elles peuvent disposer; ensuite elles découpent des rondelles d'égale
grandeur et les estampillent à l'aide de deux os de cheval, dont l'un
creusé sert de matrice, et l'autre en relief qui tient lieu de tampon.
Chaque perle repoussée est perforée de deux petits trous sur le côté
pour être enfilée et cousue au cuir. La largeur et la complète absence
de souplesse de ce singulier ornement semblable à des colliers de
chiens, les empêchent de mouvoir la tête et donne à l'air important
qu'annoncent les figures de celles qui en sont parées un aspect des
plus comiques.
Les plus jeunes se font des bracelets de perles de plusieurs couleurs
au-dessus des chevilles et des poignets où ils restent à demeure,
et toutes, jeunes ou âgées, les jours de fêtes, entremêlent à leur
chevelure une sorte de bonnet ou de résille en perles bleues et
blanches qui leur retombe sur le front, leur couvre les pommettes, et
maintient leurs nattes séparées.
Les Pampéennes sont très-actives et très-empressées auprès de
leurs maris; elles subissent sans murmurer toutes leurs exigences.
Ceux-ci emploient généralement à se reposer tout le temps qu'ils
ne consacrent pas à chasser ou à dompter leurs chevaux. Dans les
changements de résidence, ce sont encore les femmes qui prennent le
soin de transporter tout ce qui concerne le ménage. Elles chargent les
chevaux et sellent celui de leur mari puis le leur, sur lequel elles
s'installent ensuite avec trois ou quatre enfants. Dans cet équipage,
elles rassemblent le troupeau et le chassent devant elles avec la lance
de leurs seigneurs et maîtres, lesquels montés sur leurs meilleurs
coursiers, sans autre charge que leurs lazzos et leurs boleadoras, se
livrent, chemin faisant, au plaisir de la chasse, sans paraître songer
le moins du monde à leur famille, quel que soit l'attachement qu'ils
aient pour leurs enfants.
Arrivés à destination, ce sont encore les femmes qui déchargent
les chevaux et qui réinstallent au plus vite la tente sous laquelle
viennent s'étendre leurs maris, tandis qu'elles leur préparent des
aliments. Après avoir rétabli l'ordre dans le ménage et prodigué des
soins à leurs enfants, pour se reposer des fatigues du jour elles
filent de la laine et tissent des manteaux pour toute la famille. C'est
vraiment curieux de voir l'habileté et la perfection qu'elles déploient
dans ces sortes de fabrications: elles n'ont d'autres métiers que ceux
qu'elles se font elles-mêmes, et qui ont la forme d'un cadre dont deux
des traverses parallèles supportent des fils croisés et bien tendus.
Les fils destinés à servir de trame sont pelottés sur des morceaux
de bois pointus qui servent de navettes; pour remplacer le peigne
de nos tisserands, elles font usage d'une petite palette bizautée.
Ces tissus, malgré les nombreuses imperfections des outils dont ces
femmes disposent leur font vraiment beaucoup d'honneur, car on les
peut comparer à ceux qui sortent de nos fabriques. Ils sont toujours
enjolivés de dessins réguliers et originaux formés de laines de
plusieurs couleurs. Pendant mon long séjour dans cette tribu j'en vis
plusieurs de fort remarquables par leur finesse, mais un principalement
sur lequel était représenté avec une rare perfection le portrait du
général Urquiza auquel il fut offert; ce personnage ne sachant de
quelle manière témoigner son admiration pour cette œuvre de patience la
couvrit de pièces d'or.
Les Pampas pour lesquels l'exercice du cheval est une obligation,
s'installent le plus souvent d'un seul bond sur leurs coursiers
affublés de selles en bois qui leur emboîtent parfaitement le dos et
l'encolure. Les plus riches seulement ou les plus chanceux dans les
pillages sellent leurs chevaux comme le font les gauchos.
Les femmes vont à cheval à l'instar des hommes, mais leurs selles
diffèrent totalement. Ce sont plutôt de véritables échafaudages,
composés de sept à huit cuirs de moutons superposés sur le dos du
cheval et surmontés de deux rouleaux de jonc--_salmas_--recouverts
de cuirs souples peints en rouge et en noir; le tout est solidement
fixé à l'aide de deux sangles en cuir cru. Pour grimper sur cet
appareil elles se servent d'un étrier passé au cou du cheval en forme
de baudrier.
Les Pampéens s'épilent avec beaucoup plus de soin que les Indiens
des autres tribus; ils déploient aussi plus de coquetterie dans
l'art de se tatouer. Hommes et femmes s'entr'aident aussi bien
dans cette occupation que pour se purger le corps et la tête des
nombreux insectes dont ils sont assaillis et qu'ils mangent même
en prenant leur repas. Ces Indiens possèdent des ustensiles de
cuisine, tels que marmites de fonte--_chaïas_,--des broches
en fer--_cangnecaouëts_--provenant de pillages. Ils font
en partie cuire leurs aliments. Les femmes que regarde ce soin
préparent la viande d'une manière toute particulière: elles font
bouillir de l'eau dans laquelle elles plongent quelques morceaux de
chair qu'elles retirent aussitôt blanchis, puis elles les servent
dans de petites écuelles en bois avec un peu de ce succulent
bouillon--_caldo_--très-fortement salé et obtenu ainsi en moins
d'un quart d'heure. Cependant, disons-le, parfois aussi je les ai
vus manger de la viande bien rôtie; mais leur instinct naturel les
porte à la préférer toute crue, bien saignante. Ils dévorent avec
joie les poumons--_carêtone_,--le foie--_quèhs_--et les
rognons--_cousanoh_--tout sanglants, et ils boivent le sang chaud
ou caillé.
Les hommes sont aussi fort industrieux et patients. Leur adresse
s'exerce surtout à tresser des harnais qui sont très-recherchés des
Hispanos-Américains. Les plus riches fermiers et les caballeros mettent
un certain orgueil à en affubler leurs chevaux. Leurs rênes, leurs
cordons d'étriers et leurs sangles, sont parfois aussi souples et aussi
bien tressés que les objets que l'on fait chez nous avec des cheveux.
Ces articles, ainsi que les manteaux de cuir de guanacos, les plumes
d'autruche et les cuirs de toute espèce qu'ils auraient la faculté
d'échanger, suffiraient seuls à enrichir les Pampas s'ils n'étaient
pas aussi inconstants. Les ouvertures de paix qu'ils renouvellent si
souvent, n'ont d'autre but que de se pourvoir gratis de tabac, de
sucre, de yerba et de liqueurs fortes. Mais dès qu'ils voient leurs
provisions s'amoindrir, ils rentrent de nouveau dans la voie des
hostilités et recommencent leurs terribles invasions qui sont tout à la
fois la ruine et la mort d'un grand nombre d'habitants.
Dans leurs expéditions les Indiens ne respectent pas plus les femmes
d'âge que les hommes; ils les assassinent. Ils n'épargnent absolument
que les jeunes filles dont ils font leurs femmes privilégiées sous
le rapport de l'affection. Les tout jeunes enfants deviennent des
esclaves, à la garde desquels ils confient leurs troupeaux, quand
ils ne les vendent pas aux Indiens des tribus éloignées, soit aux
Mamouelches ou aux Araucanos, qui dans leurs visites annuelles leur
apportent des éperons et des étriers d'argent grossièrement faits et
en échange desquels ils sacrifient volontiers la plus grande partie
de leurs troupeaux, jusqu'à leurs captifs et captives même. Les
Araucaniens échangent généralement leurs étriers et leurs éperons
dont la valeur intrinsèque ne dépasse pas 20 à 30 piastres (100 à
150 francs) contre quinze à seize bœufs qu'ils ne vendent pas moins
de 25 à 30 piastres chaque, au Chili. Et comme jamais aucun d'eux
ne se hasarde à franchir la Cordillière sans un certain nombre de
ces objets, plus une pacotille composée d'indigo--_anil_,--de
mantes--_Pilquènes_,--d'ustensiles nécessaires au tatouage et de
perles de diverses couleurs--_cuentas_--à échanger, comme il est
dit plus haut, on comprend quelle peut être leur richesse puisqu'ils
ne regagnent jamais leur pays sans être possesseurs de 3 à 400 bêtes
à cornes et d'un assez grand nombre de chevaux dont la vente leur est
pour le moins aussi avantageuse.
Les Araucaniens, bien qu'ayant la même origine que les Patagons,
les Puelches, les Pampéens et les Mamouelches, mènent cependant
une existence matériellement différente à laquelle les forcent et
la restriction de leur territoire et l'impossibilité où ils se
trouvent d'envahir les provinces du Chili, dont les frontières sont
bien autrement gardées et défendues que celles de la République
Argentine. Au lieu de vivre à l'état nomade, comme les Indiens
de la côte orientale, les Araucaniens sont groupés par villages,
ils habitent des maisons en bois suffisamment grandes pour
plusieurs familles. Ils sont fort ingénieux et travailleurs. Ils
cultivent le maïs--_ouah_--et le froment--_cévada_--ainsi
que différents légumes, tels que: pommes de
terre--_Ponnieux_,--oignons--_céboyats_,--haricots--_Porotos_.--Ils
font grand cas du melon et de la pastèque qu'ils récoltent presque
en aussi grande quantité que les abricots, les prunes et les pommes
sauvages, ce qui les met à même de faire de copieux festins. Ils
mangent généralement de la viande cuite ou rôtie, du _meurkeh_ ou
farine de maïs grillée à laquelle ils adjoignent du laitage ou de la
graisse de cheval. Malgré ces diverses apparences de civilisation, ils
se régalent volontiers de foie et de rognons crus saucés dans du sang
caillé.
Il y a en Araucanie deux groupes de population fort distincts par
leur caractère, que l'on désigne généralement au Chili comme dans la
province de Buenos-Ayres sous les noms de haute et basse Araucanie.
La première se compose d'Indiens et d'Espagnols. Il est à la
connaissance de tous, que les Indiens qui la composent sont d'un
commerce facile et agréable, qu'ils aiment à mélanger leur sang à celui
des chrétiens par les liens du mariage, ce qui ne les empêche pas
toutefois de vivre libres de tout joug dans le voisinage de Santiago,
de Constuccion, de Nacimiento, de Las-Angles et de Talca, où ils
s'introduisent encore parfois en masse à la faveur des dissensions
politiques. En bons Indiens qu'ils sont, ils ont conservé le goût
du pillage; néanmoins, ils sont fort hospitaliers et l'on peut sans
crainte aucune se hasarder chez eux. Il n'en est pas de même de la
basse Araucanie qui n'est peuplée que d'êtres beaucoup plus primitifs,
aux yeux desquels un chrétien, de quelque nation qu'il soit, est un
ennemi contre lequel ils ne sauraient trouver trop de moyens d'exercer
leur férocité. Ce sont les Patagons de l'Araucanie bien que séparés de
ces derniers par les Cordillières. Ils ont la plus grande répulsion
pour tout ce qui sent la civilisation.
Malheur aux pauvres chrétiens qui tombent entre leurs mains, car pour
leurs familles ils peuvent être rayés du nombre des vivants. Parmi les
nombreux exemples que l'on pourrait citer à l'appui de ce que j'avance,
le suivant en est, par son authenticité, une preuve irrécusable.
Quelque temps avant sa mort prématurée qui a jeté le deuil dans le
monde scientifique, monsieur Geoffroy Saint-Hilaire qui m'avait honoré
du plus bienveillant accueil, me disait qu'il considérait comme à tout
jamais perdu pour sa famille l'un de ses parents tombé entre les mains
des Indiens de la basse Araucanie. En déplorant ce terrible malheur
il me disait combien il aurait souhaité que son parent fût retenu
prisonnier dans la haute Araucanie d'où il lui aurait été facile de
l'arracher.
L'Araucanie a donc, ainsi que la Patagonie, ses légendes ténébreuses.
Quant aux Pampéens ils sont essentiellement chasseurs, et ils
deviennent pour ainsi dire de plus en plus nomades par l'habitude
qu'ils ont de se nourrir de la chair de leurs coursiers, tout en
franchissant très-rapidement les plus grandes distances. Ils n'hésitent
point à faire de cinq à six cents lieues pour dévaster les peuples
Hispanos-Américains. Fort riches en troupeaux, ces Indiens pourraient
facilement se passer de la chasse; mais comme elle est pour eux un
grand divertissement ils s'y livrent toute l'année; mais cependant
avec beaucoup plus d'ardeur pendant les mois d'août et de septembre,
époque du printemps dans l'hémisphère sud. C'est en cette saison qu'ils
font d'amples provisions de jeunes pièces de gibier dont ils sont
extrêmement friands, ou bien encore d'œufs de perdrix et d'autruches.
Ils prennent fort adroitement de jeunes gamas vivantes avec lesquelles
se divertissent les enfants, auxquels ils donnent aussi pour nourriture
les œufs de perdrix, tandis que ceux d'autruches, moins délicats, sont
mangés en commun dans la famille. Ils les cassent comme nous le faisons
d'un œuf à la coque et les font cuire assis dans la braise de fiente
en ayant soin de mêler le jaune et le blanc à mesure que la cuisson
s'opère. On trouve toujours ces œufs en très-grand nombre. Les Indiens
ne mangent que ceux qui sont en nombre pair, et font fi des autres
qu'ils prétendent ne pas être fécondés.
Pour chasser l'autruche et la gama les Indiens s'assemblent en grand
nombre, sous la direction d'un cacique qui remplit les fonctions
de grand veneur. Il fait partir les chasseurs par groupes, dans
différentes directions afin de cerner un espace de deux ou trois
lieues; chacun de ces groupes, arrivé à l'endroit qui lui a été
assigné, brûle en forme de signal, quelques herbages secs. Quand tous
sont à leur poste, à un nouveau signal donné par le cacique, ils se
déploient sur un rang et marchent lentement vers le centre du cercle
qu'ils forment, jusqu'à ce que la distance qui les sépare les uns
des autres ne soit plus que de sept ou huit longueurs de cheval. Ils
s'arrêtent alors, leurs _locayo_--boléadoras--en main. A leurs
cris, les nombreux chiens sauvages qui les accompagnent s'élancent
pour harceler les autruches et les gamas ainsi cernées. Ces animaux
poursuivis de près et souvent mordus, cherchent à fuir en passant entre
les courts intervalles que se sont ménagés les chasseurs, afin de
pouvoir leur lancer une multitude de boules qui manquent rarement leur
but. Les animaux pris sont dépouillés avec une dextérité incroyable,
ce qui donne aux chasseurs la facilité de continuer leur exercice,
jusqu'au moment où le cercle, trop rétréci, mette en présence la masse
des Indiens. Fort rarement les chasseurs reviennent près de leurs
familles sans avoir pris sept ou huit pièces de gibier dont le sang
qu'ils boivent avec délices est toute leur nourriture durant la chasse
qui dure les deux tiers du jour.
Après la chasse, les cuirs des divers animaux tués sont étendus sur
le sol à l'aide de piquets en ossements; une fois séchés ils sont
salés pour en préserver la fourrure de toute atteinte; les Indiens
les conservent ainsi que les plumes d'autruches pour les échanger à
la première occasion contre du sucre, de la yerba, du tabac et des
liqueurs alcooliques dont ils sont très-friands.
La population Indienne tend à décroître d'année en année; mais cette
décroissance frappe plus particulièrement les Pampéens et les tribus
du Nord, chez lesquelles les femmes sont en minorité, par suite des
guerres terribles que leur firent les gauchos de Rosas, ainsi que je
l'ai déjà dit. En plusieurs occasions les Indiens furent réduits à
fuir; ils se réfugièrent dans les contreforts des Cordillières les plus
rapprochés du Chili, dans le voisinage des Araucaniens. Leurs femmes
ayant perdu tout repos et se voyant, à tous moments exposées à devenir
captives des Argentins, abandonnèrent leurs maris et s'en furent en
Araucanie. Le petit nombre de celles qui eurent le courage de rester
fidèles à leurs époux, les Pampéens, dont l'état actuel est encore de
guerroyer avec les Espagnols, fut bien loin de leur suffire lorsqu'ils
revinrent habiter leurs anciens terrains de parcours. Et malgré le
grand nombre de femmes qu'ils ont captivées depuis et celles qu'ils
enlèvent encore chaque jour, la moyenne est d'une pour quatre à cinq
hommes.
Chez les Araucaniens, par contre coup, le nombre des femmes est de
beaucoup supérieur à celui des hommes. Les mœurs indiennes autorisant
la possession de plusieurs femmes, on voit des hommes qui en ont cinq
ou six, et le grand cacique Calfoucourah, avec lequel j'ai vécu en a
jusqu'à trente-deux. Il résulte de cette disproportion de nombre entre
les deux sexes, que la plupart des Indiens, trop pauvres pour se passer
le luxe d'une compagne, sont forcés de rester célibataires. Ils n'ont
de rapports qu'avec celles qui sont libres, lesquelles peuvent, sans
être exposées à aucune réprimande, leur accorder des faveurs. Malgré
cette étrange coutume, on ne sera pas peu étonné de savoir qu'une fois
mariées, elles deviennent fidèles à leurs maris et sont de fort bonnes
ménagères.
Chez tous les peuples dont je retrace les principaux traits, le mariage
est, ainsi que chez nous, considéré comme un acte important, et comme
la source d'une vie honnête et heureuse. Il s'opère sous forme de
trafic, ou échange d'objets et d'animaux divers contre une femme.
Un Indien est toujours satisfait lorsqu'il rencontre une future à la
veille d'être mère. Les parents ne livrent leur fille qu'à l'acheteur
le plus riche et le plus généreux.
Lorsqu'un Indien est désireux de contracter une union et qu'il a jeté
les yeux sur quelque fille du voisinage, il s'en va visiter tour à
tour tous ses parents et tous ses amis; il leur fait part de son désir
et les prie d'être pour quelque chose dans la réussite de son projet.
Chacun d'eux, selon son degré de parenté ou d'amitié, lui donne ses
conseils et son approbation dans un discours fort long approprié à la
circonstance et lui vient en aide en lui faisant un don quelconque. Ces
cadeaux consistent généralement en chevaux, bœufs, étriers ou éperons
d'argent et quelques pièces d'étoffes provenant de leurs pillages.
Dans une réunion antérieure à la célébration du mariage, les parents
et les amis du futur fixent le jour où la demande devra être faite.
La veille au soir, chacun revêt ses plus beaux ornements et se réunit
au prétendant afin d'aller secrètement se poster à proximité de la
demeure de la jeune fille convoitée, de manière à pouvoir dès l'aube
matinale entourer les parents de la jeune personne auxquels ils font
la demande dans les termes les plus pressants, les plus touchants
et les plus poétiques; on évite toutefois de prononcer le nom du
prétendant, jusqu'au moment où ils entrevoient chance de succès.
Pendant ce temps le futur époux se tient caché à l'écart avec tous ses
dons, selon les règles du décorum. Après une très-longue énumération
des qualités de leur fille, témoin oculaire mais invisible de cette
cérémonie, dont le rôle est de verser quand même d'abondantes larmes,
les parents ne manquent point de témoigner d'une grande répugnance et
d'une grande peine à se séparer de leur enfant; puis ils finissent
par consulter sa volonté, en se réservant le droit d'accepter ou de
repousser l'ouverture qui leur est faite, dans le cas où elle ne leur
présenterait pas un avantage suffisant. A ce moment, l'arrivée du futur
et la vue des dons qu'il leur destine arrachent presque toujours le
consentement de ces êtres cupides, et leur arrogante fierté disparaît
sous un demi-sourire de satisfaction. Le reste de la journée se passe
en famille; chaque membre s'empare incontinent du présent qui lui est
fait. Une jeune jument bien grasse, donnée et sacrifiée par le jeune
époux, préparée par toutes les femmes et servie par la nouvelle mariée,
fournit le menu d'un banquet succulent arrosé de nombreuses libations
d'eau. Aucun des invités ne peut ni ne doit s'absenter pendant toute
la durée de cette fête, à la fin de laquelle il ne doit rester de
l'animal dévoré que la peau et les os. Ces derniers, bien rongés, sont
assemblés par les parents des époux et enterrés par eux dans un endroit
en évidence, en souvenir de l'union qui, dès ce moment, se trouve
consacrée.
Après cette cérémonie obligatoire, toute l'assemblée se dispose à
accompagner en grande pompe les nouveaux mariés, chez lesquels doit
avoir lieu dans la journée une réminiscence de festin. Les parents de
la jeune femme se munissent du cuir de la jument dévorée le matin et
sitôt arrivés à la demeure de leur gendre, le remettent au jeune ménage
en l'aidant à se construire un abri.
Pendant les jours suivants, une foule de visiteurs poussés par
la curiosité se pressent dans l'intérieur du jeune couple et les
félicitent mutuellement de leur heureux choix. Chacun s'enquiert près
de la femme des qualités ou des défauts du mari, et près de celui-ci de
celles de sa moitié. Les questions sont fort étendues, d'une crudité
et d'une indiscrétion incroyables, sans que la délicatesse en paraisse
froissée. Au contraire, les jeunes époux semblent très-flattés de cette
marque d'intérêt. Les Indiens sont très-dissimulés; aussi la femme,
tant par politique que pour s'acquérir la réputation d'être bonne et
aimable offre-t-elle à tous ses visiteurs, soit de la viande, soit de
l'eau ou bien du tabac, en leur adressant quelques paroles polies et
flatteuses enjolivées d'un sourire débonnaire, même à ses ennemies,
lorsqu'elle en a.
S'il arrive que les époux ne peuvent sympathiser après une cohabitation
plus ou moins longue, ils se séparent à l'amiable sans que les parents
fassent des difficultés pour restituer les objets qu'ils ont reçus de
l'épouseur. Celui-ci d'ailleurs, dans sa générosité, leur en laisse
toujours une partie en dédommagement du préjudice qu'il est censé leur
avoir causé en les séparant de leur fille et en la leur rendant sans
enfants. Celle-ci peut de nouveau être demandée et contracter une
nouvelle union.
L'habitude des Indiens est d'être d'une très-grande sévérité à
l'égard de leur femme dans les premiers temps du mariage; quelques-uns
poussent même la cruauté jusqu'à les frapper de leurs boléadoras pour
les rendre, disent-ils, humbles et soumises. La femme doit respecter
et vanter tous les actes de son mari, et se taire dès qu'il prend
la parole. Quelques-unes cependant refusent de se soumettre à cette
humilité et s'attirent des mauvais traitements continuels. Les plus
hardies s'affranchissent de ces violences par une brusque séparation.
Elles avisent leurs parents qui s'arment alors et la reprennent de vive
force, ce qui devient la source d'une haine implacable des deux parts;
car non-seulement le mari perd sa femme, mais on lui retient encore les
deux tiers de ce qu'il a donné pour l'obtenir.
Quand les mauvais traitements que l'Indien inflige à son épouse sont
basés sur son infidélité, l'homme conserve tous ses droits et son
autorité; il peut la mettre à mort ainsi que son complice; mais,
généralement très-avare, il préfère d'abord conserver son épouse et
rançonner ensuite le délinquant, lequel a le droit de racheter sa vie
lorsque ses moyens le lui permettent; cependant il arrive souvent,
(j'en ai été témoin) que sans rime ni raison, l'accusation a été faite
par suite d'un calcul et d'une cupidité à laquelle l'accusé ne peut en
aucune manière se soustraire.
A partir du moment où l'époux a reçu satisfaction, il lui est interdit
de faire à sa femme aucune allusion sur sa conduite illicite; il
deviendrait passible des reproches de sa famille dans le cas où il la
maltraiterait encore à ce sujet.
Lorsqu'un Indien, animé du désir de contracter une union, échoue dans
son projet ceux qui l'accompagnent prennent fait et cause pour lui
et échangent des injures avec la famille qui a refusé d'accueillir
leurs ouvertures. Très-souvent, même à la suite de cette déception, il
résulte une mêlée effroyable des deux parts.
Les Indiens ne dispensent leurs femmes d'aucun travail, même pendant
la dernière période de leur grossesse: on voit celles-ci sans cesse
occupées d'une chose ou d'une autre jusqu'au moment de leur délivrance
qui a lieu avec une facilité surprenante dont les a douées cette divine
Providence qui n'abandonne aucun misérable. Lorsqu'elles sentent que
leur enfant va venir au monde, elles se transportent au bord de l'eau
et se baignent avec lui dès qu'il a vu le jour. Elles ne se font jamais
aider dans ces circonstances si difficiles pour les femmes Européennes;
puis sitôt qu'elles sont délivrées, elles reprennent le cours de leurs
occupations journalières sans qu'aucune indisposition résulte jamais
d'un semblable traitement.