quelques simples nécessaires à leur propre guérison. Ils sont donc,
ainsi qu'on peut en juger, médecins d'eux-mêmes. Je les ai souvent
vus faire preuve de certaines connaissances anatomiques, soit dans
la manière d'opérer les animaux ou dans celle de panser de graves
blessures, telles que ruptures de bras ou de jambes. Ils sont tellement
durs à la souffrance, qu'à peine dans ces cas si graves font-ils
entendre quelques plaintes. Ils se pansent eux-mêmes avec le plus grand
sang-froid. S'ils ont la jambe cassée, ils s'étendent à plat sur le sol
de manière que la fracture ait un point d'appui. Ils replacent les os,
puis se font à l'aide de quelques pierres tranchantes, dont ils ont
soin de raviver les arêtes anguleuses, un certain nombre d'incisions
longues et profondes autour et à l'endroit même de la rupture; ils y
appliquent ensuite une sorte de cataplasme composé d'herbes fraîches
écrasées entre deux pierres et arrosées d'urine putréfiée qui ne
leur manque jamais et remplit chez eux l'office d'alcali: enfin ils
s'éclissent avec des joncs d'eau, et restent de quinze jours à trois
semaines seulement immobiles. Au bout de ce temps, ils commencent à
marcher, quelquefois même ils montent déjà à cheval. Les propriétés
des herbes qu'ils emploient sont telles que même dans les plus fortes
chaleurs aucun cas de gangrêne ne se déclare, et que si la rupture
n'a pas été franche et nette, les petits éclats sortent d'eux-mêmes
au dehors par les incisions, sans occasionner plus de souffrances au
patient dont la complète guérison ne se trouve guère retardée que de
quelques jours. Pendant tout le temps nécessaire à son rétablissement,
le blessé mange avec autant d'appétit et aussi fréquemment que s'il
était dans son état normal.
Les Indiens sont ainsi que leurs enfants forts sujets aux douleurs
dans la moëlle, mais ils se traitent plus durement. Ils se font avec un
_cataouet_--os d'autruche en forme de poinçon--quelques piqûres
d'où ils tirent le plus de sang possible, ou bien ils y apposent des
petits cônes faits avec la matière cotonneuse que fournit le palmier,
et les brûlent sur place. Ces sortes de moxas leur servent souvent
aussi à se faire sur les deux avant-bras, des marques dont la grandeur
et le nombre variables servent à distinguer entre elles les différentes
tribus.
Les Indiens sont souvent sujets à de violents maux de tête; mais
ils ont le talent de les faire cesser presqu'aussitôt qu'ils leur
viennent, par l'application immédiate d'une macération d'herbe dont
l'odeur rappelle celle de la feuille de cassis; l'effet en est presque
instantané. Lorsque ce remède ne suffit pas, (cas très-rare), ils se
poinçonnent, c'est le mot, la partie affectée, et selon la nature du
sang qui sort de ces piqûres, ils se livrent à une foule de conjectures
sur leur santé, qui, à les entendre, est toujours fort compromise.
Lorsqu'ils sont enrhumés ou lorsqu'ils sont pris d'étouffements, les
Indiens font usage d'une racine fort commune dans leurs parages, et qui
par ses nombreuses propriétés mérite quelque intérêt. Ils la nomment
_Gnimegnime_ ou traîtresse chatouilleuse. Sa forme est approchant
celle du chiendent, mais beaucoup plus longue et plus régulière, ne
présentant pas, comme celle-ci l'aspect d'une infinité de petites
lignes brisées. Son enveloppe est d'un brun clair, l'intérieur blanc;
en séchant elle ne conserve aucune élasticité; elle est au contraire
fort cassante. La plante qui ne présente aucun intérêt, et dont les
Indiens ne font point usage, car ils ne lui reconnaissent aucune
propriété, a généralement de quinze à vingt centimètres de hauteur;
ses feuilles étroites et longues sont d'un vert foncé; le sommet de
la tige est surmonté d'une petite fleur jaune. Un seul bout de cette
racine de la longueur d'une épingle, écrasé entre les dents et mêlé à
la salive, surexcite la fonction des organes respiratoires et mûrit le
rhume à l'instant, en laissant au palais un goût acidulé qui agace les
gencives, la langue et le gosier d'une démangeaison insupportable et
produit une douleur dans les glandes salivaires dont elle active les
fonctions outre mesure. Dès que la partie acidulée est complètement
absorbée, on éprouve un véritable bien-être par tout le corps et une
agréable fraîcheur dans la gorge, il semble que les poumons soient
dégagés et l'on respire avec beaucoup de facilité. Cependant ce remède,
ainsi que tant d'autres, devient dangereux lorsqu'il est employé sans
calcul. Les Indiens m'ont affirmé qu'une petite pincée suffit pour
faire mourir dans les plus atroces souffrances. Je le crois en effet,
car voulant en faire moi-même l'épreuve, j'avalai le jus d'un petit
bout de cette racine, qui me causa dans la bouche et dans la gorge une
démangeaison insipide; ma respiration devint tellement haletante et
précipitée que, ne pouvant aspirer l'air dont la présence me mettait
au supplice, je faillis être suffoqué. Je puis affirmer qu'on serait
douloureusement asphyxié en surpassant la dose voulue. Ce ne fut qu'en
me gardant bien de boire, et en retenant ma respiration, ainsi que le
font les Indiens eux-mêmes, que je parvins à neutraliser les effets de
ce remède violent.
Les Indiens emploient cette racine de différentes manières et dans
différents cas; tant pour eux-mêmes que pour les animaux. Pour les maux
d'yeux ils n'emploient que le jus. Ils s'en servent également pour
détruire la vermine qui envahit les plaies de leurs chevaux ou de leurs
autres bestiaux; ce qui est très-fréquent dans les parages boisés où
les mouches abondent. Ils la réduisent en poudre presque impalpable et
la mélangent avec les feuilles brûlées d'un petit arbrisseau qu'ils
nomment _tchilpet_; ils font de ce mélange une pâte mouillée
d'urine qu'ils introduisent dans la plaie après en avoir préalablement
extirpé un à un tous les vers à l'aide d'un petit bâton pointu et après
l'avoir lavée à plusieurs reprises avec de l'urine putréfiée. Quelques
répétitions de cette opération suffisent pour que la guérison ait
bientôt lieu. Je traitai ainsi avec bonheur plusieurs chevaux confiés à
ma garde lesquels s'étaient fait de simples piqûres d'épines changées
le lendemain en plaies déjà aussi grandes que la main: les Indiens
me surent bon gré de ces soins auxquels je me livrais journellement,
sans quoi leurs troupeaux auraient sensiblement diminué; car ils sont
tellement paresseux et insouciants que tout animal blessé pendant les
chaleurs, devient, en deux ou trois jours à peine, la victime des
insectes rongeurs.
Les Indiens se nourrissant pour la plupart du temps de viandes crues,
leur sang est par cela même rempli d'âcreté, et comme ils dorment
fréquemment sur la terre humide ils ont presque tous des éruptions
tuméreuses qui se traduisent en forme de clous ou d'entraxes dont
ils souffrent beaucoup. Ils provoquent la maturité de ces abcès par
l'application de cataplasmes de fiente d'animaux, toute chaude.
Lorsqu'ils sont à terme, ils en extirpent le germe à l'aide d'un crin
doublé, et le mangent ensuite entre deux bouchées de viande, prétendant
ainsi conjurer toute récidive. N'est-il pas en vérité répugnant de
trouver de si grands rapprochements entre des êtres humains et les
chiens qui n'ont à leur service d'autre organe que la langue.
Quand les Indiens sont atteints de maladies contre lesquelles les
remèdes sont sans effet, ils en attribuent la gravité à la malignité de
quelque mauvais génie--_gualiche_,--qui échappant à la vigilance
de _Houacouvou_--dieu du mal,--s'est réfugié dans le corps du
patient. Afin de l'en faire déloger ils se réunissent en grand nombre,
à l'insu du malade, et se précipitent tout-à-coup, armés de leurs
lances, sur le roukah de celui-ci en frappant les cuirs de toute
leur force et poussant des hurlements de fureur qu'ils entremêlent
d'invocations. Ensuite ils pénètrent dans l'intérieur en se trouant au
travers des cuirs un passage, et défilent un à un au pas de course,
la lance en arrêt autour du malade que le premier entré a traîné
au milieu de la case. Le malheureux patient éprouve généralement
une grande frayeur et succombe presque toujours à la suite de cette
violente émotion. Parfois, lorsque le sujet est jeune et qu'il parvient
à se rétablir, il partage l'opinion de chacun en attribuant à quelque
maléfice le dérangement de sa santé, et sa guérison au diabolique
assaut que lui ont livré ses compagnons. Il est toujours accablé de
questions auxquelles il répond avec emphase et fort longuement. Je ne
dirai pas qu'il abuse de la crédulité de ses amis en leur faisant mille
contes, car ils ne sont que l'expression de sa superstitieuse croyance.
Je fus moi-même un des principaux acteurs d'une semblable scène dans
laquelle je sus plus tard avoir rempli le rôle bien involontaire
de faiseur de miracles que selon eux, me valait ma qualité de
chrétien. Il fallait, disaient-ils que je fusse véritablement un bon
_ouignecaë_--chrétien--pour avoir si bien réussi.
Les Indiens possèdent plusieurs genres de poisons lents dont ils
connaissent et savent parfaitement neutraliser les effets. Ce sont les
femmes qui s'en servent; et elles les emploient aussi bien contre leurs
ennemies personnelles que contre ceux de leur famille. La jalousie
est pour elles la source d'une haine implacable, aussi est-ce bien
plutôt entre elles que l'usage en est fréquent. Deux femmes jalouses
l'une de l'autre se donneront bien de garde de dévoiler ce sentiment à
qui que ce soit, et dès l'instant où elles se sentent ennemies, elles
cherchent à s'attirer l'une chez l'autre dans le but de s'empoisonner
mutuellement. Ces sortes de duels durent quelque fois assez longtemps,
mais l'une d'elles finit toujours par succomber. Son ennemie, après
avoir pris toutes les mesures propres à faire disparaître de chez
elle toutes les traces du poison dont elle a fait usage, est une des
premières à gémir sur le sort de la défunte dont elle fait à tous le
panégyrique. Afin de se sauvegarder de toute accusation, car on ne
saurait trouver contre elles aucune preuve accusatrice, elles agissent
toujours sans complices.
Les Indiens ont pour habitude de faire l'autopsie de tous les trépassés
dont la mort, soit tardive ou prématurée, est à leurs yeux un problème
qu'ils tâchent de résoudre en cherchant avec soin dans tout l'œsophage,
dans les rognons et dans le fiel où ils reconnaissent facilement la
trace du principe morbide, lorsque le sujet est mort empoisonné.
Quand ils acquièrent ainsi la preuve qu'un des leurs est victime
d'une vengeance, ils emploient tous les stratagèmes imaginables pour
découvrir l'auteur du crime. Malheur aux ennemis connus du défunt, car,
seraient-ils innocents, l'opinion générale les accuse aussitôt et les
parents de la victime les mettent à mort s'ils ne consentent à leur
payer une forte rançon.
A moins de rares exceptions, les accusés, coupables ou non,
repoussent toujours fort énergiquement l'accusation portée contre
eux; ils préfèrent succomber les armes à la main en se défendant à
outrance, plutôt que d'avouer leur crime. Le petit nombre de ceux qui
ne font aucune résistance et qui font des aveux sont conduits sous
bonne escorte devant le grand Cacique qui fixe lui-même le prix de leur
rançon dont l'importance est toujours proportionnée au rang du défunt,
car il y a chez eux comme parmi nous différents grades dans la société.
CHAPITRE VI
Engraissement des chevaux.--Abattage d'un cheval.--Principale
nourriture des Indiens pendant la belle saison.--Du tatou.--Un
évènement tragique.
Les Indiens, grands amateurs de chevaux, estiment principalement
ceux dont ils se sont déjà servis dans quelque razzia. Ces malheureux
animaux éprouvés par la fatigue et les privations sont, au grand
désespoir de leurs maîtres, toujours fort maigres au retour de ces
expéditions. Les Indiens s'y prennent d'une manière fort étrange pour
les faire engraisser. Ils les renversent sur le sol, leur entr'ouvrent
la bouche, pratiquent au palais plusieurs incisions, puis ils leur font
avaler de force une certaine quantité de sel pulvérisé. Ils prétendent
que chez le cheval, comme chez l'homme, le sang excite l'appétit. Je ne
sais jusqu'à quel point ce système peut être bon; mais il est toutefois
compréhensible que l'emploi du sel dans cette circonstance ne peut être
que favorable. Du reste j'ai observé que les chevaux traités, comme il
est dit ci-dessus, engraissaient fort rapidement.
Quant aux jeunes chevaux qu'ils destinent à leur nourriture, ils leur
suppriment fort habilement les parties génitales afin de les engraisser
et d'en rendre la chair plus délicate. Cette opération se fait à
l'aide d'un couteau. Ils prennent la précaution de nouer les nerfs
après les avoir rompus le plus avant possible; ensuite ils enlèvent
toute la graisse qui pourrait retarder la fermeture de la plaie et y
introduisent du sel. Cette opération étant terminée ils s'efforcent de
faire courir le poulain deux ou trois fois par jour afin que le sang
caillé se détache de la blessure. Malgré la brutalité avec laquelle
ils opèrent, les Indiens obtiennent toujours un plein succès, car la
guérison de leurs animaux a lieu dans un délai de dix à douze jours.
Les Pampéens font subir la même opération aux béliers et aux bœufs
qu'ils veulent vendre à la chrétienté pendant la durée de leurs
soumissions passagères.
Ces sauvages abattent et découpent un cheval avec la plus parfaite
adresse et la plus grande promptitude. Dès qu'il l'ont étourdi d'un
coup de _locayo_--boléadora,--ils se précipitent sur lui et
le saignent aussitôt. Les femmes en recueillent le sang dans une
sibille de bois où elles le laissent refroidir après en avoir retiré
l'albumine en l'agitant avec la main. Pendant ce temps les hommes
retournent l'animal sur le dos, lui fendent le cuir depuis la mâchoire
inférieure jusqu'à la naissance de la queue, et à chaque sabot ils font
d'autres coupures qui viennent rejoindre la première, les unes à la
poitrine, les autres au bas de la panse. Ils commencent à détacher le
cuir du cou, du poitrail et des parties maigres avec leurs couteaux,
et achèvent ce travail avec les mains seulement en le saisissant
fortement de la gauche et en passant la droite entre les chairs. Quand
le décollage est terminé ils séparent la tête du tronc, enlèvent les
épaules, ouvrent le ventre des deux côtés à la fois jusqu'à l'extrémité
des côtes qu'ils séparent tout d'une pièce de la colonne vertébrale
après en avoir entamé la naissance avec la pointe de leurs couteaux.
Enfin, sans le secours de haches ni de marteaux, ils partagent en deux
parties égales le train inférieur. En moins de dix minutes tout cela
est fait, et les nombreux spectateurs, installés sur l'emplacement
même, dévorent avec une avidité féroce les foies chauds, le cœur, les
poumons et les rognons crus, qu'ils saucent dans le sang et qu'ils
boivent ensuite.
Le cuir de la tête sert à faire des enveloppes de boléadoras; la
crinière est soigneusement attachée avec la queue et réservée ainsi que
les plumes d'autruches et les peaux de toutes sortes pour être échangée
chez les Hispanos-Américains.
Bien qu'ils aient la possibilité de tuer journellement des bestiaux,
les nomades ne mangent guère durant l'été d'autre viande que celle
du gibier de leurs chasses. S'ils abattent quelqu'animal pendant les
chaleurs, ils en font sécher la viande en la découpant artistement en
grandes feuilles minces qu'ils placent sur des lazzos tendus, après
les avoir salées des deux côtés. Les femmes, que ce soin regarde, en
font généralement de grandes provisions, soit pour offrir aux visites
ou pour donner à emporter à leurs maris lorsqu'ils vont en expédition.
Quand elles servent de ce mets au sein du foyer elles l'humectent avec
de l'eau mise dans leur bouche et qu'elles soufflent dessus; puis elles
l'écrasent entre deux pierres et la mettent dans de petits plats de
bois contenant de la graisse de cheval liquéfiée au soleil que leurs
convives boivent avec grand plaisir après avoir mangé. Ces sortes de
repas auxquels je pris part moins souvent que je ne l'eusse désiré me
causèrent presque autant de joie que le meilleur festin; comparés à
ceux de viande crue et sanglante que je faisais la majeure partie du
temps, ils me parurent un vrai régal.
Dans de certains parages la chair du tatou est presque la seule
nourriture des voyageurs. Dans toute la Pampa comme dans certaines
régions boisées, je remarquai les quatre espèces suivantes: La
première est le _tatou Emcombert_, en espagnol _kirkincho_,
en indien _cofeurle_; la seconde est le _dasypus-tatouay_,
en espagnol _péluda_, dont la grosseur atteint de très-grandes
proportions et dont la carapace est à toutes ses articulations
plantée de longues soies. Ce quadrupède domine principalement du côté
oriental, où il trouve pour se nourrir une grande quantité de racines
que les Indiens nomment _saqueul_. Ce sont de petits tubercules
blancs, demi-transparents, dont l'intérieur est farineux, demi-âcre et
demi-sucré, mais dont l'âcreté disparaît à la cuisson. Ces tubercules
qui ne se trouvent que dans la terre noire et grasse, à quelques pouces
de profondeur, sont toujours groupés par trois ou quatre attenant à la
même tige. Ils ont la forme d'ovales ou de polygones de la grosseur
d'une noisette. Leur tige n'a guère plus d'un ou deux pouces de
hauteur. Elle est très-frêle et garnie d'un grand nombre de petites
feuilles étroites fort pressées les unes sur les autres, dont la
couleur est tout à la fois mélangée de vert d'eau et de rouge jaunâtre.
Les Pampas sont aussi gourmands du _saqueul_ que les tatous
eux-mêmes. Ils en récoltent parfois une grande quantité et les
écrasent pour les mettre dans du lait; ils nomment cette préparation
qu'ils laissent fermenter _saqueul-tchaffis_; c'est un mets
rafraîchissant fort agréable et des plus nourrissants. Quelquefois les
Indiens avant d'écraser le _saqueul_ pour le mêler au laitage,
ainsi qu'il est dit plus haut, le laissent pendant quelques secondes
cuire dans de la fiente embrasée. La péluda fait un grand ravage de ce
tubercule; elle le sent comme les porcs sentent les truffes.
La troisième espèce, le cachicame-mulet, que les Espagnols appellent
_mulita_ n'est aucunement garni de poil. Il diffère des deux
espèces ci-dessus désignées par la forme de sa tête et de ses oreilles
qui ont beaucoup d'analogie avec celle de la mule. On le trouve par
quantités innombrables dans le voisinage des provinces Argentines
et particulièrement au nord-ouest de Buenos-Ayres où il infeste les
_estancias-fermes_ dont les abords sont généralement jonchés de
cadavres de bœufs délaissés par les fermiers qui la plupart du temps
ne les tuent rien que pour en avoir le cuir et dont la chair sert de
pâture à ces animaux.
La quatrième espèce appelée _mataco_ par les Espagnols est
beaucoup moins commune que toutes les autres. Elle ne se trouve guère
qu'à l'ouest sud-ouest de la Sierra-Ventana ou bien encore au nord des
Mamouelches. Sa grosseur est presque toujours la même et n'atteint
jamais de grandes dimensions. Il est fort élevé sur pattes et court
tellement vite qu'on a souvent beaucoup de peine à l'attraper. Son
dos est fort bombé, sa tête très-aplatie et fort petite. Ainsi que le
_tatouay_ il se nourrit de la racine du _saqueul_. Il est
très-facile à apprivoiser. Quand il se sent serré de trop près et qu'il
est éloigné de son terrier, ses naïfs moyens de défense consistent à
se mettre en boule à l'instar du hérisson. La chair de tous ces genres
de tatous se mange; quoique noire, elle est des plus délicates et a
beaucoup de rapport avec celle du porc frais, mais elle est beaucoup
plus légère. Ces animaux ont entre leur carapace et leur chair une
épaisse couche de graisse jaune très-fine, d'une grande saveur et dont
la couleur ainsi que celle de leur chair est plus ou moins foncée selon
l'espèce de l'animal et son genre de nourriture. C'est peut-être la
seule viande que les Indiens fassent bien cuire car ils font rôtir les
tatous dans leur carapace et sans les en détacher.
Cherchant chaque jour à m'attirer les bonnes grâces des sauvages
avec lesquels je vivais déjà depuis plus d'un an et demi je parvins
non sans une pénible lutte de tous les instants à faire une complète
abnégation de mes habitudes d'homme civilisé et à les copier en
quelque sorte. Je devins habile dans tous leurs genres d'exercices:
je domptais leurs chevaux et je les leur soignais si bien quand ils
étaient blessés ou malades que presque toujours ils étaient dans
un état de santé très-satisfaisant. C'était du reste pour moi un
véritable bonheur que de prodiguer des soins à ces pauvres animaux
que mes maîtres, indolents, malgré leur sordide avarice, eussent sans
doute abandonnés lorsqu'ils étaient blessés. J'éprouvais un plaisir
indicible à voir avec quelle docilité, ils venaient à ma voix, au
lieu de fuir précipitamment ainsi qu'ils le faisaient dès que quelque
autre s'approchait d'eux. D'aussi loin qu'ils m'apercevaient, ces
chevaux se mettaient à hennir et venaient, au grand ébahissement des
Indiens qui m'en félicitaient, se ranger à mes côtés pour recevoir mes
caresses. Dans ces moments de délassement où toute affection me faisait
défaut, je me sentais presque heureux de ce sentiment d'instinctive
reconnaissance de leur part qui avait pour moi tout le prix de l'amitié.
Mes maîtres souvent étonnés de la facilité avec laquelle j'attrapais
les chevaux à la main, chose si impossible pour eux qui les
poursuivaient toujours avec le lazzo, me disaient avec une amicale
considération lorsqu'ils en voulaient un: _El mey-ouésah ouignécaé
cone-palèh-quinié potro_.--Amène-nous tel ou tel cheval, toi qui
en fais ce que tu veux;--et pour me récompenser à mon retour, ils me
faisaient manger quelques bouchées de viande qu'ils avaient fait cuire
à mon intention. Malheureusement ces rares instants de douceur étaient
de bien courte durée, car leur instinct cruel reprenait bien vite le
dessus, et ils me les firent plus d'une fois chèrement payer.
J'avais eu déjà successivement plusieurs maîtres depuis que j'étais
chez les Pampéens, lorsqu'un incident tragique et des plus affreux
vint me donner une terrible leçon de prudence et me commander la plus
grande dissimulation. Dans une récente et formidable invasion qu'ils
avaient faite dans la province de Buenos-Ayres et sur laquelle les
journaux français donnèrent des détails (en 1858), de jeunes Argentins
avaient été faits prisonniers. Leur sort devait être le mien: mais ces
malheureux enfants, confiants dans leur habitude du cheval et dans leur
habileté à s'orienter dans les pampas voisines de leurs provinces,
conçurent la pensée de recouvrer leur liberté, sans tenir aucun compte
des dangers auxquels les exposait leur inexpérience sur le caractère
des Indiens. Ils s'enfuirent un beau matin, mais leurs maîtres
les poursuivirent bientôt; après quelques jours d'absence ils les
ramenèrent au point de départ et les condamnèrent à mourir. Ils furent
placés au milieu d'un cercle d'hommes à cheval qui les assassinèrent
lentement à coups de lances. Forcé d'être spectateur de cette horrible
scène, je vis les meurtriers, par un ignoble raffinement de cruauté,
retourner leurs armes dans chacune des blessures dont ils couvrirent
le corps de leurs victimes, tout en poussant des hurlements de féroce
colère et en imitant les diverses expressions de souffrances de leurs
figures. Ils vinrent ensuite défiler devant moi et m'apostrophèrent
brutalement en m'essuyant sur le corps leurs armes rougies du sang
encore fumant de ces pauvres infortunés; et me les montrant avec
affectation ils me menacèrent de la même destinée s'il me prenait
envie de fuir un jour. Dans l'impossibilité où j'étais de secourir mes
malheureux compagnons d'infortune, force me fut de refouler au fond de
mon cœur tout désir de les défendre ou de les venger; mais ma haine et
mon horreur pour les Indiens s'accrurent encore de toute l'énormité du
crime dont j'avais été témoin.
Dieu sans doute permit que le souvenir des miens et celui de toutes
les horribles souffrances que j'endurais chaque jour raffermissent
mon courage et me donnassent la ferme volonté de m'affranchir du joug
infâme sous lequel je ne pliais que forcément, car désormais je n'eus
plus d'autre pensée. Je ne montrai plus aux Indiens qu'un visage calme
et impassible, ne laissant un libre cours à ma continuelle douleur que
durant la nuit et pendant les rares instants où je me trouvais seul.
Ayant pensé que les Indiens continueraient leurs conversations en ma
présence, tant que je paraîtrais ignorer leur langage, je feignis
de ne point les entendre et je m'occupais de choses indifférentes
pendant leurs entretiens dans lesquels je recueillis une foule de
renseignements précieux.
CHAPITRE VII
La musique chez les Indiens.--Leurs divers instruments.--Jeux.