Malgré cette série de souffrances continuelles et les menaces

journalières des Indiens à la vue desquels je ne pouvais me défendre

d'un certain mouvement de crainte, je ne laissais pas de songer

sérieusement à m'en affranchir. Quelque bonne volonté dont je fisse

preuve et quelque désir que j'eusse de me familiariser complètement

à tous les genres d'exercices des Patagons, il me fut impossible d'y

arriver aussi vite que je le souhaitais et qu'il était nécessaire à

leurs yeux. Comme ils ne pouvaient tirer de moi qu'un médiocre parti,

ils me vendirent à des Pampéens qui vinrent les visiter après avoir

opéré plusieurs invasions sur le territoire Buenos-Ayrien. Ces sauvages

leur donnèrent en échange de ma personne quelques chevaux et quelques

_pilkènes_--pièces de drap commun rouge ou noir.

Dès qu'il fut question de ce marché à l'amiable, les Patagons devinrent

tout différents à mon égard, ils affectèrent d'avoir quelques

attentions pour moi, afin sans doute de donner d'eux une haute opinion

aux nouveaux-venus dont les mœurs et la tenue m'inspirèrent plus

de confiance. Au bout de quelques jours que je passai presque dans

l'inactivité, et pendant lesquels je fus, en quelque sorte, aussi bien

traité que les visiteurs Pampéens, vint enfin le moment du départ.

Malgré tous les maux que j'avais endurés chez les Patagons, je ne

pus me défendre d'un peu de tristesse en contemplant une dernière

fois ces lieux pittoresques, si souvent témoins de mes larmes et de

ma tristesse. Je chevauchais morne et silencieux entre deux Pampéens,

auxquels ce mutisme habituel chez moi déplut apparemment, car ils

m'adressèrent la parole en mauvais espagnol: ils m'accablaient de

questions et traduisaient, non sans les avoir amplifiées, mes réponses

au restant de la bande qui se divertissait beaucoup à mes dépens, et

était bien éloignée de croire que leur langage m'était familier, ce qui

me mettait du reste à même de les mieux juger qu'ils ne le pouvaient

faire à mon égard. Ainsi s'écoula tout le temps que nous mîmes à

franchir l'espace qui nous séparait du lieu de leur résidence. Ils

me demandèrent d'abord quel était mon pays; s'il était bien éloigné;

combien de temps j'avais mis à franchir l'espace qui sépare les deux

continents; de quoi se nourrissent les hommes à bord d'un navire; par

quels moyens ils se procurent de l'eau douce en quantité suffisante

pour se désaltérer pendant toute la durée de ce long et périlleux

voyage?

Aux diverses réponses que je leur fis, ils témoignèrent autant

d'étonnement que d'incrédulité, et cherchèrent à lire dans mes yeux,

l'expression de la vérité, croyant probablement à une mystification.

Ils me demandèrent aussi quels motifs assez puissants avaient pu me

pousser à me séparer de ma famille, pour laquelle je leur montrais une

si grande affection; car à la vue des portraits de mes chers parents,

maintenant en leur possession, je ne pus retenir mes larmes, ni me

défendre d'un geste agressif envers celui qui en était possesseur.

Cependant tel spontané que fût mon mouvement, il fut prévenu par

l'Indien, qui s'empressa de les soustraire à mes regards envieux et se

mit sur la défensive, en même temps que ses compagnons me resserrèrent

plus étroitement.

La prudence me vint en aide; je redevins maître de moi-même; aussi

fut-ce avec le plus grand calme que je répondis aux nouvelles questions

de l'interprète dont le ton et la contenance étaient ceux d'un homme

qui veut être obéi. Je leur dis que j'avais dû quitter l'Europe,

parce que j'avais quelque ambition et que dans ma patrie, l'étendue

de territoire est si restreinte, comparativement à sa nombreuse

population, que c'est à peine si quelques individus parviennent à s'y

créer une existence indépendante, ou une certaine aisance; que l'argent

étant le principal moteur de toutes choses dans les pays civilisés,

chacun pour en amasser le plus possible, exerce une industrie

quelconque, et que, à part quelques élus, les autres suffisent à

peine à leurs besoins; que de même que j'étais venu en Amérique, des

centaines de mille autres Européens mûs par la même ambition s'exilent

ainsi volontairement chaque année, dans l'espoir de réaliser en peu de

temps des bénéfices assez grands, les uns, pour se trouver désormais à

l'abri du besoin, les autres à seule fin de pouvoir se livrer à une vie

de bonheur et de plaisirs. Enfin j'ajoutai que l'espérance de voir la

fortune me sourire et le désir ardent d'être pour quelque chose dans le

bonheur des miens, avaient suffi pour me faire quitter la mère-patrie.

Après avoir communiqué ma réponse à ses compagnons qui se prirent à

rire d'un air de pitié en haussant les épaules, il me répondit que

puisque le sort m'avait jeté parmi eux, toute inquiétude sur l'avenir

serait superflue de ma part; que je n'aurais nul besoin de travailler

pour manger, et que ma famille saurait bien se passer de moi, car

je ne la reverrais jamais; que je serais heureux au milieu d'eux,

bien qu'ils ne me promissent pas, à vrai dire, de vêtements ni de

maison pour me garantir des intempéries des saisons; que la terre,

soit sèche soit détrempée, les rochers ou la verdure seraient tour

à tour mon lit; qu'à ce genre d'existence je me ferais aussi bien

qu'eux, car je leur paraissais fait de même; enfin qu'ils auraient

pour moi des égards autant que je leur serais utile et dévoué. Et pour

clore, il ajouta en manière de réflexion, que les chrétiens sont des

sots--_ouèsalmas_,--des imbéciles--_pofos_,--de travailler

pour de l'or et de se couvrir de la tête aux pieds de vêtements

incommodes et extraordinaires autant que malsains fabriqués sans doute

à grand peine, à en juger par l'étoffe.

Pendant huit jours que nous cheminâmes dans la direction du

nord-ouest, à travers des parages boisés dont l'aspect me sembla

ravissant comparativement à ceux que j'avais jusque-là habités, je fus

continuellement l'objet de la conversation des Indiens qui me firent

des milliers de questions et qui se montrèrent à mon égard d'une

prévenance à laquelle je n'étais guère accoutumé. Le nom de mon pays me

parut, pour la première fois parvenir à leur oreille.

Parmi leurs questions, quelques-unes me convainquirent de leur

intelligence. Ils s'informèrent avec les marques du plus grand

intérêt, de la forme de notre gouvernement. Rien ne m'étonna tant et

ne me fit plus de plaisir, je l'avoue, que d'entendre ces êtres qui

ne connaissent ni lois, ni règles fixes pour le gouvernement civil,

admirer ou railler tour à tour, notre civilisation dont je leur traçais

un tableau si imparfait.

Je puis dire à leur honneur, que je les vis émerveillés de notre génie,

et revenir naïvement de leur première opinion en disant:

--_El-mey-ta-ouignecaës-pofos-gné-ouélay._

--Et mais ces chrétiens bêtes ne sont pas.

Chez les Indiens, chaque famille et même chaque homme se croit

absolument libre. Ils vivent dans une entière indépendance; et

cependant malgré cette manière d'être et de voir, les Poyuches,

les Pampas et les Mamouelches se divisent tout aussi bien que les

Patagons en un grand nombre de tribus. Leurs fréquentes guerres

intestines d'autrefois, celles qu'ils eurent à soutenir contre leurs

voisins, comme encore de nos jours, celles qu'ils font contre les

Hispanos-Américains, mettant sans cesse leur liberté en danger, ils

ont appris par simple nécessité, à se former en sociétés plus ou

moins nombreuses; ils se choisissent des chefs ou caciques, sorte de

commandants, qu'ils considèrent bien plutôt comme leurs pères et leurs

directeurs, que comme des maîtres, et avec lesquels ils restent ou dont

ils se séparent selon leur gré.

Pour être élevé à la dignité de cacique, il faut avoir donné des

preuves éclatantes de sa valeur, et plus les caciques sont fameux par

leurs exploits, plus leurs peuplades sont grandes. C'est ainsi que de

nos jours encore, les Pampéens et les Mamouelches, quoique ayant un

grand nombre de caciques, relèvent volontairement d'un chef privilégié

_Calfoucourah_--pierre bleue;--ce nom lui vient de la trouvaille

qu'il fit, étant enfant, d'une petite pierre bleue ayant à peu près

forme humaine et dont jamais il ne s'est séparé; elle est considérée

parmi les Indiens comme un talisman précieux auquel il doit ses

nombreux succès.

La conversation ne fut pas la seule distraction que le langage

grotesque de mon interprète m'offrit, car nous chassâmes une grande

partie du temps de notre voyage, et je fus assez heureux pour faire

preuve de quelqu'adresse, en prenant soit au lazzo ou à la boléadora

des _youèmes_--gamas--et des _tchoïquets_--nandous ou

autruches de ces parages,--ce qui fit que mes nouveaux maîtres augurant

bien de mes futurs services parurent avoir pour moi une certaine

considération.

Cependant, au fur et à mesure que nous approchions du lieu de

résidence de la horde, je vis, non sans une certaine inquiétude, cesser

tout l'empressement et les égards dont j'avais été entouré depuis notre

départ. Il me fut facile de comprendre, à la conversation des Indiens,

qu'ils n'en avaient agi ainsi que par ruse, et afin de me préoccuper

assez pour m'ôter toute pensée de fuite, mais que dès lors suffisamment

rassurés par le voisinage de leurs tribus, ils se souciaient peu de me

cacher plus longtemps leurs véritables intentions envers moi. C'est

ainsi que j'acquis la triste certitude de n'être guère mieux traité

chez eux que chez les barbares Poyuches, les fiers Puelches ou les durs

Patagons; car les uns et les autres ne me considéraient que comme un

ennemi devenu leur esclave, c'est-à-dire comme un être sur lequel ils

avaient plein droit de vie ou de mort.

Les dernières paroles qu'ils m'adressèrent, furent des conseils

équivalant presque à des menaces, au sujet de ma conduite à venir.

Ils ne laissèrent pas non plus que de me répéter fréquemment

qu'aussi bien qu'à mes premiers maîtres, je leur devais une

grande reconnaissance de ne point m'assassiner puisque j'étais un

_ouignecaé_--chrétien,--ce que tout indien de ces régions

considère comme un crime.

Enfin, nous arrivâmes. Il était temps que ce long voyage s'achevât,

car j'étais rompu de fatigue et dans un état douloureux que l'on

comprendra aisément en sachant que c'était le premier trajet que je

faisais de la sorte, c'est-à-dire, sur des chevaux aussi nus que

moi-même et fort amaigris par un galop continuel au plus fort de la

chaleur.

Mon arrivée au milieu de la horde, fut comme un évènement inattendu

et je devins de nouveau l'objet de la curiosité générale. Aux

enfants, aux femmes qui m'entourèrent aussitôt, succéda une affluence

considérable de visites avides de se graver dans la mémoire les traits

du _ou'sah-ouignecaé_--mauvais chrétien,--uniquement afin de

pouvoir en cas de besoin, s'opposer à sa fuite. Aux personnages les

plus importants, mon maître n'omettait point de renouveler, avec

toutes sortes d'amplifications, le récit de la terrible lutte que nous

avions soutenue, mon compagnon et moi, contre nos nombreux et féroces

agresseurs, les Poyuches. L'indignation de chacun d'eux semblait

alors n'avoir plus de bornes, et le plus souvent, en s'éloignant, ils

m'adressaient des imprécations ou me faisaient des gestes menaçants.

Au bout de quelques jours écoulés de la sorte, et lorsqu'on jugea

que j'étais suffisamment connu, on me fit reprendre mes fonctions

de gardeur de troupeaux. Je fus soumis à une surveillance des plus

rigoureuses, durant la nuit et le jour; je ne pouvais faire un pas

sans être accompagné; il m'était demandé compte de ma tristesse et

du moindre geste; la nuit, je fus encore exposé à être troublé dans

mes courts instants de sommeil; car la superstition des Indiens leur

faisait appréhender mon évasion, et poussés par cette crainte, ils

se jetaient sur moi tout à coup et m'éveillaient brusquement en me

menaçant. Souvent il m'arriva dans ces instants difficiles d'éprouver

de grandes frayeurs qui étant toujours mal interprétées me valaient

force mauvais traitements.

CHAPITRE III

La Pampa et les Pampéens.

Les variations du climat de la Pampa sont des plus régulières. Elle

subit une grande différence de température l'été et l'hiver. Ce dernier

y est presque aussi froid que le mois de décembre en France. Il n'y

neige point cependant, mais le matin la terre est toujours couverte de

givre. La glace n'atteint jamais plus d'un pouce et demi d'épaisseur

environ. Par contre-coup, l'été y est d'une chaleur accablante. Dès

l'aube, l'horizon forme une ligne sombre et dense, qui ne s'éclaircit

que petit à petit, et au fur et à mesure que le soleil se lève: l'on

voit alors l'herbe touffue de ces immenses plaines se dépouiller

d'une partie de la bienfaisante rosée du matin, qui en s'évaporant

produit les plus singuliers effets de mirage. La force du soleil se

fait vivement sentir à toutes les créatures vivantes. Les chevaux et

les bœufs sauvages qui peuplent ces plaines en ressentent une telle

fatigue, qu'ils se livrent, ainsi que les hommes, à une sieste qui

semble pour tous un repos aussi naturel que nécessaire.

On trouve dans toute la Pampa, des différences sensibles d'atmosphère.

Dans les régions _Mamouelches_--boisées--l'air est des plus secs;

et chez tous les êtres, quels qu'ils soient, on ne trouve aucune

apparence de transpiration. J'ai vu même maintes fois des animaux tués

par la chaleur, gisant sur la plaine aride desséchés dans leur peau;

mais dans la latitude de Buenos-Ayres et de la Baie-Blanche, par les 70

et 71 degrés de latitude, régions où abonde la plus magnifique luzerne

que l'on puisse imaginer, la végétation démontre clairement l'humidité

du climat. La rosée dans ces parages ressemble plutôt à des pluies

lentes et fines, ou à des brouillards épais. La viande et les animaux

morts s'y corrompent fort vite et les plaies sont très-difficiles à

guérir. Cependant, qui le croirait? malgré cette humidité constante,

les Indiens dorment tous presque nus sur la terre sans en être jamais

incommodés.

Les Pampéens n'ont pas plus de résidence fixe que les Puelches ou

les Patagons. Ils errent d'un lieu à un autre au fur et à mesure que

l'herbe est consommée par leurs bestiaux; mais jamais ils n'abandonnent

un parage quelconque sans avoir achevé avec le feu l'œuvre de

destruction commencée par les animaux. Les Pampéens occupaient

autrefois toute la partie comprise entre les différentes provinces

de Buenos-Ayres, le Rio-Colorado et les Mamouelches, qui sont encore

actuellement leurs limites occidentales et septentrionales; cependant

ils ne s'en éloignent que fort peu. Ils se tiennent principalement

dans la partie Nord, Nord-Ouest, environ par les 68 et 69e de

longitude et parcourent toute l'étendue comprise entre les 33e et 38e

d° de latitude. Parfois, cependant, il leur arrive de se confondre

momentanément avec les Mamouelches, ou d'opérer leur retraite beaucoup

plus au loin surtout lorsqu'ils redoutent quelque agression. Cette

alliance a lieu principalement à leur retour de ces grandes expéditions

dans lesquelles ils se livrent aux plus atroces cruautés.

Il est à croire que ces êtres barbares ont comme nous, à leur insu,

une conscience qui parle plus fort que leur volonté, car ils sont

souvent pris de frayeurs telles, que sans autre motif qu'un cauchemar,

ils se prennent à fuir soudain au beau milieu de la nuit, en jetant

le cri d'alarme, et de même que des moutons fourvoyés, ils se suivent

les uns les autres, délaissant la plupart du temps les parages où

quelques heures encore auparavant ils se regardaient comme étant dans

la plus grande sécurité. Ces fuites ressemblent absolument à une

déroute pendant laquelle ils abandonnent en chemin tout le bétail

qu'ils ne peuvent chasser au galop devant eux. Les points où ils

dressent leurs tentes ne présentent plus à leur départ qu'un aspect

dégoûtant, véritable chenil où se trouvent entassés pêle-mêle les

ossements des animaux dont ils se sont nourris, des lambeaux de cuirs

pourris et des cardes de laine émanant une fétide odeur; au milieu de

ce tout nauséabond se pavanent quelques vautours et quelques éperviers

cherchant nonchalamment à y découvrir encore quelques lambeaux de chair

putréfiée.

Ces oiseaux sont généralement d'une hardiesse telle que j'eus souvent

mille et mille peines à les empêcher de prendre leur part des animaux

que nous abattions les Indiens et moi. Je n'avais point le temps de

ramasser mon couteau ni celui de retourner mon gibier pour achever

d'en détacher le cuir que déjà ils étaient installés sur l'animal.

Quelquefois je m'amusais à jeter en l'air des morceaux sanglants

auxquels ils ne laissaient pas le temps de retomber. Je les ai vus

aussi s'établir sur le dos malade des chevaux ou des mulets et les

déchiqueter malgré les contorsions des pauvres victimes inquiètes et

furibondes, qui les oreilles couchées et le dos tendu, sautillaient

de l'arrière-train en agitant convulsivement la queue, afin de les

éloigner.

Les Pampéens étaient autrefois beaucoup plus nombreux qu'ils ne le

sont actuellement; mais ils sont très-affaiblis par leurs incessantes

guerres avec les Espagnols. Encouragés par l'impunité dans laquelle

on laissait leurs sanglantes incursions, ils s'y livraient presque

constamment et ne craignaient point non plus de résider dans le

voisinage des provinces Argentines, à l'ouest de la Sierra-Ventana. Ils

affectionnaient ces parages en raison de sa proximité des peuplades

Hispanos-Américaines et de son incomparable fertilité. Ils le nommèrent

_Pouanemapo_, ou terre de _Pouane_, un de leurs caciques

célèbres, lequel y naquit et y mourut vaillamment dans une surprise

nocturne des gauchos de Rosas. Il est véritablement à croire que les

Indiens, tout habitués qu'ils fussent aux luttes sanglantes, n'en

eurent jamais à soutenir d'aussi acharnée et d'aussi terrible que celle

de cette nuit si fatale pour eux; car bien qu'ils soient braves et fort

entreprenants, ils semblent frappés de stupeur dès que le souvenir de

cette défaite est évoqué. Aucun d'entre eux n'ose s'aventurer dans

le pays de Pouane, dont, disent-ils, _Houacouvou_--Dieu--leur a

interdit l'accès à tout jamais sous peine de mort.

La taille des Pampéens est inférieure à celle des _Puelches_ et à

celle des Patagons. A quelques exceptions près, ils n'ont guère plus

de cinq pieds huit à neuf pouces en moyenne. Ce sont les Indiens les

plus foncés en couleur. Ils sont d'un brun olivâtre très-prononcé;

quelques-uns même sont presque noirs. Leur peau est d'une grande

finesse dans toutes les parties du corps; elle est douce comme du

satin et même brillante. Ils exhalent une odeur particulière qui, loin

d'être aussi forte que celle des nègres, l'est cependant plus que celle

des Européens. Leur peau devient plus brillante et comme huileuse, à

l'action du soleil; il me fut facile de m'en convaincre au toucher.

Le front des Pampéens est légèrement bombé mais non fuyant; leur

figure est aplatie et longue. En général ils ont le nez court et épaté;

quelques-uns l'ont aussi mince, long et recourbé, à l'instar des becs

d'oiseaux de proie. Ils ont les yeux presque horizontaux, mais ainsi

que les Patagons orientaux, la manière dont ils s'épilent les sourcils

prête beaucoup à leur donner cet aspect. Ils ont tous, sans exception,

les pommettes fort saillantes, la bouche très-grande et béante, les

lèvres grosses. Leurs dents sont comme celles de leurs voisins les

Puelches et les Patagons, c'est-à-dire petites, fort blanches et

admirablement rangées. La barbe leur pousse fort tard. Leurs cheveux

sont abondants, d'un noir de jais et très-gros. Quelques-uns parmi eux

les relèvent sur le sommet de la tête, mais les autres les séparent

simplement en deux et les retiennent à l'aide d'un morceau d'étoffe ou

d'une lannière de cuir. Mais tous dans les combats les laissent flotter

sur leur figure afin de ne pas voir le danger qui peut les menacer.

Plus que jamais, on trouve maintenant chez les Pampéens des types

assez réguliers: ce sont les enfants d'Indiens et de captives. Ces

Indiens se font remarquer par un degré d'intelligence bien supérieur à

celui de tous les autres nomades, les Araucaniens exceptés toutefois.

Ils stationnent assez volontiers plusieurs mois de suite dans le

même endroit. Leurs tentes sont, ainsi que celles des Puelches,

confectionnées en cuir, mais elles sont plus spacieuses et plus

régulières. Il y règne un certain ordre et une grande propreté; ce qui

n'empêche pas cependant qu'ils soient couverts de vermine.

Le type des femmes est en quelque sorte plus désagréable que celui des

hommes qu'elles surpassent en laideur et auxquels elles ressemblent

beaucoup. Elles sont grandes aussi, mais cependant pas autant qu'on

pourrait se le figurer; il existe entre leur taille et celle des

hommes de plus grandes proportions qu'on ne saurait en trouver entre

les hommes et les femmes d'Europe; mais ces proportions ne sont pas

assez générales pour en calculer la différence. Les plus grandes n'ont

guère plus d'un mètre cinquante-quatre à cinquante-cinq centimètres.

Il s'en trouve bien cependant quelques-unes qui atteignent la taille

des hommes, mais la majorité d'entre elles sont en quelque sorte plus

petites. Elles exercent beaucoup leurs forces physiques; elles manient

le lazzo et la boleadora avec beaucoup d'adresse. Leurs épaules larges

et carrées encadrent une poitrine fort bombée mais disgracieuse; car

elles ont l'habitude de se détirer et de se masser les seins dès

qu'elles deviennent mères, afin, disent-elles, de pouvoir offrir une

plus grande quantité de lait à leurs enfants. Cet usage se propage

même à l'égard des vaches laitières. Très-surpris de cette coutume,

je résolus de m'assurer du résultat qu'elle pouvait avoir: j'en fis

l'expérience sur une jeune vache dont je mesurai le lait avant comme

après l'opération. J'eus lieu de rester convaincu de la véracité

du fait. Les Pampéennes ont les membres peut-être un peu courts,

comparativement au tronc, mais généralement replets et arrondis.

La démarche de toutes les femmes Indiennes est des plus disgracieuses;

plus particulièrement encore celle des Pampéennes qu'un certain

sentiment de décence oblige à s'asseoir différemment des hommes, qui

s'accroupissent à la façon Orientale, les jambes croisées sous eux.

Elles doublent la jambe gauche, la pointe du pied reposant sur le

sol, puis elles s'asseyent sur le talon et passent la jambe droite

par-dessus la cuisse gauche, en ayant soin de mettre cet autre pied à

plat à côté de l'autre afin qu'il leur soit possible de se maintenir

ainsi en équilibre les jambes serrées. Cette posture fatigante à

laquelle elles s'habituent dès l'enfance, leur dévie extraordinairement

la hanche gauche, leur tourne cette jambe en dedans, et les fait boîter

de toute cette partie. Elles ont les mains petites, fort bien faites et

rarement maigres. Leurs articulations ainsi que celles des hommes sont

fines; leurs pieds sont petits, mais larges. Si leurs formes ne sont

pas belles, du moins elles annoncent une très-grande force.

Ces femmes sauvages s'entourent la taille d'une pièce d'étoffe le

plus souvent fabriquée par elles-mêmes avec la laine de leurs moutons

qu'elles filent et teignent artistement. Ce vêtement les couvre

depuis les épaules jusqu'au-dessus du genou seulement; on dirait un

fourreau d'où sortent tête, bras et jambes, sans harmonie et sans

art. Ce costume est fixé à la partie supérieure par une énorme broche

ronde--_toupouh_--en argent, dont la tête large, plate et mal

battue, rappelle assez le fond d'une casserole bien étamée. A la

hauteur des hanches, elles s'entourent d'une large ceinture de cuir

cru, ornée de dessins de différentes couleurs et de parties velues,

ou bien encore couverte de perles grossières entremêlées avec art et

assujetties avec des fibres extraites de la viande. Leurs cheveux

sont séparés en deux nattes fort longues qui leur pendent quelquefois

jusqu'aux talons et aux extrémités desquelles elles suspendent quelques

ornements de cuivre ou d'argent.

Quelques femmes se contentent d'enrouler leurs nattes autour de la tête

en forme de diadême et de les attacher avec des lacets de laine rouge

ou jaune de la largeur de deux doigts: toutes se suspendent des boucles

d'oreilles carrées d'une si grande dimension qu'elles reposent sur

leurs épaules.

Les plus riches ou les plus considérables d'entre elles portent aussi

un collier de cuir de la largeur de trois doigts et très-serré, garni

superficiellement de demi-perles de métal qu'elles fabriquent ainsi

qu'il suit:

Trois ans d'esclavage chez les Patagons · 第 4 / 14 段