de broussailles épaisses, que les Indiens nomment _Tchilpet_ et
dont les feuilles leur sont d'un très-grand secours pour soigner leurs
bestiaux blessés; les parties inférieures sont abondamment pourvues
d'une sorte de végétation composée de petites tiges rondes et minces,
terminées en pointe, sans aucune feuille, dont la hauteur ne dépasse
point vingt-cinq centimètres. Cette herbe est intérieurement conformée
absolument comme le jonc commun, mais sa grosseur ne dépasse pas
celle d'une aiguille à tricoter. Les chevaux et les bœufs en mangent
quelquefois, mais sa dureté et son âcreté la leur rend indigeste.
Enfin, à une assez grande distance, ce singulier assemblage de
fertilité et de stérilité cesse brusquement; puis quelques montagnes de
granit noir, de formes peu variées, à l'aspect sévère, infranchissables
et isolées les unes des autres complètent le bizarre tableau de cette
sauvage et silencieuse nature, tout à la fois superbe et triste.
Au-delà apparaissent les rives du Rio Colorado qui sont fort
accidentées vers sa source. Ce fleuve s'échappe d'un pays montagneux
et entrecoupé de profondes vallées dans lesquelles circulent également
d'autres cours d'eau, sortant aussi du sein des Andes. Les uns viennent
de la direction ouest-nord-est, les autres de celle ouest-sud-est,
mais ces divers affluents ne viennent grossir le Colorado que beaucoup
plus au loin. A l'endroit où commence, pour ainsi dire, cette vaste
plaine émaillée de verdure qui s'étend jusqu'à la côte orientale, et
qu'habitent le plus généralement les _Puelches_ échelonnés sur
l'une et l'autre rive de ce fleuve, on rencontre une grande quantité
de _génériums-argentinus_, dont la prodigieuse hauteur masque
leur _Roukahs_--maisons--à la vue des voyageurs qui tombent ainsi
entre leurs mains sans s'en douter; ces herbes touffues, servent aussi
la plupart du temps, de repaires aux pumas et aux jaguars épiant la
_gama_ au passage.
Au Rio-Colorado que j'avais déjà franchi bien avant le commencement
de ma douloureuse captivité se rattache un de mes plus saisissants
souvenirs. Ce fut sur sa rive gauche que nous éprouvâmes, mon compagnon
et moi, la seule joie qu'il nous fût permis de goûter lors de notre
triste et aventureuse pérégrination. Cette joie, qui fut alors si
grande pour nous, pauvres voyageurs éprouvés par la misère, la maladie
et les privations de toutes sortes, eut pour cause la rencontre de
quelques navets monstrueux et exquis d'une aussi belle venue que
s'ils eussent été cultivés par la main d'un habile jardinier. Tout en
profitant de cette bonne fortune dont nous rendîmes grâces au ciel,
nous nous perdîmes en conjectures sur la manière dont avait pu croître
ce légume, dans des régions beaucoup plus froides que le Chili, et
tellement éloignées de tout peuple, que sans nul doute, aucun être
humain ne les avait encore parcourues. Mais ce ne fut que plus tard,
lorsque je vécus au milieu des Indiens, qu'il me fut facile de me
rendre compte de ce fait et que j'attribuai la venue de ce légume à
quelque excursion faite par les sauvages, connaissant leur habitude
d'emporter pêle-mêle tout ce qu'ils trouvent dans les fréquents
pillages qu'ils effectuent chez les Hispanos-Américains quitte à se
débarrasser chemin faisant à leur retour des choses qui leur sont
inutiles ou inconnues. Mais toutefois ce qui ne laissa pas que de me
sembler aussi surprenant que cette trouvaille, ce fut l'impossibilité
d'en retrouver jamais d'autres, car j'eus maintes fois depuis
l'occasion de parcourir ces mêmes parages avec les Indiens mes maîtres.
Inutile de dire que la manière de vivre de tous les nomades dont j'ai
à entretenir le lecteur, diffère en raison des nombreuses variétés
de la nature du sol et du climat. Les uns résidant dans la portion
septentrionale, la plus tempérée des Pampas, sont à demi-vêtus et se
ressentent du voisinage des populations Argentines, avec lesquelles ils
sont alternativement en paix ou en guerre. Les autres, Patagons, fort
éloignés de ces premiers, n'ayant sous leurs yeux que le rivage de la
mer ou l'immensité de leurs steppes stériles, vivent à l'état nomade
dans toute sa rudesse primitive.
La tribu aux mains de laquelle le sort m'avait livré était celle des
_Poyuches_ qui errent indifféremment sur l'une et l'autre rive
du Rio-Négro depuis le voisinage de l'île Pacheco, jusqu'au pied des
Cordillières, pays montagneux et entrecoupé de profondes vallées. Le
genre de vie de ces Indiens, peu nombreux, offre moins d'intérêt que
celui des Patagons Orientaux, et leur seul moyen d'existence est la
chasse au _guanaco_--lama sauvage,--aux nandous et aux gamas.
Bien que leurs parages ne soient pas, comme on l'a cru jusqu'alors,
complètement arides, les Poyuches ne possèdent que peu de bestiaux.
Leur petit nombre de chevaux et de bœufs provient des échanges qu'ils
font avec les autres tribus au moyen de _Makounes turquets_ ou
manteaux en cuir de guanaco qui sont généralement fort appréciés par
les indigènes et par les Hispanos-Américains; mais comme ce trafic
n'a lieu que sur une très-petite échelle, ils sont fort pauvres et ne
peuvent que rarement entreprendre les expéditions lointaines auxquelles
se livrent constamment les Puelches et les Pampéens dont ils sont
séparés par de grandes distances. Leur intelligence est bornée, leur
caractère grave, leur physionomie empreinte d'une férocité sauvage et
d'une hardiesse incroyable. Ils sont peu communicatifs, mais doux et
serviables entre eux. Ils sont très-courageux et très-entreprenants
dans les rares combats auxquels ils ont occasion de prendre part, mais
des plus barbares envers leurs ennemis, les chrétiens, qu'ils torturent
et tuent sans pitié.
Leur type est approchant le même que celui des Patagons orientaux; mais
ils sont généralement plus maigres et ont les pieds moins bien faits
parce qu'ils marchent beaucoup. Ils ne s'occupent que de chasse; c'est
tout à la fois pour eux, un divertissement et un moyen d'existence. Ils
s'abritent sous des tentes construites avec des cuirs de chevaux, ou de
veaux marins pêchés à la côte orientale pendant l'été.
Ces sortes d'habitations fort légères se composent de quelques piquets
de bois tortueux plantés sur trois rangs: celui du milieu plus élevé
que les autres auxquels il se rallie par des cordons de cuir qui
en maintiennent l'écartement, forme avec eux une sorte de triangle
semblable à celui d'une toiture. Des peaux artistement cousues ensemble
avec des fibres extraites de la viande, recouvrent ce frêle échaudage
et le solidifient par leur tension opérée au moyen de petits piquets
d'ossements qui en fixent les extrémités au sol. L'intérieur de ces
maisons se divise en deux parties exactement semblables, subdivisées
chacune en plusieurs petits compartiments dans lesquels chaque indien
dépose ce qu'il a de plus précieux; le soir venu, quelques cuirs de
guanacos étendus sur le sol servent de couche aux hommes et aux femmes
qui s'y endorment pêle-mêle après s'être dépouillés de leurs mantes,
leur unique vêtement, dont ils se servent alors comme de couvertures.
La superstition de ces sauvages surpasse l'imagination. Suivant eux
le nord et le sud leur sont défavorables: le nord est le point où
disparaissent à tout jamais les vivants visités à l'improviste par les
mauvais esprits venant du sud. Ils ont une très-grande peur de la mort
et prétendent que le seul moyen de veiller à la prolongation de leur
existence, est de s'endormir la tête soit à l'est ou à l'ouest.
Quoique les régions habitées par ces Indiens soient pour la plupart du
temps très-froides, ils vont se baigner le matin avant l'aube, quelle
que soit la saison, sans distinction de sexe ni d'âge. Cet usage,
auquel force fut de me soumettre, contribue puissamment je présume,
à les sauvegarder de toutes maladies, et je suis convaincu que c'est
grâce à ces bains fréquents qu'il m'a été possible de conserver la
santé dont je jouis encore. A voir les Indiens, couverts de vermine,
il serait difficile de croire à leurs fréquentes ablutions; mais en ma
qualité de témoin oculaire, il m'appartient, je crois, de réhabiliter
les Patagons Orientaux, jusqu'ici taxés de la plus grande malpropreté.
C'est généralement après leur bain matinal, que les Indiens
possesseurs de quelques troupeaux, montent à cheval pour s'élancer
sur leurs traces et les ramener dans le voisinage de leurs tentes.
Cependant, lorsque le temps est mauvais, ils délaissent momentanément
cette occupation, et restent confinés dans leur intérieur, pendant
toute la durée du mauvais temps, sans même songer à manger. En vérité,
j'ai été fort souvent étonné de la facilité avec laquelle ces êtres
gloutons et voraces se passaient ainsi d'aliments pendant tout une
journée, tandis, que sans murmurer, ils restaient étendus sur le sol
inondé de leurs _Roukahs_, retenus par la crainte; car le mauvais
temps dans ces régions prête vraiment à la frayeur. C'est un mélange
de pluie torrentielle, de foudroyants éclairs et d'éclats de tonnerre
qui se répercutent à l'infini; à tout cela s'ajoute le terrible souffle
du Pampéro, vent glacial qui venant des profondeurs de la Patagonie,
souffle en mugissant, d'une seule haleine, souvent pendant plusieurs
heures consécutives, brisant, culbutant tout, et déracinant même
jusqu'aux moindres herbes qui se trouvent sur son passage.
La grande superstition qui caractérise les Indiens, semble encore
augmenter toutes les fois que quelque phénomène s'opère sous leurs
yeux; ils s'imaginent alors que ses causes se rattachent à leur
conduite, et, selon la nature de ce phénomène, ils éprouvent tour à
tour de la joie ou de la crainte. L'orage, par exemple, paralyse toutes
leurs facultés, et leur inspire une grande frayeur; il semblerait, qu'à
leur insu, leurs consciences sont tourmentées et qu'elles redoutent
la colère divine, car ils n'osent se hasarder à envisager le ciel
courroucé. Ils se blottissent les uns contre les autres, la figure
cachée entre les mains, sans tenter de retenir pour s'abriter, les
quelques cuirs de leurs _roukahs_ arrachés par le vent.
A peine s'était-il écoulé quelques mois depuis que de l'Européen il
ne restait plus en moi que l'esprit et le cœur, lorsque je fus vendu
à des _Puelches_ visiteurs, qui donnèrent à mes maîtres, aussi
avides que pauvres, un bœuf, un cheval et les portraits de ma famille.
Ce marché leur parut tellement avantageux, que bien qu'il m'eût été
impossible de leur rendre quelques services, ils ne se firent cependant
pas faute de vanter aux nouveaux venus, mes bonnes qualités connues
ou inconnues. Ceux-ci persuadés qu'ils avaient fait une excellente
emplète, grimacèrent un sourire de satisfaction, qui m'eût certes
fort diverti dans toute autre circonstance, car il ne servit qu'à les
enlaidir encore.
Je ne songeai nullement à regretter les Poyuches, car le peu de temps
que je venais de passer parmi eux suffisait pour m'en donner une
triste opinion. Leurs femmes cependant sont assez actives et elles
font preuve de beaucoup d'habileté dans la confection des vêtements.
Quant aux hommes, en dehors de la chasse, où ils se montrent fort
adroits et féroces, ils vivent dans la plus grande paresse. Ils sont
d'une gourmandise et d'une voracité incroyables, et fort malpropres.
Cependant ils déploient beaucoup de minutie dans l'art de parer leurs
têtes hideuses; graissant leurs cheveux avec de la graisse de jument ou
de cheval, s'épilant les sourcils et la barbe et s'enduisant la figure
de couleurs volcaniques, ils possèdent, comme tous les Indiens, des
petits sacs en cuir renfermant les couleurs nécessaires à leur tatouage
et qu'ils portent toujours avec eux.
Les Poyuches donnent le nom de _Melly-roumey-co_--quatre
petites rivières--à la source du Rio-Négro parce qu'il reçoit,
dès sa sortie des Cordillières quatre affluents; mais plus au
loin, lorsque ce fleuve reparaît après avoir traversé le lac des
Tigres--_Naouals-Lafquen_--ils l'appellent, ainsi que nous,
_Courou-roumey-co_--Rivière-Noire--en raison de l'aspect que lui
donne sa profondeur et son étroitesse. Son cours violent est fort
tortueux tant qu'il parcourt un pays accidenté, mais souvent régulier
dans la plaine où ses rives escarpées sont parfois fertiles. Les eaux
rapides de ce fleuve n'offrent aux Indiens de passage sûr que vers leur
source, cependant ils le traversent fréquemment en quelqu'endroit que
ce soit en s'aidant de quelques bottes de jonc sur lesquelles ils se
cramponnent à l'aide des mains et en nageant seulement des pieds.
On trouve encore campées sur les bords du Rio-Négro, plusieurs
tribus au nombre desquelles figure celle des Puelches, une des plus
importantes comme nombre ainsi que par ses rapports continuels avec
toutes les autres peuplades, aussi bien avec celles de l'extrême
pointe de Magellan qu'avec les Mamuelches situées dans le voisinage de
_Mendoza_ au nord-ouest de la Pampa.
C'est, on se le rappelle, entre les mains d'Indiens de cette tribu que
je fus remis par les Poyuches. Je demeurai pendant six mois consécutifs
dans cette importante peuplade qu'il m'a été facile d'étudier et de
comparer avec les autres tribus Patagones de la partie orientale dont
les navigateurs ont tant parlé.
Dès mon installation chez eux je me flattais d'être mieux traité
que par les Poyuches; mais à peine s'était-il écoulé quelques jours
depuis que j'étais en leur possession que reconnaissant l'impossibilité
où j'étais de leur rendre aucun service, vu mon ignorance à manier
un cheval, ils me brutalisèrent cruellement en proférant des
injures. C'est ainsi que les mots: _Théoa-ouignecaë_--chien de
chrétien,--_Ouésah-Ouignecaë_,--mauvais chrétien,--furent les
premiers dont je compris la signification. J'essayai plusieurs fois
de me faire comprendre et je leur demandai quels motifs pouvaient les
conduire à me traiter de la sorte; pour toute réponse ils me rudoyèrent
avec plus de force. A la suite d'une de ces déceptions, mon chagrin
fut tel que considérant comme à tout jamais perdues pour moi et la
famille et la patrie, je ne pus retenir quelques larmes amères. Les
Indiens s'en aperçurent et leur fureur ne connut plus de bornes; ils
me battirent tellement que je crus qu'ils allaient me donner la mort,
ainsi qu'ils m'en menaçaient.
Depuis lors, je parvins à leur dissimuler ma douleur, sous un
continuel et mensonger sourire, auquel ils se laissèrent prendre.
Déployant toute la bonne volonté et toute l'adresse dont j'étais
capable, je fis de rapides progrès dans l'art de l'équitation et
dans la connaissance de leur langage sur lesquels je fondais des
espérances de fuite. J'appris également vite à me servir du lazzo, de
la boléadora--_locayo_--qui jouent un si grand rôle dans leur
existence et qui sont vraiment indispensables à tous ceux qui se
hasardent dans le désert américain.
Dans cette tribu je remarquai que la stature des hommes est assez
haute, et qu'elle n'est pas inférieure à celle des Patagons. Les
Puelches sont bien faits et bien proportionnés des membres; leur figure
a une expression de fierté que ne dément point leur manière d'être.
Ils sont nomades par goût et non par nécessité, car la nature de leurs
parages est généralement d'une grande fertilité. Leurs principales
passions sont la chasse et l'ivrognerie. Leurs idées religieuses, ainsi
que celles de toutes les autres tribus, se bornent à l'admission de
deux dieux; celui du bien et celui du mal. Ils se livrent fréquemment
au pillage des fermes dont ils tirent un grand nombre de chevaux et
de bœufs; leur nourriture consiste en viande de cheval, d'autruches
ou de gamas produit de leurs chasses; les morceaux de choix qu'ils
mangent sont le foie, les poumons, et les rognons crus, saucés dans du
sang chaud ou caillé préalablement salé, car ils connaissent l'usage
de ce condiment. Les tentes des Puelches sont plus régulières et plus
spacieuses que celles des Poyuches; souvent en y plongeant les yeux je
reconnus des objets de ménage ou des vêtements conquis au prix du sang
de quelque malheureux Hispano-américain. Les Indiens dont l'habitude
était d'épier mes moindres mouvements n'étaient point sans saisir le
coup d'œil, quelque rapide qu'il fût, que je lançais à la dérobée sur
ces objets; ils les faisaient alors cacher aussitôt dans la crainte
que je n'eusse la pensée de me les approprier; puis ils me criaient:
_Ouakoune-tchipato émy ouésah-ouignecaé_--sors bien vite dehors
vilain chrétien: soit--_Ouakoune-mouleta-émy véécah metène_--que
tu sois dehors, c'est assez bon pour toi.--En effet, il est à croire
qu'ils pensaient sérieusement de la sorte, car qu'il fît chaud ou
froid, je n'eus jamais d'autre lit que le sol quel qu'il fût, ni
d'autre abri que le ciel.
A part leur barbare cruauté, ces Indiens, ne laissent pas que d'être
industrieux et intelligents. Les harnachements de leurs chevaux
composés d'une bride, d'une selle et d'étriers sont de curieux
échantillons de leur industrie; ils sont pour la plupart tressés avec
une si grande perfection qu'on serait vraiment peu disposé à croire que
ce sont eux qui les font.
C'est simplement en se servant de très-mauvais couteaux qu'ils
découpent avec une adresse et une dextérité sans égale, dans les cuirs
tendres de jeunes chevaux préalablement pelés avec un bâton bizauté
et de la cendre, les fines lannières destinées à cette fabrication.
Leurs selles sont fabriquées de roseaux recouverts de cuirs assouplis,
quelques-unes sont en bois, semblables à deux dossiers de chaises
assemblés à chaque extrémité par des triangles. Deux trous ménagés à
l'avant servent à suspendre des étriers en bois de forme triangulaire,
dont la plus grande ouverture permet tout au plus d'y engager trois
doigts. Quelques cuirs placés entre la selle et le dos du cheval, le
préservent de toutes blessures sous la pression exagérée de la sangle.
Ces mêmes cuirs leur servent de lits en voyage. Leurs lazzos ont pour
le moins une trentaine de pieds de longueur; ils sont découpés d'une
seule pièce dans la peau d'un bœuf, ou bien tressés. Les Indiens ont
coutume d'en fixer l'une des extrémités à la sangle de leur cheval et
de l'enrouler dans leur main gauche en forme de cerceau. Le bout se
termine en une boucle à nœud coulant à laquelle ils donnent plus ou
moins d'ouverture, selon le genre et la grosseur de l'animal qu'ils
veulent prendre. Ils le lancent de la main droite après l'avoir tourné
plusieurs fois au-dessus de leur tête avec cette même main en ayant
soin de maintenir ouvert le nœud coulant. Comme on le voit ces lazzos
sont bien différents de ce qu'on les a dits être et ne ressemblent
nullement à ceux que l'on a vu employer par les Russes dans des guerres
à tout jamais mémorables pour notre belle patrie. Les éperons dont se
servent les sauvages sont composés de deux petits morceaux de bois
armés chacun d'une pointe de métal ou d'ossement et fort longue qui
tient lieu de molette. Fixés aux pieds, chacun de ces aiguillons se
trouve l'un d'un côté, l'autre de l'autre. Les Indiens, quoique exercés
à s'en servir, ensanglantent généralement leurs montures qu'ils font
courir très-vite.
Ces chevaux en général sont moyens et bien faits, assez faciles à
dompter, et presque infatigables. J'ai vu souvent ces animaux qui ne le
cèdent en rien aux plus beaux andalous, galoper pendant tout un jour
et toute une nuit sans prendre autre chose que de l'eau. Les Indiens
s'y prennent d'une manière fort brutale pour les dompter: une fois
pris au lazzo, ils les renversent sur le sol pour leur lier les pieds
ensemble afin de pouvoir leur passer sans difficulté dans la bouche une
courroie qu'ils attachent fortement au-dessous de la lèvre inférieure
après leur avoir préalablement écorché les gencives et les lèvres afin
de les rendre plus obéissants à la pression de ce mors trop souple. Ils
leur apposent ensuite une selle et les font relever en les maintenant
à deux, l'un par les naseaux et une oreille, l'autre à l'arrière-train
par un nœud coulant qui leur retient les deux jambes; alors le dompteur
armé d'une large lannière de cuir cru--_trupouet_,--sorte de
cravache très-dure et fort pesante terminée par un morceau de bois
destiné à frapper tantôt les flancs tantôt la tête de son cheval,
s'élance lestement sur l'animal. Au signal donné, les aides rendent,
avec un parfait ensemble de mouvement, la liberté au coursier qui part
le plus souvent comme un trait, non sans avoir lancé bon nombre de
ruades et s'être effacé de côté et d'autre. Quelques-uns résistent aux
prodigieux efforts que font leurs cavaliers pour leur faire tourner
la tête à droite ou à gauche et se roulent avec eux; mais en général,
quelle que soit leur fougueuse résistance au premier abord, en deux ou
trois jours, ils sont suffisamment doux pour être montés à poil.
C'est à deux ans et demi environ que les Indiens les domptent de
la sorte et qu'ils les soumettent à une épreuve, afin d'apprécier
leur vitesse; ils leur font franchir, tout d'une haleine un espace
déterminé; ceux qui n'atteignent point le but avec facilité sont jugés
impropres au service et impitoyablement condamnés à être mangés.
Les Puelches habitent les parages situés entre le Rio-Négro et le
Rio-Colorado que rarement ils franchissent. Le côté oriental se compose
de plaines fertiles où se trouvent nombre d'étangs poissonneux dont les
eaux sont excellentes. Le côté occidental n'est pas moins fertile; il
est très-montagneux et arrosé par de nombreux torrents qui grossissent
le Colorado. Il s'y trouve également une grande quantité d'étangs
salins et infects comme dans tous les parages stériles de l'Amérique
méridionale et quelques algarobes tortueux et de chétive apparence.
Les Puelches ayant des rapports continuels avec les Indiens de
toutes les tribus sans exception sont les plus aptes à donner des
renseignements concernant l'immense territoire occupé par tous leurs
nomades compagnons, dispersés depuis le détroit de Magellan jusqu'à
Mendoza; car il leur arrive aussi très-fréquemment d'aller jusque dans
ce pays. Ils sont généralement très-visiteurs, ce qui donne toujours un
surcroît d'occupations aux femmes qui se trouvent dans l'obligation de
donner à manger à tous. Les arrivants sont salués par les femmes et les
enfants. Le chef de la famille ne remplit cette civilité que lorsqu'ils
se sont assis et qu'ils ont bu quelques gorgées d'eau. Le salut échangé
de part et d'autre, c'est au milieu du plus profond silence de la femme
et des enfants que les hôtes, exposent chacun à leur tour, le but de
leur visite dans un long discours qui n'est exempt ni de courtoisie,
ni même d'une certaine poésie dont on les croirait incapables. Leur
langage est guttural et chantonné. Le maître du logis après avoir
écouté religieusement tous ses hôtes leur répond fort longuement aussi,
puis il termine en leur adressant ses remercîments d'avoir bien voulu
le visiter; et sans ajouter un mot de plus, il les laisse faire honneur
au repas que les femmes leur servent avec empressement. Ce repas se
compose généralement de rognons et de poumons crus coupés par morceaux
et mis dans de petites sibilles de bois pleines de sang caillé mêlé de
sel. Quand les convives se sont bien repus la conversation s'engage
de nouveau sur un ton familier, fort différent du premier, car ils
ne chantonnent plus. C'est le moment où les enfants envieux de faire
aussi quelques amitiés aux hôtes de leur père, viennent à l'envi
se grouper étroitement autour d'eux. Ceux-ci en forme de caresses
s'emparent de leurs jeunes têtes, y cherchent les nombreux insectes qui
y fourmillent, pour les manger; comme remercîment la réciprocité est de
rigueur.
Fort rarement les hommes adressent la parole aux femmes que l'usage
leur défend même de regarder en face, à moins qu'elles ne soient leurs
parentes, leurs belles-mères excepté.
Tout visiteur reçoit une ample hospitalité et peut co-habiter chez
ses hôtes un temps illimité pendant la durée duquel il sera toujours
l'objet des plus grandes prévenances. Lorsque l'heure du repos approche
le plus grand silence se fait de tous côtés, les hôtes s'absentent
quelques minutes pendant lesquelles le maître du logis leur fait
préparer à la hâte un coucher composé de tout ce qu'il a de plus
précieux en cuirs dans son Roukah.
Une fois le soleil couché, le voyageur, si voisin qu'il soit de sa
destination, ne peut, sans enfreindre les règles de la bienséance, se
présenter devant une tente; aussi attend-il pour cela le retour de
l'aurore. Seuls, les porteurs d'ordres des caciques sont en dehors de
cette étiquette.