aussi bien que l'homme civilisé aime à chercher dans ses harmonieux
accents et le sentiment de la poésie et les émotions que l'âme la plus
perverse même ressent et sait savourer.
Rien de plus curieux et de plus intéressant que de voir les Indiens
dont je parle, ignorant toutes choses, s'appliquer à façonner des
instruments de musique pour charmer leur oisiveté. Ces instruments
grossiers et bizarres rappellent en quelque sorte les nôtres, je les
appellerai: le flageolet, le violon, la guitare, le tambour et la flûte.
Le violon se compose de deux côtes de cheval en forme d'archets
enchevêtrés, et dont les crins bien tendus, humectés de salive, se
frottent les uns contre les autres. Ils servent indifféremment, à tour
de rôle, d'archet ou de violon. Celui qui remplit l'office d'instrument
s'appuie sur les dents serrées et se tient horizontalement de la
main gauche. Les Indiens agitent vivement l'archet et au moyen de ce
frottement obtiennent des sons étouffés qu'ils modulent avec les doigts
libres de la main gauche, absolument de la même manière que le font nos
dilettanti. Ils ne peuvent toutefois exécuter aucun air varié, mais ils
reproduisent assez habilement quelques mots de leur langage guttural.
La guitare leur sert fort peu; elle est faite d'une omoplate de cheval
sur laquelle ils tendent des cordes de crins de différentes grosseurs.
Elle est généralement mise en usage dans les danses: ils la tiennent et
la pincent avec autant de prétention que s'ils étaient des musiciens
consommés. On peut juger par sa construction de toute l'harmonie de cet
instrument bien plutôt fait pour agacer les nerfs et l'oreille que pour
charmer.
Le flageolet est de quelque mérite et réclame pour sa confection une
certaine dose d'intelligence et de l'adresse. C'est aussi celui que
les Indiens réussissent le mieux, et avec lequel ils se divertissent
le plus car il leur permet de jouer tous leurs airs favoris. Il est
fait d'une tige creuse de générium-argentinus, coupée d'une longueur de
cinquante à soixante centimètres, qu'ils percent superficiellement à
l'un des bouts, de huit trous à égale distance les uns des autres. Le
bout opposé sert d'embouchure: ils le fendent en forme d'anche dont ils
maintiennent l'écartement à l'aide d'un crin transversal.
La flûte n'est autre chose qu'un morceau de jonc creux bouché à l'une
de ses extrémités, dans lequel ils soufflent à pleins poumons et duquel
ils tirent des sons exécrables semblables à ceux d'une formidable clé.
Enfin le tambour se compose d'une sorte de sébille de bois plus ou
moins grossière sur laquelle ils tendent une peau de chat sauvage ou
un morceau de panse de cheval. Cet instrument, ainsi que la flûte pour
laquelle ils ont beaucoup de prédilection, est d'un usage fort répandu
chez eux, surtout dans les grandes fêtes réservées au culte et dans
leurs danses de caractère.
Ainsi qu'on a pu en juger, les Indiens malgré leur apparence grave
saisissent toutes les occasions de se distraire et se créent mille
moyens de le faire. A leur passion pour la musique on peut en ajouter
une autre qui n'est pas moins vive, c'est celle du jeu, auquel ils
s'adonnent avec une avidité fébrile.
Dans les tribus Pampéennes, les plus rapprochées des peuples
Hispanos-Américains, ils jouent aux cartes espagnoles; mais nul d'entre
eux ne saurait être plus consciencieux que des grecs de profession. Ils
font aux angles de chaque carte des marques presque imperceptibles,
que seuls leurs yeux exercés peuvent reconnaître. Chaque partner
emploie à tour de rôle son jeu ainsi préparé. En mêlant les cartes
ils distinguent les bonnes des mauvaises et sont si adroits dans la
manière de les donner, qu'ils se défont toujours de ces dernières aux
dépens de leurs adversaires. Les parties qu'ils engagent sont toujours
d'une fort longue durée et des plus acharnées; celui qui a la priorité
se considère toujours comme ayant loyalement gagné, en raison des
difficultés qu'il lui a fallu surmonter pour extorquer la mise des
autres qui consiste généralement en objets d'une certaine valeur, tels
qu'éperons ou étriers d'argent.
Les autres jeux qui leur sont propres, et qui sont le plus en vogue
dans toutes les tribus indistinctement, sont: la _Tchouëkah_ ou
_Ouignou_, les dés--_Amouicah_--ou de blanc et noir, et les
osselets--_foros_.--
Dans le jeu de _Tchouëkah_ chaque homme entièrement nu, le corps
bigarré de couleurs diverses, les cheveux relevés et fixés par un
bandeau d'étoffe, s'arme d'une pesante canne appelée _Ouignou_,
recourbée à l'une de ses extrémités, et cherche pour adversaire un
de ses congénères disposé à exposer un enjeu équivalant au sien; un
parti dépose sa mise d'un côté et l'autre à l'opposé. La longueur de
l'emplacement, calculée selon le nombre de joueurs est limitée par des
lances plantées deux à deux. Les joueurs prennent place par couples
de partners vis-à-vis l'un de l'autre. Une petite boule de bois est
placée entre les deux formant le centre de la ligne. Alors les deux
champions croisent leurs cannes, la partie crochue reposant sur le
sol, de manière qu'en les tirant fortement à eux, ils font rebondir
la boule prise entre les parties recourbées. Une fois lancée c'est à
qui la rattrapera au vol, soit pour lui donner un nouvel élan avec la
canne dont ils se servent comme de raquette, soit pour la détourner et
lui faire prendre une route opposée à celle que cherche à lui donner
le parti contraire. Si celui qui, dans l'intérêt de son parti, doit
la faire aller à droite la fait aller à gauche, il est immédiatement
forcé de se tirer les cheveux avec le premier venu de ceux auxquels il
a fait tort. Rarement ces divertissements se passent sans jambes ou
bras cassés ou même têtes très-grièvement lésées. Encore je ne tiens
pas compte des coups que les juges du camp armés de larges lannières
de cuir, déchargent du haut de leurs chevaux, sur les combattants
fatigués, pour leur rendre la force et la vigueur.
Le jeu de dés ou plutôt le jeu du blanc et du noir se compose de huit
petit carrés d'os, noircis d'un côté, et se joue deux à deux. Un cuir
est placé entre les joueurs afin que leurs mains puissent facilement
saisir d'une seule fois ces petits carrés qu'ils laissent retomber
en criant très-fort et en frappant dans leurs mains de manière à
s'étourdir mutuellement. Toutes les fois que le nombre des noirs est
pair, le joueur peut recommencer jusqu'à ce qu'il devienne impair;
alors l'autre prend son tour. La partie pourrait durer éternellement,
mais fatigué et étourdi l'un des deux devient la dupe de l'autre qui
doué de plus de sang-froid marque souvent double, à l'insu de son
compagnon, et le gagne. Des rixes suivent de près la fin de la partie,
car les trois quarts du temps le perdant se refuse à donner l'objet
perdu.
De même que les gauchos de Buenos-Ayres, qui dans leur acharnement
au jeu perdent tour à tour leurs chevaux et jusqu'à leurs propres
vêtements, les Indiens jouent volontiers leur bétail en entier et
jusqu'aux captifs et captives qu'ils possèdent. C'est ainsi que je
vis en maintes circonstances de malheureuses jeunes filles passer de
mains en mains et subir les outrageantes caresses d'un grand nombre de
maîtres qui pour vaincre leur résistance désespérée leur administraient
force mauvais traitements.
CHAPITRE VIII
Projets de fuite.--Désespoir.--Changement de position.--Je deviens
secrétaire des Indiens.
Quel est celui qui à la vue des souffrances des malheureuses victimes
dont je parle, n'aurait point, comme moi, senti ses propres douleurs
s'effacer pour faire place à une profonde indignation et au désir de
protéger ces pauvres femmes. Que de fois, animé de ce sentiment et
tout prêt à m'élancer à leur secours, la triste réalité de ma position
ne vint-elle pas en se dévoilant à mes yeux dans toute son étendue,
paralyser jusqu'à ma volonté! Qu'aurais-je pu faire d'ailleurs? Quelles
auraient été les suites de mon emportement? La mort d'un Indien
peut-être, et j'aurais causé celle de tant de victimes, que dans notre
intérêt commun je considérai comme un devoir de redoubler de prudence.
Je songeai également plus d'une fois à m'enfuir en emmenant
quelques-unes de ces malheureuses captives, mais forcé de reconnaître
le peu de certitude qu'offrait la réussite de ces sortes de projets, je
dus y renoncer. Pour moi seul, j'aurais risqué sans aucune hésitation
d'affronter les périls d'une semblable entreprise, car je me sentais
en état de galoper jours et nuits et de vendre chèrement ma vie en cas
de poursuite, mais avec des femmes, de pauvres femmes qui ne montaient
que fort rarement à cheval et que la fatigue aurait surprises dans le
cours d'un semblable voyage qui réclamait la plus grande diligence,
j'avais la presque certitude d'être atteint par les féroces Indiens et
de causer notre mort à tous.
Toutes ces pensées me forcèrent à me soumettre au triste sort qui
m'accablait. Réduit à cette impuissance je menais une vie triste et
cruelle, sans cesse accablé de pensées douloureuses au sujet de ma
famille chérie que je croyais de plus en plus ne jamais revoir. La
plupart des nuits j'étais obsédé par d'horribles rêves dans lesquels je
voyais se dérouler une à une toutes les scènes sanglantes dont j'avais
été tour à tour le témoin ou la victime.
Tant de souffrances physiques et morales accumulées finirent par
lasser toute ma patience, mon courage se changea en une vraie
frénésie et coup sur coup, au risque de me faire assassiner à mon
tour, je fis plusieurs tentatives pour recouvrer ma liberté. Mais
hélas, chaque fois aussi des obstacles imprévus s'opposèrent à ma
réussite; peu s'en fallut même que je ne payasse de la vie ces essais
infructueux, car dans plus d'une de ces occasions je dus entrer en
lutte avec mes assassins. Grâce à Dieu, en ces moments solennels, le
sang-froid ne m'abandonna pas, et chaque fois des subterfuges plus ou
moins plausibles mais bien excusables dans ma position, me permirent
d'échapper à une mort certaine. Dès que ces moments difficiles étaient
passés, il se faisait en moi une grande réaction; j'étais pris de
malaises insurmontables qui me rendaient comme fou.
Je renouvelai néanmoins ces tentatives dans lesquelles j'échouai comme
toujours. La méfiance des Indiens s'étant accrue, ma position s'aggrava
et il fut plusieurs fois question de me mettre à mort.
Enfin complètement découragé ne sachant plus que devenir, j'eus la
coupable et terrible idée de couper court à mon éternel supplice en
renonçant à l'existence. Je m'étais à cet effet emparé d'un couteau et
des portraits de ma famille que les Indiens s'étaient appropriés, ne
voulant pas en être séparé dans ce moment solennel; puis je m'étais
glissé inaperçu, du moins je le croyais, dans une excavation pierreuse
creusée à l'écart dans la pampa. Déjà j'avais imploré la clémence
divine et je levais le bras pour accomplir mon fatal dessein lorsqu'une
main ennemie saisit à l'improviste l'arme suspendue sur ma poitrine.
C'était un Indien, c'était mon maître qui jugeant avec raison que
la mort me paraissait plus douce que le genre d'existence auquel il
me condamnait, ne vit dans ma résolution désespérée qu'un attentat
à ses droits de propriétaire. Après m'avoir maltraité et repris les
portraits, il me déclara que pas un de mes mouvements n'échapperait
désormais à sa surveillance. Les services que je lui rendais avaient
probablement quelque valeur à ses yeux, et il ne voulait à aucun prix
être obligé de faire lui-même ce qu'il me commandait journellement.
A quelque temps de là, une captive, femme d'un alcade, pleine de
courage et de résolution tenta de s'évader. Elle avait déjà franchi
nuitamment un grand espace, lorsqu'elle fut rattrapée: comme elle était
jeune et belle elle ne fut pas mise à mort, mais elle fut attachée par
les pieds et par les mains, puis frappée jusqu'à l'extinction de deux
lannières de cuir et livrée à la brutalité d'une vingtaine d'Indiens.
Devenue folle depuis, elle s'échappait parfois de la tente de son
maître après lui avoir brisé toutes ses armes, et armée d'un tronçon
de lance, elle en frappait avec acharnement et indistinctement tous
ceux qui se trouvaient sur son passage. Les Indiens, qui la redoutaient
beaucoup dans ses moments de fureur, l'empoisonnèrent pour s'en
débarrasser.
Combien de traits analogues je pourrais citer si je ne craignais de
trop alarmer la sensibilité du lecteur, et si je n'éprouvais moi-même à
ces souvenirs émouvants des sensations réellement trop pénibles.
Les moins malheureuses parmi les jeunes filles captivées par les
Indiens sont celles dont ils font leurs femmes; la majeure partie des
autres sont vendues aux tribus éloignées et achèvent dans un enfer
terrestre une vie commencée souvent sous d'heureux auspices. Quant aux
pauvres enfants, ils se font presque tous à l'ignoble existence des
nomades, oubliant souvent, jusqu'à leur langue maternelle. Ils sont, à
vrai dire, assez bien traités des Indiens, qui en considération de leur
extrême jeunesse, leur pardonnent d'être nés chrétiens. Chose horrible
et presque impossible à croire, j'ai vu quelques femmes, devenues mères
au sein de l'esclavage, qui étaient plus à redouter que les Indiennes
elles-mêmes, et qui se montrèrent des plus cruelles envers d'autres
captives comme elles, dont elles dénoncèrent les projets de fuite.
Malgré leur superstitieuse croyance dans la réussite de toute
entreprise qu'ils tentent en compagnie d'un chrétien, les Indiens,
dont j'avais éveillé la méfiance au plus haut point par mes diverses
tentatives de fuite, évitaient de m'emmener dans leurs expéditions. Ils
prenaient même la précaution de me remettre entre les mains d'amis,
qui assumaient sur eux la responsabilité de ma personne durant leur
absence plus ou moins prolongée. A leur retour, le sucre, le tabac, le
yerba--thé américain,--principaux objets de leur convoitise abondaient
souvent. Le linge, les vêtements qu'ils avaient dérobés étaient par
eux gardés précieusement pour leur servir dans les fêtes et dans les
assemblées. Quant à moi, ils ne me firent pendant longtemps d'autre
don qu'un lambeau de manteau de quelque pauvre soldat tombé sous leurs
coups.
Une circonstance tout-à-fait imprévue, les força cependant à me faire
assister à un de leurs combats. Environ deux mille cinq cents soldats
Argentins sous la conduite d'Indiens soumis, qui leur servaient de
guides, ayant surpris inopinément quelques tribus voisines de celle où
je me trouvais alors, je dus accompagner les Pampéens, qui après s'être
réunis à la hâte résolurent de prendre l'offensive et de repousser
leurs agresseurs en faisant chèrement payer leur trahison à ceux
des leurs qui avaient servi de guides. Ceux-ci s'étaient retranchés
derrière les Argentins et paraissaient peu disposés à prendre part à
l'action; furieux à leur vue et voulant les atteindre au plus vite,
les habitants du désert s'élancèrent tête baissée dans une formidable
charge. Ebranlés par ce choc terrible, les soldats Argentins rompirent
en deux bandes au milieu desquelles, continuant d'avancer, les Indiens
entourèrent spontanément les traîtres et engagèrent avec eux une lutte
spéciale et horrible, pendant que d'autres nomades, leurs compagnons,
s'élançaient à la poursuite des soldats épars et achevaient leur
déroute.
Le combat ne cessa que vers le coucher du soleil; il avait duré depuis
le matin. Restés maîtres du champ de bataille, les Indiens, tout en
pillant les morts et en achevant les survivants, trouvèrent parmi ces
derniers trois des traîtres. Ils se gardèrent bien de les achever sur
l'heure comme ils le faisaient des chrétiens; ce genre de mort leur
paraissant trop doux; mais afin de satisfaire leur vengeance d'une
manière plus complète et plus éclatante, ils plantèrent dans le sol
quatre piquets auxquels ils attachèrent fortement ces malheureux par
l'extrémité des membres, puis ils les dépouillèrent chacun à leur tour,
tout vivants, de leur peau ainsi qu'ils le font d'un animal quelconque,
répondant par des injures aux cris arrachés à ces malheureux par
l'atroce supplice qu'ils leur faisaient endurer et qu'ils terminèrent
en leur enfonçant un poignard dans le cœur. Les auteurs de cette
horrible vengeance, les mains et et la figure encore teintes du sang de
leurs victimes, se partagèrent entre eux leurs peaux qu'ils déchirèrent
par lambeaux, et dont je les vis faire plus tard différents objets
tressés, destinés à être envoyés à titre de menace et de défi aux
autres Indiens échappés à leur cruauté. C'était d'ailleurs là un usage
immémorial dans le temps où toutes les races nomades vivaient dans un
état continuel de guerres sanglantes.
Malgré leur victoire, les Indiens loin d'être complètement rassurés à
l'égard de leurs ennemis et redoutant encore quelque agression de leur
part, opérèrent pendant plusieurs mois de journaliers changements de
résidence, et toujours dans des directions opposées. Quand ceux qu'ils
envoyaient en exploration revenaient nuitamment, contre leur habitude,
la horde éveillée en sursaut par les aboiements des chiens, était
soudain prise d'une terreur telle, que chacun s'élançait à cheval,
répandait l'alarme dans le voisinage et se prenait à fuir sans oser
regarder en arrière. Dans ces moments de panique, la plupart d'entre
eux ne prenaient aucun souci de leurs bestiaux qu'ils eussent ainsi
abandonnés à l'ennemi. Cependant le moment arriva où suffisamment
rassurés, se voyant privés de toutes les choses qu'ils aiment et leurs
troupeaux étant de nouveau amoindris, ils firent d'autres expéditions
dont la réussite eut beaucoup d'influence sur ma destinée.
Quelques morceaux de papiers imprimés, ayant servi d'enveloppe à
une grande partie des objets composant leur butin, et par eux jetés
au vent, me tombèrent entre les mains. Je les lus maintes fois avec
bonheur; car c'était pour moi une distraction inespérée. Un jour,
tandis que je recommençais en cachette, pour la vingtième fois
peut-être, la lecture d'un journal de Buénos-Ayres où figurait le récit
de la dernière et terrible invasion qu'ils avaient faite dans cette
province d'où ils avaient enlevé plus de deux cents captives, je fus
trouvé dans cette occupation par quelques Indiens qui en manifestèrent
une joyeuse surprise et se hâtèrent d'informer les chefs de cette
découverte. D'abord fort inquiet de cette circonstance, je ne tardai
pas à être rassuré par l'accueil inusité et presque bienveillant qui me
fut fait le soir, lorsque je vins, selon mon habitude, soumettre à leur
vérification les animaux qui m'étaient confiés. A quelques questions
que m'adressa mon maître, je compris qu'il était fier de posséder un
esclave de ma valeur, et que je serais sans doute appelé à servir le
cacique de la tribu.
En effet l'occasion s'en présenta bientôt, car ces êtres grossiers,
lorsqu'ils se sont bien repus pendant quelques jours, se laissent
tenter par le désir d'entretenir leur gourmandise et leur vanité;
or, pour satisfaire ces passions, ils recherchent tous les moyens
imaginables. Ainsi ils vont de temps à autre offrir aux postes des
frontières une apparente soumission, pendant laquelle ils font des
échanges de toute nature, tels que plumes d'autruche, crins de cheval
et cuirs de toute espèce contre lesquels ils rapportent les objets dont
ils sont le plus avides. Ce fut en semblable circonstance que je fus
mis à l'épreuve comme secrétaire du chef, qui me dit:
--Tu sais lire, tu dois savoir écrire, par conséquent, tu vas écrire
la lettre que l'on va te dicter. Si tu ne trompes point ma confiance,
j'aurai pour toi des égards; dans le cas contraire, tu seras mis à mort.
J'étais assis à terre, ayant devant moi quelques cuirs empilés qui
me servaient de table, du papier blanc rapporté récemment d'une
expédition, pour encre de l'indigo délayé avec de l'alcali, et une
plume d'aiglon fort grossièrement taillée avec un mauvais couteau:
entouré d'Indiens, qui la lance ou le casse-tête à la main pouvaient me
tuer au moindre signe du chef, je commençai mon office.
Malgré mon désir ardent de n'écrire que selon ma pensée et ma
conscience, il me fut impossible de le faire. Je dus mentionner ce
qu'on me dicta, car la méfiance de ces êtres est telle, qu'à plus de
vingt reprises ils me demandèrent la lecture de la missive, et qu'après
quelques phrases écrites ils changeaient à dessein le sens de leurs
idées, mais sans paraître y prendre garde, afin de mieux éprouver ma
franchise. Si j'eusse eu le malheur d'intervertir seulement l'ordre des
mots, il m'eût été impossible de le leur cacher tant est fidèle leur
prodigieuse mémoire.
Quoiqu'il me fût impossible de leur en imposer, ils me menacèrent
par excès de prudence et me firent donner un double de la missive,
destiné à être vérifié par des transfuges Argentins, vivant dans les
tribus voisines. Ces gens sont des misérables souvent condamnés aux
fers ou même à la mort pour leurs nombreux crimes et qui sont sûrs de
trouver asile chez les Indiens. Ceux-ci, parfaitement renseignés sur la
position de ces hôtes, les reçoivent comme des gens sur lesquels ils
savent pouvoir compter aveuglément. Ils trouvent en eux des guides pour
leurs expéditions de pillage et des complices complaisants; aussi leur
accordent-ils toute leur confiance.
Cette première correspondance fut portée à la frontière par deux
Indiens désignés par le cacique; l'un d'eux, était mon maître.
Quelques enfants les accompagnèrent pour transporter les objets
destinés à être échangés. Douze ou quinze jours après leur départ,
ces mêmes enfants revinrent épuisés de fatigue, la frayeur peinte sur
le visage et poussant des cris de détresse. Ils racontèrent qu'après
lecture de la dépêche, les deux envoyés avaient été mis aux fers
en attendant la mort, et qu'il était certain que j'avais trompé la
confiance générale et communiqué quelques détails sur leurs récentes
invasions. Naturellement portés à croire le mal, ces barbares n'eurent
plus d'autre volonté que celle de me tuer. Ce fut le cacique, qui me
croyant absent, les engagea à ne pas éveiller ma défiance par des cris
inaccoutumés; il leur conseilla même d'attendre au lendemain matin pour
exécuter leur projet et de choisir le moment où je serais occupé à
rassembler le troupeau.
Le hasard voulut que je fusse bien près en ce moment; grâce aux
approches de la nuit j'entendis cette conversation sans être vu, et je
pus me tenir sur mes gardes. Le matin venu, lorsque selon ma coutume
j'allai faire ma ronde, je m'aperçus qu'à l'habile coursier que je
montais la veille encore, on avait substitué un cheval fort lourd,
mais je me gardai bien d'en témoigner aucune surprise. Je cheminais
lentement sur ce maudit bidet quand j'aperçus venant à moi ventre à
terre un parti d'Indiens qui faisaient retentir l'air de leurs sauvages
imprécations. Cependant la distance qui me séparait d'eux était encore
grande, et je fus assez heureux pour rencontrer la troupe de chevaux
confiée à ma garde qui venaient d'eux-mêmes se désaltérer de mon côté.
Grandes furent ma joie et mon espérance! j'abandonnai lestement mon
cheval auquel je retirai la bride pour l'apposer au meilleur coureur de
la troupe, qui me reconnaissant se laissa facilement approcher. En un
instant je fus à cheval; puis, prenant le soin d'épouvanter les autres
chevaux afin de les éparpiller pour ôter à mes ennemis toute chance de
m'atteindre, je me lançai à toute bride dans une direction opposée.
Après avoir galopé la journée entière, j'arrivai à la nuit tombante
chez _Calfoucourah_--Pierre-Bleue--grand cacique de la
confédération Indienne, dont la tribu de mes persécuteurs faisait
partie, et qui cependant ne me connaissait pas encore. Rien à mon
arrivée ne me fit deviner lequel parmi les Indiens que j'avais devant
moi, pouvait être le grand cacique, car aucun signe ne le distinguait
de ses sujets. Ce fut seulement lorsqu'il adressa la parole aux autres
pour leur donner des ordres, qu'à son air impérieux je reconnus ce chef.