Chez ces êtres presque primitifs les enfants ne sont pas à beaucoup

près aussi nombreux qu'on serait porté à le croire; car l'existence

d'un nouveau-né est soumise à l'appréciation du père et de la mère qui

décident de sa vie ou de sa mort.

Leur superstition leur fait regarder comme des divinités les enfants

phénomènes principalement ceux qui naissent avec un plus grand

nombre de doigts que celui voulu par la nature, soit aux pieds soit

aux mains. Selon eux c'est un présage de grand bonheur pour leur

famille. Quant à ceux qui sont tout-à-fait difformes (le cas est

rare) ou dont la constitution ne leur paraît pas propre à résister à

leur genre d'existence, ils s'en défont en leur brisant les membres

ou en les étouffant, puis ils les portent à quelque distance où ils

les abandonnent sans sépulture aux chiens sauvages et aux oiseaux de

proie. Si l'innocent petit être est jugé digne de vivre, il devient

dès l'instant l'objet de tout l'amour de ses parents qui au besoin

se soumettraient aux plus grandes privations pour satisfaire à ses

moindres besoins ou à ses moindres exigences. Ils étendent leur

nouveau-né sur une petite échelle qui lui tient lieu de berceau. La

partie supérieure de son petit corps repose sur des traverses ou

échelons rapprochés les uns des autres et garnis d'un cuir de mouton,

tandis que la partie postérieure s'emboîte dans une sorte de cavité que

forment les autres échelons placés au-dessous des montants. L'enfant

est maintenu dans cette position par des lannières fort souples

enroulées en dessus des cuirs qui lui tiennent lieu de linge.

La longueur de ce berceau dépasse celle de l'enfant d'environ un

pied à chaque extrémité. Aux quatre coins sont attachées d'autres

lannières qui servent à le suspendre horizontalement durant la nuit

au-dessus du père et de la mère auxquels un autre cordon de cuir

permet de bercer cette petite créature sans se déranger. Tous les

matins, ces petits êtres sont rendus à la liberté de mouvement pendant

le temps nécessaire à l'entretien de leur propreté; ou bien encore,

lorsqu'il fait du soleil, leur mère les étend sur une peau de mouton

pour qu'ils acquièrent la force et la vigueur que leur communique cet

astre bienfaisant. Lorsqu'il pleut ou qu'il fait froid, ils restent

emmaillottés et dans l'intérieur du _roukah_; ils sont placés

verticalement, adossés à l'un des montants de la tente, de même qu'une

échelle appuyée au long d'un mur. Leur mère se tient en face d'eux,

les regardant sans cesse et leur donnant fréquemment le sein, ou bien

encore des petits morceaux de viande sanglante qu'ils sucent.

Les femmes allaitent leurs enfants jusqu'à l'âge de trois ans; si

pendant ce temps elles en ont d'autres, elles n'en continuent pas

moins de les nourrir avec le nouveau-venu, sans qu'elles ni eux en

souffrent aucunement. Les moindres caprices de ces petits êtres, sont

des lois pour les parents et pour leurs amis, qui à l'exemple des père

et mère se soumettent à toutes leurs volontés. A peine ces enfants

commencent-ils à se traîner sur les mains, qu'on laisse déjà à leur

portée couteaux et autres armes, dont ils se servent indifféremment

pour frapper ceux qui les contrarient, à la grande satisfaction des

parents qui, dans ses colères enfantines, se plaisent à voir le germe

précoce des qualités voulues pour faire un bon ennemi de la chrétienté.

Les seules indispositions communes aux enfants sont des douleurs dans

les membres et une espèce de croup. Leurs douleurs sont traitées par

le massage et les douches froides. Le remède qu'emploient les Indiens

pour la guérison du croup est assez violent: il consiste en un mélange

d'urine putréfiée au soleil, sorte d'alcali, et de poudre à tirer

provenant de quelque pillage; ou bien à défaut de poudre d'alcali seul.

Il n'est jamais administré plus d'une cuillerée à l'enfant. L'effet de

ce remède violent se traduit promptement sous forme de vomissements,

et la guérison est généralement complète au bout de quelques heures.

Parfois, j'ai vu les enfants tout à coup couverts de boutons d'une

cuisson et d'une démangeaison insupportables qui leur faisaient pousser

d'horribles cris et verser d'abondantes larmes; alors, immédiatement

leurs mères s'empressaient d'embraser quelques--_mey veca_--bouses

de vaches sèches dont elles employaient la cendre brûlante à les

frictionner en même temps qu'elles leur mouillaient le corps avec de

l'eau renfermée dans leur bouche. A en juger par l'inquiet empressement

que déploient les Indiennes à traiter ainsi leurs enfants, j'ai tout

lieu de penser qu'elles redoutent beaucoup les suites de ces éruptions

subites qui ont, du reste, toute l'apparence de la petite vérole.

A quatre ans, car les Indiens comptent par années d'un hiver ou d'un

printemps à l'autre, ils soumettent leurs rejetons, garçons et filles,

à la cérémonie du percement d'oreilles, qui fait aussi époque dans leur

vie que le baptême chez nous. Cette cérémonie a lieu comme il suit. Le

père fait don à son enfant d'un cheval brun rouge, dont les allures

plus ou moins douces sont en rapport avec son sexe. On le renverse

sur le sol, les pieds fortement liés, au milieu de nombreux invités

en costume de fête, parmi lesquels figurent au premier rang tous les

parents. L'enfant dont on a orné tout le corps de peintures bizarres

est couché sur le cheval, la tête tournée vers l'Orient, soit par le

chef de la famille soit par le cacique de la tribu quand il lui plaît

d'honorer la fête de sa présence. Les femmes placées au second rang

entonnent un chant criard et monotone, dont chaque strophe se termine

en un ton grave et sourd ayant pour but d'implorer la protection de

Dieu. Durant ce temps a lieu le percement des oreilles qui s'opère

avec un os d'autruche bien effilé. Dans chaque trou le président de

la fête passe un morceau de métal d'un poids suffisamment convenable

pour agrandir ces trous et pour allonger les oreilles. Ensuite il

s'arme du même os d'autruche et fait à chacun des assistants une

incision dans la peau, soit à la naissance de la première phalange

de la main droite, soit au défaut du jarret droit. Le sang qui sort

de cette blessure est offert à _Houacouvou_--Dieu directeur des

esprits malfaisants--pour le conjurer d'accorder une heureuse et longue

existence au nouvel élu. Après quoi, ainsi qu'il est d'usage dans

toutes leurs fêtes, une jument grasse fait le menu d'un festin offert à

la réunion. Les os des côtes sont de préférence donnés aux plus proches

ou aux plus intimes qui, après les avoir convenablement rongés, les

déposent aux pieds de l'enfant, s'engageant ainsi à lui faire un don

quelconque dans le plus bref délai. Ces cadeaux consistent en chevaux,

bœufs, éperons ou étriers d'argent qui lui constituent une dot.

L'éducation sérieuse des enfants commence sitôt après la cérémonie du

percement d'oreilles. Lorsqu'ils atteignent leur cinquième année, ils

montent seuls à cheval en se saisissant à la crinière et en appuyant

tour à tour leurs petits pieds sur les jointures de la jambe droite

de leurs coursiers; le plus souvent ceux-ci partent comme un trait

emportant ainsi leurs cavaliers avant qu'ils n'aient pris le temps

de s'installer complètement. A cet âge, les enfants se rendent déjà

fort utiles et gardent le bétail. Ils deviennent bien vite experts

dans l'art de jeter le lazzo et de lancer la boléadora; ensuite ils

apprennent à manier la lance et la fronde; en sorte qu'à dix ou

douze ans, époque à laquelle ils ont certes plus d'apparence et de

force qu'un Européen de vingt à vingt-cinq ans, leur éducation étant

complète, ils prennent part aux excursions des tribus et participent

aux razzias dans lesquelles ils se montrent généralement d'une témérité

et d'une audace incroyables.

Quelques femmes suivent assez souvent leurs maris dans ces lointaines

expéditions; notamment celles des caciques. Leur rôle consiste à

rassembler avec l'aide de leurs enfants tous les troupeaux épars et à

les entraîner avec prestesse, tandis que la horde est aux prises avec

les soldats ou avec les fermiers.

On ne saurait s'imaginer quelle adresse et quelle bravoure les Indiens

déploient en ces circonstances, quoique munis seulement d'armes

tout-à-fait primitives. Ils ne reculent jamais devant une armée de

troupes régulières; la fusillade, le canon même, ne suffisent pas

toujours pour les repousser dans leurs agressions. Ils se meuvent

en tous sens sur leurs chevaux avec une facilité et une promptitude

telles, que maintes fois, lorsqu'on les croit atteints de blessures,

on est tout étonné de les voir s'avancer de nouveau plus menaçants

encore, faisant voltiger leurs lances avec une vélocité et une adresse

diaboliques. Lorsqu'ils sont aux prises avec la cavalerie espagnole ils

témoignent de leur joie en poussant des cris féroces et effrayants. Ils

lancent souvent devant eux des chevaux indomptés à la queue desquels

ils attachent des lambeaux de cuirs secs ou des herbes enflammées

qui leur donnent un accès de folle frayeur bientôt communiquée à

ceux des soldats sur lesquels ils vont fondre comme un terrible

ouragan. Profitant de ce désordre, les Indiens se ruent spontanément

sur les restes épars des escadrons et les achèvent dans un sanglant

carnage. Quant à l'infanterie, dont ils font fort peu de cas, car les

soldats argentins sont de si mauvais tireurs qu'ils semblent avoir

peur de leurs armes à feu, ils ne l'attaquent qu'en dernier lieu et

l'anéantissent promptement.

Lorsque quelques Indiens tombent dans la mêlée, ils sont relevés par

leurs compagnons qui les ramènent chez eux et les soignent en chemin;

s'ils succombent pendant le trajet ils sont enterrés sans aucune

cérémonie; mais ceux qui meurent sous la tente, au sein de leurs foyers

sont inhumés avec pompe.

Quelle que soit la manière dont un Indien quitte ce monde, les

autres se refusent de croire à sa mort; ils prétendent que lassé de

vivre toujours sur cette terre, leur compagnon désireux de visiter

d'autres régions, connues de lui seul, les abandonne uniquement dans

ce but. Ils le revêtent de ses plus beaux ornements et l'étendent sur

le cuir qui lui a servi d'abri. A chacun de ses côtés, ils placent

ses armes et ses objets les plus précieux; après quoi ils l'enroulent

dans ce cuir et l'attachent fortement à de courts intervalles avec

son propre lazzo. Ils placent cette sorte de momie sur son cheval

favori, auquel ils rompent préalablement la jambe gauche de devant,

afin que par ses génuflexions forcées il ajoute encore à la tristesse

de la cérémonie. Aux veuves du défunt se réunissent toutes les

femmes de la tribu; elles poussent des cris lamentables et pleurent

ensemble, en s'interrompant de temps à autre pour faire entendre un

chant de circonstance dans lequel elles font l'éloge du défunt et lui

reprochent amèrement son ingratitude d'avoir abandonné ses femmes, ses

enfants et ses amis. Les hommes, mornes et silencieux, les mains et la

figure peintes en noir, avec deux grandes taches blanches au-dessous

des paupières, escortent à cheval le corps, jusqu'à la la plus

prochaine éminence au sommet de laquelle ils creusent une sépulture

peu profonde. Une fois que le corps y est enfoui, ils abattent sur

l'emplacement même, d'abord le cheval porteur des dépouilles de son

maître et plusieurs autres ainsi que quelques moutons destinés, selon

leur superstition, à servir d'aliments au défunt pendant tout le

trajet qu'il doit effectuer pour atteindre le but de son voyage. Les

objets de non valeur laissés par le défunt deviennent la proie des

flammes, afin d'effacer de lui tout souvenir. Les femmes, après avoir

pendant plusieurs jours de suite donné des marques de la plus profonde

douleur en se frappant la tête du poing et en s'arrachant les cheveux,

accompagnent les veuves au domicile de leurs parents respectifs où

elles sont tenues de rester plus d'un an sans contracter aucune liaison

ni d'autre union, sous peine de mort pour elles et leurs complices;

usage auquel elles se conforment scrupuleusement.

On comprend que ce ne fut pas, pour un esclave comme je l'étais,

l'affaire de quelques jours, ni même de quelques mois, que de

recueillir les diverses observations que je mets aujourd'hui sous les

yeux du lecteur.

Tombé, ainsi que je l'ai dit entre les mains des Poyuches; après

avoir été tout d'abord entraîné dans les plaines froides, sauvages et

stériles du sud, où les vents impétueux et les révolutions subites de

l'atmosphère, caractères inhérents aux extrémités polaires des grands

continents, se manifestent avec plus de violence peut-être que sur un

autre point péninsulaire du globe; après plusieurs mois, vendu par mon

premier maître à un second, puis à un troisième, ainsi qu'on l'a vu; de

vente en vente, de tribu en tribu, je fus insensiblement ramené vers

le nord en deçà du Colorado. Changer de place n'était changer ni de

condition ni d'occupation. Tous les jours s'écoulaient pour moi longs

et tristes, et au sein des Pampas mes souffrances s'accrurent encore de

la fastidieuse surveillance à laquelle j'étais soumis; de sorte que ma

position devint véritablement insoutenable.

Si pendant le cours de la belle saison, le splendide coup-d'œil de la

fertile Pampa, et la variété de mes occupations devenaient parfois

la source de quelques distractions inespérées, bien trop vite hélas,

le retour de l'hiver redonnait à ces vastes plaines, désormais nues

et blanches de givre, l'aspect le plus triste et le plus désolant.

Durant le jour, l'immense solitude dont j'étais entouré, n'était guère

troublée que par les cris aigus de quelqu'oiseau de proie s'abattant

sur un cadavre en putréfaction que lui disputaient les chiens sauvages,

ou bien encore par quelques troupeaux épars et par quelques groupes

de nomades que l'on reconnaissait facilement à leurs longues lances

ornées de plumes de nandous. Enfin la nuit, les aboiements plaintifs

et prolongés de plusieurs milliers de chiens errants, les rugissements

du puma et du jaguar affamés répétés au loin par de nombreux échos,

composaient avec les sourds mugissements du glacial pampéro, la seule

et lugubre harmonie des Pampas.

Il y avait déjà longtemps que j'étais captif, mais je ne pouvais me

faire à la vie d'esclavage qui m'était imposée. J'avais des maîtres

directs mais cependant chacun avait le droit de me commander dès qu'il

me rencontrait au camp. Je devais même la plus entière soumission aux

enfants, dont le bonheur était de me faire des cruautés de toutes

sortes. Ils me lançaient des pierres avec leurs frondes, ou me jetaient

leurs boléadoras à travers le corps au risque de me blesser; ou bien

encore lorsqu'ils étaient à cheval, ils me prenaient au lazzo par l'un

des membres et s'amusaient à me traîner au galop de leurs chevaux: tout

cela à la grande satisfaction de leurs parents, fort peu préoccupés

du triste état dans lequel je me trouvais à la suite de ces jeux

sanglants. Lorsque les Indiens s'approchaient de moi dans de bonnes

dispositions d'esprit, ils s'amusaient, par pure forme de plaisanterie

à me souiller le visage avec du sang ou avec n'importe ce qu'il leur

tombait sous la main; quelquefois, ils me saisissaient aux cheveux et

me les tiraient en tous sens, jusqu'à ce que la douleur m'arrachât

quelques plaintes, ou bien jusqu'à ce qu'il leur en restât une certaine

quantité entre les mains. A la suite de ce divertissement qui leur est

très-commun, j'avais, souvent pendant plusieurs jours, la tête enflée

et endolorie, au point de ne pouvoir toucher même à ma chevelure.

L'obligation dans laquelle je me trouvais de leur sourire avec un

air de contentement et de gaieté, sous peine d'être plus longtemps

martyrisé de la sorte, me donnait parfois des accès d'emportement qui

faillirent m'être funestes. Les femmes se livrent également, soit entre

elles, ou avec les hommes, à ce plaisir de bonne compagnie, sans que

cela soit au détriment de leur chevelure qui résiste parfaitement à ces

brusques assauts.

CHAPITRE IV

De la religion des Indiens

Comme j'ai déjà eu occasion de le dire, la croyance de tous ces

sauvages décorés du nom d'Indiens, est identique. Ils reconnaissent

deux dieux ou êtres supérieurs: celui du bien et celui du mal; ils

admettent et respectent la puissance du bon _Vita Ouènetrou_,--le

Grand Homme,--qu'ils considèrent comme le créateur de toutes choses.

Ils n'ont aucune idée du lieu où il peut résider; ils prétendent

seulement que le soleil, qu'ils considèrent comme son représentant,

leur est envoyé par lui autant pour examiner ce qui se passe parmi eux,

que pour réchauffer leurs membres engourdis pendant l'hiver et seconder

la bienfaisante rosée qui, dès le printemps, fait éclore autour d'eux

le magnifique tapis de verdure au milieu duquel se prélassent et se

multiplient leurs troupeaux. La lune, autre représentant de Dieu, est

selon eux uniquement chargée de les veiller et de les éclairer. Leur

persuasion est qu'il existe autant de soleils et de lunes qu'il y a de

pays et de terres différentes sur le globe.

Quant au dieu du mal--_Houacouvou_--ils disent que c'est lui

qui, sur leurs prières journalières, rode autour du pays qu'ils

habitent pour écarter d'eux tout maléfice et commander aux esprits

malfaisants. Ils le désignent plus souvent encore sous le nom de

_Gualitchou_--la cause de tous les maux de l'humanité.--On trouve

encore chez eux quelques devins des deux sexes qui prédisent l'avenir

et dont la vocation s'annonce par des espèces d'attaques d'épilepsie

que leur occasionne l'usage d'une certaine plante dont ils gardent

religieusement le secret. Ils n'ont plus, comme ceux d'autrefois, la

prétention de voir jusqu'aux entrailles de la terre; car plusieurs

d'entre eux furent massacrés pour avoir prédit à des chefs des faits

sans accomplissement.

On ne trouve parmi les Patagons, les Puelches et les Pampéens,

aucun prêtre ni fétiches. Les père et mère transmettent eux-mêmes la

religion à leurs descendants, qui l'observent scrupuleusement. Ce

fait est d'autant plus extraordinaire que chez les Kitchois et chez

les Boliviens, leurs voisins, on trouve des idoles et les preuves

irrécusables d'un culte intéressant, d'une origine fort ancienne.

Enfin, quelle que soit la simplicité de leur religion, la croyance des

Patagons n'en est pas moins des plus profondes, ils en donnent des

preuves à tous instants. Jamais un Indien ne boit ni ne mange sans

avoir préalablement prié Dieu de lui accorder toutes choses nécessaires

à sa vie, ni sans lui offrir la première part: il se tourne vers

le soleil, envoyé de Dieu, en déchiquetant un peu de viande, ou en

renversant un peu d'eau, action qu'il accompagne des paroles suivantes

dont la formule sans être fixe varie cependant peu:

_oh! chachai--vita ouènetrou--reyne_

oh!--Père,--Grand homme,--roi de cette

_mapo, Frénéan votrey--fille aneteux_

terre,--fais moi faveur-cher ami,-tous les jours,

--_comé que hiloto--comè que ptoco_,

--d'une bonne nourriture,--de la bonne eau,

-_comè què omaotu,--Povrè lagan intché_,

--d'un bon sommeil,--Je suis pauvre moi,

--_hiloto élaemy; tefa quinié-ouésah.--hilo_

as-tu faim;--voilà-un-mauvais-manger.--

_hiloto tuffignay._

--mange si tu veux.

Bien qu'ils aient rarement la facilité de se procurer du tabac,

les Indiens n'en sont pas moins de grands fumeurs, car ils savent

économiser celui qu'ils accaparent dans leurs chanceuses razzias. Après

chaque repas, comme le matin dès leur réveil et le soir même au moment

de se livrer au sommeil, ils s'adonnent à ce plaisir.

Dans chaque _Roukah_ au nombre des objets indispensables, se

trouve une pipe--_quitrah_--de leur fabrication, dont la forme est

unique pour tous. Elle est faite le plus souvent d'une pierre rouge

ou bleue provenant de la chaîne des Andes, taillée en parallélogramme

fort étroit, de la longueur de dix centimètres environ, et surmontée

d'une saillie en forme de cône renversé, creusée fort habilement avec

un couteau, seulement jusqu'à moitié de l'épaisseur du parallélogramme

avec lequel ce fourneau ne forme qu'une seule pièce. A l'un des bouts,

qui tient lieu de galumet, ils font un autre trou d'un très-petit

diamètre qui finit presque à rien à son point de jonction avec le

fourneau de la pipe. Ce meuble simple, mais curieux, est généralement

enrichi d'ornements faits avec des parcelles d'argent ou de cuivre

fixées avec de la résine.

Les Indiens ne fument jamais le tabac seul; ils le mélangent avec

de la fiente de cheval ou de bœuf sèche. La pipe étant bourrée, tous

les fumeurs se couchent sur le ventre, et fument chacun à leur tour

sept ou huit bouffées coup sur coup pour ne les rendre par les narines

que quand, à demi-suffoqués, ils se sentent dans l'impossibilité de

les garder plus longtemps. L'effet de cette exécrable fumigation

intérieure les rend effrayants à voir, car leurs yeux se retournent

aux trois quarts, on n'en voit plus que le blanc; ils se dilatent

à un tel point, qu'on les pourrait croire prêts à sortir de leurs

orbites. La pipe, qu'ils n'ont plus la force de retenir, s'échappe de

leurs grosses lèvres, leurs forces les abandonnent, ils sont pris d'un

tremblement convulsif et plongés dans une ivresse voisine de l'extase;

ils renaclent bruyamment, en même temps la salive s'échappe à flots de

leurs lèvres entr'ouvertes, et leurs pieds et leurs mains sont agités

de mouvements semblables à ceux d'un chien à la nage.

Cet horrible et répugnant état d'abrutissement volontaire fait leur

bonheur; il est l'objet de toutes leurs respectueuses sympathies;

ils n'auraient garde de troubler les fumeurs pendant leur ivresse et

considèreraient comme une insulte de leur rire au nez ou même de leur

adresser la parole. Ils s'empressent de leur apporter de l'eau dans une

corne de bœuf--_motah_--qu'ils plantent silencieusement dans le

sol à côté d'eux.

Dieu, selon l'habitude, participe à cette réjouissance, car il lui a

été préalablement offert par chacun trois ou quatre petites bouffées

accompagnées d'une prière mentale.

Après avoir vidé tout d'un trait l'eau contenue dans

le--_motah_,--les fumeurs, encore sous l'impression de leur récent

anéantissement, ne pouvant mouvoir leurs bras ni leurs jambes, font un

demi-tour sur eux-mêmes et restent couchés sur le dos pendant quelques

moments pour se livrer aux douceurs du sommeil.

Les femmes, les enfants mêmes, prennent part à ce plaisir sans que nul

ne songe à s'y opposer.

Parmi les fumeurs que comptent les nations Européennes, beaucoup

contractent l'habitude d'absorber la majeure partie de leur fumée et

ne comprendraient pas sans doute comment il se fait que les Indiens

puissent ressentir les effets décrits ci-dessus, c'est pourquoi je leur

dirai en passant que la cause doit en être attribuée au mélange du

tabac avec des herbes odoriférantes, qui, bien que réduites à l'état de

fiente, n'en conservent pas moins toute leur force.

CHAPITRE V

La Médecine chez les Indiens

On ne trouve point parmi les Indiens d'individus pratiquant

spécialement la médecine parce d'abord ils ne sauraient avoir

suffisamment de confiance dans leurs semblables, quels que puissent

être leurs liens d'amitié ou de parenté; ensuite parce que la

prévoyante nature les a doués d'une intelligence et d'un instinct assez

grands pour faire eux-mêmes et avec succès l'application des différents

remèdes qu'elle a mis à leur portée.

Trois ans d'esclavage chez les Patagons · 第 6 / 14 段