journalières des Indiens à la vue desquels je ne pouvais me défendre
d'un certain mouvement de crainte, je ne laissais pas de songer
sérieusement à m'en affranchir. Quelque bonne volonté dont je fisse
preuve et quelque désir que j'eusse de me familiariser complètement
à tous les genres d'exercices des Patagons, il me fut impossible d'y
arriver aussi vite que je le souhaitais et qu'il était nécessaire à
leurs yeux. Comme ils ne pouvaient tirer de moi qu'un médiocre parti,
ils me vendirent à des Pampéens qui vinrent les visiter après avoir
opéré plusieurs invasions sur le territoire Buenos-Ayrien. Ces sauvages
leur donnèrent en échange de ma personne quelques chevaux et quelques
_pilkènes_--pièces de drap commun rouge ou noir.
Dès qu'il fut question de ce marché à l'amiable, les Patagons devinrent
tout différents à mon égard, ils affectèrent d'avoir quelques
attentions pour moi, afin sans doute de donner d'eux une haute opinion
aux nouveaux-venus dont les mœurs et la tenue m'inspirèrent plus
de confiance. Au bout de quelques jours que je passai presque dans
l'inactivité, et pendant lesquels je fus, en quelque sorte, aussi bien
traité que les visiteurs Pampéens, vint enfin le moment du départ.
Malgré tous les maux que j'avais endurés chez les Patagons, je ne
pus me défendre d'un peu de tristesse en contemplant une dernière
fois ces lieux pittoresques, si souvent témoins de mes larmes et de
ma tristesse. Je chevauchais morne et silencieux entre deux Pampéens,
auxquels ce mutisme habituel chez moi déplut apparemment, car ils
m'adressèrent la parole en mauvais espagnol: ils m'accablaient de
questions et traduisaient, non sans les avoir amplifiées, mes réponses
au restant de la bande qui se divertissait beaucoup à mes dépens, et
était bien éloignée de croire que leur langage m'était familier, ce qui
me mettait du reste à même de les mieux juger qu'ils ne le pouvaient
faire à mon égard. Ainsi s'écoula tout le temps que nous mîmes à
franchir l'espace qui nous séparait du lieu de leur résidence. Ils
me demandèrent d'abord quel était mon pays; s'il était bien éloigné;
combien de temps j'avais mis à franchir l'espace qui sépare les deux
continents; de quoi se nourrissent les hommes à bord d'un navire; par
quels moyens ils se procurent de l'eau douce en quantité suffisante
pour se désaltérer pendant toute la durée de ce long et périlleux
voyage?
Aux diverses réponses que je leur fis, ils témoignèrent autant
d'étonnement que d'incrédulité, et cherchèrent à lire dans mes yeux,
l'expression de la vérité, croyant probablement à une mystification.
Ils me demandèrent aussi quels motifs assez puissants avaient pu me
pousser à me séparer de ma famille, pour laquelle je leur montrais une
si grande affection; car à la vue des portraits de mes chers parents,
maintenant en leur possession, je ne pus retenir mes larmes, ni me
défendre d'un geste agressif envers celui qui en était possesseur.
Cependant tel spontané que fût mon mouvement, il fut prévenu par
l'Indien, qui s'empressa de les soustraire à mes regards envieux et se
mit sur la défensive, en même temps que ses compagnons me resserrèrent
plus étroitement.
La prudence me vint en aide; je redevins maître de moi-même; aussi
fut-ce avec le plus grand calme que je répondis aux nouvelles questions
de l'interprète dont le ton et la contenance étaient ceux d'un homme
qui veut être obéi. Je leur dis que j'avais dû quitter l'Europe,
parce que j'avais quelque ambition et que dans ma patrie, l'étendue
de territoire est si restreinte, comparativement à sa nombreuse
population, que c'est à peine si quelques individus parviennent à s'y
créer une existence indépendante, ou une certaine aisance; que l'argent
étant le principal moteur de toutes choses dans les pays civilisés,
chacun pour en amasser le plus possible, exerce une industrie
quelconque, et que, à part quelques élus, les autres suffisent à
peine à leurs besoins; que de même que j'étais venu en Amérique, des
centaines de mille autres Européens mûs par la même ambition s'exilent
ainsi volontairement chaque année, dans l'espoir de réaliser en peu de
temps des bénéfices assez grands, les uns, pour se trouver désormais à
l'abri du besoin, les autres à seule fin de pouvoir se livrer à une vie
de bonheur et de plaisirs. Enfin j'ajoutai que l'espérance de voir la
fortune me sourire et le désir ardent d'être pour quelque chose dans le
bonheur des miens, avaient suffi pour me faire quitter la mère-patrie.
Après avoir communiqué ma réponse à ses compagnons qui se prirent à
rire d'un air de pitié en haussant les épaules, il me répondit que
puisque le sort m'avait jeté parmi eux, toute inquiétude sur l'avenir
serait superflue de ma part; que je n'aurais nul besoin de travailler
pour manger, et que ma famille saurait bien se passer de moi, car
je ne la reverrais jamais; que je serais heureux au milieu d'eux,
bien qu'ils ne me promissent pas, à vrai dire, de vêtements ni de
maison pour me garantir des intempéries des saisons; que la terre,
soit sèche soit détrempée, les rochers ou la verdure seraient tour
à tour mon lit; qu'à ce genre d'existence je me ferais aussi bien
qu'eux, car je leur paraissais fait de même; enfin qu'ils auraient
pour moi des égards autant que je leur serais utile et dévoué. Et pour
clore, il ajouta en manière de réflexion, que les chrétiens sont des
sots--_ouèsalmas_,--des imbéciles--_pofos_,--de travailler
pour de l'or et de se couvrir de la tête aux pieds de vêtements
incommodes et extraordinaires autant que malsains fabriqués sans doute
à grand peine, à en juger par l'étoffe.
Pendant huit jours que nous cheminâmes dans la direction du
nord-ouest, à travers des parages boisés dont l'aspect me sembla
ravissant comparativement à ceux que j'avais jusque-là habités, je fus
continuellement l'objet de la conversation des Indiens qui me firent
des milliers de questions et qui se montrèrent à mon égard d'une
prévenance à laquelle je n'étais guère accoutumé. Le nom de mon pays me
parut, pour la première fois parvenir à leur oreille.
Parmi leurs questions, quelques-unes me convainquirent de leur
intelligence. Ils s'informèrent avec les marques du plus grand
intérêt, de la forme de notre gouvernement. Rien ne m'étonna tant et
ne me fit plus de plaisir, je l'avoue, que d'entendre ces êtres qui
ne connaissent ni lois, ni règles fixes pour le gouvernement civil,
admirer ou railler tour à tour, notre civilisation dont je leur traçais
un tableau si imparfait.
Je puis dire à leur honneur, que je les vis émerveillés de notre génie,
et revenir naïvement de leur première opinion en disant:
--_El-mey-ta-ouignecaës-pofos-gné-ouélay._
--Et mais ces chrétiens bêtes ne sont pas.
Chez les Indiens, chaque famille et même chaque homme se croit
absolument libre. Ils vivent dans une entière indépendance; et
cependant malgré cette manière d'être et de voir, les Poyuches,
les Pampas et les Mamouelches se divisent tout aussi bien que les
Patagons en un grand nombre de tribus. Leurs fréquentes guerres
intestines d'autrefois, celles qu'ils eurent à soutenir contre leurs
voisins, comme encore de nos jours, celles qu'ils font contre les
Hispanos-Américains, mettant sans cesse leur liberté en danger, ils
ont appris par simple nécessité, à se former en sociétés plus ou
moins nombreuses; ils se choisissent des chefs ou caciques, sorte de
commandants, qu'ils considèrent bien plutôt comme leurs pères et leurs
directeurs, que comme des maîtres, et avec lesquels ils restent ou dont
ils se séparent selon leur gré.
Pour être élevé à la dignité de cacique, il faut avoir donné des
preuves éclatantes de sa valeur, et plus les caciques sont fameux par
leurs exploits, plus leurs peuplades sont grandes. C'est ainsi que de
nos jours encore, les Pampéens et les Mamouelches, quoique ayant un
grand nombre de caciques, relèvent volontairement d'un chef privilégié
_Calfoucourah_--pierre bleue;--ce nom lui vient de la trouvaille
qu'il fit, étant enfant, d'une petite pierre bleue ayant à peu près
forme humaine et dont jamais il ne s'est séparé; elle est considérée
parmi les Indiens comme un talisman précieux auquel il doit ses
nombreux succès.
La conversation ne fut pas la seule distraction que le langage
grotesque de mon interprète m'offrit, car nous chassâmes une grande
partie du temps de notre voyage, et je fus assez heureux pour faire
preuve de quelqu'adresse, en prenant soit au lazzo ou à la boléadora
des _youèmes_--gamas--et des _tchoïquets_--nandous ou
autruches de ces parages,--ce qui fit que mes nouveaux maîtres augurant
bien de mes futurs services parurent avoir pour moi une certaine
considération.
Cependant, au fur et à mesure que nous approchions du lieu de
résidence de la horde, je vis, non sans une certaine inquiétude, cesser
tout l'empressement et les égards dont j'avais été entouré depuis notre
départ. Il me fut facile de comprendre, à la conversation des Indiens,
qu'ils n'en avaient agi ainsi que par ruse, et afin de me préoccuper
assez pour m'ôter toute pensée de fuite, mais que dès lors suffisamment
rassurés par le voisinage de leurs tribus, ils se souciaient peu de me
cacher plus longtemps leurs véritables intentions envers moi. C'est
ainsi que j'acquis la triste certitude de n'être guère mieux traité
chez eux que chez les barbares Poyuches, les fiers Puelches ou les durs
Patagons; car les uns et les autres ne me considéraient que comme un
ennemi devenu leur esclave, c'est-à-dire comme un être sur lequel ils
avaient plein droit de vie ou de mort.
Les dernières paroles qu'ils m'adressèrent, furent des conseils
équivalant presque à des menaces, au sujet de ma conduite à venir.
Ils ne laissèrent pas non plus que de me répéter fréquemment
qu'aussi bien qu'à mes premiers maîtres, je leur devais une
grande reconnaissance de ne point m'assassiner puisque j'étais un
_ouignecaé_--chrétien,--ce que tout indien de ces régions
considère comme un crime.
Enfin, nous arrivâmes. Il était temps que ce long voyage s'achevât,
car j'étais rompu de fatigue et dans un état douloureux que l'on
comprendra aisément en sachant que c'était le premier trajet que je
faisais de la sorte, c'est-à-dire, sur des chevaux aussi nus que
moi-même et fort amaigris par un galop continuel au plus fort de la
chaleur.
Mon arrivée au milieu de la horde, fut comme un évènement inattendu
et je devins de nouveau l'objet de la curiosité générale. Aux
enfants, aux femmes qui m'entourèrent aussitôt, succéda une affluence
considérable de visites avides de se graver dans la mémoire les traits
du _ou'sah-ouignecaé_--mauvais chrétien,--uniquement afin de
pouvoir en cas de besoin, s'opposer à sa fuite. Aux personnages les
plus importants, mon maître n'omettait point de renouveler, avec
toutes sortes d'amplifications, le récit de la terrible lutte que nous
avions soutenue, mon compagnon et moi, contre nos nombreux et féroces
agresseurs, les Poyuches. L'indignation de chacun d'eux semblait
alors n'avoir plus de bornes, et le plus souvent, en s'éloignant, ils
m'adressaient des imprécations ou me faisaient des gestes menaçants.
Au bout de quelques jours écoulés de la sorte, et lorsqu'on jugea
que j'étais suffisamment connu, on me fit reprendre mes fonctions
de gardeur de troupeaux. Je fus soumis à une surveillance des plus
rigoureuses, durant la nuit et le jour; je ne pouvais faire un pas
sans être accompagné; il m'était demandé compte de ma tristesse et
du moindre geste; la nuit, je fus encore exposé à être troublé dans
mes courts instants de sommeil; car la superstition des Indiens leur
faisait appréhender mon évasion, et poussés par cette crainte, ils
se jetaient sur moi tout à coup et m'éveillaient brusquement en me
menaçant. Souvent il m'arriva dans ces instants difficiles d'éprouver
de grandes frayeurs qui étant toujours mal interprétées me valaient
force mauvais traitements.
CHAPITRE III
La Pampa et les Pampéens.
Les variations du climat de la Pampa sont des plus régulières. Elle
subit une grande différence de température l'été et l'hiver. Ce dernier
y est presque aussi froid que le mois de décembre en France. Il n'y
neige point cependant, mais le matin la terre est toujours couverte de
givre. La glace n'atteint jamais plus d'un pouce et demi d'épaisseur
environ. Par contre-coup, l'été y est d'une chaleur accablante. Dès
l'aube, l'horizon forme une ligne sombre et dense, qui ne s'éclaircit
que petit à petit, et au fur et à mesure que le soleil se lève: l'on
voit alors l'herbe touffue de ces immenses plaines se dépouiller
d'une partie de la bienfaisante rosée du matin, qui en s'évaporant
produit les plus singuliers effets de mirage. La force du soleil se
fait vivement sentir à toutes les créatures vivantes. Les chevaux et
les bœufs sauvages qui peuplent ces plaines en ressentent une telle
fatigue, qu'ils se livrent, ainsi que les hommes, à une sieste qui
semble pour tous un repos aussi naturel que nécessaire.
On trouve dans toute la Pampa, des différences sensibles d'atmosphère.
Dans les régions _Mamouelches_--boisées--l'air est des plus secs;
et chez tous les êtres, quels qu'ils soient, on ne trouve aucune
apparence de transpiration. J'ai vu même maintes fois des animaux tués
par la chaleur, gisant sur la plaine aride desséchés dans leur peau;
mais dans la latitude de Buenos-Ayres et de la Baie-Blanche, par les 70
et 71 degrés de latitude, régions où abonde la plus magnifique luzerne
que l'on puisse imaginer, la végétation démontre clairement l'humidité
du climat. La rosée dans ces parages ressemble plutôt à des pluies
lentes et fines, ou à des brouillards épais. La viande et les animaux
morts s'y corrompent fort vite et les plaies sont très-difficiles à
guérir. Cependant, qui le croirait? malgré cette humidité constante,
les Indiens dorment tous presque nus sur la terre sans en être jamais
incommodés.
Les Pampéens n'ont pas plus de résidence fixe que les Puelches ou
les Patagons. Ils errent d'un lieu à un autre au fur et à mesure que
l'herbe est consommée par leurs bestiaux; mais jamais ils n'abandonnent
un parage quelconque sans avoir achevé avec le feu l'œuvre de
destruction commencée par les animaux. Les Pampéens occupaient
autrefois toute la partie comprise entre les différentes provinces
de Buenos-Ayres, le Rio-Colorado et les Mamouelches, qui sont encore
actuellement leurs limites occidentales et septentrionales; cependant
ils ne s'en éloignent que fort peu. Ils se tiennent principalement
dans la partie Nord, Nord-Ouest, environ par les 68 et 69e de
longitude et parcourent toute l'étendue comprise entre les 33e et 38e
d° de latitude. Parfois, cependant, il leur arrive de se confondre
momentanément avec les Mamouelches, ou d'opérer leur retraite beaucoup
plus au loin surtout lorsqu'ils redoutent quelque agression. Cette
alliance a lieu principalement à leur retour de ces grandes expéditions
dans lesquelles ils se livrent aux plus atroces cruautés.
Il est à croire que ces êtres barbares ont comme nous, à leur insu,
une conscience qui parle plus fort que leur volonté, car ils sont
souvent pris de frayeurs telles, que sans autre motif qu'un cauchemar,
ils se prennent à fuir soudain au beau milieu de la nuit, en jetant
le cri d'alarme, et de même que des moutons fourvoyés, ils se suivent
les uns les autres, délaissant la plupart du temps les parages où
quelques heures encore auparavant ils se regardaient comme étant dans
la plus grande sécurité. Ces fuites ressemblent absolument à une
déroute pendant laquelle ils abandonnent en chemin tout le bétail
qu'ils ne peuvent chasser au galop devant eux. Les points où ils
dressent leurs tentes ne présentent plus à leur départ qu'un aspect
dégoûtant, véritable chenil où se trouvent entassés pêle-mêle les
ossements des animaux dont ils se sont nourris, des lambeaux de cuirs
pourris et des cardes de laine émanant une fétide odeur; au milieu de
ce tout nauséabond se pavanent quelques vautours et quelques éperviers
cherchant nonchalamment à y découvrir encore quelques lambeaux de chair
putréfiée.
Ces oiseaux sont généralement d'une hardiesse telle que j'eus souvent
mille et mille peines à les empêcher de prendre leur part des animaux
que nous abattions les Indiens et moi. Je n'avais point le temps de
ramasser mon couteau ni celui de retourner mon gibier pour achever
d'en détacher le cuir que déjà ils étaient installés sur l'animal.
Quelquefois je m'amusais à jeter en l'air des morceaux sanglants
auxquels ils ne laissaient pas le temps de retomber. Je les ai vus
aussi s'établir sur le dos malade des chevaux ou des mulets et les
déchiqueter malgré les contorsions des pauvres victimes inquiètes et
furibondes, qui les oreilles couchées et le dos tendu, sautillaient
de l'arrière-train en agitant convulsivement la queue, afin de les
éloigner.
Les Pampéens étaient autrefois beaucoup plus nombreux qu'ils ne le
sont actuellement; mais ils sont très-affaiblis par leurs incessantes
guerres avec les Espagnols. Encouragés par l'impunité dans laquelle
on laissait leurs sanglantes incursions, ils s'y livraient presque
constamment et ne craignaient point non plus de résider dans le
voisinage des provinces Argentines, à l'ouest de la Sierra-Ventana. Ils
affectionnaient ces parages en raison de sa proximité des peuplades
Hispanos-Américaines et de son incomparable fertilité. Ils le nommèrent
_Pouanemapo_, ou terre de _Pouane_, un de leurs caciques
célèbres, lequel y naquit et y mourut vaillamment dans une surprise
nocturne des gauchos de Rosas. Il est véritablement à croire que les
Indiens, tout habitués qu'ils fussent aux luttes sanglantes, n'en
eurent jamais à soutenir d'aussi acharnée et d'aussi terrible que celle
de cette nuit si fatale pour eux; car bien qu'ils soient braves et fort
entreprenants, ils semblent frappés de stupeur dès que le souvenir de
cette défaite est évoqué. Aucun d'entre eux n'ose s'aventurer dans
le pays de Pouane, dont, disent-ils, _Houacouvou_--Dieu--leur a
interdit l'accès à tout jamais sous peine de mort.
La taille des Pampéens est inférieure à celle des _Puelches_ et à
celle des Patagons. A quelques exceptions près, ils n'ont guère plus
de cinq pieds huit à neuf pouces en moyenne. Ce sont les Indiens les
plus foncés en couleur. Ils sont d'un brun olivâtre très-prononcé;
quelques-uns même sont presque noirs. Leur peau est d'une grande
finesse dans toutes les parties du corps; elle est douce comme du
satin et même brillante. Ils exhalent une odeur particulière qui, loin
d'être aussi forte que celle des nègres, l'est cependant plus que celle
des Européens. Leur peau devient plus brillante et comme huileuse, à
l'action du soleil; il me fut facile de m'en convaincre au toucher.
Le front des Pampéens est légèrement bombé mais non fuyant; leur
figure est aplatie et longue. En général ils ont le nez court et épaté;
quelques-uns l'ont aussi mince, long et recourbé, à l'instar des becs
d'oiseaux de proie. Ils ont les yeux presque horizontaux, mais ainsi
que les Patagons orientaux, la manière dont ils s'épilent les sourcils
prête beaucoup à leur donner cet aspect. Ils ont tous, sans exception,
les pommettes fort saillantes, la bouche très-grande et béante, les
lèvres grosses. Leurs dents sont comme celles de leurs voisins les
Puelches et les Patagons, c'est-à-dire petites, fort blanches et
admirablement rangées. La barbe leur pousse fort tard. Leurs cheveux
sont abondants, d'un noir de jais et très-gros. Quelques-uns parmi eux
les relèvent sur le sommet de la tête, mais les autres les séparent
simplement en deux et les retiennent à l'aide d'un morceau d'étoffe ou
d'une lannière de cuir. Mais tous dans les combats les laissent flotter
sur leur figure afin de ne pas voir le danger qui peut les menacer.
Plus que jamais, on trouve maintenant chez les Pampéens des types
assez réguliers: ce sont les enfants d'Indiens et de captives. Ces
Indiens se font remarquer par un degré d'intelligence bien supérieur à
celui de tous les autres nomades, les Araucaniens exceptés toutefois.
Ils stationnent assez volontiers plusieurs mois de suite dans le
même endroit. Leurs tentes sont, ainsi que celles des Puelches,
confectionnées en cuir, mais elles sont plus spacieuses et plus
régulières. Il y règne un certain ordre et une grande propreté; ce qui
n'empêche pas cependant qu'ils soient couverts de vermine.
Le type des femmes est en quelque sorte plus désagréable que celui des
hommes qu'elles surpassent en laideur et auxquels elles ressemblent
beaucoup. Elles sont grandes aussi, mais cependant pas autant qu'on
pourrait se le figurer; il existe entre leur taille et celle des
hommes de plus grandes proportions qu'on ne saurait en trouver entre
les hommes et les femmes d'Europe; mais ces proportions ne sont pas
assez générales pour en calculer la différence. Les plus grandes n'ont
guère plus d'un mètre cinquante-quatre à cinquante-cinq centimètres.
Il s'en trouve bien cependant quelques-unes qui atteignent la taille
des hommes, mais la majorité d'entre elles sont en quelque sorte plus
petites. Elles exercent beaucoup leurs forces physiques; elles manient
le lazzo et la boleadora avec beaucoup d'adresse. Leurs épaules larges
et carrées encadrent une poitrine fort bombée mais disgracieuse; car
elles ont l'habitude de se détirer et de se masser les seins dès
qu'elles deviennent mères, afin, disent-elles, de pouvoir offrir une
plus grande quantité de lait à leurs enfants. Cet usage se propage
même à l'égard des vaches laitières. Très-surpris de cette coutume,
je résolus de m'assurer du résultat qu'elle pouvait avoir: j'en fis
l'expérience sur une jeune vache dont je mesurai le lait avant comme
après l'opération. J'eus lieu de rester convaincu de la véracité
du fait. Les Pampéennes ont les membres peut-être un peu courts,
comparativement au tronc, mais généralement replets et arrondis.
La démarche de toutes les femmes Indiennes est des plus disgracieuses;
plus particulièrement encore celle des Pampéennes qu'un certain
sentiment de décence oblige à s'asseoir différemment des hommes, qui
s'accroupissent à la façon Orientale, les jambes croisées sous eux.
Elles doublent la jambe gauche, la pointe du pied reposant sur le
sol, puis elles s'asseyent sur le talon et passent la jambe droite
par-dessus la cuisse gauche, en ayant soin de mettre cet autre pied à
plat à côté de l'autre afin qu'il leur soit possible de se maintenir
ainsi en équilibre les jambes serrées. Cette posture fatigante à
laquelle elles s'habituent dès l'enfance, leur dévie extraordinairement
la hanche gauche, leur tourne cette jambe en dedans, et les fait boîter
de toute cette partie. Elles ont les mains petites, fort bien faites et
rarement maigres. Leurs articulations ainsi que celles des hommes sont
fines; leurs pieds sont petits, mais larges. Si leurs formes ne sont
pas belles, du moins elles annoncent une très-grande force.
Ces femmes sauvages s'entourent la taille d'une pièce d'étoffe le
plus souvent fabriquée par elles-mêmes avec la laine de leurs moutons
qu'elles filent et teignent artistement. Ce vêtement les couvre
depuis les épaules jusqu'au-dessus du genou seulement; on dirait un
fourreau d'où sortent tête, bras et jambes, sans harmonie et sans
art. Ce costume est fixé à la partie supérieure par une énorme broche
ronde--_toupouh_--en argent, dont la tête large, plate et mal
battue, rappelle assez le fond d'une casserole bien étamée. A la
hauteur des hanches, elles s'entourent d'une large ceinture de cuir
cru, ornée de dessins de différentes couleurs et de parties velues,
ou bien encore couverte de perles grossières entremêlées avec art et
assujetties avec des fibres extraites de la viande. Leurs cheveux
sont séparés en deux nattes fort longues qui leur pendent quelquefois
jusqu'aux talons et aux extrémités desquelles elles suspendent quelques
ornements de cuivre ou d'argent.
Quelques femmes se contentent d'enrouler leurs nattes autour de la tête
en forme de diadême et de les attacher avec des lacets de laine rouge
ou jaune de la largeur de deux doigts: toutes se suspendent des boucles
d'oreilles carrées d'une si grande dimension qu'elles reposent sur
leurs épaules.
Les plus riches ou les plus considérables d'entre elles portent aussi
un collier de cuir de la largeur de trois doigts et très-serré, garni
superficiellement de demi-perles de métal qu'elles fabriquent ainsi
qu'il suit: