plein soleil sans que leur santé en souffre aucunement; ils conservent
même toute leur mémoire pendant le plus fort de leur ivresse, et si le
hasard a mis entre leurs mains une bouteille, on peut être tranquillisé
sur son contenu qui ne saurait se renverser par suite de l'habitude
qu'ils ont de mettre un doigt dans le goulot et de la saisir fortement
entre les autres.
Je n'ai jamais rien vu d'aussi dégoûtant et de plus extraordinaire
que ce mélange d'hommes et de femmes sauvages entassés pêle mêle,
parlant, chantant ou hurlant tour à tour, se traînant sur le siége ou
sur les mains pour chercher à se dérober les uns aux autres quelques
gouttes de liqueur, ou pour s'invectiver de la plus rude façon. Ces
orgies s'achèvent rarement sans coup férir, car les Indiens ont ainsi
que les hommes civilisés la fâcheuse habitude de choisir ces moments
pour raconter leurs hauts faits. Et comme au récit de leurs exploits il
arrive fréquemment que le mot _ouignecaé_--chrétien--est prononcé,
la haine qu'ils éprouvent pour ces derniers se traduit souvent par
d'effroyables mêlées, dans lesquelles hommes et femmes se croyant sans
doute attaqués par les Espagnols s'entretueraient immanquablement si,
quelques-uns moins ivres ou plus raisonnables ne parvenaient à désarmer
les mutins.
Les Indiens transportent la liqueur à dos de cheval; ils la mettent
dans des peaux d'autruches ou de moutons, mais ils préfèrent
généralement ces dernières comme étant plus faciles à préparer et d'une
plus grande contenance. Ils en font des outres auxquelles ils donnent
le nom de _ounékas_ et qui résistent parfaitement à la pression
des sangles. Ils les préparent de la manière suivante: ils égorgent les
moutons, en séparent la tête et retirent la peau tout d'une pièce en
pratiquant seulement une ouverture depuis le bas d'une des jambes de
l'arrière-train jusqu'à la panse, par où ils trouvent moyen de faire
passer le corps entier; ensuite ils font des ligatures au cou et à
l'arrière-train, puis ils gonflent la peau pour la tondre et la laver;
enfin après l'avoir fait sécher ils l'assouplissent en la frottant
entre leurs mains.
Si les Mamouelches sont moins favorisés que les Puelches et les
Pampéens, car il se passe parfois bien du temps avant qu'ils puissent
se procurer du _Ouignecaë Poulcou_--liqueur des chrétiens,--ils
n'en trouvent pas moins les moyens de s'enivrer assez fréquemment
durant l'été et l'automne, à l'aide de boissons de leur fabrication. La
nature qui les prive de certains fruits qu'on s'attendrait volontiers
à trouver dans les vastes forêts qu'ils habitent, leur en donne
quelques-uns dont ils savent tirer bon parti: l'algarrobe par exemple
qui sert à l'engrais de leurs troupeaux et à fabriquer de la liqueur,
le piquinino--_trulcaouèt_,--et une espèce de figue de Barbarie
dont la saveur est des plus agréables.
Les Indiens cueillent de grandes quantités d'algarrobes qu'ils
écrasent entre deux pierres et qu'ils mettent dans des poches de
cuir remplies d'eau, afin d'obtenir le _soé-Poulcou_, boisson
qu'ils laissent fermenter pendant plusieurs jours et sur laquelle se
forme une écume qu'ils enlèvent avec soin; ils y ajoutent une autre
portion d'algarrobe bouilli et mêlent le tout en l'agitant fortement.
Cette préparation est assez agréable et les enivre complètement; mais
ils n'en peuvent boire une grande quantité sans avoir à redouter de
violentes coliques et des contractions nerveuses qui les abattent
complètement. Ils mangent aussi de l'algarrobe cru mais avec beaucoup
de réserve, car ce fruit quoique très-sucré contient un acide qui leur
fait enfler les lèvres, les gencives et la langue, et leur occasionne
en même temps une brûlante sécheresse qui empêche souvent les moins
raisonnables de manger pendant un ou deux jours.
Le _Trulcaouët_ connu des Espagnols sous le nom de piquinino
est pour le moins aussi abondant que l'algarrobe, et il est beaucoup
plus apprécié des Indiens qui, de même que des enfants, sont grands
amateurs de toutes choses sucrées. La forme de ce fruit est ovale;
il a la grosseur d'un pois. Il y en a de deux sortes: le rouge et le
noir. Son goût est des plus agréables, mais ce fruit est tellement
délicat que sous la plus légère pression toute la partie charnue se
transforme en une liqueur épaisse. L'arbrisseau qui le donne n'atteint
pas plus de quatre à cinq pieds de hauteur. Il est fort touffu, a des
branches délicates et flexibles hérissées d'une infinité de petites
épines qui, lorsque l'on veut faire la cueillette à la main, se brisent
dans les chairs où l'introduction de leur venin occasionne de petites
tuméfactions douloureuses. Ses feuilles sont petites, rondes et d'une
couleur vert pré. Si les Indiens étaient réduits à cueillir ce fruit
à la main, malgré toute leur patience, ils ne pourraient satisfaire
leur avide gourmandise; aussi emploient-ils un moyen aussi simple
que commode qui les garantit de toute piqûre et leur permet d'emplir
en quelques instants les petits sacs dont ils se munissent pour les
transporter: ils déposent au pied de l'arbrisseau un grand cuir sur
lequel ils font tomber tous les fruits en frappant légèrement chaque
branche avec un petit bâton. Quand ils en ont récolté ainsi une
quantité suffisante à leurs besoins, ils les vannent avec un autre cuir
de mouton soigneusement pelé et parfaitement tendu sur un cerceau,
pour en séparer les nombreuses feuilles et les épines qui, malgré
toutes leurs précautions, s'y mêlent le plus souvent. Cette opération
terminée, ils se bourrent à qui mieux mieux, remplissent leurs petits
sacs qu'ils suspendent de chaque côté de leurs selles, puis ils
rejoignent au galop leur résidence, où de nombreux paresseux, abusant
du titre de visiteurs, viennent se régaler à leurs dépens. Cependant
malgré leur grande affluence, ces gourmands ne sauraient absorber
toute la provision, car, la maîtresse du logis, en dépit de ses hôtes
indiscrets, leur enlève résolument la plus grande portion transformée
en liqueur, et la verse dans un cuir de cheval arrondi en forme de
vase où elle la laisse fermenter pendant quatre à cinq jours. Au bout
de ce temps, ayant ainsi obtenu une liqueur sucrée et délicieuse assez
analogue à du sirop de groseille, elle réunit plusieurs amis qui
la dégustent avec bonheur. L'effet de cette liqueur, fort agréable
au palais, ne tarde pas à se produire, car elle enivre presque
instantanément. Toutefois les entrailles n'en souffrent aucunement,
tandis que le fruit mangé en certaine quantité cause une irritation
douloureuse et resserre tellement le corps que les Indiens avalent
force graisse de cheval, leur seul remède dans ces cas.
Les Mamouelches avaient pour moi une telle considération qu'il
fallait que je prisse part à tous leurs plaisirs et festins: c'est
ainsi que j'eus occasion de goûter de leurs liqueurs. Malgré toutes
leurs bonnes grâces, preuves évidentes du cas qu'ils faisaient de ma
personne, souvent la joie que ces Indiens manifestaient en ma présence
me rappelait encore plus vivement ma triste position et rendait plus
cuisant le souvenir de ma famille et de ma patrie. Alors des larmes
amères envahissaient mes paupières. Heureusement les Indiens se
méprenaient sur leur cause; elles leur paraissaient aussi naturelles
que les leurs produites par l'ivresse, et flattés à la vue de ce
qu'ils croyaient n'être chez moi qu'un instinct d'imitation, ils me
prodiguaient leur tabac en signe de sympathie.
Quelquefois ils me forcèrent à leur chanter quelque chose dans mon
langage. Ne pouvant me soustraire à leur désir, et bien que je n'en
eusse aucune envie, je leur chantais ce qui me passait par la tête;
puis, comme ils m'en demandaient souvent la traduction, je la leur
donnais toujours à leur avantage, en sorte que je les laissais ainsi
dans la conviction que je ressentais pour eux la plus sincère amitié.
Dans mon malheur, je n'avais jamais été si heureux qu'au milieu de
cette peuplade, où en ma qualité de _tchilca-tuvey_--écrivain
du grand Cacique--je jouissais de la considération générale et d'un
certain crédit. Sur ma demande je fus autorisé par Calfoucourah à me
construire une petite case en jonc, près de sa tente. Il prit plaisir à
me voir exécuter ce travail dont il suivait journellement les progrès.
Cette petite habitation était divisée de manière à m'offrir toutes
les commodités possibles. Elle était carrée et partagée en trois
compartiments, dont l'un me servait de chambre à coucher, l'autre de
cuisine, et enfin le dernier qui correspondait à la porte d'entrée,
servait à déposer ma selle et mes ustensiles de chasse. J'avais tressé
une natte qui, parfaitement tendue sur un cadre, me servait de lit, et
j'avais exhaussé le sol afin de me garantir de l'humidité. La toiture
plate et un peu inclinée me servait de terrasse; j'y montais à l'aide
d'une petite échelle de jonc, dont les échelons étaient solidement
fixés avec des bouts de lazzo. Dans la cuisine j'avais creusé une sorte
de fourneau au-dessus duquel je suspendais la viande que je voulais
faire rôtir. Comme j'étais assez éloigné des étangs je m'étais creusé
un puits d'environ deux mètres dans lequel l'eau abondait. Calfoucourah
m'honora souvent de ses visites, et lorsqu'il se présentait chez moi,
il avait la bonté d'agir avec autant de bienveillance que lorsqu'il
visitait ses amis; jamais il ne s'en retournait sans s'être enquis de
tout ce dont je pouvais avoir besoin, pour me l'envoyer aussitôt.
Ses femmes alors au nombre de trente-deux, étaient chargées, à tour de
rôle, de me fournir des aliments, attention que je savais reconnaître
scrupuleusement du reste, par quelques prévenances qui me valaient
toutes leurs bonnes grâces.
Calfoucourah consacrait généralement à sa nombreuse famille tous les
instants que ne lui enlevaient pas les visiteurs et les affaires. Quand
il recevait, il était généralement assisté de deux de ses épouses:
l'une jeune, l'autre âgée. Il partageait ses repas avec la première,
tandis que l'autre était chargée d'entretenir sa pipe constamment
pleine et allumée. Elle allait et venait sans cesse pour transmettre
ses ordres aux uns et aux autres, et elle faisait distribuer à boire et
à manger aux visiteurs. Calfoucourah était père de nombreux enfants;
car chacune de ses femmes lui avait donné fils et filles; mais son
grand âge ne lui permettant plus d'être assez empressé auprès de celles
que le temps n'avait pas encore flétries, il en résultait qu'elles lui
faisaient des infidélités qui maintenaient sa jalousie en éveil. Comme
il jouissait d'une excellente vue, pendant la plupart des nuits il
sortait sans bruit de sa tente et rôdait aux alentours pour tâcher de
les surprendre en défaut. Lorsqu'il y parvenait, il les frappait ainsi
que leurs complices, soit avec un couteau ou avec une boléadora. Quand
il leur avait joué de ces sortes de tours, il rentrait se coucher aussi
tranquillement que si rien d'extraordinaire ne se fût passé; mais le
lendemain matin il envoyait chercher les délinquants, et se les faisait
amener devant lui: la femme recevait une sévère réprimande; quant à
l'homme, il le condamnait à payer une forte rançon ou à mourir.
Malgré ses cent trois ans, ce vieillard montait souvent à cheval, et
presque aussi lestement que les plus jeunes. Il affectionnait beaucoup
la chasse où il donnait encore des preuves de la plus grande adresse,
et au besoin, il maniait aussi la lance avec autant de dextérité que
le premier venu de ses soldats. Lorsqu'il était entouré d'un nombreux
auditoire, sa voix grave et sonore, dominant le brouhaha de la foule
compacte, se faisait entendre souvent pendant plusieurs heures
consécutives; il ne s'interrompait que pour recommencer encore, après
avoir seulement pris le temps de humer quelques bouffées de tabac.
On a souvent supposé, ainsi que le dit lui-même d'Orbigny, et cela
faute de connaissances positives, que la langue Patagone est peu
étendue, grossière même; qu'elle manque de termes pour exprimer
complètement une pensée, une idée fixe, ou bien encore la passion.
C'est une grave erreur. Il ne faut pas croire que les peuples chasseurs
dont je parle, tantôt isolés dans des forêts vierges, ou jetés au
milieu de plaines sans bornes, soient privés de formes élégantes de
langage, de figures riches et variées; ils s'expriment au contraire,
selon les circonstances, avec beaucoup de netteté et même de poésie.
Qu'auraient donc pu dire d'ailleurs ces infatigables orateurs que
j'ai vus chez les Patagons, chez les Puelches, et que je retrouvai
encore chez les Pampéens et chez les Mamouelches et qui ainsi que
Calfoucourah, dont j'ai parlé plus haut, savaient si bien émouvoir
leur auditoire et l'animer de leurs discours? Leur langage n'est, il
est vrai, composé que d'un nombre limité de mots, dont les uns servent
à dénommer tous les objets qu'ils ont constamment sous les yeux et
les autres de simples mots de convention, qui, entremêlés les uns aux
autres et intercalés de telle ou telle manière, rendent l'expression
de la pensée; mais ils la rendent toutefois complète, sans lacunes ni
imperfections.
Les Indiens savent parfaitement bien compter; ils emploient des noms
de nombres qu'ils classent ainsi que nous, par dizaines. Ils arrivent
ainsi jusqu'à cent, et de cent à mille etc. Leurs unités sont:
_Quinié-Opouh-colah-melly-quetchou-cayou-_
Un-deux-trois-quatre-cinq-six-
_réulley-pourah-ailliah-Mary, Mary-quinié_,-
sept-huit-neuf-dix-onze-
_mary-opouh,-mary-colao,-mary-melly,-mary_-quètchou,-
douze-treize-quatorze-
_-mary-cayou,-mary-reulley,-mary-pourah_,-
quinze-seize-dix-sept-dix-huit-
_mary-ailliah,-opouh-mary_.
dix-neuf-vingt.
Bien qu'ils ne sachent ni lire ni écrire, ils résolvent presque
instantanément des calculs qui nous demanderaient souvent beaucoup
de temps. Ils se servent pour cela, soit de brins d'herbe, de petits
éclats de bois de différentes longueurs, ou bien encore de cailloux
de grosseurs variées. Les uns, les plus courts ou les plus petits,
représentent les unités; les autres, les plus grands ou les plus gros,
représentent les dizaines; et jamais ils ne se trompent dans leurs
comptes, quelque importants qu'ils soient. Ils enseignent cette science
à leurs enfants dès l'âge le plus tendre, de sorte que grâce à leur
prodigieuse mémoire, hommes, femmes et enfants indifféremment, sont
capables d'étonner nos meilleurs calculateurs.
Les années pour eux se comptent d'un hiver à l'autre; ils les nomment
_tchipandos_ et ils les subdivisent par lunes qu'ils nomment
_quiènes_. S'ils veulent parler de la lune dans laquelle ils sont,
ils disent _tefa-tchi-quiène_ ou bien de celle à venir ils disent:
_quiène-oulah_. A défaut d'heures, ils calculent la durée du temps
parcouru ou à parcourir sur la marche du soleil: le matin ou l'aube se
nomme _Pouh liouène_, midi ou milieu du jour _renny-enneteu_,
la soirée _épey-poune_, la nuit _poune_. Malgré toute cette
possibilité de se rendre compte exactement de la durée de leur vie,
les Indiens négligent de s'en préoccuper; cela ne se fait guère que
pour les caciques de chaque tribu respective. Ils ont aussi quelques
connaissances en astronomie, et savent parfaitement s'orienter
nuitamment, à l'aide des astres auxquels ils donnent des noms
particuliers; étude qui m'a aidé dans ma fuite.
CHAPITRE X
Fêtes religieuses des Indiens.
A de certaines époques de l'année les Indiens observent des fêtes
religieuses. La première a lieu dans l'été, et elle est consacrée au
Dieu du bien--_Vita-ouènetrou_--dans le but de le remercier de
tous ses bienfaits passés et de le prier de les leur continuer dans
l'avenir.
C'est généralement le grand Cacique qui en fixe l'époque et la durée.
D'après ses ordres, tous les chefs des tribus réunissent leurs
administrés, soit dans leurs parages respectifs, soit dans un endroit
désigné.
Les préparatifs se font avec toute la pompe religieuse dont ils sont
capables; ils se graissent les cheveux et se peignent la figure avec
plus de soin que de coutume. Les vêtements des riches se composent
pendant ces grands jours de tous les objets volés aux chrétiens, et
qu'ils ont conservés à cet effet avec le plus grand soin. Les uns sont
revêtus d'une chemise qu'ils ont soin de laisser flotter au-dessus
des mantes dont ils s'entourent la taille; d'autres n'ayant point de
chemise étalent avec orgueil à l'admiration de tous, un mauvais manteau
espagnol, ou une bien courte veste que n'accompagne pas un pantalon;
d'autres enfin, couverts seulement d'un pantalon souvent mis sens
devant derrière, sont coiffés d'un képi sans visière, ou d'un chapeau à
haute forme, et chaussés tantôt d'une botte ou d'un soulier. Rien n'est
plus comique que ces accoutrements bizarres, portés par des hommes dont
la gravité habituelle se maintient même pendant le cours de cette fête
durant laquelle il est expressément interdit de rire.
Dès le commencement de la cérémonie, les femmes transportent
provisoirement leurs tentes au centre de l'emplacement choisi par le
Cacique. Les hommes n'arrivent que quand ces préparatifs sont achevés;
ils en font trois fois le tour au grand galop, en poussant le cri de
guerre et en agitant leurs lances. Ces trois tours terminés, ils se
placent sur une seule file et plantent leurs lances sur un front dont
la régularité parfaite flatte le coup-d'œil. Les femmes vont ensuite
prendre la place de leurs maris, qui, après avoir mis pied à terre pour
attacher leurs chevaux, s'en reviennent former un second rang derrière
elles.
La danse commence alors, sans changement de place autrement que
de droite à gauche. Les femmes chantent sur un ton plaintif, et
s'accompagnent en frappant sur un tambour en bois recouvert de peau
de chat sauvage, bigarré de couleurs et de dessins semblables à ceux
qu'elles ont sur la figure. Les hommes pirouettent sur eux-mêmes
en boitant de la jambe opposée à celle de la femme, et soufflent à
pleins poumons dans un morceau de jonc creusé qui rend le son aigu et
étourdissant d'une clé de gros calibre.
Cet ensemble est de l'effet le plus original, vu la contrariété des
mouvements de part et d'autre et la raideur des danseurs. A un signal
du Cacique présidant la fête, des cris d'alerte retentissent, les
hommes sautent vivement à cheval, interrompant ainsi brusquement la
danse pour se livrer à une fantasque cavalcade autour de l'emplacement
de la fête, tout en agitant leurs armes et en poussant de nouveau le
sinistre cri de guerre qu'ils font retentir dans leurs pillages.
Dans les intervalles que laissent ces courses effrénées, chacun se rend
visite dans l'espoir de déguster un peu de laitage pourri conservé dans
un cuir de cheval; c'est un mets des plus friands selon eux, et qui
leur procure cependant le doux effet d'une copieuse médecine.
Le quatrième jour, dès le grand matin, pour clore la cérémonie, un
jeune cheval, un bœuf et deux moutons donnés par les plus riches
d'entre eux sont sacrifiés à Dieu. Après les avoir renversés sur le
sol, la tête tournée du côté du levant, le Cacique désigne un homme
pour opérer l'ouverture de la poitrine de chaque victime et en extirper
le cœur, qui palpitant encore est suspendu à une lance inclinée vers
le levant. Alors la foule empressée et curieuse, les yeux fixés sur
le sang qui coule d'une large incision faite à cet organe, tire des
augures qui presque toujours sont à son avantage: puis elle se retire
dans son lieu d'habitation, pensant que Dieu, fort satisfait de sa
conduite, lui sera favorable dans toutes ses entreprises.
La seconde fête a lieu dans l'automne; elle est célébrée en l'honneur
de _Houacouvou_, directeur des esprits malfaisants. Elle a pour
but de le conjurer d'éloigner d'eux tous maléfices.
Ainsi que dans la première fête, les Indiens se parent de leur mieux
et s'assemblent par tribus seulement, chaque cacique en tête. La
réunion de tout le bétail a lieu en masse. Les hommes forment alentour
un double cercle, galopant sans cesse en sens contraire afin qu'aucun
de ces fougueux animaux ne s'échappe. Ils invoquent _Houacouvou_ à
haute voix et renversent goutte à goutte du lait fermenté contenu dans
des cornes de bœuf que leur présentent leurs femmes pendant qu'ils font
le tour des animaux. Après avoir réitéré trois ou quatre fois cette
cérémonie, ils jettent sur les chevaux et sur les bœufs ce qui reste
de laitage, afin, disent-ils, de les préserver de toute maladie; après
quoi, chacun sépare son bien et le conduit à quelque distance pour
revenir ensuite s'assembler de nouveau autour du cacique, qui, dans un
long et chaleureux discours les engage à ne jamais oublier Houacouvou
dans leurs prières, et à se préparer promptement à lui être agréable,
en allant chez les chrétiens porter la désolation et augmenter leurs
troupeaux. Chacun reconnaissant la sagesse d'un tel conseil, agite ses
armes en priant Houacouvou de les bénir et d'en faire dans leurs mains
des instruments de bonheur pour leurs tribus et de mort pour tous les
chrétiens qui tenteraient de leur disputer leurs biens ou leur vie.
Ces êtres n'ont aucun sentiment de pitié. Plus ils font de victimes,
plus ils s'en enorgueillissent. Ils considèrent les êtres civilisés
comme des sorciers et des ennemis; ils les accusent de tous les maux
qui peuvent les atteindre.
Avant l'apparition des _ouignecaés_, disent-ils, nous vivions
paisiblement sur tous les points de cette terre qu'ils nous ont ravie
par la force, sans respect pour la volonté de Dieu qui nous y a fait
naître et nous en a donné la propriété. A qui donc sont ces bœufs
et ces chevaux, créés comme nous dans ces parages, sinon à nous?
_téouas-ouignecaés_--ces chiens de chrétiens,--ne nous ont point
épargnés; non-seulement ils nous ont ravi nos biens, mais ils n'ont
pas craint de tremper leurs mains, avides d'or, dans notre sang. A
tout jamais ils seront nos ennemis; nous lutterons contre eux jusqu'à
la mort pour leur reprendre peu à peu ce qu'ils nous ont dérobé d'un
seul coup. Pourquoi ces chiens de chrétiens sont-ils assez téméraires
pour venir jusqu'ici au lieu de rester chez eux? Dieu nous ordonne de
troubler leur tranquillité et de nous opposer à la réussite de leurs
projets. Il nous commande de leur prendre leurs femmes et leurs enfants
pour nous en servir comme d'esclaves.
Telles sont les idées de ces êtres que nous appelons sauvages.
Les Indiens croient aux talismans. Ils considèrent et conservent comme
tels maints objets insignifiants, tels que: les boules de poil durci
qu'ils trouvent dans le corps des bœufs ou les amas graveleux qui se
forment souvent dans les rognons des chevaux qui n'ont, la plupart
du temps pour s'abreuver, que des eaux calcaires. Le grand Cacique
Calfoucourah porte sur lui une sorte de relique assez curieuse qu'il
trouva étant tout enfant. C'est une petite pierre bleue, dont le nom
lui est resté, à laquelle la nature s'est plu à donner presque une
forme humaine; la superstition des Indiens la leur fait regarder comme
un talisman. Selon eux, Houacouvou ne l'a fait tomber entre ses mains
que pour le préserver de tout danger et pour le rendre invincible.
C'est à elle qu'ils attribuent tous les succès de Calfoucourah: ce
qui les confirme dans cette croyance, c'est l'organisation vraiment
exceptionnelle de ce chef et son intelligence très-supérieure à celle
de tous les autres caciques qui s'accordent à dire que jamais ils ne
pourraient le remplacer. Il n'est pas jusqu'aux Hispanos-Américains,
auxquels il a fait tant de mal, qui ne se plaisent à reconnaître et à
admirer sa bravoure et ses capacités hors ligne.
Cet homme, j'en suis convaincu, n'aurait point été ennemi de la
civilisation, car il était doué d'instincts généreux. Il avait le
sentiment de la justice, mais malheureusement pour les Argentins,
pour lesquels sa soumission eût été la source de grandes richesses,
leur manque d'habileté et leur inconstance en politique ont détourné
ses bonnes dispositions. Ce chef pour conserver toute son autorité
sur les êtres farouches qu'il commandait et commande peut-être encore
dut forcément refouler au fond de son cœur tous ses bons sentiments.
Cependant, je lui dois la vie, et le jour où pour me la laisser il
renvoya, en les déboutant de leur demande, tous ceux qui avaient juré
ma mort, ne fut pas la seule preuve que j'eus de sa générosité.