Les Indiens boivent souvent pendant plusieurs jours consécutifs et en

plein soleil sans que leur santé en souffre aucunement; ils conservent

même toute leur mémoire pendant le plus fort de leur ivresse, et si le

hasard a mis entre leurs mains une bouteille, on peut être tranquillisé

sur son contenu qui ne saurait se renverser par suite de l'habitude

qu'ils ont de mettre un doigt dans le goulot et de la saisir fortement

entre les autres.

Je n'ai jamais rien vu d'aussi dégoûtant et de plus extraordinaire

que ce mélange d'hommes et de femmes sauvages entassés pêle mêle,

parlant, chantant ou hurlant tour à tour, se traînant sur le siége ou

sur les mains pour chercher à se dérober les uns aux autres quelques

gouttes de liqueur, ou pour s'invectiver de la plus rude façon. Ces

orgies s'achèvent rarement sans coup férir, car les Indiens ont ainsi

que les hommes civilisés la fâcheuse habitude de choisir ces moments

pour raconter leurs hauts faits. Et comme au récit de leurs exploits il

arrive fréquemment que le mot _ouignecaé_--chrétien--est prononcé,

la haine qu'ils éprouvent pour ces derniers se traduit souvent par

d'effroyables mêlées, dans lesquelles hommes et femmes se croyant sans

doute attaqués par les Espagnols s'entretueraient immanquablement si,

quelques-uns moins ivres ou plus raisonnables ne parvenaient à désarmer

les mutins.

Les Indiens transportent la liqueur à dos de cheval; ils la mettent

dans des peaux d'autruches ou de moutons, mais ils préfèrent

généralement ces dernières comme étant plus faciles à préparer et d'une

plus grande contenance. Ils en font des outres auxquelles ils donnent

le nom de _ounékas_ et qui résistent parfaitement à la pression

des sangles. Ils les préparent de la manière suivante: ils égorgent les

moutons, en séparent la tête et retirent la peau tout d'une pièce en

pratiquant seulement une ouverture depuis le bas d'une des jambes de

l'arrière-train jusqu'à la panse, par où ils trouvent moyen de faire

passer le corps entier; ensuite ils font des ligatures au cou et à

l'arrière-train, puis ils gonflent la peau pour la tondre et la laver;

enfin après l'avoir fait sécher ils l'assouplissent en la frottant

entre leurs mains.

Si les Mamouelches sont moins favorisés que les Puelches et les

Pampéens, car il se passe parfois bien du temps avant qu'ils puissent

se procurer du _Ouignecaë Poulcou_--liqueur des chrétiens,--ils

n'en trouvent pas moins les moyens de s'enivrer assez fréquemment

durant l'été et l'automne, à l'aide de boissons de leur fabrication. La

nature qui les prive de certains fruits qu'on s'attendrait volontiers

à trouver dans les vastes forêts qu'ils habitent, leur en donne

quelques-uns dont ils savent tirer bon parti: l'algarrobe par exemple

qui sert à l'engrais de leurs troupeaux et à fabriquer de la liqueur,

le piquinino--_trulcaouèt_,--et une espèce de figue de Barbarie

dont la saveur est des plus agréables.

Les Indiens cueillent de grandes quantités d'algarrobes qu'ils

écrasent entre deux pierres et qu'ils mettent dans des poches de

cuir remplies d'eau, afin d'obtenir le _soé-Poulcou_, boisson

qu'ils laissent fermenter pendant plusieurs jours et sur laquelle se

forme une écume qu'ils enlèvent avec soin; ils y ajoutent une autre

portion d'algarrobe bouilli et mêlent le tout en l'agitant fortement.

Cette préparation est assez agréable et les enivre complètement; mais

ils n'en peuvent boire une grande quantité sans avoir à redouter de

violentes coliques et des contractions nerveuses qui les abattent

complètement. Ils mangent aussi de l'algarrobe cru mais avec beaucoup

de réserve, car ce fruit quoique très-sucré contient un acide qui leur

fait enfler les lèvres, les gencives et la langue, et leur occasionne

en même temps une brûlante sécheresse qui empêche souvent les moins

raisonnables de manger pendant un ou deux jours.

Le _Trulcaouët_ connu des Espagnols sous le nom de piquinino

est pour le moins aussi abondant que l'algarrobe, et il est beaucoup

plus apprécié des Indiens qui, de même que des enfants, sont grands

amateurs de toutes choses sucrées. La forme de ce fruit est ovale;

il a la grosseur d'un pois. Il y en a de deux sortes: le rouge et le

noir. Son goût est des plus agréables, mais ce fruit est tellement

délicat que sous la plus légère pression toute la partie charnue se

transforme en une liqueur épaisse. L'arbrisseau qui le donne n'atteint

pas plus de quatre à cinq pieds de hauteur. Il est fort touffu, a des

branches délicates et flexibles hérissées d'une infinité de petites

épines qui, lorsque l'on veut faire la cueillette à la main, se brisent

dans les chairs où l'introduction de leur venin occasionne de petites

tuméfactions douloureuses. Ses feuilles sont petites, rondes et d'une

couleur vert pré. Si les Indiens étaient réduits à cueillir ce fruit

à la main, malgré toute leur patience, ils ne pourraient satisfaire

leur avide gourmandise; aussi emploient-ils un moyen aussi simple

que commode qui les garantit de toute piqûre et leur permet d'emplir

en quelques instants les petits sacs dont ils se munissent pour les

transporter: ils déposent au pied de l'arbrisseau un grand cuir sur

lequel ils font tomber tous les fruits en frappant légèrement chaque

branche avec un petit bâton. Quand ils en ont récolté ainsi une

quantité suffisante à leurs besoins, ils les vannent avec un autre cuir

de mouton soigneusement pelé et parfaitement tendu sur un cerceau,

pour en séparer les nombreuses feuilles et les épines qui, malgré

toutes leurs précautions, s'y mêlent le plus souvent. Cette opération

terminée, ils se bourrent à qui mieux mieux, remplissent leurs petits

sacs qu'ils suspendent de chaque côté de leurs selles, puis ils

rejoignent au galop leur résidence, où de nombreux paresseux, abusant

du titre de visiteurs, viennent se régaler à leurs dépens. Cependant

malgré leur grande affluence, ces gourmands ne sauraient absorber

toute la provision, car, la maîtresse du logis, en dépit de ses hôtes

indiscrets, leur enlève résolument la plus grande portion transformée

en liqueur, et la verse dans un cuir de cheval arrondi en forme de

vase où elle la laisse fermenter pendant quatre à cinq jours. Au bout

de ce temps, ayant ainsi obtenu une liqueur sucrée et délicieuse assez

analogue à du sirop de groseille, elle réunit plusieurs amis qui

la dégustent avec bonheur. L'effet de cette liqueur, fort agréable

au palais, ne tarde pas à se produire, car elle enivre presque

instantanément. Toutefois les entrailles n'en souffrent aucunement,

tandis que le fruit mangé en certaine quantité cause une irritation

douloureuse et resserre tellement le corps que les Indiens avalent

force graisse de cheval, leur seul remède dans ces cas.

Les Mamouelches avaient pour moi une telle considération qu'il

fallait que je prisse part à tous leurs plaisirs et festins: c'est

ainsi que j'eus occasion de goûter de leurs liqueurs. Malgré toutes

leurs bonnes grâces, preuves évidentes du cas qu'ils faisaient de ma

personne, souvent la joie que ces Indiens manifestaient en ma présence

me rappelait encore plus vivement ma triste position et rendait plus

cuisant le souvenir de ma famille et de ma patrie. Alors des larmes

amères envahissaient mes paupières. Heureusement les Indiens se

méprenaient sur leur cause; elles leur paraissaient aussi naturelles

que les leurs produites par l'ivresse, et flattés à la vue de ce

qu'ils croyaient n'être chez moi qu'un instinct d'imitation, ils me

prodiguaient leur tabac en signe de sympathie.

Quelquefois ils me forcèrent à leur chanter quelque chose dans mon

langage. Ne pouvant me soustraire à leur désir, et bien que je n'en

eusse aucune envie, je leur chantais ce qui me passait par la tête;

puis, comme ils m'en demandaient souvent la traduction, je la leur

donnais toujours à leur avantage, en sorte que je les laissais ainsi

dans la conviction que je ressentais pour eux la plus sincère amitié.

Dans mon malheur, je n'avais jamais été si heureux qu'au milieu de

cette peuplade, où en ma qualité de _tchilca-tuvey_--écrivain

du grand Cacique--je jouissais de la considération générale et d'un

certain crédit. Sur ma demande je fus autorisé par Calfoucourah à me

construire une petite case en jonc, près de sa tente. Il prit plaisir à

me voir exécuter ce travail dont il suivait journellement les progrès.

Cette petite habitation était divisée de manière à m'offrir toutes

les commodités possibles. Elle était carrée et partagée en trois

compartiments, dont l'un me servait de chambre à coucher, l'autre de

cuisine, et enfin le dernier qui correspondait à la porte d'entrée,

servait à déposer ma selle et mes ustensiles de chasse. J'avais tressé

une natte qui, parfaitement tendue sur un cadre, me servait de lit, et

j'avais exhaussé le sol afin de me garantir de l'humidité. La toiture

plate et un peu inclinée me servait de terrasse; j'y montais à l'aide

d'une petite échelle de jonc, dont les échelons étaient solidement

fixés avec des bouts de lazzo. Dans la cuisine j'avais creusé une sorte

de fourneau au-dessus duquel je suspendais la viande que je voulais

faire rôtir. Comme j'étais assez éloigné des étangs je m'étais creusé

un puits d'environ deux mètres dans lequel l'eau abondait. Calfoucourah

m'honora souvent de ses visites, et lorsqu'il se présentait chez moi,

il avait la bonté d'agir avec autant de bienveillance que lorsqu'il

visitait ses amis; jamais il ne s'en retournait sans s'être enquis de

tout ce dont je pouvais avoir besoin, pour me l'envoyer aussitôt.

Ses femmes alors au nombre de trente-deux, étaient chargées, à tour de

rôle, de me fournir des aliments, attention que je savais reconnaître

scrupuleusement du reste, par quelques prévenances qui me valaient

toutes leurs bonnes grâces.

Calfoucourah consacrait généralement à sa nombreuse famille tous les

instants que ne lui enlevaient pas les visiteurs et les affaires. Quand

il recevait, il était généralement assisté de deux de ses épouses:

l'une jeune, l'autre âgée. Il partageait ses repas avec la première,

tandis que l'autre était chargée d'entretenir sa pipe constamment

pleine et allumée. Elle allait et venait sans cesse pour transmettre

ses ordres aux uns et aux autres, et elle faisait distribuer à boire et

à manger aux visiteurs. Calfoucourah était père de nombreux enfants;

car chacune de ses femmes lui avait donné fils et filles; mais son

grand âge ne lui permettant plus d'être assez empressé auprès de celles

que le temps n'avait pas encore flétries, il en résultait qu'elles lui

faisaient des infidélités qui maintenaient sa jalousie en éveil. Comme

il jouissait d'une excellente vue, pendant la plupart des nuits il

sortait sans bruit de sa tente et rôdait aux alentours pour tâcher de

les surprendre en défaut. Lorsqu'il y parvenait, il les frappait ainsi

que leurs complices, soit avec un couteau ou avec une boléadora. Quand

il leur avait joué de ces sortes de tours, il rentrait se coucher aussi

tranquillement que si rien d'extraordinaire ne se fût passé; mais le

lendemain matin il envoyait chercher les délinquants, et se les faisait

amener devant lui: la femme recevait une sévère réprimande; quant à

l'homme, il le condamnait à payer une forte rançon ou à mourir.

Malgré ses cent trois ans, ce vieillard montait souvent à cheval, et

presque aussi lestement que les plus jeunes. Il affectionnait beaucoup

la chasse où il donnait encore des preuves de la plus grande adresse,

et au besoin, il maniait aussi la lance avec autant de dextérité que

le premier venu de ses soldats. Lorsqu'il était entouré d'un nombreux

auditoire, sa voix grave et sonore, dominant le brouhaha de la foule

compacte, se faisait entendre souvent pendant plusieurs heures

consécutives; il ne s'interrompait que pour recommencer encore, après

avoir seulement pris le temps de humer quelques bouffées de tabac.

On a souvent supposé, ainsi que le dit lui-même d'Orbigny, et cela

faute de connaissances positives, que la langue Patagone est peu

étendue, grossière même; qu'elle manque de termes pour exprimer

complètement une pensée, une idée fixe, ou bien encore la passion.

C'est une grave erreur. Il ne faut pas croire que les peuples chasseurs

dont je parle, tantôt isolés dans des forêts vierges, ou jetés au

milieu de plaines sans bornes, soient privés de formes élégantes de

langage, de figures riches et variées; ils s'expriment au contraire,

selon les circonstances, avec beaucoup de netteté et même de poésie.

Qu'auraient donc pu dire d'ailleurs ces infatigables orateurs que

j'ai vus chez les Patagons, chez les Puelches, et que je retrouvai

encore chez les Pampéens et chez les Mamouelches et qui ainsi que

Calfoucourah, dont j'ai parlé plus haut, savaient si bien émouvoir

leur auditoire et l'animer de leurs discours? Leur langage n'est, il

est vrai, composé que d'un nombre limité de mots, dont les uns servent

à dénommer tous les objets qu'ils ont constamment sous les yeux et

les autres de simples mots de convention, qui, entremêlés les uns aux

autres et intercalés de telle ou telle manière, rendent l'expression

de la pensée; mais ils la rendent toutefois complète, sans lacunes ni

imperfections.

Les Indiens savent parfaitement bien compter; ils emploient des noms

de nombres qu'ils classent ainsi que nous, par dizaines. Ils arrivent

ainsi jusqu'à cent, et de cent à mille etc. Leurs unités sont:

_Quinié-Opouh-colah-melly-quetchou-cayou-_

Un-deux-trois-quatre-cinq-six-

_réulley-pourah-ailliah-Mary, Mary-quinié_,-

sept-huit-neuf-dix-onze-

_mary-opouh,-mary-colao,-mary-melly,-mary_-quètchou,-

douze-treize-quatorze-

_-mary-cayou,-mary-reulley,-mary-pourah_,-

quinze-seize-dix-sept-dix-huit-

_mary-ailliah,-opouh-mary_.

dix-neuf-vingt.

Bien qu'ils ne sachent ni lire ni écrire, ils résolvent presque

instantanément des calculs qui nous demanderaient souvent beaucoup

de temps. Ils se servent pour cela, soit de brins d'herbe, de petits

éclats de bois de différentes longueurs, ou bien encore de cailloux

de grosseurs variées. Les uns, les plus courts ou les plus petits,

représentent les unités; les autres, les plus grands ou les plus gros,

représentent les dizaines; et jamais ils ne se trompent dans leurs

comptes, quelque importants qu'ils soient. Ils enseignent cette science

à leurs enfants dès l'âge le plus tendre, de sorte que grâce à leur

prodigieuse mémoire, hommes, femmes et enfants indifféremment, sont

capables d'étonner nos meilleurs calculateurs.

Les années pour eux se comptent d'un hiver à l'autre; ils les nomment

_tchipandos_ et ils les subdivisent par lunes qu'ils nomment

_quiènes_. S'ils veulent parler de la lune dans laquelle ils sont,

ils disent _tefa-tchi-quiène_ ou bien de celle à venir ils disent:

_quiène-oulah_. A défaut d'heures, ils calculent la durée du temps

parcouru ou à parcourir sur la marche du soleil: le matin ou l'aube se

nomme _Pouh liouène_, midi ou milieu du jour _renny-enneteu_,

la soirée _épey-poune_, la nuit _poune_. Malgré toute cette

possibilité de se rendre compte exactement de la durée de leur vie,

les Indiens négligent de s'en préoccuper; cela ne se fait guère que

pour les caciques de chaque tribu respective. Ils ont aussi quelques

connaissances en astronomie, et savent parfaitement s'orienter

nuitamment, à l'aide des astres auxquels ils donnent des noms

particuliers; étude qui m'a aidé dans ma fuite.

CHAPITRE X

Fêtes religieuses des Indiens.

A de certaines époques de l'année les Indiens observent des fêtes

religieuses. La première a lieu dans l'été, et elle est consacrée au

Dieu du bien--_Vita-ouènetrou_--dans le but de le remercier de

tous ses bienfaits passés et de le prier de les leur continuer dans

l'avenir.

C'est généralement le grand Cacique qui en fixe l'époque et la durée.

D'après ses ordres, tous les chefs des tribus réunissent leurs

administrés, soit dans leurs parages respectifs, soit dans un endroit

désigné.

Les préparatifs se font avec toute la pompe religieuse dont ils sont

capables; ils se graissent les cheveux et se peignent la figure avec

plus de soin que de coutume. Les vêtements des riches se composent

pendant ces grands jours de tous les objets volés aux chrétiens, et

qu'ils ont conservés à cet effet avec le plus grand soin. Les uns sont

revêtus d'une chemise qu'ils ont soin de laisser flotter au-dessus

des mantes dont ils s'entourent la taille; d'autres n'ayant point de

chemise étalent avec orgueil à l'admiration de tous, un mauvais manteau

espagnol, ou une bien courte veste que n'accompagne pas un pantalon;

d'autres enfin, couverts seulement d'un pantalon souvent mis sens

devant derrière, sont coiffés d'un képi sans visière, ou d'un chapeau à

haute forme, et chaussés tantôt d'une botte ou d'un soulier. Rien n'est

plus comique que ces accoutrements bizarres, portés par des hommes dont

la gravité habituelle se maintient même pendant le cours de cette fête

durant laquelle il est expressément interdit de rire.

Dès le commencement de la cérémonie, les femmes transportent

provisoirement leurs tentes au centre de l'emplacement choisi par le

Cacique. Les hommes n'arrivent que quand ces préparatifs sont achevés;

ils en font trois fois le tour au grand galop, en poussant le cri de

guerre et en agitant leurs lances. Ces trois tours terminés, ils se

placent sur une seule file et plantent leurs lances sur un front dont

la régularité parfaite flatte le coup-d'œil. Les femmes vont ensuite

prendre la place de leurs maris, qui, après avoir mis pied à terre pour

attacher leurs chevaux, s'en reviennent former un second rang derrière

elles.

La danse commence alors, sans changement de place autrement que

de droite à gauche. Les femmes chantent sur un ton plaintif, et

s'accompagnent en frappant sur un tambour en bois recouvert de peau

de chat sauvage, bigarré de couleurs et de dessins semblables à ceux

qu'elles ont sur la figure. Les hommes pirouettent sur eux-mêmes

en boitant de la jambe opposée à celle de la femme, et soufflent à

pleins poumons dans un morceau de jonc creusé qui rend le son aigu et

étourdissant d'une clé de gros calibre.

Cet ensemble est de l'effet le plus original, vu la contrariété des

mouvements de part et d'autre et la raideur des danseurs. A un signal

du Cacique présidant la fête, des cris d'alerte retentissent, les

hommes sautent vivement à cheval, interrompant ainsi brusquement la

danse pour se livrer à une fantasque cavalcade autour de l'emplacement

de la fête, tout en agitant leurs armes et en poussant de nouveau le

sinistre cri de guerre qu'ils font retentir dans leurs pillages.

Dans les intervalles que laissent ces courses effrénées, chacun se rend

visite dans l'espoir de déguster un peu de laitage pourri conservé dans

un cuir de cheval; c'est un mets des plus friands selon eux, et qui

leur procure cependant le doux effet d'une copieuse médecine.

Le quatrième jour, dès le grand matin, pour clore la cérémonie, un

jeune cheval, un bœuf et deux moutons donnés par les plus riches

d'entre eux sont sacrifiés à Dieu. Après les avoir renversés sur le

sol, la tête tournée du côté du levant, le Cacique désigne un homme

pour opérer l'ouverture de la poitrine de chaque victime et en extirper

le cœur, qui palpitant encore est suspendu à une lance inclinée vers

le levant. Alors la foule empressée et curieuse, les yeux fixés sur

le sang qui coule d'une large incision faite à cet organe, tire des

augures qui presque toujours sont à son avantage: puis elle se retire

dans son lieu d'habitation, pensant que Dieu, fort satisfait de sa

conduite, lui sera favorable dans toutes ses entreprises.

La seconde fête a lieu dans l'automne; elle est célébrée en l'honneur

de _Houacouvou_, directeur des esprits malfaisants. Elle a pour

but de le conjurer d'éloigner d'eux tous maléfices.

Ainsi que dans la première fête, les Indiens se parent de leur mieux

et s'assemblent par tribus seulement, chaque cacique en tête. La

réunion de tout le bétail a lieu en masse. Les hommes forment alentour

un double cercle, galopant sans cesse en sens contraire afin qu'aucun

de ces fougueux animaux ne s'échappe. Ils invoquent _Houacouvou_ à

haute voix et renversent goutte à goutte du lait fermenté contenu dans

des cornes de bœuf que leur présentent leurs femmes pendant qu'ils font

le tour des animaux. Après avoir réitéré trois ou quatre fois cette

cérémonie, ils jettent sur les chevaux et sur les bœufs ce qui reste

de laitage, afin, disent-ils, de les préserver de toute maladie; après

quoi, chacun sépare son bien et le conduit à quelque distance pour

revenir ensuite s'assembler de nouveau autour du cacique, qui, dans un

long et chaleureux discours les engage à ne jamais oublier Houacouvou

dans leurs prières, et à se préparer promptement à lui être agréable,

en allant chez les chrétiens porter la désolation et augmenter leurs

troupeaux. Chacun reconnaissant la sagesse d'un tel conseil, agite ses

armes en priant Houacouvou de les bénir et d'en faire dans leurs mains

des instruments de bonheur pour leurs tribus et de mort pour tous les

chrétiens qui tenteraient de leur disputer leurs biens ou leur vie.

Ces êtres n'ont aucun sentiment de pitié. Plus ils font de victimes,

plus ils s'en enorgueillissent. Ils considèrent les êtres civilisés

comme des sorciers et des ennemis; ils les accusent de tous les maux

qui peuvent les atteindre.

Avant l'apparition des _ouignecaés_, disent-ils, nous vivions

paisiblement sur tous les points de cette terre qu'ils nous ont ravie

par la force, sans respect pour la volonté de Dieu qui nous y a fait

naître et nous en a donné la propriété. A qui donc sont ces bœufs

et ces chevaux, créés comme nous dans ces parages, sinon à nous?

_téouas-ouignecaés_--ces chiens de chrétiens,--ne nous ont point

épargnés; non-seulement ils nous ont ravi nos biens, mais ils n'ont

pas craint de tremper leurs mains, avides d'or, dans notre sang. A

tout jamais ils seront nos ennemis; nous lutterons contre eux jusqu'à

la mort pour leur reprendre peu à peu ce qu'ils nous ont dérobé d'un

seul coup. Pourquoi ces chiens de chrétiens sont-ils assez téméraires

pour venir jusqu'ici au lieu de rester chez eux? Dieu nous ordonne de

troubler leur tranquillité et de nous opposer à la réussite de leurs

projets. Il nous commande de leur prendre leurs femmes et leurs enfants

pour nous en servir comme d'esclaves.

Telles sont les idées de ces êtres que nous appelons sauvages.

Les Indiens croient aux talismans. Ils considèrent et conservent comme

tels maints objets insignifiants, tels que: les boules de poil durci

qu'ils trouvent dans le corps des bœufs ou les amas graveleux qui se

forment souvent dans les rognons des chevaux qui n'ont, la plupart

du temps pour s'abreuver, que des eaux calcaires. Le grand Cacique

Calfoucourah porte sur lui une sorte de relique assez curieuse qu'il

trouva étant tout enfant. C'est une petite pierre bleue, dont le nom

lui est resté, à laquelle la nature s'est plu à donner presque une

forme humaine; la superstition des Indiens la leur fait regarder comme

un talisman. Selon eux, Houacouvou ne l'a fait tomber entre ses mains

que pour le préserver de tout danger et pour le rendre invincible.

C'est à elle qu'ils attribuent tous les succès de Calfoucourah: ce

qui les confirme dans cette croyance, c'est l'organisation vraiment

exceptionnelle de ce chef et son intelligence très-supérieure à celle

de tous les autres caciques qui s'accordent à dire que jamais ils ne

pourraient le remplacer. Il n'est pas jusqu'aux Hispanos-Américains,

auxquels il a fait tant de mal, qui ne se plaisent à reconnaître et à

admirer sa bravoure et ses capacités hors ligne.

Cet homme, j'en suis convaincu, n'aurait point été ennemi de la

civilisation, car il était doué d'instincts généreux. Il avait le

sentiment de la justice, mais malheureusement pour les Argentins,

pour lesquels sa soumission eût été la source de grandes richesses,

leur manque d'habileté et leur inconstance en politique ont détourné

ses bonnes dispositions. Ce chef pour conserver toute son autorité

sur les êtres farouches qu'il commandait et commande peut-être encore

dut forcément refouler au fond de son cœur tous ses bons sentiments.

Cependant, je lui dois la vie, et le jour où pour me la laisser il

renvoya, en les déboutant de leur demande, tous ceux qui avaient juré

ma mort, ne fut pas la seule preuve que j'eus de sa générosité.

Trois ans d'esclavage chez les Patagons · 第 10 / 14 段