trouvions seul à seul, il me tint un langage bien différent de celui
qu'il employait devant témoins, et il me prodigua des marques de la
plus grande sympathie. Il sut fort bien me faire comprendre que je
ne devais pas lui en vouloir lorsqu'il me brusquait, car ce n'était
souvent que le résultat de la violence qu'il se faisait à lui-même
pour résister au désir de m'être utile, cela étant incompatible avec
sa position et avec la surveillance qu'exerçaient sur lui les autres
Indiens; il ajoutait que si jamais je recouvrais ma liberté par
suite de circonstances inattendues, il souhaitait vivement que je me
souvinsse de lui comme d'un ami sincère. Cependant je dois dire que
malgré toutes ses belles paroles et toutes ses marques de sympathie
auxquelles il fallait que j'eusse l'air de croire aveuglément, je
savais fort bien, que le cas échéant, la haine la plus implacable
trouverait seule place dans ce cœur Indien si je lui laissais entrevoir
le vif désir que j'éprouvais de m'affranchir.
Néanmoins, j'affectai de paraître très-reconnaissant de tous ses bons
procédés, que je tenais du reste à mériter tant que je serais près
de lui. Pour lui en donner une preuve, je lui proposai un jour de
semer tout un sac de maïs provenant d'une expédition dans la province
de Buenos-Ayres. Cette offre lui plut infiniment: nous choisîmes
ensemble un endroit propice, et, chaque matin, dès l'aurore, je me mis
à travailler. Je fis d'abord un fossé assez large, pour empêcher le
bétail de pénétrer dans le champ.
Calfoucourah venait jusqu'à deux et trois fois par jour, suivre des
yeux mon travail et m'encourager. Il me faisait fumer sa pipe et
m'appelait son fils. Quand j'achevai ce fossé qui était large d'au
moins un mètre cinquante et profond de deux, il me fit venir dans un
roukah et après m'avoir fait partager son repas, il me fit présent d'un
manteau: quoiqu'à demi usé, cet objet me causa une grande joie car
c'était le premier vêtement que je possédais depuis le commencement de
ma captivité.
J'avais déjà beaucoup fait en creusant le fossé, mais l'embarras pour
moi était de trouver un moyen de labourer cette terre non défrichée.
Il me manquait pour cela une charrue. J'aurais sans doute été réduit à
la bêcher avec mon incommode pelle et je n'aurais que fort lentement
avancé dans ce travail fatiguant, si je n'eusse eu le bonheur de
trouver dans le voisinage une hache que je pus affiler. A l'aide de
cet instrument j'abattis un petit arbre dont une des branches formait
avec le tronc un angle aigu, et je taillai l'extrémité en forme de soc.
Au nombre du bétail se trouvaient deux bœufs de labour que j'attelai
tant bien que mal à cette charrue grossière; à force de persévérance
je parvins à labourer passablement l'enclos, lequel avait environ
cinq cents mètres carrés. Quand je l'eus ensemencé je chargeai de
pierre un fort cuir de bœuf auquel j'attelai trois chevaux, et je
m'en servis pour herser. La nature ayant pris soin de faire le reste,
je vis bientôt éclore une grande quantité de tiges de maïs qui, en
peu de temps donnèrent une récolte magnifique. Ce succès me captiva
complètement l'amitié et les bonnes grâces de Calfoucourah et celles
de ses trente-deux femmes qui parurent redoubler encore pour moi
d'attentions et d'égards.
Un jour voulant, selon mon habitude, abattre un bœuf d'un seul coup de
poignard au défaut de la nuque, un lazzo qui le retenait s'étant rompu,
je manquai mon coup, et je fus piétiné par l'animal furieux et blessé,
de dessous duquel on ne m'arracha qu'à grand peine tout sanglant et
meurtri. Tandis qu'il me labourait le corps de ses cornes, j'avais
perdu connaissance: lorsque je revins à moi, j'étais étendu sur des
cuirs de mouton, la tête reposant sur les genoux d'une des épouses du
grand Cacique, qui me prodiguait les soins les plus empressés et sembla
ainsi que tous les Indiens dont j'étais entouré toute joyeuse en me
voyant renaître à la vie.
Je fus quelque temps à me remettre des suites de ce terrible accident,
dans lequel j'avais failli perdre un œil, car j'avais eu une paupière
déchirée.
Malgré toutes les prévenances des Indiens et toute ma diplomatie, je
n'étais pas complètement à l'abri de leurs mauvais traitements, car la
superstition et l'inconstance de ces êtres méfiants les portait souvent
au contraire à me faire expier dans leurs moments de colère ce qu'ils
appelaient alors leur inexcusable faiblesse à mon égard.
Bien qu'il n'entrât pas dans les habitudes de Calfoucourah de se faire
accompagner autrement que par ses fils ou par moi lorsqu'il voyageait,
il n'accueillait pas moins avec les marques de la plus grande
satisfaction tous ceux qui se présentaient pour lui servir d'escorte.
Vu son grand âge ce chef ne conduisait plus guère lui-même les Indiens
au pillage. Il se contentait de leur donner ses ordres ou ses conseils
pour envahir tel point plutôt que tel autre. Mais, quand parfois il se
laissait entraîner par ses idées belliqueuses et qu'il conduisait ses
soldats, il emportait avec lui ses principales richesses, consistant
en éperons et étriers d'argent, et il emmenait la plupart de ses
femmes. Là se bornait toute sa distinction d'avec le commun des
Indiens, qui seuls prenaient part au combat. Ses droits n'allaient pas
jusqu'à s'attribuer une part quelconque du butin; mais comme il était
généralement aimé et vénéré de chacun, tous mettaient leur orgueil et
leur amour-propre à lui offrir de nombreux troupeaux, composés des
plus beaux animaux pillés, ou bien encore à lui faire don de quelques
captives qu'il vendait généralement à vil prix aux Indiens des tribus
éloignées.
Calfoucourah habitait une vaste tente abondamment pourvue de toutes
choses formant le confortable des Indiens. Et sous son toit fragile un
Européen eût certes pu trouver bien des richesses entassées pêle-mêle.
Depuis plus de six mois je vivais près de cet homme, lorsque de nouveau
les Indiens sentirent la nécessité de traiter avec l'un ou l'autre
parti politique des Hispanos-américains dont la surveillance de plus en
plus active s'opposait à leurs terribles invasions.
Ils hasardèrent près des uns et des autres des démarches pacifiques
dont le résultat devait influer beaucoup sur ma destinée.
CHAPITRE XI
Comment la politique des Provinces unies de la Plata vint influer sur
ma destinée.--Le général Urquiza.--Délivrance.--Orgie générale.
Les républiques unies de la Plata, pour leur bonheur, avaient alors à
leur tête un homme sur lequel je vais arrêter un instant les yeux du
lecteur, ne serait-ce que pour lui offrir une compensation aux figures
grimaçantes, grotesques ou hideuses que j'ai décrites jusqu'ici.
Don Justo-José Urquiza, né à la Conception de l'Uraguay, dans l'Entre
Rios, ne doit rien qu'à lui-même. Sorti des rangs du peuple, simple
gaucho comme il aime à s'en vanter, n'ayant jamais reçu d'autres leçons
que celle de sa propre expérience, il s'est peu à peu frayé un chemin
par la force de son caractère et la supériorité de son intelligence.
Ses rares talents militaires lui valurent la faveur de Rosas, qui
l'avança rapidement et en fit bientôt son bras droit. Urquiza put
croire un moment que le dictateur ne s'opposait à la confédération que
pour lui donner les moyens d'accomplir de grandes choses, et peut-être
pour sauvegarder l'indépendance de son pays. Mais il ne tarda pas à
démêler les motifs de cette politique astucieuse et méfiante. Dès qu'il
s'aperçut qu'on exploitait son patriotisme au profit d'une étroite
ambition personnelle, il se tourna contre le dictateur, l'accusant de
fausser la Constitution et d'attenter aux libertés nationales. Rosas
avait plusieurs fois feint un désintéressement qui était loin de sa
pensée. Périodiquement, à des époques habilement calculées, il parlait
avec une modestie vraiment touchante, tantôt de son âge trop avancé,
tantôt de sa santé délabrée, et demandait à résigner un pouvoir dont il
ne pouvait plus, disait-il, supporter le fardeau. Mais le vieux lion
qui avait toujours vu les représentants trembler devant lui, savait
bien qu'aucun d'eux n'oserait accepter sa démission. L'assemblée se
hâtait d'implorer son dévouement et de lui arracher, par d'ardentes
supplications, un sacrifice glorieux.
Ces plates adulations passaient auprès des cours étrangères pour
l'expression du sentiment public. Urquiza choisit le moment où le
dictateur cherchait en 1851, à renouveler cette honteuse comédie;
il lança une proclamation dans laquelle il déclarait Rosas déchu
du pouvoir exécutif, et il se plaça lui-même à la tête d'un parti
qui voulait à la fois la réunion des provinces en une confédération
compacte et la libre navigation des eaux de la Plata.
Il était assuré d'avance de l'appui du Brésil, dont sa politique
servait les plus chers intérêts. Les rivières qui prennent leur source
dans le Nord de cet empire donnent accès, par l'Atlantique, à une
partie considérable de son territoire, et ce sont les provinces les
plus riches. Le Brésil avait souvent demandé à Rosas le passage de la
Plata. Pour obtenir cette concession il avait épuisé en vain toute les
ressources de la diplomatie. Urquiza venait à propos. L'antagonisme
traditionnel des Espagnols et des Portugais céda devant la nécessité
d'ouvrir au commerce du monde le Parana, l'Uraguay, le Paraguay et
leurs tributaires.
Le Brésil se rallia donc à la cause d'Urquiza et lui fournit les
forces nécessaires pour la faire triompher. Le premier mouvement
d'Urquiza fut dirigé contre Oribe qui, soutenu par les troupes de
Rosas, bloquait depuis neuf ans Montévidéo, et n'attendait, pour s'en
emparer, que le moment où cesserait l'intervention de la France et de
l'Angleterre. En attendant, Oribe ruinait Montévidéo, car il avait peu
à peu élevé autour de son camp une ville rivale, Restoracione, qui
comptait déjà dix mille habitants. L'arrivée d'Urquiza détourna des
assiégés les menaces de l'avenir. Il se présentait à la tête d'une
armée d'Entre-Rios et de Corrientinois; appuyé en outre par l'escadre
du Brésil et par un corps d'infanterie de cette même nation, il amena
Oribe à capituler presque sans coup férir. Une adresse consommée
marqua sa conduite: il mit en avant le caractère patriotique de
son entreprise, montra les dispositions les plus conciliantes, et
proclama hautement son intention d'éviter l'effusion du sang. Des
milliers de combattants grossirent bientôt ses rangs; Oribe abandonné
de ses troupes et ne pouvant plus d'ailleurs recevoir ni renforts ni
munitions, se rendit sans conditions.
Après ce succès éclatant, Urquiza se retira dans sa province pour
s'y préparer à porter un coup décisif au pouvoir de Rosas. En 1852
il repassa le Parana avec des forces considérables et s'avança, sans
rencontrer d'obstacle jusqu'à Monte-Caseros, où le dictateur accourut
à la tête de vingt mille hommes. La mémorable bataille du 3 février
1852 se termina par la défaite et la fuite de Rosas, qui s'embarqua en
toute hâte sur un vaisseau anglais, pendant que son vainqueur entrait
dans Buenos-Ayres aux acclamations de la population. Urquiza établit
son quartier-général à Palermo, et nomma gouverneur de la ville Don
Vincente Lopez, homme d'un âge déjà avancé, mais généralement aimé et
estimé.
Nommé dictateur provisoire le 14 mai, Urquiza réunit à San-Nicolas les
gouverneurs et les délégués des quatorze provinces de la Plata pour
qu'ils eussent à choisir une organisation politique. Cette assemblée se
prononça en faveur du système fédératif, et décida que les provinces
nommeraient des représentants chargés de rédiger une constitution et
d'établir les bases d'un gouvernement définitif.
Buenos-Ayres refusa de confirmer les pouvoirs que l'assemblée avait
conférés à Urquiza. Le gouverneur Lopez qui était resté fidèle aux
décisions de la majorité, ne réussit pas à les faire respecter et fut
obligé de se démettre de ses fonctions. Urquiza n'était pas homme
à hésiter; il marcha sur Buenos-Ayres, rétablit son autorité et
réinstalla son gouverneur. Après cet acte de vigueur, il se montra
clément et se borna à exiler cinq des principaux meneurs: dès qu'il
vit l'ordre affermi, il retira ses troupes de la ville et se rendit à
Santa-Fé, où devait s'assembler le congrès, qui ouvrait ses séances le
20 août. Les treize provinces de l'Entre-Rios, Corrientes, Santa-Fé,
Cordova, Mendoza, Santiago de l'Estero, Tucuman, Salta, Jujuy,
Catamarca, Hioja, San-Luiz et San-Juan y avaient envoyé chacune deux
délégués.
Une nouvelle révolte éclata à Buenos-Ayres, suscitée par d'anciens
exilés qui ne s'étaient ralliés à Urquiza que pour se débarrasser
de Rosas. Comme ils étaient pour la plupart natifs de la ville, ils
n'eurent pas de peine à soulever la population. Urquiza ne pouvait
souffrir que Buenos-Ayres fît la loi aux treize provinces, mais il ne
voulait fournir aucun prétexte à une guerre civile dont il redoutait
les conséquences. Au lieu d'employer la force contre l'insurrection,
il préféra lui laisser le temps de la réflexion, et se contenta de
publier une proclamation dans laquelle il déclarait la province de
Buenos-Ayres séparée du reste de la confédération et l'abandonnait à
sa mauvaise destinée. Sa modération ne fit qu'encourager les insurgés;
ils essayèrent de propager la révolution et envahirent la province
d'Entre-Rios. C'était braver Urquiza jusque chez lui. Il marcha contre
les envahisseurs et les rejeta sur leur territoire.
Depuis lors jusqu'à l'heure actuelle, ce n'a été entre Urquiza,
représentant les intérêts de la confédération Argentine, tendant
à unifier son immense territoire, et les préjugés égoïstes de
Buenos-Ayres rêvant un orgueilleux isolement pour sa population de
cent vingt mille âmes, qu'une série de luttes plus ou moins ouvertes,
suivies de concessions toujours forcées et peu sincères de la part des
Portenos ou Buenos-Ayriens, toujours volontaires de la part d'Urquiza,
qui s'est montré, en toute occasion désireux d'épargner à l'antique
métropole de la Plata les malheureuses extrémités de la guerre.
Voici en quels termes le commandant Page, chargé par les Etats-Unis
d'une mission dans la Plata, traçait en 1857 le portrait de cet homme
remarquable.
Urquiza, à l'époque où je le vis était encore jeune d'apparence;
son teint est brun, sa taille moyenne; admirablement proportionné,
il présente tous les dehors d'une nature énergique et vigoureuse. Sa
tête se fait remarquer par des contours amples, des plans solides, des
traits fermes et accentués. L'ensemble respire l'intelligence, mais
une intelligence qui se possède pleinement. Les yeux purs, brillants,
bien ouverts, ont un regard pénétrant. La bouche est à la fois fine
et bienveillante. C'est une tête d'homme d'état en même temps que de
héros, offrant un singulier caractère de force, de calme et d'autorité.
Pour inspirer le respect Urquiza ne recourt à aucun charlatanisme, à
aucun rôle d'emprunt; son air n'a rien de composé, et l'on sent qu'il
est à la hauteur de sa mission. Sa noble prestance, son maintien aisé,
la dignité de ses manières, sa démarche délibérée, sa parole nette et
mesurée dénotent une âme fière et loyale, un esprit lucide, un jugement
sûr. On subit volontiers l'influence qu'il exerce sur tous ceux qui
l'entourent et l'on éprouve d'autant plus de plaisir à rencontrer en
lui les rares qualités dont il est doué, que l'on sait qu'il doit tout
à lui-même: son éducation comme sa haute position. (_Note E._)
Maintenant quelques mots suffiront pour faire comprendre comment aux
profonds calculs de la politique de cet homme d'état se rattacha
fortuitement ma délivrance.
En 1859 une nouvelle scission armée de Buenos-Ayres forçait une fois
encore Urquiza à recourir à la décision des champs de bataille.
Les Indiens pressentant avec leur instinct de bêtes de proie que les
dissensions politiques des Argentins pouvaient leur offrir quelques
occasions de butin, adressèrent au général plusieurs offres d'alliance,
et plusieurs lettres rédigées par moi furent portées par des membres de
la famille de Calfoucourah.
Le général était trop fin politique pour ne pas faire un bon accueil
à ces messagers sauvages. Possesseur d'une des plus vastes estancias
de la vallée du Parana, et lui-même agronome distingué, cherchant
avant tout à développer les bienfaits de l'agriculture sur la belle
partie de terre confiée à ses soins, il savait trop combien les
établissements agricoles de la frontière du Sud ont besoin de calme
et de sécurité pour ne pas chercher à amortir par tous les moyens les
tendances agressives des Indiens leurs voisins. Il ne renvoya donc les
ambassadeurs de Calfoucourah que chargés de cadeaux de toutes sortes
et surtout de barils d'eau-de-vie; aussi leur retour fut, dans toute
la horde, sans exception de rang, d'âge et de sexe, le signal d'orgies
sans fin.
Quand je les vis livrés avec frénésie à l'ivresse, jugeant de la durée
qu'elle pouvait avoir je conçus l'idée de tenter encore une fois de
me rapprocher des contrées d'où je pourrais opérer mon retour dans ma
patrie et dans ma famille.
Au moment de prendre cette décision solennelle me souvenant que les
portraits de mes chers parents étaient encore à la merci des Indiens,
je résolus de tout risquer pour m'en emparer, les considérant comme
un talisman qui devait me protéger au milieu des nouveaux périls que
j'allais affronter. Pour exécuter ce coup hardi, je fus obligé de
pénétrer en me traînant sur les mains au milieu de toute la horde
de buveurs ivres et exaltés, essuyant les menaces des uns ou parant
de mon mieux les coups de couteau que cherchaient à me porter les
autres sans pourtant se rendre compte de ce que je cherchais ni sans
me reconnaître. Quand je mis enfin la main sur le sac où ils étaient
renfermés, le cœur me battit violemment; de même qu'un coupable j'eus
un instant la peur d'être découvert; tout mon sang se glaça. Je ne
savais plus si je devais avancer ou reculer; pourtant après être resté
quelques minutes dans l'immobilité la plus complète, convaincu de
n'avoir pas été vu, j'entrouvris doucement et sans bruit le misérable
sac de cuir de cheval dont la criante sécheresse eût pu me vendre. Et
sans perdre de temps, j'y introduisis une main fébrile qui eut bien
vite saisi les photographies que je cachai aussitôt dans le manteau qui
m'entourait la taille. Puis, comme enhardi par ce premier exploit, en
un moment je fus hors de la tente, plus que jamais décidé à m'enfuir.
J'implorai l'aide du Tout-Puissant du plus profond de mon cœur, et
profitant de cette nuit où toute la tribu était plongée dans un lourd
sommeil, je me glissai en rampant vers l'endroit où étaient les
meilleurs chevaux du cacique, après m'être muni d'une paire de boules
destinées, soit à ma défense, soit à me procurer du gibier sur ma
route. Je pris aussi un lazzo pour m'emparer de trois montures et les
réunir.
Ces préliminaires accomplis sans bruit, je conduisis tout doucement
mes chevaux jusqu'à ce que je fusse hors de la vue du camp. Alors
sautant sur l'un d'eux, puis chassant les autres devant moi, je
commençais palpitant d'émotion, ma dernière course, celle d'où
dépendait ma vie ou ma mort.
Pendant toute la nuit je galopai sans relâche croyant voir sans cesse
des ombres à ma poursuite. Le jour dissipa les ténèbres mais sans
calmer mon agitation; elle était telle que le moindre souffle d'air me
semblait chargé de clameurs menaçantes et que le moindre tourbillon de
poussière me donnait des angoisses.
Souvent je mettais pied à terre, et, l'oreille appuyée sur le sol,
j'écoutais, espérant puiser un peu de tranquillité dans le silence de
la Pampa; mais loin de là, les oreilles me tintaient tellement que je
croyais entendre sur ce sol dur retentir de sinistres galops, et je
précipitais de nouveau ma fuite sans réfléchir aux impérieux besoins
qu'éprouvait ma monture à laquelle il était impossible de prendre, à
l'exemple de ses compagnons, quelques bouchées d'herbe en courant.
Je suivais, autant qu'il m'était possible, les parties gazonnées du
désert, afin de dépister les Indiens qui immanquablement devaient
me poursuivre, mais qui chercheraient en vain ma piste dans l'herbe
relevée par la rosée du matin.
N'ayant pris avec moi aucune provision, je commençais à souffrir
cruellement de la faim et de la soif, lorsque je pus enfin m'emparer
d'une jeune gama. La terreur que j'éprouvais était telle, que pour ne
point ralentir ma fuite en prenant le temps de faire cuire mon gibier,
je l'attachai autour de moi à l'aide de mon lazzo et je le dévorai
ainsi tout cru, mordant à même le corps tout en galopant.
Cette course désordonnée durait depuis quatre jours déjà, quand le
cheval que je montais s'abattit: il était mort.
Craignant avec raison, de perdre de même les deux qui me restaient
et de qui seuls dépendait mon salut, j'eus dès lors la précaution de
les laisser se délasser une partie de la nuit; ce qui ralentissait
extraordinairement ma marche, bien que l'idée fixe que j'avais d'être
poursuivi m'animât malgré moi à les stimuler durant le jour.
Dans un de ces moments de repos, tandis que les yeux inquiets et
les oreilles tendues, je m'obstinais à vouloir percer l'obscurité qui
m'entourait ou à saisir le moindre bruit défavorable, il me sembla
entendre les aboiements d'un chien, qui devinrent bientôt de plus
en plus forts et ne me laissèrent plus aucun doute. Saisi d'effroi,
pensant naturellement que ce chien devait précéder les Indiens, je
m'élançai à la hâte sur l'un de mes chevaux, et chassant l'autre devant
moi, je partis à toute bride. Mais à quelque distance, ayant une côte
à gravir, ces malheureux animaux déjà harassés se refusèrent à marcher
autrement qu'au pas. Ce qui donna au chien que j'avais entendu tout
le temps de me rejoindre. A peine fut-il près de moi qu'il manifesta
la plus grande joie. Quelle ne fut pas ma surprise en reconnaissant
en lui un pauvre chien que j'étais parvenu à apprivoiser et avec
lequel j'avais souvent partagé mes repas. Son attachement était tel
qu'il s'était habitué à m'accompagner dans toutes mes excursions. Il
m'avait sans doute suivi dès mon départ, mais ma grande préoccupation
et la vitesse de ma course m'avaient empêché de l'apercevoir plus tôt.
Complètement rassuré je m'arrêtai de nouveau, pour laisser cette fois,
mes chevaux se reposer plus longtemps que je ne l'avais encore fait.
Quand ils eurent suffisamment mangé et bu, je repris le cours de mon
dangereux voyage, pendant la durée duquel, mon chien et moi, nous fûmes
condamnés à ne vivre que du produit de notre chasse, que nous dévorions
tout sanglant.
Après un autre espace de temps que je ne puis préciser, car toutes
les journées, toutes les heures se ressemblaient, la fatigue et le
manque d'eau me privèrent d'un second cheval. J'aurais voulu ne pas
l'abandonner et attendre auprès de lui son rétablissement ou sa mort,
mais la désolante nature du sol, n'offrait aucune ressource, et en
restant je m'exposais également à perdre ma dernière monture qui avait
résisté à toutes les épreuves.
Je partis le cœur navré, décidé à ménager par tous les moyens, mon
cheval et mon chien, mes derniers compagnons de misère. Je m'astreignis
à n'exiger d'eux aucun effort; nous n'avancions que fort lentement,
épuisés de faim et de soif, quant à la tombée de la nuit, je remarquai
que de lui-même mon cheval doublait le pas; à la fraîcheur du terrain
qu'il foulait, et avec l'instinct propre à tous les hôtes de ces vastes
déserts, le pauvre animal avait senti le voisinage de l'eau.
Peu d'instants après, nous étanchions notre soif commune dans ces
lagunes que déposent dans le nord de la Pampa les filets d'eau issus
des contreforts des Andes dans les provinces de Mendoza et de San
Luiz. Autour de ces bassins une herbe abondante et touffue, permit
à mon pauvre coursier de réparer ses forces. Grâce à cette provende
inespérée, il put me porter jusqu'à Rio-Quinto, où moins heureux que
mon chien, il s'affaissa tout à fait épuisé; et moi, à bout de forces,
mourant de faim, de fatigues physiques et morales, je tombai à ses
côtés sans mouvement et sans voix.
C'était le treizième jour de ma fuite!... Je ne puis en fixer le
quantième, mais c'était vers le milieu de 1859.