au plus âgé de soixante ans; sa chevelure encore noire abritait un
vaste front non ridé que des yeux vifs et scrutateurs rendaient des
plus intelligents. L'ensemble de la physionomie de ce chef, quoique
empreint d'une certaine dignité, rappelait néanmoins parfaitement le
type des Patagons occidentaux auxquels il devait son origine. Comme
eux, il était d'une haute stature; il avait les épaules fort larges,
la poitrine bombée; son dos était un peu voûté, sa démarche pesante,
presque gênée, mais il jouissait encore de toutes ses facultés; à
l'exception de deux dents perdues dans un combat où il avait eu la
lèvre supérieure fendue, ce vieillard les possédait encore toutes
intactes.
Étonné à ma vue, et on l'eût été à moins, cet homme me demanda ce que
je lui voulais, et quel motif me donnait assez de hardiesse pour venir
seul le visiter.
_El-mey-ouignecaë-tchéota-conne-pa-émy-_
Et-mais-Chrétien-d'où-viens-tu?
_tchoumétchy-kisssouh-conne-pa-émy-tchoumbé-_
comment-se-fait-il-seul-tu-viens-qu'est-ce-que
_émy-nay-pofso-lagane a ney-tchoumalo-kissouh-_
tu-veux-tu-es-fou-je-crois?-pourquoi-seul-te
_passian-intchin-meoh?_
promener-chez-moi?
Je me fis connaître à lui; je lui exposai en quelques paroles les
faits survenus la veille et le matin, le suppliant de prendre en
considération la véracité de mon récit; je terminai en lui démontrant
que si j'eusse trompé les Indiens, j'aurais immanquablement cherché à
m'évader dans l'intervalle, n'importe par quel moyen; qu'au contraire
n'ayant rien à me reprocher, je venais lui demander appui et me confier
à sa loyauté, jusqu'au jour où il aurait indubitablement une preuve
quelconque, soit de ma franchise, soit de ma trahison; que de cette
manière, si j'étais innocent, il n'aurait pas à se reprocher la mort
d'un serviteur fidèle dont les services pourraient encore lui être de
quelque utilité.
Flatté de ma confiance, ainsi que de quelques paroles à l'adresse de sa
vanité, cet homme, réellement plus humain que ses semblables, me traita
presque avec douceur et me promit son appui: seulement il ajouta que
jamais je n'aurais de chevaux à ma disposition.
Le lendemain, une partie de la tribu que j'avais quittée, vint, son
chef en tête, demander audience à Calfoucourah et réclamer instamment
mon supplice, comme chose due. Pendant la durée du débat, j'étais
présent, bouche close d'abord; mais enfin, inquiet de voir toute
la horde si avide de mon sang, et m'apercevant que leurs instances
commençaient à impressionner le chef, je compris que je ne pouvais
rester plus longtemps silencieux, je me levai: rappelant au grand
Cacique qu'il m'avait accordé sa protection, je m'évertuai à faire
comprendre mon innocence à tous en recommençant le récit exact de la
veille au soir; et en évitant toutefois de froisser l'amour-propre et
les préjugés d'aucun des assistants. Calfoucourah se déclara en ma
faveur, reconnaissant, dit-il, qu'il était impossible qu'un coupable
parlât comme je le faisais. Il défendit à qui que ce fût de me
maltraiter; puis, se retournant vers moi, il me rassura, disant que
je ne le quitterais pas, afin que rien de fâcheux ne me survînt, et
il termina en disant à mon ancien chef que quand il lui procurerait
des preuves incontestables de ma déloyauté, il me remettrait entre
ses mains pour disposer de mon sort à sa volonté. Ce jugement rendu,
l'assemblée se sépara et toute la horde s'enfuit en me lançant des
regards de colère.
Quelques mois s'écoulèrent sans que rien ne vînt éclairer les
Indiens sur la position des deux captifs retenus par les Argentins.
Leur animosité contre moi s'en accrut d'autant plus. Sans cesse ils
venaient visiter le grand Cacique, qui lui-même influencé parfois par
leurs diverses conjectures paraissait chancelant à mon égard, tantôt
me rudoyant avec humeur, tantôt paraissant au contraire m'accorder
la plus grande confiance. Souvent il me questionnait; et comme mes
réponses concordaient constamment avec mon premier interrogatoire, il
finissait toujours par me conserver sa protection. Seulement pendant
les cinq mois que cet état de choses se prolongea, je fus l'objet
d'une surveillance de plus en plus active. Très-souvent des troupes
d'Indiens allaient roder dans le voisinage des haciendas, dans le but
de recueillir des renseignements sur leurs compagnons captifs; mais
chevaux et hommes se fatiguaient inutilement, ils revenaient sans
rapporter le moindre indice. Lassés de tant de tentatives inutiles, ils
résolurent de laisser s'écouler quelque temps sans les renouveler.
Précisément pendant cette période de repos et d'oubli apparent, les
deux hommes que l'on croyait perdus à jamais reparurent enfin. Une
réunion extraordinaire de toutes les tribus intéressées dans l'affaire
s'en suivit, et mon innocence y fut solennellement proclamée par les
deux arrivants: ils déclarèrent qu'ayant été reconnus pour avoir
fait partie d'une razzia précédemment opérée dans le Rio Quéquène,
ils avaient été retenus captifs jusqu'à ce que le gouvernement de
Buénos-Ayres, à qui on en référa eût statué sur leur sort; qu'un ordre
formel arriva ensuite de la métropole de les retenir prisonniers et
de les faire travailler; qu'il avait même été question de les mettre
à mort, mais que l'on avait pris en considération les offres de paix
contenues dans la dépêche dont ils étaient porteurs, et qu'ils devaient
la vie uniquement à cette missive. Quant à leur liberté, ils l'avaient
recouvrée grâce à la négligence de ceux qu'on avait préposés à leur
garde.
Dès lors un revirement complet se fit en ma faveur dans tous les
esprits. Mes plus grands ennemis mêmes n'eurent plus que des éloges à
m'adresser. Toute leur méfiance s'évanouit en un moment; ils parurent
oublier jusqu'à mes tentatives d'évasion. Il me fut permis de monter
à cheval et de les accompagner en toute occasion. Jugé digne de la
confiance générale, je repris également mes fonctions d'écrivain de la
confédération nomade.
Le Cacique de la tribu à laquelle j'appartenais avant les circonstances
difficiles que je viens de relater, tenta à maintes reprises de me
posséder de nouveau. Calfoucourah, en homme qui lui était supérieur et
par son rang et par sa générosité, ne chercha nullement à s'opposer
à son désir; mais il ne voulut point non plus agir sans m'avoir
préalablement consulté. Encore sous l'impression des dangers que
j'avais courus et des mauvais traitements que j'avais endurés chez
mes anciens maîtres, ma réponse fut dictée par la reconnaissance que
j'éprouvais pour cet homme généreux auquel je devais la vie et près
duquel j'étais presqu'aussi libre qu'un Indien même. Je lui fis part du
sincère et vif désir dont j'étais animé de ne point le quitter.
Touché de mon procédé il me tendit la main en me disant:
_Comè-ouèntrou-à-èmy comè-piouquet-nié tah_
Bon-homme-tu-es-bon-cœur-tu-as
_émy tefa inchine-ni mapo quinié-ouétchet_
toi-tiens-dans-mon-pays-un-jeune-habitant
_moulèané-émy kah-anneteux-houla-houé-_
de-plus-il-y-aura-en-toi-jamais-un-jour-ou-l'au-
_sah-dsomo-tchipalane intchine-ni houne._
tre-mauvais-mot-ne-sortira-de-nos-bouches.
J'appartins dès lors définitivement à la tribu des Mamouelches du nom
de _Calfoucouratchets_. Les Indiens qui la composent sont beaucoup
moins nomades que ceux des autres tribus dont j'ai entretenu le
lecteur; ils forment pour la plupart une sorte de cour à Calfoucourah,
grand cacique ou sorte de roi dont le pouvoir s'étend, ainsi que je
l'ai déjà dit, sur toutes les autres peuplades, soit Pampéennes,
Mamouelches, Puelches ou Patagones.
Les parages qu'ils habitent sont des plus accidentés et des plus
pittoresques; ils se divisent en forêts épaisses, en plaines et en
dunes sablonneuses naturellement creusées en forme d'entonnoirs et
renfermant dans leur sein des lacs d'une eau douce et limpide autour
desquels les Indiens construisent leurs tentes. On chercherait en
vain dans les bois ou dans la plaine d'autre eau que celle des étangs
salins. Le sol presque toujours crayeux et salpêtré offre rarement
une végétation comparable à celle de la Pampa, mais en revanche les
bois sont tellement peuplés d'algarrobes que les fruits de ces arbres
suffisent presque au besoin des nombreux troupeaux qui y fourmillent.
A part quelques animaux errants par ci par là dans la plaine, rien ne
pourrait dénoncer la présence des Indiens au voyageur égaré, car ceux
qui n'habitent pas l'intérieur des dunes dressent leurs tentes à la
lisière des bois environnants.
Le caractère des Calfoucouratchets est plus sociable que celui des
autres nomades. J'ai trouvé chez eux quelque tendance à la compassion;
ils me traitèrent plus humainement. Leur sympathie sembla m'être
tout-à-fait acquise à la suite de l'évènement heureux qui me fixa
parmi eux. Grâce à la considération toute particulière qu'avait pour
moi Calfoucourah qui ne me donnait plus d'autre nom que celui de
fils--_voitium_,--ainsi qu'au revirement complet qui s'était fait
dans tous les esprits, n'ayant plus lieu de redouter aucun ennemi,
je demandai et j'obtins la permission de monter de nouveau à cheval:
sa bonté alla même jusqu'à m'accorder de faire d'assez lointaines
excursions en compagnie de quelques Indiens qui me servaient d'escorte
et d'introducteurs dans les différentes tribus que je visitai; partout
je fus accueilli avec un certain empressement et avec les marques de la
plus grande considération. Quelques-uns de mes hôtes ajoutaient encore
quelques présents à toutes leurs bonnes grâces. Ces dons consistaient
tantôt en tabac ou en provisions de bouche pour la route.
Comme je n'avais plus de raison de feindre l'ignorance, et bien que
je trouvasse quelques Indiens parlant un peu l'espagnol, je ne me
présentais jamais chez eux sans leur adresser la parole dans leur
langage, ce qui les flattait infiniment et me gagnait toute leur
confiance.
Durant l'hiver, les Calfoucouratchets sont beaucoup plus nomades que
pendant l'été, car ils sont obligés de rechercher la fertilité qui leur
fait alors défaut; cependant ils ne sortent point des parages boisés
qui sont pour eux d'une grande ressource. Les régions qu'ils habitent
étant les plus chaudes, ils sont d'une couleur foncée; leur taille est
inférieure à celle des Pampéens. Quoique aussi vigoureux et aussi forts
que ceux-ci, ils sont beaucoup plus paresseux et d'une intelligence
presque bornée.
En dehors de la chasse à l'autruche et à la gama, ils ne songent guère
qu'à manger, à boire et à dormir. Ils sont généralement d'une grande
malpropreté. Leur gourmandise est telle que lorsqu'ils ne peuvent plus
manger, dans l'appréhension où ils sont de laisser leur mâchoire en
repos, ils mâchent continuellement une sorte de résine blanche qu'ils
nomment _otcho_. Ils la recueillent sur un petit arbrisseau
connu chez eux sous le nom de _motchi_. Le goût de cette résine
est des plus insignifiants, elle les fait beaucoup cracher. A force
d'être mâchée elle devient molle et presque semblable à la gomme que
machottent les enfants en pension. C'est la première chose qu'ils
offrent à ceux qui leur rendent visite, et ils ne se font aucun
scrupule de leur donner celle qu'ils ont dans leur bouche. C'est même
chez eux un honneur que de partager de la sorte.
La paresse et le sans-gêne de ces Indiens sont tels qu'alors même
qu'ils sont entièrement dépourvus de bestiaux, ils refusent souvent
les chevaux que leurs amis s'offrent à leur prêter, pour les engager à
prendre part à quelque expédition, et qu'ils préfèrent s'installer tour
à tour chez les uns et chez les autres pour vivre à leurs dépens durant
l'hiver. Ils se contentent du seul produit de leurs chasses pendant
l'été, ou bien de quelques racines qu'ils trouvent en abondance dans le
sable fin au pied des arbres.
Nulle part, chez eux, je n'ai trouvé cette magnifique végétation que
l'on voit abonder au Brésil ou au Chili. Partout dans leurs bois, aux
algarobes et aux tchagnals, arbres fort bas, tortueux et armés de
formidables épines aussi redoutables pour les sabots des chevaux que
pour les pieds humains, s'entremêlent une foule de petits arbrisseaux
également épineux qui forment avec eux des fourrés infranchissables; de
nombreux pumas et jaguars y établissent leurs repaires et y font leurs
petits pour la nourriture desquels ils dévastent les troupeaux.
De même que les animaux, les hommes sont très-friands du fruit de
l'algarobe,--_Soë_--qui a toute l'apparence d'une cosse de
haricot, et renferme une graine fort dure. C'est une nourriture qui
fortifie les bêtes de charge et donne à leur chair un goût délicat
facile à distinguer et qu'apprécient beaucoup les Indiens.
Parmi les racines dont ces derniers font usage, le _ponieux_ est
peut-être la plus curieuse de celles que j'ai été à même de remarquer:
sa forme et sa grandeur sont celles d'une grosse carotte; son enveloppe
est épaisse et dure, d'un brun prononcé et cannelée dans le sens de
la longueur. Le sommet est surmonté d'une fleur massive d'une teinte
plus foncée et composée de deux parties séparées l'une de l'autre par
une étamine ronde et dure qui reste dans le même état pendant toutes
les phases de la maturité. L'intérieur est blanc, ferme et âcre avant
sa maturité, agréable, doux et juteux quand il est mûr. Une quantité
incalculable de graines noires, infiniment plus petites que les pépins
de figues s'entremêlent à la partie charnue. A maturité, la racine, de
même qu'un bouchon mal assujetti sur une bouteille de liquide gazeux,
sort lentement et à demi de de son enveloppe qui se fend circulairement
à sa partie supérieure, emportant avec elle une sorte de calotte. Ce
fruit répand alors une forte odeur de melon qui flatte l'odorat et
engage à y faire honneur; mais on est tout étonné de lui trouver un
goût tout différent de celui qu'il promet par son odeur et de sentir
celui de la pomme crue. Abandonné à lui-même, ce fruit bizarre devient
couleur de rouille et passe promptement à l'état de décomposition;
il se couvre de vers blancs, semblables à ceux de la viande, qui
l'absorbent mais respectent toutefois la graine qui se resème elle-même
dans sa propre enveloppe dont la décomposition plus tardive lui sert
d'engrais.
J'avais goûté maintes fois de cette sorte de racine que les Indiens
appellent _Ponieux_--pommes de terre--sans trouver rien qui pût en
justifier le nom, lorsqu'un jour mes maîtres en ayant fait une ample
provision et les ayant fait frire dans de la graisse de cheval, me
convièrent à en manger avec eux; je les trouvai excellentes, mais je ne
fus pas peu surpris de reconnaître que cette étrange racine, préparée
de la sorte, n'avait réellement plus d'autre goût que celui de la pomme
de terre. Je regrette bien vivement aujourd'hui de n'avoir pu, dans ma
fuite précipitée et imprévue, emporter avec moi un échantillon de cette
racine légumineuse inconnue certainement en Europe et dont la culture
serait des plus faciles. Beaucoup d'Indiens la mangent crue; je fis
souvent comme eux, mais m'étant aperçu de la propriété qu'a ce légume
de provoquer à l'inflammation et à la constipation, je n'en mangeai
plus qu'avec modération, et je compris pourquoi les Indiens après en
avoir mangé un certain nombre avalaient tant de graisse de cheval
liquéfiée.
Les occupations des femmes Mamouelches sont les mêmes que celles
des Indiennes de toutes les autres tribus, c'est-à-dire qu'elles
sont esclaves de leurs maris, dont la fainéantise est encore,
en quelque sorte, plus grande; ce qui n'est pas peu dire. Elles
soignent beaucoup moins leur toilette, et sont généralement plus
malpropres. Leur intelligence et leur adresse sont très-bornées; elles
confectionnent aussi des manteaux de laine fort grossiers, et des
_Lamatras_--couvertures de cheval;--mais la laine dont elles se
servent est généralement mal lavée et mal filée. Ainsi que leurs maris,
les femmes sont fort nonchalantes; mais comme ceux-ci sont d'autant
plus exigeants par cela même qu'ils ne font rien, elles sont souvent
exposées à leurs mauvais traitements. La jalousie, ver rongeur de
toutes ces âmes brutes, est chez elles poussée à l'excès; aussi les
vengeances y sont-elles très-fréquentes.
La superstition des Indiens se montre à tous les instants, et jusque
dans les plus petites choses. Il n'est pas jusqu'aux changements de
temps qui n'influent sur leurs esprits. Fort gais, lorsqu'il fait beau,
ils deviennent muets et presque moroses lorsque le temps est mauvais;
les visiteurs qui se présentent chez eux se ressentent toujours de ces
impressions, car au lieu de la politesse et des égards auxquels ils ont
droit de s'attendre, ils essuient souvent des brusqueries.
Les Mamouelches sont assez doux et serviables entre eux, mais ils
n'ont aucun respect pour la propriété, même pour celle de leurs
meilleurs amis. Ils s'entrevolent continuellement et nuitamment
des animaux qu'ils tuent au loin, en ayant soin de cacher de côté
et d'autre les os et les peaux, et de faire maints détours pour en
rapporter chez eux la viande. J'en ai vu beaucoup recevoir avec la plus
grande assurance la visite de leurs dupes auxquelles ils servaient même
à manger la chair des animaux qu'ils leur avaient volés, tout en ayant
l'air de prendre une part très-vive à leur perte. Leur effronterie
allait même quelquefois jusqu'à leur proposer de les accompagner dans
leurs recherches: cette proposition était généralement acceptée,
car les amis guidés par un certain instinct de méfiance ou même par
quelques indices, savaient parfaitement être chez les délinquants,
contre lesquels ils cherchaient seulement à acquérir des preuves
irrécusables.
Ce genre de recherches offre bien des difficultés, mais la persévérance
et la perspicacité des Indiens sont telles que souvent les préjudiciés
parviennent à rassembler le cuir et les os accusateurs et à suivre
une à une les traces--_rastros_--du chemin pris par les voleurs.
Quand ils ont acquis toutes ces preuves, ils se présentent chez eux
accompagnés de témoins et les accusent hautement de leur indélicatesse.
Peu de coupables se rendent à l'évidence; ils accueillent presque
toujours avec arrogance les réclamants qui se voient alors réduits à
employer la force pour obtenir justice. Ils les traînent bon gré mal
gré chez Calfoucourah, qui fixe lui-même le montant des dommages et
intérêts dont le chiffre s'élève toujours très-haut; et, afin que les
condamnés ne puissent se soustraire à la décision du chef, ils sont
tenus de s'exécuter séance tenante.
Dans tous les parages boisés comme au sein de la Pampa,
on est durant les chaleurs horriblement incommodé par les
moustiques--_riris_--qui vous privent de tout sommeil. Les
Indiens avant de s'endormir ont la précaution de se couvrir le corps
avec le plus grand soin et de se coucher la tête au vent, après avoir
embrasé des petits tas de fiente à demi-sèche, dont la fumée épaisse
leur passant au dessus du visage éloigne ces malfaisants visiteurs.
Ces insectes insipides ne sont pas du reste le seul fléau à redouter,
car de quelque côté que l'on s'aventure, de jour ou de nuit, on est
continuellement harcelé par une sorte de taons--_tavanas_--qui
s'acharnent après vous aussi bien qu'après les animaux et vous criblent
le corps de douloureuses piqûres, d'où le sang coule en abondance. Je
m'en suis vu parfois tellement couvert étant à cheval, que d'un seul
revers de main j'en tuais jusqu'à plusieurs centaines à la fois, et que
je paraissais m'être roulé dans des flots de sang.
Quelle que soit la nature des parages habités par les Indiens, on y
trouve une grande quantité de serpents dont la longueur varie depuis
cinquante centimètres jusqu'à un mètre vingt et trente centimètres,
et auxquels les nomades donnent le nom de _tchochia_. Ils ont le
dessus du corps d'un vert foncé, les flancs dorés et le ventre marbré
de bleu, de rouge, de blanc et de noir. Les Indiens redoutent beaucoup
leur piqûre qu'ils disent être sans remède. Ces reptiles n'attaquent
jamais l'homme à moins qu'ils n'en soient menacés. Ils ont pour
habitude de se faufiler parmi les hautes herbes; là ils s'endorment
pendant le plus fort de la chaleur, ce qui expose fréquemment les
bestiaux à en être piqués, car ne les apercevant pas, ils leur marchent
en plein dessus, ou bien encore il leur arrive fort souvent en paissant
de plonger leur tête précisément dans les touffes qui les abritent.
J'ai vu quantité de chevaux et de bœufs piqués aux naseaux, mourir en
deux ou trois heures à peine, des suites de ces morsures. Le tchochia
se nourrit de crapauds, d'animaux qu'il poursuit jusque dans leurs
terriers, ou d'oiseaux qu'il charme en se cachant dans les buissons.
Durant l'été on peut à peine faire quelques pas sans en rencontrer et
bien qu'ils ne soient pas doués d'une grande vivacité, les Indiens en
ont grand peur. Ils les tuent de loin, avec leurs frondes ou bien avec
leurs lances qui n'ont pas moins de quinze à vingt pieds de long.
Ayant dès les premiers temps de ma captivité, remarqué l'épouvante que
ces animaux inspiraient à mes maîtres, je voulus leur donner une preuve
de mon mépris du danger, et quoique je fusse complètement nu, j'en tuai
un en lui écrasant la tête avec mon talon. Je n'aurais jamais pensé
voir ces sauvages aussi stupéfiés qu'ils le furent à la vue de cet
acte de témérité; ils s'éloignèrent aussitôt de moi en témoignant une
telle frayeur et une telle colère que je jugeai prudent de ne leur plus
donner pareil spectacle.
Dans une autre circonstance cependant, un de ces reptiles contribua
beaucoup à donner aux Indiens une haute idée de ma personne. J'étais
occupé à leur creuser un puits avec une pelle faite d'une omoplate de
cheval fixée au bout d'un bâton, et comme ce travail que je faisais
en plein soleil me fatiguait extrêmement, je me reposais de temps à
autre en m'adossant à l'un des bords. Dans un de ces moments je fus
tout à coup entouré par un tchochia qui s'enroula autour de mon corps.
Malgré l'émotion que me causa son froid contact, je fus assez heureux
pour ne pas perdre toute présence d'esprit; saisissant prestement le
reptile avec mes deux mains, je le rejetai au loin; il tomba au milieu
des Indiens stupéfaits et épouvantés, qui se sauvèrent à toutes jambes
en poussant des cris de détresse. Je n'avais point été piqué, mais
durant le reste de la journée je craignis d'être atteint d'un malaise
récemment éprouvé par un Indien qui s'était recouvert d'un manteau sur
lequel j'avais vu ramper un tchochia. Fort heureusement j'en fus quitte
pour la peur, et j'eus même le bonheur de voir tourner cet incident à
mon profit, car j'entendis les indiens dire de moi:
_El-mey-tah-tefa-quimé-comé-ouignecaè_-
Et-mais-voilà-un-bon-chrétien
_rouf-domo laéh-lane-comé-lagane-tchi_
car-vraiment-il-n'est-pas-mort-il-est-bien-ce
_ouet-chet-vita-ouènetrou-méah_.
jeune-homme-avec-Dieu-sans-doute.
et ils me donnèrent des marques de la plus grande considération.
CHAPITRE IX
Orgies des Indiens.--Leurs différentes boissons. Je me construis une
case.--Sciences des Indiens.
Sans exception de tribu, de rang, de sexe ou d'âge tous les Indiens
aiment à s'enivrer.
L'ivresse est chez eux considérée comme le _nec plus ultrà_ du
bonheur, et pour une rasade de liqueur bientôt ingurgitée ils donnent
volontiers jusqu'à leurs plus précieux objets. Ils n'en sont cependant
point avares, car dès que l'un d'eux revient de quelque lointain voyage
et qu'il apporte de l'alcool, toute la horde semble prendre à tâche de
ne pas même lui laisser le temps de desseller ses chevaux; elle envahit
aussitôt son domicile dans l'espoir de déguster gratis une partie de
cette liqueur tant convoitée. Le propriétaire du _roukah_ contente
de son mieux tous ces importuns auxquels il fait l'accueil le plus
gracieux.