Les femmes se reçoivent entre elles: elles se font mille agaceries,

alors même qu'elles seraient ennemies jurées. Leur conversation a lieu

presqu'à voix basse, tout en s'épilant les sourcils ou en se peignant

réciproquement la figure. Le cérémonial ne s'oppose nullement à ce

qu'elles accompagnent la maîtresse du logis quand ses occupations

l'appellent au dehors; aussi les voit-on presque toujours allant et

venant. Les hommes ne jouissent point de cette prérogative, car à moins

qu'il ne s'agisse de chasse, tels on les voit s'asseoir à leur arrivée,

tels ils sont obligés de rester jusqu'à leur départ.

Les visiteurs ne manquaient jamais d'entretenir leur hôte à mon sujet

ce qui le flattait extrêmement. Dans ces moments-là il feignait même

d'avoir pour moi quelque amitié, il me faisait manger avec lui, mais

en homme qui sait son métier j'avais l'air d'être la dupe de toutes

ses cajoleries. Je vis ainsi tour à tour les Indiens de toutes les

tribus Patagones. J'étais pour eux une rare curiosité; j'en jugeai par

la manière dont ils me contemplaient, et par la surprise de trouver en

moi--_laftra-ouignecaë_,--petit chrétien, des facultés semblables

aux leurs.

Je vis ensuite les _Tchéouelches_, race de nomades des plus

arriérés et des plus pauvres dont les mœurs sont des plus primitives.

Leur langage, ainsi que leur personne, a quelque chose de féroce;

ils articulent des sons excessivement gutturaux qu'au premier abord

on croirait être une langue différente de celle des autres Patagons;

cependant en prêtant bien l'oreille, il me fut facile de les

comprendre. La blancheur de mon corps parut les préoccuper beaucoup,

ainsi que la couleur de mes cheveux déjà très-grands et rougis par

l'action du soleil. Ils témoignèrent le désir de m'entendre prononcer

quelques mots de français qui furent un sujet d'hilarité générale.

Ces Indiens sont d'une stature un peu inférieure à celle des Patagons

orientaux et des Puelches; ils ne sont pas moins remarquables par

la régularité de leurs formes. Ils ont les épaules fort larges et

bien effacées, la poitrine très-bombée, les bras et les jambes de

moyenne grosseur, les pieds fort larges et plats. Leur tête est

grosse, leur front découvert et proéminant: les pommettes sont fort

saillantes, la figure plate, le menton un peu avançant, la bouche

grande, généralement entr'ouverte, les yeux sont noirs, fort grands

et horizontaux, ils ont une expression de féroce égarement. Un nez

souvent recourbé, long et mince, aux narines bridées, leur donne un

faux air d'oiseaux de proie. Leurs lèvres sont un peu épaisses; leurs

oreilles grandes et allongées par de grossiers ornements de leur

fabrication qui leur tombent sur les épaules. Ils portent généralement

leur chevelure enroulée sur le sommet de la tête, de même que les

indigènes du Paraguay. Ils se servent d'arcs et de flèches, et manient

fort bien la fronde,--_oui-trou-courah-ouëy_--le lazzo, et la

boleadora--_locayo_--sorte de jeux de boules au nombre de trois,

fixées à des lannières de cuir d'égale longueur, et généralement en

pierre dure ou en une sorte de granit fort commun dans leurs parages.

Ils s'en servent fort habilement, et atteignent à une grande distance

les lamas sauvages--_guanacos_--dont ils font la chasse à pied.

Aucun de ces Indiens ne possède de chevaux. Les plus jeunes s'élancent

à la poursuite du gibier et se bornent à le tuer, laissant aux femmes

et aux vieillards le soin de le dépouiller et de le transporter sur

leurs épaules tandis qu'ils poursuivent leur chasse. Ils ont aussi pour

coutume de s'épiler toutes les parties du corps; mais peu préoccupés

d'idées de coquetterie, ils se contentent de se peindre grossièrement

le visage. Ils sont des plus agiles à la course et presqu'infatigables.

J'en ai vu courir fort vite pendant plusieurs heures de suite sans en

éprouver aucune fatigue.

Ces Indiens sont fort sobres comparativement à la majorité des autres

Patagons et malgré le grand exercice qu'ils se donnent dans leurs

chasses. Il est à peu près inutile d'ajouter, ainsi qu'on le pense

bien, que leurs repas se composent spécialement de viande crue, de

racines ou bien encore de veau marin, car ils se livrent également à

des pêches de plusieurs jours durant l'été. Leurs parages sont stériles

et s'étendent jusqu'à plus de deux cents lieues de la limite sud du

Rio-Negro. L'hiver ils se rapprochent sensiblement des contreforts des

Andes qui leur offrent un abri plus sûr contre les intempéries et ils y

trouvent quantité d'arbrisseaux, éléments d'un bon feu.

Leurs vêtements se composent d'une sorte de chemise à manches

courtes, faite de six cuirs de veaux marins superposés et doublés d'une

peau de lama parfaitement assouplie dont ils juxtaposent la chaude

fourrure sur leur corps. Ce costume est généralement apprêté sur les

reins et enjolivé extérieurement de dessins bizarres qui en rendent

l'aspect grotesque. Dans les combats ces vêtements leur tiennent

lieu de cuirasses; ils y ajoutent une sorte de coiffure plate et

ronde, formée de deux cuirs épais cousus ensemble et solidement fixée

au-dessous du menton. La liberté, dont les Indiens jouissent entre eux

est excessive; on peut en juger: dans les autres tribus, si un visiteur

a faim, il se garde bien de le donner à penser à ses hôtes qui, du

reste, ne se font pas faute de lui offrir plus d'aliments qu'il n'en

prendra, tandis que le Tchéouelche, s'il se sent besoin, n'est retenu

par aucune étiquette. Il entre dans le premier Roukah venu, en ranime

le foyer et s'empare sans mot dire d'un morceau de viande qu'il fait

rôtir ou mange cru selon son bon plaisir; après quoi il s'en va aussi

muet qu'il est entré, sans s'inquiéter de la présence du chef de la

case, qui de son côté le regarde faire avec autant d'indifférence que

s'il était habitué à le voir.

Les Tchéouelches paraissent être encore moins accessibles à

la souffrance que les autres nomades. Ils pansent eux-mêmes

avec le plus grand sang-froid leurs blessures, même les plus

graves, sans jamais faire entendre aucune plainte. Les femmes

s'occupent des soins du ménage et aident les hommes dans la

fabrication des _makounes turquets_--manteaux de cuir--et des

_kiliankous_--tapis--différant seulement les uns des autres par la

grandeur. Ces objets sont faits de cuirs de guanacos et de mouffettes

_sanu_ que les femmes enduisent de foie mâché et qu'elles tannent

ensuite à la main en les frottant vigoureusement. Cette opération

terminée, elles assemblent artistement ces divers cuirs en supprimant

toutes leurs parties défectueuses et les cousent très-finement avec des

fibres extraites de la viande. Ce travail dure quelquefois plusieurs

mois entiers; c'est toute une œuvre de patience. Quand il est terminé,

les Indiens détirent les peaux en tous sens et aplatissent les coutures

au moyen d'une pierre graveleuse qui leur sert en même temps à frotter

toute la pièce afin de l'assouplir complètement; ils procèdent ensuite

à l'ornementation du cuir sur lequel ils tracent à l'aide de rouge et

de noir des dessins bizarres et capricieux dont ils couvrent toutes

les coutures. Ces manteaux, généralement recherchés par les Indiens

Puelches, Patagons et Pampas, ne sont pas moins fort appréciés des

Espagnols. Les Tchéouelches, les Poyuches et les Patagons qui passent

la majeure partie de l'année revêtus de ces sortes de vêtements peuvent

s'exposer aux froids les plus intenses sans en ressentir les atteintes.

Ainsi que l'avaient déjà fait les Poyuches, les Puelches me vendirent

par esprit de spéculation à des Patagons orientaux qui se promirent

bien d'agir de la même façon à mon égard. Cette succession de nouveaux

maîtres était loin de m'être agréable, et le plus souvent, je perdais

au change. Cependant cette fois j'éprouvai moins de répugnance, mes

nouveaux maîtres me paraissaient avoir quelque chose de plus humain

dans leur allure. Ils me semblèrent d'une stature approchant de six

pieds; leur type me parut peu différent de celui des Puelches. Je

trouvai leur buste peut-être un peu plus long, comparativement à leur

taille; et certainement que vus à cheval, on peut aisément les croire

plus grands qu'ils ne le sont en réalité. Leurs membres sont bien

proportionnés; leur tête est grosse, presque carrée, leur crâne aplati,

leur front fort bombé, et leur menton avançant, ce qui avec leur nez

long et mince leur fait un singulier profil. Ils ont les pommettes

fort saillantes, les yeux un peu horizontaux; mais la manière dont ils

s'épilent les sourcils et dont ils se peignent en noir l'orifice des

paupières inférieures n'a pas peu contribué à faire croire qu'ils les

ont tout-à-fait horizontaux.

Ils ont la bouche grande, les lèvres un peu grosses, mais moins que

celles des Tchéouelches, leurs dents sont petites, bien rangées, et

d'une blancheur éclatante que la couleur brune de leur peau fait

encore ressortir. Ils ont les épaules fort larges et bien effacées,

la poitrine régulière, les seins très-accentués. Leurs mains et leurs

pieds sont petits, comparativement à leur taille, et garnis d'ongles

gracieusement enracinés qu'ils portent fort longs.

J'ai continuellement été à même de juger de la force des Patagons,

et, témoin de leurs nombreux exercices, je puis affirmer, sans être

taxé d'exagération, qu'elle surpasse de beaucoup celle des Européens.

J'ai vu ces hommes saisir habilement au lazzo un cheval indompté,

l'arrêter ainsi subitement dans sa course effrénée, résister seuls

au choc terrible de l'animal en s'arc-boutant et le maintenir ainsi

jusqu'au moment où par suite de strangulation il roulait sur le sol;

mais je n'ai jamais remarqué dans ces sortes d'exercices que leurs

muscles fussent plus apparents que dans leur état normal. On ne

saurait, il me semble, mettre sur le compte de l'adresse un pareil

résultat. D'ailleurs, l'organisation physique des Indiens est de

beaucoup supérieure à celle des hommes civilisés; ils supportent avec

la plus grande facilité les fatigues et les privations prolongées,

pendant des voyages de deux et trois mois qu'ils font presque sans

se reposer, galopant jour et nuit. Lorsqu'ils vont piller à quatre

et cinq cents lieues, en plus des vingt à trente chevaux de choix

qu'ils emmènent chacun, ils ne se munissent guère que de lazzos, de

lances et de boléadoras dont ils se servent, tant pour se procurer les

moyens d'existence que pour combattre. A peine si quelques-uns, les

plus gourmands seulement, mettent entre les cuirs qui leur tiennent

lieu de selles un peu d'_angnime-hilo_--viande découpée en

feuilles minces, salée et séchée au soleil--qu'ils mangent avec de la

_yéouine_--mélange de graisse de cheval et de bœuf.--Les plus

pauvres emportent seulement un _chassi-cofquet_, sorte de pain de

sel cuit dans la cendre de fiente après avoir été moulu et pétri avec

des herbes odoriférantes, et qu'ils se passent de temps à autre pour le

lécher seulement, lorsque la faim ou la soif se font trop sentir.

Le retour de ces expéditions n'a point lieu en masse, ainsi que

le départ. Leur intérêt les oblige à se distancer de beaucoup les

uns des autres afin de pouvoir conserver le même nombre d'animaux;

car il arriverait fréquemment que quelques-uns échapperaient à leur

surveillance et iraient grossir le butin de leurs compagnons qui se

refuseraient à les leur rendre. Il n'y a que les paresseux ou ceux qui

succombent sous le poids de la fatigue qui soient exposés à perdre leur

butin; mais ces cas sont rares, car leur activité et leur avarice sont

telles, que même longtemps après leur retour au sein de leurs foyers

respectifs, ils surveillent encore assidûment de jour et de nuit leurs

troupeaux.--Sont exempts de ce surcroît de fatigue, ceux-là seulement

qui ont de la famille, ou qui consentent à payer généreusement un

de leurs voisins pour exercer cette surveillance. Les femmes même

entreprennent ce genre d'occupation et elles obtiennent généralement

une rétribution beaucoup plus forte que les hommes.

Lorsqu'un animal vient à se perdre les Indiens font d'actives

recherches dans toutes les directions, et ils sont si habiles que

presque toujours ils le ramènent. Quelle que soit la nature du terrain,

couvert d'une épaisse couche de verdure ou de la stérilité la plus

complète, fût-il même fangeux, ils reconnaissent les traces de son

passage au premier coup-d'œil aussi bien que dans un grand nombre

d'empreintes d'animaux de même espèce. Ils sont doués d'une telle

sagacité, que dans leurs explorations ils reconnaissent le passage des

troupeaux des chrétiens sur les traces desquels ils s'élancent aussitôt.

Les tribus Patagones les plus importantes sont au nombre de neuf. Elles

ont à leur tête des caciques de premier ordre, dont le pouvoir s'étend

jusqu'aux moindres sous-tribus dont les noms varient à l'infini. Parmi

ces dernières qui sont échelonnées sur le Rio-Négro je puis en citer

plusieurs qui par leurs rapports avec les Hispanos-Américains sont

devenues célèbres; elles sont, à vrai dire, fort affaiblies de nos

jours et ne sauraient présenter d'autre intérêt que celui de leur passé.

La première est celle des _Toluchets_ qui parcourt l'espace

compris entre le Rio-Négro (limite sud), le lac Rozas et le territoire

des Poyuches, mes premiers maîtres, jusqu'à une distance de cent

lieues pour le moins, dans la direction sud-ouest où commence celle

des _Tchétchéhets_ avec laquelle elle fut alliée pendant fort

longtemps. Ces deux tribus eurent des relations avec les premiers

Espagnols qui fondèrent le village de Carmen ou de Patagones, dont

elles firent la prospérité pendant un certain temps. Mais bientôt

Carmen, peuplé de gauchos expatriés pour crimes qui se lassèrent de

la vie paisible à laquelle on les avait astreints, vit tout-à-coup

son importance diminuer. Désireux de reprendre le cours de leur vie

aventureuse, les Gauchos abandonnèrent la colonie pour aller chez

les Indiens même échanger leurs produits contre des bestiaux. Il en

résulta que ces derniers bientôt dépourvus de leur bétail et voulant

s'en procurer d'autre, firent, dans les provinces de Buenos-Ayres

de fréquentes razzias qui leur attirèrent de sanglantes répressions

dont ils se vengèrent sur la colonie du Carmen qu'ils dévastèrent et

détruisirent à plusieurs reprises. On vit donc ainsi, tour à tour,

ce port s'enrichir aux dépens des _estanceros_ ou fermiers des

provinces argentines et ruiné par les Indiens _CalliHétchets_ ou

non parleurs, ainsi nommés par les autres Indiens, à cause du caractère

fantasque et silencieux qu'ils ont pris depuis leur décadence, qui date

de la mort de plusieurs chefs considérés par eux comme invincibles.

Ces Indiens ont l'air dur et féroce, quelquefois soucieux. Ils ne

parlent qu'avec nonchalance, et par monosyllabes; leur seule occupation

est la chasse à laquelle ils se livrent d'un bout de l'année à l'autre.

Ils paraissent peu intelligents, et ils sont d'une telle paresse,

qu'ils ne se donnent même pas la peine de tresser leurs harnais qui

sont des plus grossiers. Cependant cette paresse, remarquable aussi

chez leurs femmes, ne les empêche pas d'être excessivement ambitieux

et portés vers la coquetterie. Ils ont acquis en partie les vices des

Américains, et l'on peut dire que l'orgueil et l'ivrognerie ne sont pas

les moindres de ceux qu'ils professent.

Enfin, la troisième tribu, celle des _Langnequétrou-tchets_,

dont le nom correspond à celui du cacique qui l'organisa, est fort

connue dans les provinces de Buenos-Ayres et de tous les nomades, sans

exception. Les Indiens qui la composent émanent de différents points:

beaucoup d'entre eux furent recrutés par _Langnequétrou_, parent

de _Calfoucourah_--pierre bleue,--auprès de qui il remplissait

les fonctions d'officier d'ordonnance mais contre lequel il entra

en rébellion à la suite d'une incartade qu'il faillit payer de sa

vie. Aiguillonné par ce qu'il y avait en lui de désirs de vengeance,

d'orgueil et d'ambition, quoique fort jeune encore, cet Indien se sauva

jusqu'au bord du Rio-Négro où il arriva escorté de tous les mécontents

qu'il avait recrutés sur son passage. Sous l'impression de son profond

ressentiment, il n'eut de repos que lorsqu'il fut en mesure de se

déclarer ouvertement en faisant à d'autres tribus une guerre dont toute

franchise et toute loyauté furent exclues. Il se vendit aux Argentins,

uniquement pour conduire leurs troupes dans le camp de ses frères qu'il

fit plusieurs fois surprendre nuitamment et massacrer. Il fit plus

encore: habile à profiter des dissentiments qui éclataient au sein des

républiques espagnoles, il trahit tour-à-tour l'un et l'autre parti et

les conduisit souvent dans des guet-à-pens où il les faisait assassiner

jusqu'au dernier pour s'enrichir de leurs dépouilles.

L'adresse et le courage dont cet être eut maintes fois l'occasion de

donner des preuves, en firent une sorte de personnage que les Espagnols

voulurent s'attacher à tout prix. Ce chef audacieux reçut leurs envoyés

et ratifia les traités de paix et d'alliance qui lui étaient soumis.

Il parut pendant quelque temps oublier qu'il était enfant du désert et

conduisit à bien quelques expéditions de peu d'importance il est vrai,

mais qui lui gagnèrent la confiance du gouvernement Buénos-Ayrien. En

1859 _Langnequétrou_ se rendit à la Baie-Blanche pour s'entendre

avec les soldats argentins au sujet de l'organisation d'une forte

expédition qui devait être dirigée contre les tribus Pampéennes et

Mamouelches soumises à _Calfoucourah_. Ainsi que le font les

Indiens, tous fort amateurs des boissons alcooliques, il entra dans

_Huna porpéria_--débit de liqueurs--pour se livrer au plaisir de

boire, mais il s'y trouva face à face avec un officier argentin, qui

le reconnaissant lui reprocha amèrement la mort de plusieurs de ses

parents officiers comme lui et victimes de sa trahison. Les réponses

inconvenantes que lui fit _Langnequétrou_ l'irritèrent tellement,

que tirant soudainement un pistolet il lui fracassa la tête.

Les Indiens parmi lesquels je vivais encore à cette époque en qualité

d'esclave avaient maintes fois juré la mort de _Langnequétrou_,

qu'ils exécraient profondément: mais, chose étrange, en apprenant

la fin tragique de ce chef, ils oublièrent tous leurs griefs et ne

songèrent plus qu'à venger en lui la mort d'un des leurs. Dans ce but,

ils organisèrent promptement une expédition formidable qui pilla et

incendia la ville de Baie-Blanche dont l'héroïque défense ne laissa pas

que de leur coûter beaucoup de morts et de blessés.

Selon le dire des Patagons en général, l'immense désert compris entre

la chaîne des Andes, la rive sud du Rio-Négro, la côte Orientale et le

détroit de Magellan, n'est pas, ainsi qu'on l'a dit jusqu'alors, d'une

stérilité complète; un tiers au moins de cette étendue est d'une grande

fertilité, principalement le côté oriental et l'extrême pointe de

Magellan. Je puis du reste citer en toute assurance à l'appui de cette

opinion les divers parages où j'ai résidé, dans le voisinage des Andes

et dans celui de _Los Serranos_ et qui sont vraiment d'un aspect

ravissant de pittoresque et de fertilité. A leur vue on est émerveillé,

et l'on comprend facilement qu'il soit possible à l'homme d'y pourvoir

complètement à son existence. Aussi, malgré le manque de chevaux et de

troupeaux, les Indiens y vivent-ils dans la plus grande insouciance et

du seul produit de leurs chasses. Leur terrain de parcours se divise

en parties boisées d'_Algarobes_ et de _Chagnals_ au sein

desquelles ils se retirent durant l'hiver, et en vallées sillonnées

d'un grand nombre de torrents et couvertes d'étangs, sur lesquels se

pavanent quantité de canards sauvages et de poules d'eau qui feraient

le bonheur de nos chasseurs Européens, mais qui, habitués à n'être

jamais inquiétés par les Indiens dont l'unique nourriture est la chair

crue de guanacos ou d'autruche, ne redoutent aucunement l'approche de

l'homme.

Quelque pénible que fût mon esclavage, je ne pouvais m'empêcher

parfois d'admirer cette superbe nature dont la vue m'aurait

complètement réjoui si elle ne m'eût à tout instant, rappelé ma triste

position. Je me serais même fait au genre d'existence de mes maîtres si

les mauvais traitements auxquels j'étais constamment exposé n'eussent

encore rendu plus grande ma douleur et ne m'eussent fait craindre une

fin tragique.

Je perdais tout espoir d'embrasser encore ceux qui m'étaient si chers

et de revoir jamais ma patrie; cependant la volonté de m'affranchir

du terrible joug qui s'appesantissait sur moi, était celle qui me

dominait; aussi dans mon pauvre esprit troublé, maints projets de

fuite s'entrechoquaient-ils constamment. Cette pensée me donnait seule

la force et la résignation nécessaires pour supporter les privations

de tous genres imposées par ma condition d'esclave. Forcé de vivre à

l'état de muet, ne pouvant faire un geste sans qu'on m'en demandât

la raison, ou ne pouvant faire un pas sans être aussitôt suivi, j'en

vins à souhaiter vivement d'être un instant seul pour me livrer à

mes pensées. Les Indiens soupçonnèrent mon désir et conçurent contre

moi la plus grande méfiance; leur haine sembla s'accroître encore

et je faillis même plusieurs fois en être victime. Souvent, lorsque

je dormais près d'eux, leurs esprits étaient tellement inquiets,

que s'éveillant à plusieurs reprises, ils se jetaient sur moi

armés et menaçants prétendant que _Vitaouènetrou_--Dieu,--les

avertissait de mes projets de fuite et leur ordonnait de me surveiller

attentivement et de me châtier de cette criminelle pensée. Puis ils

me pressaient de questions pour me sonder, et lorsqu'enfin ils s'en

allaient, ce n'était jamais sans me rudoyer cruellement. Maintes

fois dans ces terribles circonstances il fallut m'armer d'une bien

grande résignation pour ne pas succomber aux désirs de vengeance que

m'inspirait ma dignité d'homme civilisé.

Ces surprises nocturnes, fréquemment renouvelées, réagirent tellement

sur moi que je devins sujet à des défaillances nerveuses à la suite

desquelles j'étais souvent pris d'un tremblement convulsif qui me

durait plus d'une demi-heure. Au bout de ce temps, j'étais complètement

anéanti et absorbé par une sorte de spleen durant lequel j'éprouvais un

tel dégoût de l'existence, que j'aurais volontiers cherché ou accueilli

la mort comme le plus grand des bienfaits. Etant, comme je l'ai dit,

condamné à vivre à l'état de muet, les moments que me laissaient le

malaise et le spleen s'écoulaient pour moi longs et tristes, car

jamais les Indiens ne m'admettaient en leur compagnie, et quand le

devoir m'appelait dans leurs cases j'en étais presque aussitôt chassé

fort brutalement. On pense bien que je ne me faisais jamais réitérer

cet ordre gracieux accompagné de gestes menaçants ou appuyé de coups

de lazzos qui me labouraient le dos et la poitrine. Je m'en allais

tout pensif rejoindre le troupeau confié à ma garde auprès duquel je

m'installais de nouveau pour le jour et la nuit, et cela par quelque

temps qu'il fît, tantôt exposé à des chaleurs insupportables, le corps

brûlé par le soleil ardent durant l'été, ou bien encore essuyant toute

la rigueur du mauvais temps, soit qu'il plût, ventât ou gelât; et dans

ce dernier cas je souffrais horriblement de l'onglée aux pieds et aux

mains. Fort souvent après plusieurs heures passées à cheval, je me suis

vu contraint, pour en descendre, de saisir la crinière avec mes dents

afin de me laisser choir le plus doucement possible car mes pieds et

mes mains ne pouvaient m'être d'aucun secours, et quand j'atteignais

le sol il me semblait en y roulant, tomber sur du verre cassé. Afin de

pouvoir me relever, je me livrais à une active friction des membres à

la suite de laquelle je commençais une marche forcée qui se changeait

bientôt en une course agile d'un très-bon résultat.

Trois ans d'esclavage chez les Patagons · 第 3 / 14 段