Plusieurs fois, pendant mon séjour auprès de lui, quand nous nous

trouvions seul à seul, il me tint un langage bien différent de celui

qu'il employait devant témoins, et il me prodigua des marques de la

plus grande sympathie. Il sut fort bien me faire comprendre que je

ne devais pas lui en vouloir lorsqu'il me brusquait, car ce n'était

souvent que le résultat de la violence qu'il se faisait à lui-même

pour résister au désir de m'être utile, cela étant incompatible avec

sa position et avec la surveillance qu'exerçaient sur lui les autres

Indiens; il ajoutait que si jamais je recouvrais ma liberté par

suite de circonstances inattendues, il souhaitait vivement que je me

souvinsse de lui comme d'un ami sincère. Cependant je dois dire que

malgré toutes ses belles paroles et toutes ses marques de sympathie

auxquelles il fallait que j'eusse l'air de croire aveuglément, je

savais fort bien, que le cas échéant, la haine la plus implacable

trouverait seule place dans ce cœur Indien si je lui laissais entrevoir

le vif désir que j'éprouvais de m'affranchir.

Néanmoins, j'affectai de paraître très-reconnaissant de tous ses bons

procédés, que je tenais du reste à mériter tant que je serais près

de lui. Pour lui en donner une preuve, je lui proposai un jour de

semer tout un sac de maïs provenant d'une expédition dans la province

de Buenos-Ayres. Cette offre lui plut infiniment: nous choisîmes

ensemble un endroit propice, et, chaque matin, dès l'aurore, je me mis

à travailler. Je fis d'abord un fossé assez large, pour empêcher le

bétail de pénétrer dans le champ.

Calfoucourah venait jusqu'à deux et trois fois par jour, suivre des

yeux mon travail et m'encourager. Il me faisait fumer sa pipe et

m'appelait son fils. Quand j'achevai ce fossé qui était large d'au

moins un mètre cinquante et profond de deux, il me fit venir dans un

roukah et après m'avoir fait partager son repas, il me fit présent d'un

manteau: quoiqu'à demi usé, cet objet me causa une grande joie car

c'était le premier vêtement que je possédais depuis le commencement de

ma captivité.

J'avais déjà beaucoup fait en creusant le fossé, mais l'embarras pour

moi était de trouver un moyen de labourer cette terre non défrichée.

Il me manquait pour cela une charrue. J'aurais sans doute été réduit à

la bêcher avec mon incommode pelle et je n'aurais que fort lentement

avancé dans ce travail fatiguant, si je n'eusse eu le bonheur de

trouver dans le voisinage une hache que je pus affiler. A l'aide de

cet instrument j'abattis un petit arbre dont une des branches formait

avec le tronc un angle aigu, et je taillai l'extrémité en forme de soc.

Au nombre du bétail se trouvaient deux bœufs de labour que j'attelai

tant bien que mal à cette charrue grossière; à force de persévérance

je parvins à labourer passablement l'enclos, lequel avait environ

cinq cents mètres carrés. Quand je l'eus ensemencé je chargeai de

pierre un fort cuir de bœuf auquel j'attelai trois chevaux, et je

m'en servis pour herser. La nature ayant pris soin de faire le reste,

je vis bientôt éclore une grande quantité de tiges de maïs qui, en

peu de temps donnèrent une récolte magnifique. Ce succès me captiva

complètement l'amitié et les bonnes grâces de Calfoucourah et celles

de ses trente-deux femmes qui parurent redoubler encore pour moi

d'attentions et d'égards.

Un jour voulant, selon mon habitude, abattre un bœuf d'un seul coup de

poignard au défaut de la nuque, un lazzo qui le retenait s'étant rompu,

je manquai mon coup, et je fus piétiné par l'animal furieux et blessé,

de dessous duquel on ne m'arracha qu'à grand peine tout sanglant et

meurtri. Tandis qu'il me labourait le corps de ses cornes, j'avais

perdu connaissance: lorsque je revins à moi, j'étais étendu sur des

cuirs de mouton, la tête reposant sur les genoux d'une des épouses du

grand Cacique, qui me prodiguait les soins les plus empressés et sembla

ainsi que tous les Indiens dont j'étais entouré toute joyeuse en me

voyant renaître à la vie.

Je fus quelque temps à me remettre des suites de ce terrible accident,

dans lequel j'avais failli perdre un œil, car j'avais eu une paupière

déchirée.

Malgré toutes les prévenances des Indiens et toute ma diplomatie, je

n'étais pas complètement à l'abri de leurs mauvais traitements, car la

superstition et l'inconstance de ces êtres méfiants les portait souvent

au contraire à me faire expier dans leurs moments de colère ce qu'ils

appelaient alors leur inexcusable faiblesse à mon égard.

Bien qu'il n'entrât pas dans les habitudes de Calfoucourah de se faire

accompagner autrement que par ses fils ou par moi lorsqu'il voyageait,

il n'accueillait pas moins avec les marques de la plus grande

satisfaction tous ceux qui se présentaient pour lui servir d'escorte.

Vu son grand âge ce chef ne conduisait plus guère lui-même les Indiens

au pillage. Il se contentait de leur donner ses ordres ou ses conseils

pour envahir tel point plutôt que tel autre. Mais, quand parfois il se

laissait entraîner par ses idées belliqueuses et qu'il conduisait ses

soldats, il emportait avec lui ses principales richesses, consistant

en éperons et étriers d'argent, et il emmenait la plupart de ses

femmes. Là se bornait toute sa distinction d'avec le commun des

Indiens, qui seuls prenaient part au combat. Ses droits n'allaient pas

jusqu'à s'attribuer une part quelconque du butin; mais comme il était

généralement aimé et vénéré de chacun, tous mettaient leur orgueil et

leur amour-propre à lui offrir de nombreux troupeaux, composés des

plus beaux animaux pillés, ou bien encore à lui faire don de quelques

captives qu'il vendait généralement à vil prix aux Indiens des tribus

éloignées.

Calfoucourah habitait une vaste tente abondamment pourvue de toutes

choses formant le confortable des Indiens. Et sous son toit fragile un

Européen eût certes pu trouver bien des richesses entassées pêle-mêle.

Depuis plus de six mois je vivais près de cet homme, lorsque de nouveau

les Indiens sentirent la nécessité de traiter avec l'un ou l'autre

parti politique des Hispanos-américains dont la surveillance de plus en

plus active s'opposait à leurs terribles invasions.

Ils hasardèrent près des uns et des autres des démarches pacifiques

dont le résultat devait influer beaucoup sur ma destinée.

CHAPITRE XI

Comment la politique des Provinces unies de la Plata vint influer sur

ma destinée.--Le général Urquiza.--Délivrance.--Orgie générale.

Les républiques unies de la Plata, pour leur bonheur, avaient alors à

leur tête un homme sur lequel je vais arrêter un instant les yeux du

lecteur, ne serait-ce que pour lui offrir une compensation aux figures

grimaçantes, grotesques ou hideuses que j'ai décrites jusqu'ici.

Don Justo-José Urquiza, né à la Conception de l'Uraguay, dans l'Entre

Rios, ne doit rien qu'à lui-même. Sorti des rangs du peuple, simple

gaucho comme il aime à s'en vanter, n'ayant jamais reçu d'autres leçons

que celle de sa propre expérience, il s'est peu à peu frayé un chemin

par la force de son caractère et la supériorité de son intelligence.

Ses rares talents militaires lui valurent la faveur de Rosas, qui

l'avança rapidement et en fit bientôt son bras droit. Urquiza put

croire un moment que le dictateur ne s'opposait à la confédération que

pour lui donner les moyens d'accomplir de grandes choses, et peut-être

pour sauvegarder l'indépendance de son pays. Mais il ne tarda pas à

démêler les motifs de cette politique astucieuse et méfiante. Dès qu'il

s'aperçut qu'on exploitait son patriotisme au profit d'une étroite

ambition personnelle, il se tourna contre le dictateur, l'accusant de

fausser la Constitution et d'attenter aux libertés nationales. Rosas

avait plusieurs fois feint un désintéressement qui était loin de sa

pensée. Périodiquement, à des époques habilement calculées, il parlait

avec une modestie vraiment touchante, tantôt de son âge trop avancé,

tantôt de sa santé délabrée, et demandait à résigner un pouvoir dont il

ne pouvait plus, disait-il, supporter le fardeau. Mais le vieux lion

qui avait toujours vu les représentants trembler devant lui, savait

bien qu'aucun d'eux n'oserait accepter sa démission. L'assemblée se

hâtait d'implorer son dévouement et de lui arracher, par d'ardentes

supplications, un sacrifice glorieux.

Ces plates adulations passaient auprès des cours étrangères pour

l'expression du sentiment public. Urquiza choisit le moment où le

dictateur cherchait en 1851, à renouveler cette honteuse comédie;

il lança une proclamation dans laquelle il déclarait Rosas déchu

du pouvoir exécutif, et il se plaça lui-même à la tête d'un parti

qui voulait à la fois la réunion des provinces en une confédération

compacte et la libre navigation des eaux de la Plata.

Il était assuré d'avance de l'appui du Brésil, dont sa politique

servait les plus chers intérêts. Les rivières qui prennent leur source

dans le Nord de cet empire donnent accès, par l'Atlantique, à une

partie considérable de son territoire, et ce sont les provinces les

plus riches. Le Brésil avait souvent demandé à Rosas le passage de la

Plata. Pour obtenir cette concession il avait épuisé en vain toute les

ressources de la diplomatie. Urquiza venait à propos. L'antagonisme

traditionnel des Espagnols et des Portugais céda devant la nécessité

d'ouvrir au commerce du monde le Parana, l'Uraguay, le Paraguay et

leurs tributaires.

Le Brésil se rallia donc à la cause d'Urquiza et lui fournit les

forces nécessaires pour la faire triompher. Le premier mouvement

d'Urquiza fut dirigé contre Oribe qui, soutenu par les troupes de

Rosas, bloquait depuis neuf ans Montévidéo, et n'attendait, pour s'en

emparer, que le moment où cesserait l'intervention de la France et de

l'Angleterre. En attendant, Oribe ruinait Montévidéo, car il avait peu

à peu élevé autour de son camp une ville rivale, Restoracione, qui

comptait déjà dix mille habitants. L'arrivée d'Urquiza détourna des

assiégés les menaces de l'avenir. Il se présentait à la tête d'une

armée d'Entre-Rios et de Corrientinois; appuyé en outre par l'escadre

du Brésil et par un corps d'infanterie de cette même nation, il amena

Oribe à capituler presque sans coup férir. Une adresse consommée

marqua sa conduite: il mit en avant le caractère patriotique de

son entreprise, montra les dispositions les plus conciliantes, et

proclama hautement son intention d'éviter l'effusion du sang. Des

milliers de combattants grossirent bientôt ses rangs; Oribe abandonné

de ses troupes et ne pouvant plus d'ailleurs recevoir ni renforts ni

munitions, se rendit sans conditions.

Après ce succès éclatant, Urquiza se retira dans sa province pour

s'y préparer à porter un coup décisif au pouvoir de Rosas. En 1852

il repassa le Parana avec des forces considérables et s'avança, sans

rencontrer d'obstacle jusqu'à Monte-Caseros, où le dictateur accourut

à la tête de vingt mille hommes. La mémorable bataille du 3 février

1852 se termina par la défaite et la fuite de Rosas, qui s'embarqua en

toute hâte sur un vaisseau anglais, pendant que son vainqueur entrait

dans Buenos-Ayres aux acclamations de la population. Urquiza établit

son quartier-général à Palermo, et nomma gouverneur de la ville Don

Vincente Lopez, homme d'un âge déjà avancé, mais généralement aimé et

estimé.

Nommé dictateur provisoire le 14 mai, Urquiza réunit à San-Nicolas les

gouverneurs et les délégués des quatorze provinces de la Plata pour

qu'ils eussent à choisir une organisation politique. Cette assemblée se

prononça en faveur du système fédératif, et décida que les provinces

nommeraient des représentants chargés de rédiger une constitution et

d'établir les bases d'un gouvernement définitif.

Buenos-Ayres refusa de confirmer les pouvoirs que l'assemblée avait

conférés à Urquiza. Le gouverneur Lopez qui était resté fidèle aux

décisions de la majorité, ne réussit pas à les faire respecter et fut

obligé de se démettre de ses fonctions. Urquiza n'était pas homme

à hésiter; il marcha sur Buenos-Ayres, rétablit son autorité et

réinstalla son gouverneur. Après cet acte de vigueur, il se montra

clément et se borna à exiler cinq des principaux meneurs: dès qu'il

vit l'ordre affermi, il retira ses troupes de la ville et se rendit à

Santa-Fé, où devait s'assembler le congrès, qui ouvrait ses séances le

20 août. Les treize provinces de l'Entre-Rios, Corrientes, Santa-Fé,

Cordova, Mendoza, Santiago de l'Estero, Tucuman, Salta, Jujuy,

Catamarca, Hioja, San-Luiz et San-Juan y avaient envoyé chacune deux

délégués.

Une nouvelle révolte éclata à Buenos-Ayres, suscitée par d'anciens

exilés qui ne s'étaient ralliés à Urquiza que pour se débarrasser

de Rosas. Comme ils étaient pour la plupart natifs de la ville, ils

n'eurent pas de peine à soulever la population. Urquiza ne pouvait

souffrir que Buenos-Ayres fît la loi aux treize provinces, mais il ne

voulait fournir aucun prétexte à une guerre civile dont il redoutait

les conséquences. Au lieu d'employer la force contre l'insurrection,

il préféra lui laisser le temps de la réflexion, et se contenta de

publier une proclamation dans laquelle il déclarait la province de

Buenos-Ayres séparée du reste de la confédération et l'abandonnait à

sa mauvaise destinée. Sa modération ne fit qu'encourager les insurgés;

ils essayèrent de propager la révolution et envahirent la province

d'Entre-Rios. C'était braver Urquiza jusque chez lui. Il marcha contre

les envahisseurs et les rejeta sur leur territoire.

Depuis lors jusqu'à l'heure actuelle, ce n'a été entre Urquiza,

représentant les intérêts de la confédération Argentine, tendant

à unifier son immense territoire, et les préjugés égoïstes de

Buenos-Ayres rêvant un orgueilleux isolement pour sa population de

cent vingt mille âmes, qu'une série de luttes plus ou moins ouvertes,

suivies de concessions toujours forcées et peu sincères de la part des

Portenos ou Buenos-Ayriens, toujours volontaires de la part d'Urquiza,

qui s'est montré, en toute occasion désireux d'épargner à l'antique

métropole de la Plata les malheureuses extrémités de la guerre.

Voici en quels termes le commandant Page, chargé par les Etats-Unis

d'une mission dans la Plata, traçait en 1857 le portrait de cet homme

remarquable.

Urquiza, à l'époque où je le vis était encore jeune d'apparence;

son teint est brun, sa taille moyenne; admirablement proportionné,

il présente tous les dehors d'une nature énergique et vigoureuse. Sa

tête se fait remarquer par des contours amples, des plans solides, des

traits fermes et accentués. L'ensemble respire l'intelligence, mais

une intelligence qui se possède pleinement. Les yeux purs, brillants,

bien ouverts, ont un regard pénétrant. La bouche est à la fois fine

et bienveillante. C'est une tête d'homme d'état en même temps que de

héros, offrant un singulier caractère de force, de calme et d'autorité.

Pour inspirer le respect Urquiza ne recourt à aucun charlatanisme, à

aucun rôle d'emprunt; son air n'a rien de composé, et l'on sent qu'il

est à la hauteur de sa mission. Sa noble prestance, son maintien aisé,

la dignité de ses manières, sa démarche délibérée, sa parole nette et

mesurée dénotent une âme fière et loyale, un esprit lucide, un jugement

sûr. On subit volontiers l'influence qu'il exerce sur tous ceux qui

l'entourent et l'on éprouve d'autant plus de plaisir à rencontrer en

lui les rares qualités dont il est doué, que l'on sait qu'il doit tout

à lui-même: son éducation comme sa haute position. (_Note E._)

Maintenant quelques mots suffiront pour faire comprendre comment aux

profonds calculs de la politique de cet homme d'état se rattacha

fortuitement ma délivrance.

En 1859 une nouvelle scission armée de Buenos-Ayres forçait une fois

encore Urquiza à recourir à la décision des champs de bataille.

Les Indiens pressentant avec leur instinct de bêtes de proie que les

dissensions politiques des Argentins pouvaient leur offrir quelques

occasions de butin, adressèrent au général plusieurs offres d'alliance,

et plusieurs lettres rédigées par moi furent portées par des membres de

la famille de Calfoucourah.

Le général était trop fin politique pour ne pas faire un bon accueil

à ces messagers sauvages. Possesseur d'une des plus vastes estancias

de la vallée du Parana, et lui-même agronome distingué, cherchant

avant tout à développer les bienfaits de l'agriculture sur la belle

partie de terre confiée à ses soins, il savait trop combien les

établissements agricoles de la frontière du Sud ont besoin de calme

et de sécurité pour ne pas chercher à amortir par tous les moyens les

tendances agressives des Indiens leurs voisins. Il ne renvoya donc les

ambassadeurs de Calfoucourah que chargés de cadeaux de toutes sortes

et surtout de barils d'eau-de-vie; aussi leur retour fut, dans toute

la horde, sans exception de rang, d'âge et de sexe, le signal d'orgies

sans fin.

Quand je les vis livrés avec frénésie à l'ivresse, jugeant de la durée

qu'elle pouvait avoir je conçus l'idée de tenter encore une fois de

me rapprocher des contrées d'où je pourrais opérer mon retour dans ma

patrie et dans ma famille.

Au moment de prendre cette décision solennelle me souvenant que les

portraits de mes chers parents étaient encore à la merci des Indiens,

je résolus de tout risquer pour m'en emparer, les considérant comme

un talisman qui devait me protéger au milieu des nouveaux périls que

j'allais affronter. Pour exécuter ce coup hardi, je fus obligé de

pénétrer en me traînant sur les mains au milieu de toute la horde

de buveurs ivres et exaltés, essuyant les menaces des uns ou parant

de mon mieux les coups de couteau que cherchaient à me porter les

autres sans pourtant se rendre compte de ce que je cherchais ni sans

me reconnaître. Quand je mis enfin la main sur le sac où ils étaient

renfermés, le cœur me battit violemment; de même qu'un coupable j'eus

un instant la peur d'être découvert; tout mon sang se glaça. Je ne

savais plus si je devais avancer ou reculer; pourtant après être resté

quelques minutes dans l'immobilité la plus complète, convaincu de

n'avoir pas été vu, j'entrouvris doucement et sans bruit le misérable

sac de cuir de cheval dont la criante sécheresse eût pu me vendre. Et

sans perdre de temps, j'y introduisis une main fébrile qui eut bien

vite saisi les photographies que je cachai aussitôt dans le manteau qui

m'entourait la taille. Puis, comme enhardi par ce premier exploit, en

un moment je fus hors de la tente, plus que jamais décidé à m'enfuir.

J'implorai l'aide du Tout-Puissant du plus profond de mon cœur, et

profitant de cette nuit où toute la tribu était plongée dans un lourd

sommeil, je me glissai en rampant vers l'endroit où étaient les

meilleurs chevaux du cacique, après m'être muni d'une paire de boules

destinées, soit à ma défense, soit à me procurer du gibier sur ma

route. Je pris aussi un lazzo pour m'emparer de trois montures et les

réunir.

Ces préliminaires accomplis sans bruit, je conduisis tout doucement

mes chevaux jusqu'à ce que je fusse hors de la vue du camp. Alors

sautant sur l'un d'eux, puis chassant les autres devant moi, je

commençais palpitant d'émotion, ma dernière course, celle d'où

dépendait ma vie ou ma mort.

Pendant toute la nuit je galopai sans relâche croyant voir sans cesse

des ombres à ma poursuite. Le jour dissipa les ténèbres mais sans

calmer mon agitation; elle était telle que le moindre souffle d'air me

semblait chargé de clameurs menaçantes et que le moindre tourbillon de

poussière me donnait des angoisses.

Souvent je mettais pied à terre, et, l'oreille appuyée sur le sol,

j'écoutais, espérant puiser un peu de tranquillité dans le silence de

la Pampa; mais loin de là, les oreilles me tintaient tellement que je

croyais entendre sur ce sol dur retentir de sinistres galops, et je

précipitais de nouveau ma fuite sans réfléchir aux impérieux besoins

qu'éprouvait ma monture à laquelle il était impossible de prendre, à

l'exemple de ses compagnons, quelques bouchées d'herbe en courant.

Je suivais, autant qu'il m'était possible, les parties gazonnées du

désert, afin de dépister les Indiens qui immanquablement devaient

me poursuivre, mais qui chercheraient en vain ma piste dans l'herbe

relevée par la rosée du matin.

N'ayant pris avec moi aucune provision, je commençais à souffrir

cruellement de la faim et de la soif, lorsque je pus enfin m'emparer

d'une jeune gama. La terreur que j'éprouvais était telle, que pour ne

point ralentir ma fuite en prenant le temps de faire cuire mon gibier,

je l'attachai autour de moi à l'aide de mon lazzo et je le dévorai

ainsi tout cru, mordant à même le corps tout en galopant.

Cette course désordonnée durait depuis quatre jours déjà, quand le

cheval que je montais s'abattit: il était mort.

Craignant avec raison, de perdre de même les deux qui me restaient

et de qui seuls dépendait mon salut, j'eus dès lors la précaution de

les laisser se délasser une partie de la nuit; ce qui ralentissait

extraordinairement ma marche, bien que l'idée fixe que j'avais d'être

poursuivi m'animât malgré moi à les stimuler durant le jour.

Dans un de ces moments de repos, tandis que les yeux inquiets et

les oreilles tendues, je m'obstinais à vouloir percer l'obscurité qui

m'entourait ou à saisir le moindre bruit défavorable, il me sembla

entendre les aboiements d'un chien, qui devinrent bientôt de plus

en plus forts et ne me laissèrent plus aucun doute. Saisi d'effroi,

pensant naturellement que ce chien devait précéder les Indiens, je

m'élançai à la hâte sur l'un de mes chevaux, et chassant l'autre devant

moi, je partis à toute bride. Mais à quelque distance, ayant une côte

à gravir, ces malheureux animaux déjà harassés se refusèrent à marcher

autrement qu'au pas. Ce qui donna au chien que j'avais entendu tout

le temps de me rejoindre. A peine fut-il près de moi qu'il manifesta

la plus grande joie. Quelle ne fut pas ma surprise en reconnaissant

en lui un pauvre chien que j'étais parvenu à apprivoiser et avec

lequel j'avais souvent partagé mes repas. Son attachement était tel

qu'il s'était habitué à m'accompagner dans toutes mes excursions. Il

m'avait sans doute suivi dès mon départ, mais ma grande préoccupation

et la vitesse de ma course m'avaient empêché de l'apercevoir plus tôt.

Complètement rassuré je m'arrêtai de nouveau, pour laisser cette fois,

mes chevaux se reposer plus longtemps que je ne l'avais encore fait.

Quand ils eurent suffisamment mangé et bu, je repris le cours de mon

dangereux voyage, pendant la durée duquel, mon chien et moi, nous fûmes

condamnés à ne vivre que du produit de notre chasse, que nous dévorions

tout sanglant.

Après un autre espace de temps que je ne puis préciser, car toutes

les journées, toutes les heures se ressemblaient, la fatigue et le

manque d'eau me privèrent d'un second cheval. J'aurais voulu ne pas

l'abandonner et attendre auprès de lui son rétablissement ou sa mort,

mais la désolante nature du sol, n'offrait aucune ressource, et en

restant je m'exposais également à perdre ma dernière monture qui avait

résisté à toutes les épreuves.

Je partis le cœur navré, décidé à ménager par tous les moyens, mon

cheval et mon chien, mes derniers compagnons de misère. Je m'astreignis

à n'exiger d'eux aucun effort; nous n'avancions que fort lentement,

épuisés de faim et de soif, quant à la tombée de la nuit, je remarquai

que de lui-même mon cheval doublait le pas; à la fraîcheur du terrain

qu'il foulait, et avec l'instinct propre à tous les hôtes de ces vastes

déserts, le pauvre animal avait senti le voisinage de l'eau.

Peu d'instants après, nous étanchions notre soif commune dans ces

lagunes que déposent dans le nord de la Pampa les filets d'eau issus

des contreforts des Andes dans les provinces de Mendoza et de San

Luiz. Autour de ces bassins une herbe abondante et touffue, permit

à mon pauvre coursier de réparer ses forces. Grâce à cette provende

inespérée, il put me porter jusqu'à Rio-Quinto, où moins heureux que

mon chien, il s'affaissa tout à fait épuisé; et moi, à bout de forces,

mourant de faim, de fatigues physiques et morales, je tombai à ses

côtés sans mouvement et sans voix.

C'était le treizième jour de ma fuite!... Je ne puis en fixer le

quantième, mais c'était vers le milieu de 1859.

Trois ans d'esclavage chez les Patagons · 第 11 / 14 段