemps les linges dont je les lui avais enveloppées,

il les arracha tour à tour avec une sorte de rage. Ce ne fut qu'avec la

plus grande peine qu'il me suivit jusqu'à l'Uspaillate. Je craignais

d'être obligé de me séparer de ce fidèle compagnon dont la société

avait si souvent charmé les longs instants de mon triste esclavage; ma

peine fut d'autant plus grande que mon abandon l'exposait à mourir de

faim ou à être dévoré par les animaux féroces. Si je n'eusse été aussi

épuisé moi-même, j'aurais tenté de le porter de temps à autre, mais

l'ayant soulevé je sentis toute l'impossibilité d'accomplir mon désir.

Pauvre Chilène, pensais-je, sera-ce là la récompense de tout ton

dévouement, toi qui m'en as donné des preuves dont peu d'hommes se

fussent sentis capables, et qui, malgré toutes tes souffrances,

redouble encore de courage pour m'accompagner dans cette route pénible!

La chaleur était des plus accablantes: aucune source pour nous

rafraîchir: pour toute vue, de malheureux chevaux et mulets, abandonnés

dans le plus piteux état; les uns boîteux, les autres à demi écorchés,

mourant de faim et de soif; de soif surtout, car ces pauvres animaux

sont habitués à un tel jeûne dans la Cordillière qu'ils se contentent

la plupart du temps de manger la fiente les uns des autres. Tout

autour d'eux gisaient une quantité incroyable de squelettes d'animaux

de même race; les uns ayant conservé leur peau, les autres totalement

dépouillés, et dont les tristes restes disaient hautement à ces pauvres

estropiés quel sort les attendait.

Arrivé à un large carrefour auquel vient aboutir le chemin de

Saint-Juan qui opère en cet endroit sa jonction avec celui de Mendoza,

notre marche devint beaucoup plus difficile encore; le sol de ce

plateau entouré de montagnes toutes crevassées et de couleurs variées,

était composé d'une brûlante et épaisse poussière, tantôt rouge,

tantôt jaune ou verte, formée des débris des rochers environnants, sur

laquelle le soleil produisait un effet curieux et magnifique mais où

j'enfonçais jusqu'aux genoux.

Mourant de fatigue et de besoin, je fus heureux d'être accueilli

à la maison de poste de l'Uspaillate, par d'excellentes personnes,

parfaitement disposées à me procurer tout ce qui était en leur

possibilité. Je fis donc un bon repas, ainsi que mon pauvre Chilène

dont les souffrances furent le sujet d'une longue conversation dans

laquelle je racontai comment je me l'étais attaché chez les Indiens, et

avec quelle fidélité il m'avait suivi jusqu'alors. Ces excellentes gens

comprirent tout le souci que me causait l'impossibilité où il était de

m'accompagner jusqu'à la fin de mon voyage, et touchés de mon chagrin

ainsi que du triste état de mon pauvre compagnon, ils m'offrirent de le

garder. J'acceptai cette offre avec joie. Ce ne fut cependant pas sans

un bien vif regret que je le quittai le lendemain matin, pensant ne

plus le revoir.

Avant d'arriver aux premières montagnes, qui me paraissaient peu

éloignées, je parcourus durant encore cinq à six heures une plaine

aussi nue que celle qui précède l'Uspaillate, puis je franchis deux

torrents rapides; en suivant les bords tortueux du second, je me

trouvai positivement en chemin d'escalader la Cordillière.

Je ne devais plus voir aucune trace de verdure, car je ne me trouvais

plus environné que de rochers entre lesquels j'apercevais, à de rares

intervalles seulement, quelques arbustes rabougris donnant une idée

complète de l'aridité du sol et de la rigueur des saisons. Malgré

les nombreuses difficultés du chemin, jonché pour la plupart du

temps de pierres sur lesquelles mes pieds en tournant se fatiguaient

horriblement, et l'état de tristesse dans lequel j'étais plongé, je

ne pus m'empêcher d'admirer souvent l'effet bizarre de toutes ces

montagnes échelonnées les unes sur les autres, à l'aspect infiniment

varié, et dont la cîme élevée disparaît dans les nuages. Le bruit

étourdissant d'un torrent impétueux dans lequel, à une profondeur

immense, roulaient de monstrueux blocs de rochers, et celui du vent

soufflant avec violence dont les échos répétaient les mugissements,

étaient les seuls qui troublassent cette immense solitude.

Après avoir cheminé durant tout le jour sans presque m'arrêter,

je me retirai à la nuit tombante dans une crevasse qui me servit

de lit. Au sein de l'imposante et glaciale solitude dont j'étais

entouré, mille pensées m'assaillirent qui prirent la forme de rêves

fiévreux; je fus éveillé bien avant le jour, tourmenté par un froid

incisif contre lequel je n'avais à opposer qu'un léger puncho de

coton, un pantalon de toile et une chemise à demi usée qui formaient

tout mon vêtement. Ne pouvant m'engager sans danger dans cette route

périlleuse avant que le jour ne fût venu, pour abréger le temps, je

satisfis aux exigences de mon estomac en rompant un peu de pain sec,

que j'aurais volontiers arrosé de mes larmes en pensant à mon fidèle

chien absent, à la compagnie et aux caresses duquel j'étais tellement

habitué qu'involontairement mes yeux s'obstinaient à le chercher dans

l'obscurité.

Aussi quelles ne furent pas ma surprise, ma joie et mon admiration,

quand, aux premières lueurs du crépuscule, au moment où j'allais

m'éloigner, j'aperçus mon pauvre Chilène venant à moi clopin clopant.

Malgré la nécessité de poursuivre mon voyage avec diligence, je ne

pus m'empêcher de lui accorder un peu de repos dont il s'empressa de

profiter. Mais à la satisfaction que m'avait causé son apparition

inattendue, succéda bientôt un vif chagrin, persuadé que j'étais que la

pauvre bête ne pourrait continuer le voyage.

J'eus un instant la pensée de le reconduire à l'Uspaillate, mais

j'étais déjà très-fatigué des jours précédents; en outre, les moments

me devenaient tellement précieux, qu'une journée de retard pouvait

m'exposer à être surpris par les mauvais temps, et à périr dans la

Cordillière.

Force me fut donc de m'engager de nouveau dans l'étroit et tortueux

sentier creusé sur le flanc des montagnes à pic, tantôt les gravissant

presque à angle droit, ou tantôt en descendant les pentes rapides,

ayant à ma droite leurs flancs rocheux, et à ma gauche un précipice

béant au fond duquel, bondissait avec fracas un torrent écumant dans

lequel le moindre faux pas ou le vertige pouvaient me précipiter.

Au fur et à mesure que j'avançais, le nombre de mulets morts

dont est éternellement jonchée la route depuis Mendoza jusqu'à

l'_Aconcagua_, m'apparaissait plus considérable. En plusieurs

endroits, je vis sur le versant rapide de la montagne, des débris de

caisses, de linge et de vêtements, mêlés à des squelettes de mules

arrêtés dans leur chûte par quelques saillies anguleuses du roc.

C'est surtout à proximité _del ladèra de las vacas_ que l'on

rencontre ces restes accusateurs des scènes terribles de la Cordillière.

En cet endroit la montagne s'élève presque perpendiculairement, tandis

que de l'autre côté elle descend à pic jusqu'au rapide torrent qui

lutte avec sa base. J'eus toutes les peines imaginables à gravir et à

descendre ce redoutable passage, et je ne pus m'empêcher de plaindre

sincèrement les mules qui, chargées à l'extrême, sont appelées à le

franchir, après déjà bien des jours de privation et de fatigue.

Plus loin j'atteignis une _casucha_ dans laquelle je passai

la nuit. Là encore je vis un nombre incroyable d'ossements épars,

provenant sans doute de quelque troupe entière, victime d'un ouragan

ainsi que cela arrive si fréquemment.

Je me trouvais dans le plus piteux état et à bout de provisions. Je

n'avais point encore rencontré de muletiers, et je désespérais presque

de me procurer quelques aliments, quand enfin je vis une troupe de

mules campée au pied de la Cambre. Je me rendis en toute hâte auprès

des _arrièros_, qui me firent le meilleur accueil et me convièrent

à prendre un peu de thé Américain et à diner avec eux. J'acceptai avec

d'autant plus de joie, que mes petites provisions avaient tout au plus

suffi à calmer mon appétit aiguillonné par l'air vif des montagnes. Je

pris place à côté du chef de la troupe, près d'un bon feu devant lequel

bouillait la _casuèla_,--pot au feu Américain,--et sur lequel

rôtissaient des _schurascos_, bandes de viande desséchée, ou

espèce de beefteck à l'usage des Argentins. Pendant le diner les plus

jeunes de la troupe surveillèrent à tour de rôle les mules éparpillées

sur la cîme des monts environnants, seuls endroits où se trouve quelque

verdure. La soirée se passa fort gaiement pour tous, et chacun eut pour

moi toutes sortes d'attentions délicates: ce fut à qui me prêterait de

quoi me composer un bon lit dans lequel je passai une excellente nuit

qui, jointe au copieux repas que j'avais fait, me rendit les forces

dont j'avais si grand besoin pour continuer ma route.

Ce ne fut pas sans peine que je me séparai de ces excellentes gens, qui

eurent encore la bonté de me faire accepter quelques provisions.

Comme nous suivions une route toute opposée je m'en allai seul, pensant

à mon pauvre Chilène, que les souffrances avaient définitivement mis

hors d'état de me suivre, et que j'avais malheureusement été contraint

de laisser quelques lieues plus loin, presque mourant.

Pour franchir la Cambre, au pied de laquelle j'arrivai dans

l'après-midi, j'eus à grimper, c'est le mot, pendant plus d'une heure

et demie un sentier tortueux et étroit creusé à même le flanc de cette

montagne presque à 45 degrés; luttant contre un vent des plus violents

qui m'obligea fréquemment à me servir des pieds et des mains, afin de

ne pas être précipité du haut en bas.

Quand j'atteignis la cîme des Andes, le froid rigoureux m'empêcha de

faire une halte aussi prolongée que je l'aurais désiré, au pied de la

grande croix de bois érigée en cet endroit pour marquer la séparation

du Chili d'avec la république Argentine. Je descendis, non sans

beaucoup de peine, environ l'espace d'une demi-lieue par un chemin

rapide et bordé de neiges éternelles qui me conduisit dans un bas-fond

étroit où circulait avec fracas un cours d'eau au-dessus duquel de

monstrueux rochers, provenant de la cîme des Andes, formaient un amas

bizarre.

Après avoir suivi pendant plus de deux heures des pentes si raides

qu'il semble presque aussi impossible à l'homme qu'aux animaux de

les descendre, je me trouvai enfin hors des régions glaciales. Les

montagnes me parurent alors d'un aspect moins sombre. Je trouvai en

différents endroits quelques algarrobes bien verts à l'ombre desquels

je me reposai avec bonheur. La transition du climat me sembla si

merveilleuse que je croyais rêver.

En avançant encore, je me crus réellement transporté dans un pays

enchanté; la nature était verte et riante autour de moi: quelques

champs, et la plupart des versants de montagnes ensemencés et plantés

d'arbres fruitiers, puis une route bien entretenue, annonçaient en

ces lieux la présence de nombreux habitants. La joie et l'admiration

de ces merveilles me faisaient oublier ma fatigue et la longueur de

la route. Cependant, j'étais à bout de forces lorsque j'atteignis la

guardia, habitation dans le genre de celle de l'Uspaillate, où je pus

me reposer et me refaire l'estomac avec un peu de viande rôtie et de

vin: ce dernier dont j'étais depuis si longtemps privé, me fit l'effet

du plus excellent cordial, et me plongea dans le plus profond sommeil.

C'était la première fois que je couchais dans un lit depuis mon départ

de Rio-Quinto; et bien qu'il fût loin de mériter son nom, j'y passai la

plus délicieuse nuit.

Le lendemain, à mon réveil, je me remis en route, avec la bien

légitime impatience d'atteindre au plus vite l'Aconcagua, premier bourg

Chilien, que toutes mes fatigues, et toutes mes horribles souffrances

me faisaient considérer comme une véritable planche de salut, comme le

chemin de ma chère patrie.

Il y avait encore loin de la Guardia à l'Aconcagua, mais le trajet

si long qu'il fût était bien différent du précédent; le paysage était

bien plus animé; de magnifiques troupeaux épars çà et là paissaient

une fraîche luzerne qui me rappelait les champs de notre belle France.

La route était bordée par une grande quantité de ranchos de chétive

apparence, mais entourés de charmants petits jardins dont la vue

rassérénait mon esprit. Dans plusieurs de ces frêles habitations où

j'eus occasion d'entrer, soit pour demander à me rafraîchir, ou pour

m'abriter pendant quelques heures de la brûlante ardeur du soleil,

je fus agréablement surpris de voir quel ordre et quelle propreté

régnaient partout. Dans chacun de ces pauvres intérieurs, je voyais

de charmants enfants qui me parurent être l'objet de la plus tendre

sollicitude; leurs parents semblaient mettre leur seul luxe dans

l'ajustement de ces charmantes petites créatures, dont le joli visage

épanoui contrastait tant avec les traits hideux des petits Indiens que

j'avais eus pendant si longtemps sous les yeux.

Tous ces braves gens en voyant mon état de maigreur et de dénûment

ne pouvaient s'empêcher de témoigner une surprise qui grandissait au

fur et à mesure que je répondais à leurs bienveillantes questions.

Ils parurent on ne peut plus étonnés d'apprendre que j'avais eu la

hardiesse d'effectuer seul la traversée des Andes, sans guide, et pour

ainsi dire sans nourriture, surtout après avoir déjà enduré toutes

les privations auxquelles j'avais été réduit en me rendant de la même

façon de Rio-Quinto à Mendoza. Dans ce premier trajet cependant j'avais

eu la possibilité de chasser, mais avec mille précautions dans la

crainte d'être découvert par les Indiens. Lorsque je leur dépeignis

mon horrible esclavage, ainsi que l'affreuse tyrannie dont j'avais

été l'objet pendant plusieurs années, ce fut avec la plus grande

sensibilité qu'ils prirent part à tous mes maux, et qu'ils s'enquirent

de mes projets, m'offrant généreusement un asile chez eux, ou de me

procurer les moyens de subvenir à mes besoins. Quelques-uns me croyant

artisan, me proposaient de me faire employer dans quelque ferme, ou

dans une des nombreuses fonderies de cuivre qu'il y avait dans les

environs. Mais j'avais hâte de gagner l'Aconcagua; je leur témoignai

ma vive reconnaissance, en m'excusant sur l'impatience que j'éprouvais

de me renseigner sur ma famille dont j'avais depuis si longtemps le

chagrin de ne savoir aucune nouvelle.

Ils voulurent cependant m'obliger à passer quelques jours chez

eux, afin de bien me reposer avant de continuer mon voyage; mais

mon empressement d'arriver au but que je me proposais, m'empêcha

d'accepter. Me voyant ainsi décidé à partir quand même, ils me

chargèrent d'excellentes provisions qui, j'ose le dire, flattèrent un

peu mon palais déshabitué des bonnes choses.

Pendant toute cette route je fus comblé de prévenances, car à peine

sortais-je d'une maison, que d'autres habitants, non moins aimables, me

forçaient à céder de nouveau à leurs pressantes instances qui, bien que

retardant infiniment ma marche, m'étaient on ne peut plus agréables et

me remontaient le moral.

Enfin après tant de haltes si consolantes j'arrivai à l'Aconcagua;

j'étais au Chili!

Tout en me reposant, je formais mille projets que les circonstances

seules pouvaient m'aider à réaliser. J'hésitais entre Santiago et

Valparaiso. La Providence qui m'avait si bien favorisé durant ma

fuite et mes deux tristes et périlleux voyages, m'inspira le choix de

Valparaiso. Alors j'employai la majeure partie de mes cinq piastres

à payer la dépense que je venais de faire, et l'autre à me procurer

des provisions. Malheureusement je ne pus en acheter une quantité

suffisante pour la fin de mon voyage, car tout était fort cher; ce qui

fit que lorsque j'arrivai à Quillotte, j'étais exténué de fatigue et de

besoin.

Par bonheur, la première personne que je rencontrai fut un

Français occupé à donner des ordres sur les travaux du chemin de

fer de Santiago. Je m'approchai de lui, et lui adressant la parole

en français, je le priai instamment de vouloir bien me donner de

l'occupation; mais j'osai lui dire qu'avant tout je le suppliais de

me donner à manger, car je mourais d'inanition. Cet excellent homme,

touché de ma misère et de mon état maladif, se hâta de satisfaire à mon

désir; il m'emmena avec lui à son hôtel, et me fit partager son repas.

La manière dont je répondis à toutes ses questions lui fit présumer

que je n'avais point été habitué à un travail manuel. Il jugea même,

au délabrement de mon costume, que j'avais dû éprouver bien des revers

avant de me trouver réduit dans le triste état où il me voyait. Il

employa tous les moyens de stimuler ma confiance: sa franchise et son

air de bonté parfaite, m'entraînèrent à lui ouvrir mon cœur. Je lui

racontai alors dans tous ses détails, ma triste histoire, depuis mon

départ de France, jusqu'au moment de sa rencontre.

Durant mon récit, son émotion fut grande, et souvent des larmes,

envahissant furtivement sa paupière trahirent la bonté de son cœur.

Parfois aux passages les plus émouvants, sa main rencontrait la mienne,

et je ne pouvais me défendre de ces marques de sympathie, car je

sentais avoir trouvé en lui un ami capable de me consoler et de m'aider

à lutter victorieusement contre l'effroyable destin qui me poursuivait.

Monsieur Barthès, (tel était le nom de mon protecteur) m'avait promis

de m'occuper; et lorsque nous sortîmes de l'hôtel j'insistai pour

entrer immédiatement en fonctions; il voulait s'y opposer, à cause de

l'état de fatigue et d'extrême faiblesse dans lequel je me trouvais;

mais je persistai, et j'obtins ce que je voulais, car j'avais à cœur

de gagner au moins l'excellent repas qu'il m'avait fait faire. Il me

présenta à ses péones comme un nouveau compagnon: c'est ainsi que je

devins maçon bien malgré ce cher Monsieur Barthès, qui étant convaincu

que je n'avais jamais fait un semblable métier, éprouvait une véritable

répugnance pour ma décision.

Pendant quelques jours cet état fatiguant ne laissa pas que de me

paraître fort dur; mais le courage aidant, je parvins à m'y faire

assez pour avoir la conscience de bien gagner ma rétribution. Par

moments cependant, lorsqu'il me fallait ainsi que d'autres, remuer

de gros blocs de granit, les forces semblaient me faire défaut, et à

la suite des efforts que je faisais je tombais dans un complet état

de défaillance qui me valait toujours les marques de la plus grande

sollicitude et les reproches amicaux de mon brave compatriote, qui

taxait ma persistance d'obstination et de déraison.

Ce digne homme cherchait sans relâche à me caser plus convenablement

ailleurs. Il ne cessait de faire des démarches qu'il avait soin de

me cacher, se faisant le plus grand scrupule de me donner de fausses

espérances. Il adoucissait mon sort par tous les moyens imaginables;

il me faisait prendre mes repas avec lui, et me logeait dans sa

propre chambre. En dehors des heures de travail il exigeait que je ne

le quittasse pas plus que son ombre; il me présentait chez ses amis

chez lesquels, vu la haute considération dont il jouissait, j'étais

généralement fort bien accueilli. La bonté délicate de cet homme le

poussait jusqu'à prévoir les moindres besoins que je pouvais avoir, et

lui inspirait tous les moyens imaginables pour me procurer quelques

distractions. Redoutant de me laisser seul le dimanche, lorsqu'il

se rendait chez lui à Valparaiso, où il possédait une maison, il ne

partait jamais sans avoir donné quelques ordres à l'hôtelier pour que

je fusse bien traité en son absence, et pour qu'il prit soin de me

procurer le plaisir de sa bonne compagnie, car cet homme étant presque

une copie de lui-même s'intéressait aussi beaucoup à moi.

Le dimanche soir ou le lundi matin, quand cet excellent ami revenait

à ses occupations, il rapportait toujours quelques provisions, telles

que friandises de toutes sortes, et quelques livres, dont la lecture

me causait une grande joie. Aussi modeste que bon, mon protecteur,

ayant reconnu que je possédais quelque instruction, prenait plaisir à

faire naître de longues conversations sur des sujets agréables, qui

charmaient nos instants de liberté.

Comblé de tant d'attentions et de tant de prévenances, mon esprit se

rassénait, le voile de mes pensées lugubres se levait chaque jour un

peu plus, et le soleil de l'espérance jetait une bienfaisante clarté

dans mon cerveau malade. Mon bienveillant ami sachant quel bonheur

j'éprouvais à parler et à entendre parler de ma famille, m'entretenait

fréquemment à son sujet. Afin d'avoir la certitude qu'elles

parviendraient, il se chargea de quelques lettres que j'adressais en

France.

Un mois s'était écoulé depuis que je possédais l'amitié de cet homme

respectable, lorsque d'ouvrier que j'étais, il me fit tout-à-coup

contre-maître et augmenta ma solde qu'il jugea être trop minime pour

les services que je lui rendais.

Je pus dès lors penser un peu à ma toilette et, lorsque les travaux de

la station de Quillotte furent terminés, j'eus le bonheur de pouvoir

acheter un peu de linge et de me couvrir d'un bon puncho et d'un bon

pantalon. Dire la joie que je ressentis en me voyant ainsi vêtu serait

impossible. Il me semblait que j'avais l'air de quelqu'un de passable.

Je m'enhardis subitement au point d'éprouver quelque plaisir à me

promener par les rues de la ville que je ne connaissais pas encore,

bien que je l'habitasse depuis près de trois mois.

Trois ans d'esclavage chez les Patagons · 第 13 / 14 段