trouvé dans cet état par une excellente famille espagnole, habitant
Rio-Quinto, qui ayant pitié de ma détresse, s'empressa de me recueillir
et de me transporter chez elle.
CHAPITRE XII
Séjour à Rio Quinto. Départ pour Mendoza.
Rio-Quinto n'est point une ville, mais simplement un petit bourg situé
sur la rivière de ce nom, à mi-chemin de Rosaire à Saint-Louis, c'est
à dire à 75 lieues de l'un et de l'autre. On n'y compte guère plus de
cinq à six cents habitants pour la plupart abrités par des maisons
informes. Ils se livrent à l'élève et au trafic du bétail. Quelques-uns
sont négociants, et tiennent des porpérias ou almacènas--magasin--dans
lesquels se trouvent entassés pêle-mêle toutes les choses nécessaires,
à l'existence ou à la toilette: depuis des légumes jusqu'à des robes
de soie. D'autres font spécialement des échanges avec les Indiens,
auxquels Urquiza donne le droit d'entrer dans la ville.
Dès le lendemain de mon installation chez les personnes qui m'avaient
recueilli je fus atteint d'une longue et douloureuse maladie qui me
retint alité pendant plus de six semaines durant lesquelles je fus
plongé dans le délire.
Malgré toutes les difficultés qu'ils éprouvaient à s'approcher de
moi, car mon chien encore presque sauvage ne me quittait pas un seul
instant, mes hôtes me prodiguèrent les soins les plus empressés et les
plus touchants. J'eusse été un parent que certes ils ne m'eussent point
témoigné plus de sollicitude.
Lorsque j'entrai en convalescence, ils saisirent toutes les
occasions de me procurer des distractions. Pourtant malgré leurs
efforts je restais languissant et le calme ne se rétablissait point
dans mon esprit pendant si longtemps surexcité et torturé. J'étais
constamment comme sous l'impression d'un terrible cauchemar, dans
lequel se déroulaient à mes yeux toutes les horribles phases de ma
vie d'esclavage, pendant laquelle j'avais été nuit et jour exposé à
mourir d'une manière tragique. Tantôt c'était le souvenir des nombreux
assassinats que j'avais vu consommer par les Indiens sous mes yeux,
ou bien encore celui des diverses circonstances, où, aux prises avec
mes assassins, j'avais dû faire preuve du plus grand sang-froid et de
beaucoup d'énergie en luttant contre eux. Quand ces horribles visions
s'effaçaient de ma vue, et que le calme renaissait dans mes sens
abattus, je me sentais incapable de parler ou d'agir. Ma faiblesse
était telle, que le seul bruit de ma voix me causait une sorte
d'étonnement et de tristesse, car l'usage de la parole était pour le
moins aussi nouveau pour moi que la jouissance de cette chère liberté,
après laquelle j'avais gémi et pleuré tant de fois.
Lorsque je me sentis un peu raffermi moralement et physiquement, je
songeai à reconnaître, autant qu'il était en mon pouvoir de le faire,
la générosité de mes hôtes et à leur en prouver ma reconnaissance.
Comme ils étaient négociants et que je les voyais débiter sur une
assez grande échelle du savon de leur fabrication, lequel était fort
grossier, je leur proposai d'établir une usine semblable à celles
que j'avais vues dans les environs de Buenos-Ayres et de me charger
moi-même de la fabrication, à l'aide d'un procédé dont ils n'avaient
jusqu'alors pu faire l'essai.
Cette offre ayant paru leur sourire infiniment, je déployai la plus
grande activité pour sa réalisation.
Je fis construire par un maçon du pays un grand fourneau à deux
chaudières et un bassin. Les chaudières à robinets que j'avais fait
venir de Buenos-Ayres, étant fort petites, je suppléai à ce défaut par
l'adjonction de fortes cuves de bois dur de même diamètre, parfaitement
ajustées sur chacune d'elles, où elles furent cimentées. A moitié
profondeur du bassin, construit en briques, j'organisai un filtre avec
des planches non-jointes, sur lesquelles je croisai un lit de paille.
Je fis venir de Cordova de la cendre d'un bois que les espagnols
nomment _pale de fume_. Ce bois brûlé vert donne une cendre
cristalline contenant une très-grande quantité de potasse, dont on
opère facilement la séparation à l'aide de chaux baignée d'eau.
Quand j'eus ces matières à ma disposition, je mis sur le filtre du
bassin, tantôt une couche de cendre, tantôt une de chaux, jusqu'à
ce qu'il fût plein et je fis couler sur le tout assez d'eau pour le
remplir. Au dessous du bassin j'avais fait faire un réservoir de la
même contenance dans lequel tombait la potasse liquéfiée. A défaut
de pèse-lessive, je fis usage d'un œuf pour connaître la force de ce
mélange auquel les espagnols donnent le nom de lessive. Je mis dans les
chaudières une quantité d'eau suffisante pour empêcher la graisse crue
et en rames, dont je remplis les cuves, de s'attacher au fond. Puis je
fis un grand feu. La graisse que j'agitais avec un pieu, fondit petit
à petit; quand elle le fut complètement, j'éteignis le brasier pour
le laisser refroidir jusqu'au lendemain matin. Avant de chauffer de
nouveau, je soutirai la potasse de la veille, qui entraîna avec elle et
sous forme de crasse tout le tissu fibreux de la graisse alors épurée.
Je versai dans mes cuves une quantité de potasse plus grande que celle
de la veille et je fis bouillir ce mélange pendant tout le jour. Grâce
à l'acide, je vis bientôt la graisse changer d'aspect, et prendre
celui d'une compote, puis enfin celui d'une gélatine qui m'indiqua
que j'avais obtenu un bon résultat. Je supprimai alors tout le feu;
puis avec des seaux je mis le savon dans d'énormes moules en bois,
intérieurement doublés de zinc et en forme de parallélogrammes. Quand
il fut complètement refroidi, je le coupai en planches de plusieurs
épaisseurs qui furent à leur tour divisées en un certain nombre de
pains.
Mon premier essai surpassa l'attente de Juan-José mon hôte et celle
de sa famille qui écoula promptement ce produit dont le succès fut
très-grand.
Au bout de quelque temps, enchanté du service que je venais de lui
rendre, mon cher et généreux hôte, comprenant qu'il lui serait facile
d'augmenter sa fortune par cette nouvelle exploitation, me pressa
instamment d'en conserver la direction et de m'associer avec lui.
Malgré la belle perspective que cette offre fit luire à mes yeux,
il me fallut y renoncer; depuis que j'habitais Rio-Quinto, j'étais
constamment et avidement épié par les Indiens, qui s'y succédaient sans
relâche, et dont le projet était de me sacrifier à leur vengeance.
Souvent j'en rencontrais dans la journée, ils ne m'adressaient la
parole que pour me menacer de mort. Ils n'osaient, il est vrai, tenter
d'exécuter leurs menaces en plein jour, mais souvent la nuit, ils
escaladèrent les murs derrière lesquels j'étais abrité. En deux ou
trois circonstances, je ne dus la vie qu'aux aboiements de mon fidèle
chien, car ils forcèrent ma porte.
Séjourner plus longtemps à Rio-Quinto eût été sacrifier mon existence;
aussi renonçai-je définitivement à toute idée de fortune, et malgré mon
vif chagrin, je me séparai brusquement de mes bienfaiteurs, dont les
instances eussent pu faire fléchir ma résolution. Je leur fis passer
une lettre d'adieu, datée du village des Atchiras, deux jours seulement
après mon départ. Je leur exprimais tout à la fois, ma profonde
gratitude et le motif puissant qui m'obligeait à me séparer d'eux, car
l'extrême bonté de ces personnes étrangères, m'a pénétré pour don Juan
et pour tous les siens, d'une vive reconnaissance qui ne s'effacera
jamais de ma mémoire, et je serais heureux si ces humbles lignes
pouvaient leur en porter le témoignage à travers l'océan.
Je m'étais mis en route presque sans ressources et pédestrement, en
compagnie de Chilène, mon chien. Il me fallait faire cent trente deux
lieues pour gagner la capitale des Andes, j'avais encore mille dangers
à affronter; de plus j'encourais le risque d'être repris par les
Indiens des mains desquels je ne m'étais tiré qu'à si grand peine.
Par mesure de précaution, je ne marchai que de nuit, me cachant le
jour dans des terriers de viscachas ou bien entre des rochers. Je
souffris beaucoup de la fatigue, de la soif et de la faim pendant
tout ce voyage, que je n'aurais sans doute pu accomplir si je n'avais
eu le bonheur de trouver sur ma route, quelques hameaux et la ville
de Saint-Louis, dont les habitants m'offrirent la plus cordiale
hospitalité. J'eus beaucoup à souffrir encore durant le long trajet de
Saint-Louis à Mendoza, pendant lequel je trouvai à peine suffisamment
d'eau pour me désaltérer, et pendant lequel je ne rencontrai âme qui
vive.
Enfin après seize jours d'une marche pénible j'arrivai en vue de
Mendoza.
Il était temps que j'atteignisse au terme de mon voyage, car mes
chaussures et mes vêtements déjà plus qu'à demi-usés à mon départ,
menaçaient de me quitter tour à tour.
CHAPITRE XIII
Mendoza
Comment dépeindre les diverses émotions qui m'assaillirent lorsque
épuisé de fatigue et de besoin j'entrai un soir dans Mendoza.
Il était environ huit heures. Le plus grand calme régnait dans toutes
les rues où je m'étais engagé au hasard. Je n'avançais qu'à pas lents
et tout en chancelant. A ma démarche et à mon triste costume, bien
des Européens m'eussent regardé comme un être vil, succombant sous le
poids d'une ignoble débauche. J'étais à bout de forces: le courage
et l'espoir de trouver à qui m'adresser pour demander du secours me
soutenaient seuls encore.
De rue en rue j'atteignis la plus aristocratique, dans laquelle la
clarté s'échappant à flots de fenêtres richement tapissées guidait
mes pas mal assurés. De joyeux éclats de voix frappèrent mon oreille
et pénétrèrent profondément dans mon cœur brisé, éveillant tous mes
souvenirs. Mû par un sentiment irrésistible, je m'approchai de la
maison d'où ces voix semblaient partir. A travers les rideaux d'une
mousseline riche et légère mes regards envieux purent plonger dans un
somptueux intérieur où se tenait nombreuse compagnie. Je ne sais depuis
combien de temps mes regards avides, se portant des uns aux autres
s'obstinaient à y chercher quelques anciens amis lorsque des doigts
habiles exécutèrent sur le piano le _Réveil des Fées_, morceau que
j'avais entendu jouer bien des fois par ma sœur chérie.
Il se fit en moi une telle révolution pendant ces courts instants
qui me rappelèrent tout un passé de bonheur, que les forces
m'abandonnèrent; je m'affaissai sur le sol, les yeux remplis de larmes
abondantes auxquelles succéda un sommeil douloureux.
Lorsque je m'éveillai, il me sembla sortir d'un rêve tout à la fois
joyeux et pénible. Une profonde obscurité planait autour de moi;
j'étais étendu sur la terre près de la maison dont chacun était sorti
sans m'apercevoir.
Anéanti, ne sachant où diriger de nouveau mes pas, j'attendis le jour,
qui ne tarda pas à paraître. Je fus assez heureux pour passer devant
une maison où l'on parlait français. J'y entrai. Quand j'eus fait en
partie le récit de mes malheurs, hommes et femmes me firent un touchant
accueil, et m'entourèrent des principaux soins que réclamait mon triste
état.
Que de fois dans ma souffrance ne me suis-je pas dit: quel est le
Français, au sein de sa patrie, qui pourrait croire à la vraisemblance
des malheurs auxquels sont exposés nombre de ses compatriotes dans un
pays comme l'Amérique, que l'on croit civilisé, exploité même?
La ville de Mendoza était située, ainsi qu'on le sait, au pied des
Andes. Elle était, comme toute la contrée qui l'environnait, arrosée
par une multitude de canaux alimentés par le Rio de Mendoza, rivière
qui bornait alors la partie occidentale de la ville. Du côté oriental
de ce cours d'eau rapide, prenait naissance un petit canal ou rigole de
six à huit pieds de largeur, qui alimentait toute la ville en passant
par l'Alaméda, vaste boulevard, planté à chacun de ses côtés d'un
double rang de peupliers, qui donnaient à cette promenade publique
un aspect des plus majestueux et des plus ravissants. On y voyait
affluer chaque soir, durant la belle saison une nombreuse société
aristocratique, vêtue avec autant de goût que de luxe.
Ce spectacle charmant contrastait singulièrement avec le désert et
silencieux aspect de toute la ville pendant le jour. Tous depuis le
plus riche jusqu'au plus pauvre se livraient dans la journée aux
douceurs d'une sieste qui durait généralement depuis midi jusqu'à cinq
heures; et pendant ce temps on n'apercevait guère que quelques femmes,
nonchalamment assises à leurs fenêtres dans le déshabillé le plus
complet. Vers cinq heures seulement, lorsque le soleil commençait à
perdre de sa force, la population qui semblait s'éveiller, s'animait
soudain.
On voyait se mêler à la foule qui se pressait par les rues, des gauchos
à cheval, vendant de côté et d'autre des fruits de toute espèce; ou
bien des mendiants, également montés sur des chevaux, s'arrêtant aux
portes et aux fenêtres, réclamant l'assistance publique en chantant des
psaumes d'une voix nasillarde et lamentable. Enfin quelques grotesques
idiots se voyaient, auxquels les enfants se plaisaient à prodiguer
des gourmandises de toutes sortes pour jouir quelques instants de
leurs tristes et répugnantes bouffonneries. Toutes les rues étaient
d'un alignement parfait et d'une grande propreté; les maisons fort
basses, de peu d'apparence à l'extérieur, mais généralement meublées
avec beaucoup de luxe. On voyait aussi plusieurs églises remarquables,
dans le voisinage de la place de la Victoire, au milieu de laquelle
s'élevaient une fontaine et une colonne.
Mais à quoi bon essayer de dépeindre ici cette superbe cité qui après
n'avoir longtemps éveillé dans mon âme que des tableaux de bonheur,
des pensées de bénédiction et de gratitude, ne doit plus y évoquer
désormais que des images lugubres et d'amers regrets.
Là vivaient dans la sécurité la plus profonde vingt mille âmes dont le
reste du monde pouvait envier la calme existence; c'était la population
la plus douce, la plus heureuse, la plus hospitalière du continent
Américain. Le 19 mars 1861, les poètes Argentins appelaient encore
Mendoza la perle, la reine de la zone fleurie qui s'étend au pied
oriental des Andes..., le lendemain la mort passait sur ce paradis.
«Quelques secondes ont suffi pour convertir ses riantes habitations,
ses jardins, ses églises, ses colléges fréquentés par la jeunesse des
provinces voisines, l'œuvre de trois siècles enfin en une épouvantable
nécropole, en un monceau hideux de décombres, en un chaos de roches,
de terre, de briques et de madriers brisés (_Corresp. du Journal des
économ_).»
Suivant les géologues, le tremblement de terre qui a fait éprouver
à Mendoza le sort d'Herculanum, et dont la commotion s'est fait
sentir sur toute la ligne qui s'étend de Valparaiso à Buenos-Ayres,
c'est-à-dire sur plus de dix-huit cents kilomètres, n'a pas été,
comme le terrible phénomène de l'an 70, amené par la réouverture d'un
volcan longtemps fermé, mais par la seule dilatation d'une masse de
fluides élastiques, émanés du foyer central et projetés par lui dans
les immenses cavités de la croute terrestre; une cause quelconque les
a sans doute accumulés tout-à-coup au carrefour de plusieurs de ces
sombres souterrains. Au-dessus de cette voûte ébranlée, disloquée par
la pression de ces fluides était Mendoza: de là son immense ruine.
Chose étrange! on assure que sur ce monceau de débris informes, sur
cet effroyable linceul qui recouvre quinze mille victimes humaines,
les végétaux seuls sont restés debout, et que les fleurs continuent
à prospérer et à sourire au milieu des émanations pestilentielles
qu'exhale cette immense sépulture.
Le saule-pleureur était l'arbre favori des Mendozaniens; on le voyait
partout chez eux; il était l'ornement de prédilection de leurs jardins,
de leurs places, de leurs promenades; il ombrageait les cours de leurs
demeures hospitalières, toujours ouvertes à l'étranger; aujourd'hui,
comme le souvenir de gratitude que je leur ai gardé, il s'incline et
pleure sur les morts.
CHAPITRE XIV
Départ de Mendoza.--Passage de la Cordillière.
Le désir de revoir ma patrie, mes inquiétudes au sujet de ma famille
de laquelle je n'avais aucune nouvelle depuis mon départ de France, et
le mauvais état de ma santé nécessitant des soins que je ne pouvais
me donner vu l'état de complète misère dans lequel j'étais plongé, me
suggérèrent l'idée de me rendre à Valparaiso.
En homme habitué aux fatigues et aux privations de toutes sortes,
me sentant capable de lutter encore contre de nouveaux périls, je
n'hésitai point à m'engager, à peine vêtu, presque sans chaussures et
sans armes, dans le défilé des Andes qui conduit au Chili. Pour tout
bagage j'avais une provision de pain.
Chilène, qui m'avait déjà donné tant de preuves de dévouement, devint
de nouveau mon compagnon de route. Suivi de ce bon chien je traversai
silencieusement Mendoza, en jetant à droite et à gauche un regard
d'éternel adieu, tout en gravant scrupuleusement dans ma mémoire les
sites les plus enchanteurs de cette superbe cité. Puis je longeai
l'Alaméda à l'ombre de son quadruple rang de peupliers, et enfin la
route de l'Uspaillate qui traversait une campagne superbe.
De chaque côté du chemin de magnifiques vignes étalaient à mes
yeux admirateurs les monstrueuses grappes du raisin le plus beau;
des quantités d'arbres surchargés de fruits de toute espèce
m'apparaissaient au milieu des flots de riches moissons, ou
surgissaient du sein de quelque parterre de fleurs européennes et
exotiques entremêlées avec art.
Tout en contemplant ce luxueux tableau, dans lequel la nature étalait
toute son opulence je n'avançais que fort lentement, plongé, sans m'en
douter, dans un rêve d'admiration qui me faisait presque oublier mes
maux passés.
Après avoir parcouru de la sorte un espace d'environ deux lieues,
les canaux artificiels se terminant, la fertilité cessa tout-à-coup.
Pendant plus de dix autres lieues que je fis encore pour m'approcher
des montagnes, je ne parcourus plus qu'une plaine sablonneuse,
complètement sèche et aride, où de temps à autre seulement se
rencontraient quelques broussailles raccornies par le soleil.
Pendant tout ce trajet fait au plus fort des grandes chaleurs et sans
me reposer, mon chien et moi nous souffrîmes beaucoup de la soif.
J'avais bien emporté une _haspa_--corne de bœuf--pleine d'eau,
mais nous l'eûmes bientôt vidée tous les deux après quelques heures de
marche. Chilène tirait horriblement la langue, et me regardait d'un air
triste en levant tour à tour ses pattes endolories par l'incroyable
chaleur du sable fin que nous foulions depuis le matin. Après maints
détours nous atteignîmes le premier ravin de la Cordillière qui
cachait un petit filet d'eau bientôt découvert par Chilène, et dans
lequel il n'hésita pas à entrer, à seule fin de se rafraîchir aussi
bien extérieurement qu'intérieurement. Je suivis son exemple, puis je
cherchai un endroit favorable pour y passer la nuit. Une fois installé,
j'atteignis un peu de pain que nous mangeâmes tous deux avec joie.
Toutefois ce premier repas en tête à tête avec mon fidèle chien
m'inspira plus de prudence pour les autres; car le gaillard peu
habitué à se nourrir de la sorte y prit tellement de goût, qu'il
trouva tout simple de s'emparer du restant de ma part que, sans la
moindre défiance, j'avais posé à côté de moi. Je reposai mais il me fut
impossible de fermer l'œil, obsédé que j'étais par mille pensées et par
le froid glacial qui se fit sentir.
Le lendemain je m'engageai dans l'étroit passage à pic que j'avais
devant moi, et qui me conduisit à la posta de Villa Vicencia, où je
fus assez heureux pour boire un peu de lait et manger un peu de viande
bouillie. L'appétit de mon chien ne me parut pas très grand, et comme
j'avais remarqué qu'il boîtait, je commençai à concevoir quelque
inquiétude sur sa santé.
Après avoir examiné ses pattes desquelles j'extirpai quelques
épines fines et longues, je les lui graissai et les lui enveloppai
soigneusement de petits linges qu'il eut l'instinct et la patience de
conserver. Une grande partie de la journée qui suivit fut entièrement
consacrée au repos si nécessaire à tous deux. La poste de Villa
Vicencia était alors une habitation spacieuse et proprette où tout
voyageur s'apprêtant à franchir la Cordillière pouvait sans peine
compléter ou renouveler ses provisions; celui qui venait du Chili,
et que dix à douze journées de marche avaient dénué de tout pouvait
également s'y refaire l'estomac et soigner ses mules avant de gagner
Mendoza: il m'était donc loisible de me procurer des aliments et de
soigner mon malheureux chien.
Les propriétaires de cet établissement chez lesquels, la saison
n'étant pas encore suffisamment propice, je ne rencontrai aucun
autre voyageur, se montrèrent pour moi des plus affables et des plus
hospitaliers. Ils furent aussi très surpris de me voir entreprendre
seul et à pied un voyage aussi périlleux que celui de la traversée des
Andes. La pénible position dans laquelle je leur parus être, piqua
leur curiosité, en même temps qu'elle éveillait en moi le besoin
d'épanchement.
A force de questions et sans m'en douter, je leur eus bientôt tracé un
tableau presque complet de mes malheurs. De confidence en confidence
ils en vinrent à savoir que je n'avais dans ma pauvre bourse que cinq
piastres et quatre réaux, environ 27 francs, et ils se refusèrent
à recevoir la moindre rétribution pour leurs bons offices: ils me
forcèrent même encore, d'accepter quelques provisions pour m'aider à
gagner l'Uspaillate. J'appris d'eux que j'étais tout proche des sources
thermales de Villa Vicencia, fort connues et fort appréciées des
Américains, en raison de leur grande efficacité contre les rhumatismes,
et où chaque année se rend un très-grand nombre de visiteurs des deux
sexes. Malgré le vif désir et le besoin que j'avais de les visiter, j'y
renonçai, car Chilène, bien qu'il fût extrêmement fatigué et souffrant,
se fût probablement obstiné à m'y accompagner; je préférai le voir
profiter du repos que j'avais résolu de lui laisser prendre.
Au bout de deux jours, son état s'étant sensiblement amélioré, je
pris congé de mes excellents hôtes en leur témoignant de mon mieux
toute ma gratitude; mais leur délicatesse fut telle qu'ils me fermèrent
pour ainsi dire la bouche en me donnant quelques renseignements sur le
chemin que j'avais à parcourir encore avant d'atteindre l'Uspaillate.
En les quittant je commençai à gravir la pente rapide qui conduit
au Paramillo et à l'un des nombreux détours de ce difficile chemin.
Sur ma droite je vis le Serro Dorado--montagne dorée--ainsi nommée
en raison du reflet doré que lui donne une quantité innombrable de
petites plantes jaunes dont il est entièrement recouvert depuis la base
jusqu'au sommet.
Chilène me suivit tant bien que mal pendant toute la journée qui fut
malheureusement très-fatigante pour l'un comme pour l'autre. Après
une ascension fort difficile et presque continuelle nous atteignîmes
pourtant le pittoresque et imposant sommet du Paramillo, entouré et
dominé tout à la fois par d'incommensurables crêtes rocheuses criblées
de fissures et sur la plupart desquelles d'immenses blocs placés en
équilibre menacent le voyageur de l'écraser dans leur chûte.
Trop tôt surpris par une nuit des plus profondes, il me fut impossible
de me hasarder plus loin. Je m'installai donc sur le bord d'un petit
filet d'eau qui m'avait servi de guide depuis mon départ de Villa
Vicencia et dont la source était en cet endroit.
J'avais étendu mon puncho sur lequel je me disposais à dormir quand,
avec une surprise extrême, j'aperçus une timide et tremblante lumière
que j'aurais tout d'abord juré sortir du sein de quelque montagne
voisine. Poussé par la curiosité et guidé par sa lueur, j'en suivis
la direction. Quel fut mon étonnement de rencontrer en cet endroit si
désert et si aride deux sortes de cabanes, grossièrement construites
avec des éclats de rochers empilés les uns sur les autres et seulement
recouvertes de branchages insuffisants à parer la chûte des énormes
pierres que détachent et font pleuvoir sans cesse les vents continuels.