Pendant l'été, au sommet des rives de ces lacs, se montrent quantité

de broussailles épaisses, que les Indiens nomment _Tchilpet_ et

dont les feuilles leur sont d'un très-grand secours pour soigner leurs

bestiaux blessés; les parties inférieures sont abondamment pourvues

d'une sorte de végétation composée de petites tiges rondes et minces,

terminées en pointe, sans aucune feuille, dont la hauteur ne dépasse

point vingt-cinq centimètres. Cette herbe est intérieurement conformée

absolument comme le jonc commun, mais sa grosseur ne dépasse pas

celle d'une aiguille à tricoter. Les chevaux et les bœufs en mangent

quelquefois, mais sa dureté et son âcreté la leur rend indigeste.

Enfin, à une assez grande distance, ce singulier assemblage de

fertilité et de stérilité cesse brusquement; puis quelques montagnes de

granit noir, de formes peu variées, à l'aspect sévère, infranchissables

et isolées les unes des autres complètent le bizarre tableau de cette

sauvage et silencieuse nature, tout à la fois superbe et triste.

Au-delà apparaissent les rives du Rio Colorado qui sont fort

accidentées vers sa source. Ce fleuve s'échappe d'un pays montagneux

et entrecoupé de profondes vallées dans lesquelles circulent également

d'autres cours d'eau, sortant aussi du sein des Andes. Les uns viennent

de la direction ouest-nord-est, les autres de celle ouest-sud-est,

mais ces divers affluents ne viennent grossir le Colorado que beaucoup

plus au loin. A l'endroit où commence, pour ainsi dire, cette vaste

plaine émaillée de verdure qui s'étend jusqu'à la côte orientale, et

qu'habitent le plus généralement les _Puelches_ échelonnés sur

l'une et l'autre rive de ce fleuve, on rencontre une grande quantité

de _génériums-argentinus_, dont la prodigieuse hauteur masque

leur _Roukahs_--maisons--à la vue des voyageurs qui tombent ainsi

entre leurs mains sans s'en douter; ces herbes touffues, servent aussi

la plupart du temps, de repaires aux pumas et aux jaguars épiant la

_gama_ au passage.

Au Rio-Colorado que j'avais déjà franchi bien avant le commencement

de ma douloureuse captivité se rattache un de mes plus saisissants

souvenirs. Ce fut sur sa rive gauche que nous éprouvâmes, mon compagnon

et moi, la seule joie qu'il nous fût permis de goûter lors de notre

triste et aventureuse pérégrination. Cette joie, qui fut alors si

grande pour nous, pauvres voyageurs éprouvés par la misère, la maladie

et les privations de toutes sortes, eut pour cause la rencontre de

quelques navets monstrueux et exquis d'une aussi belle venue que

s'ils eussent été cultivés par la main d'un habile jardinier. Tout en

profitant de cette bonne fortune dont nous rendîmes grâces au ciel,

nous nous perdîmes en conjectures sur la manière dont avait pu croître

ce légume, dans des régions beaucoup plus froides que le Chili, et

tellement éloignées de tout peuple, que sans nul doute, aucun être

humain ne les avait encore parcourues. Mais ce ne fut que plus tard,

lorsque je vécus au milieu des Indiens, qu'il me fut facile de me

rendre compte de ce fait et que j'attribuai la venue de ce légume à

quelque excursion faite par les sauvages, connaissant leur habitude

d'emporter pêle-mêle tout ce qu'ils trouvent dans les fréquents

pillages qu'ils effectuent chez les Hispanos-Américains quitte à se

débarrasser chemin faisant à leur retour des choses qui leur sont

inutiles ou inconnues. Mais toutefois ce qui ne laissa pas que de me

sembler aussi surprenant que cette trouvaille, ce fut l'impossibilité

d'en retrouver jamais d'autres, car j'eus maintes fois depuis

l'occasion de parcourir ces mêmes parages avec les Indiens mes maîtres.

Inutile de dire que la manière de vivre de tous les nomades dont j'ai

à entretenir le lecteur, diffère en raison des nombreuses variétés

de la nature du sol et du climat. Les uns résidant dans la portion

septentrionale, la plus tempérée des Pampas, sont à demi-vêtus et se

ressentent du voisinage des populations Argentines, avec lesquelles ils

sont alternativement en paix ou en guerre. Les autres, Patagons, fort

éloignés de ces premiers, n'ayant sous leurs yeux que le rivage de la

mer ou l'immensité de leurs steppes stériles, vivent à l'état nomade

dans toute sa rudesse primitive.

La tribu aux mains de laquelle le sort m'avait livré était celle des

_Poyuches_ qui errent indifféremment sur l'une et l'autre rive

du Rio-Négro depuis le voisinage de l'île Pacheco, jusqu'au pied des

Cordillières, pays montagneux et entrecoupé de profondes vallées. Le

genre de vie de ces Indiens, peu nombreux, offre moins d'intérêt que

celui des Patagons Orientaux, et leur seul moyen d'existence est la

chasse au _guanaco_--lama sauvage,--aux nandous et aux gamas.

Bien que leurs parages ne soient pas, comme on l'a cru jusqu'alors,

complètement arides, les Poyuches ne possèdent que peu de bestiaux.

Leur petit nombre de chevaux et de bœufs provient des échanges qu'ils

font avec les autres tribus au moyen de _Makounes turquets_ ou

manteaux en cuir de guanaco qui sont généralement fort appréciés par

les indigènes et par les Hispanos-Américains; mais comme ce trafic

n'a lieu que sur une très-petite échelle, ils sont fort pauvres et ne

peuvent que rarement entreprendre les expéditions lointaines auxquelles

se livrent constamment les Puelches et les Pampéens dont ils sont

séparés par de grandes distances. Leur intelligence est bornée, leur

caractère grave, leur physionomie empreinte d'une férocité sauvage et

d'une hardiesse incroyable. Ils sont peu communicatifs, mais doux et

serviables entre eux. Ils sont très-courageux et très-entreprenants

dans les rares combats auxquels ils ont occasion de prendre part, mais

des plus barbares envers leurs ennemis, les chrétiens, qu'ils torturent

et tuent sans pitié.

Leur type est approchant le même que celui des Patagons orientaux; mais

ils sont généralement plus maigres et ont les pieds moins bien faits

parce qu'ils marchent beaucoup. Ils ne s'occupent que de chasse; c'est

tout à la fois pour eux, un divertissement et un moyen d'existence. Ils

s'abritent sous des tentes construites avec des cuirs de chevaux, ou de

veaux marins pêchés à la côte orientale pendant l'été.

Ces sortes d'habitations fort légères se composent de quelques piquets

de bois tortueux plantés sur trois rangs: celui du milieu plus élevé

que les autres auxquels il se rallie par des cordons de cuir qui

en maintiennent l'écartement, forme avec eux une sorte de triangle

semblable à celui d'une toiture. Des peaux artistement cousues ensemble

avec des fibres extraites de la viande, recouvrent ce frêle échaudage

et le solidifient par leur tension opérée au moyen de petits piquets

d'ossements qui en fixent les extrémités au sol. L'intérieur de ces

maisons se divise en deux parties exactement semblables, subdivisées

chacune en plusieurs petits compartiments dans lesquels chaque indien

dépose ce qu'il a de plus précieux; le soir venu, quelques cuirs de

guanacos étendus sur le sol servent de couche aux hommes et aux femmes

qui s'y endorment pêle-mêle après s'être dépouillés de leurs mantes,

leur unique vêtement, dont ils se servent alors comme de couvertures.

La superstition de ces sauvages surpasse l'imagination. Suivant eux

le nord et le sud leur sont défavorables: le nord est le point où

disparaissent à tout jamais les vivants visités à l'improviste par les

mauvais esprits venant du sud. Ils ont une très-grande peur de la mort

et prétendent que le seul moyen de veiller à la prolongation de leur

existence, est de s'endormir la tête soit à l'est ou à l'ouest.

Quoique les régions habitées par ces Indiens soient pour la plupart du

temps très-froides, ils vont se baigner le matin avant l'aube, quelle

que soit la saison, sans distinction de sexe ni d'âge. Cet usage,

auquel force fut de me soumettre, contribue puissamment je présume,

à les sauvegarder de toutes maladies, et je suis convaincu que c'est

grâce à ces bains fréquents qu'il m'a été possible de conserver la

santé dont je jouis encore. A voir les Indiens, couverts de vermine,

il serait difficile de croire à leurs fréquentes ablutions; mais en ma

qualité de témoin oculaire, il m'appartient, je crois, de réhabiliter

les Patagons Orientaux, jusqu'ici taxés de la plus grande malpropreté.

C'est généralement après leur bain matinal, que les Indiens

possesseurs de quelques troupeaux, montent à cheval pour s'élancer

sur leurs traces et les ramener dans le voisinage de leurs tentes.

Cependant, lorsque le temps est mauvais, ils délaissent momentanément

cette occupation, et restent confinés dans leur intérieur, pendant

toute la durée du mauvais temps, sans même songer à manger. En vérité,

j'ai été fort souvent étonné de la facilité avec laquelle ces êtres

gloutons et voraces se passaient ainsi d'aliments pendant tout une

journée, tandis, que sans murmurer, ils restaient étendus sur le sol

inondé de leurs _Roukahs_, retenus par la crainte; car le mauvais

temps dans ces régions prête vraiment à la frayeur. C'est un mélange

de pluie torrentielle, de foudroyants éclairs et d'éclats de tonnerre

qui se répercutent à l'infini; à tout cela s'ajoute le terrible souffle

du Pampéro, vent glacial qui venant des profondeurs de la Patagonie,

souffle en mugissant, d'une seule haleine, souvent pendant plusieurs

heures consécutives, brisant, culbutant tout, et déracinant même

jusqu'aux moindres herbes qui se trouvent sur son passage.

La grande superstition qui caractérise les Indiens, semble encore

augmenter toutes les fois que quelque phénomène s'opère sous leurs

yeux; ils s'imaginent alors que ses causes se rattachent à leur

conduite, et, selon la nature de ce phénomène, ils éprouvent tour à

tour de la joie ou de la crainte. L'orage, par exemple, paralyse toutes

leurs facultés, et leur inspire une grande frayeur; il semblerait, qu'à

leur insu, leurs consciences sont tourmentées et qu'elles redoutent

la colère divine, car ils n'osent se hasarder à envisager le ciel

courroucé. Ils se blottissent les uns contre les autres, la figure

cachée entre les mains, sans tenter de retenir pour s'abriter, les

quelques cuirs de leurs _roukahs_ arrachés par le vent.

A peine s'était-il écoulé quelques mois depuis que de l'Européen il

ne restait plus en moi que l'esprit et le cœur, lorsque je fus vendu

à des _Puelches_ visiteurs, qui donnèrent à mes maîtres, aussi

avides que pauvres, un bœuf, un cheval et les portraits de ma famille.

Ce marché leur parut tellement avantageux, que bien qu'il m'eût été

impossible de leur rendre quelques services, ils ne se firent cependant

pas faute de vanter aux nouveaux venus, mes bonnes qualités connues

ou inconnues. Ceux-ci persuadés qu'ils avaient fait une excellente

emplète, grimacèrent un sourire de satisfaction, qui m'eût certes

fort diverti dans toute autre circonstance, car il ne servit qu'à les

enlaidir encore.

Je ne songeai nullement à regretter les Poyuches, car le peu de temps

que je venais de passer parmi eux suffisait pour m'en donner une

triste opinion. Leurs femmes cependant sont assez actives et elles

font preuve de beaucoup d'habileté dans la confection des vêtements.

Quant aux hommes, en dehors de la chasse, où ils se montrent fort

adroits et féroces, ils vivent dans la plus grande paresse. Ils sont

d'une gourmandise et d'une voracité incroyables, et fort malpropres.

Cependant ils déploient beaucoup de minutie dans l'art de parer leurs

têtes hideuses; graissant leurs cheveux avec de la graisse de jument ou

de cheval, s'épilant les sourcils et la barbe et s'enduisant la figure

de couleurs volcaniques, ils possèdent, comme tous les Indiens, des

petits sacs en cuir renfermant les couleurs nécessaires à leur tatouage

et qu'ils portent toujours avec eux.

Les Poyuches donnent le nom de _Melly-roumey-co_--quatre

petites rivières--à la source du Rio-Négro parce qu'il reçoit,

dès sa sortie des Cordillières quatre affluents; mais plus au

loin, lorsque ce fleuve reparaît après avoir traversé le lac des

Tigres--_Naouals-Lafquen_--ils l'appellent, ainsi que nous,

_Courou-roumey-co_--Rivière-Noire--en raison de l'aspect que lui

donne sa profondeur et son étroitesse. Son cours violent est fort

tortueux tant qu'il parcourt un pays accidenté, mais souvent régulier

dans la plaine où ses rives escarpées sont parfois fertiles. Les eaux

rapides de ce fleuve n'offrent aux Indiens de passage sûr que vers leur

source, cependant ils le traversent fréquemment en quelqu'endroit que

ce soit en s'aidant de quelques bottes de jonc sur lesquelles ils se

cramponnent à l'aide des mains et en nageant seulement des pieds.

On trouve encore campées sur les bords du Rio-Négro, plusieurs

tribus au nombre desquelles figure celle des Puelches, une des plus

importantes comme nombre ainsi que par ses rapports continuels avec

toutes les autres peuplades, aussi bien avec celles de l'extrême

pointe de Magellan qu'avec les Mamuelches situées dans le voisinage de

_Mendoza_ au nord-ouest de la Pampa.

C'est, on se le rappelle, entre les mains d'Indiens de cette tribu que

je fus remis par les Poyuches. Je demeurai pendant six mois consécutifs

dans cette importante peuplade qu'il m'a été facile d'étudier et de

comparer avec les autres tribus Patagones de la partie orientale dont

les navigateurs ont tant parlé.

Dès mon installation chez eux je me flattais d'être mieux traité

que par les Poyuches; mais à peine s'était-il écoulé quelques jours

depuis que j'étais en leur possession que reconnaissant l'impossibilité

où j'étais de leur rendre aucun service, vu mon ignorance à manier

un cheval, ils me brutalisèrent cruellement en proférant des

injures. C'est ainsi que les mots: _Théoa-ouignecaë_--chien de

chrétien,--_Ouésah-Ouignecaë_,--mauvais chrétien,--furent les

premiers dont je compris la signification. J'essayai plusieurs fois

de me faire comprendre et je leur demandai quels motifs pouvaient les

conduire à me traiter de la sorte; pour toute réponse ils me rudoyèrent

avec plus de force. A la suite d'une de ces déceptions, mon chagrin

fut tel que considérant comme à tout jamais perdues pour moi et la

famille et la patrie, je ne pus retenir quelques larmes amères. Les

Indiens s'en aperçurent et leur fureur ne connut plus de bornes; ils

me battirent tellement que je crus qu'ils allaient me donner la mort,

ainsi qu'ils m'en menaçaient.

Depuis lors, je parvins à leur dissimuler ma douleur, sous un

continuel et mensonger sourire, auquel ils se laissèrent prendre.

Déployant toute la bonne volonté et toute l'adresse dont j'étais

capable, je fis de rapides progrès dans l'art de l'équitation et

dans la connaissance de leur langage sur lesquels je fondais des

espérances de fuite. J'appris également vite à me servir du lazzo, de

la boléadora--_locayo_--qui jouent un si grand rôle dans leur

existence et qui sont vraiment indispensables à tous ceux qui se

hasardent dans le désert américain.

Dans cette tribu je remarquai que la stature des hommes est assez

haute, et qu'elle n'est pas inférieure à celle des Patagons. Les

Puelches sont bien faits et bien proportionnés des membres; leur figure

a une expression de fierté que ne dément point leur manière d'être.

Ils sont nomades par goût et non par nécessité, car la nature de leurs

parages est généralement d'une grande fertilité. Leurs principales

passions sont la chasse et l'ivrognerie. Leurs idées religieuses, ainsi

que celles de toutes les autres tribus, se bornent à l'admission de

deux dieux; celui du bien et celui du mal. Ils se livrent fréquemment

au pillage des fermes dont ils tirent un grand nombre de chevaux et

de bœufs; leur nourriture consiste en viande de cheval, d'autruches

ou de gamas produit de leurs chasses; les morceaux de choix qu'ils

mangent sont le foie, les poumons, et les rognons crus, saucés dans du

sang chaud ou caillé préalablement salé, car ils connaissent l'usage

de ce condiment. Les tentes des Puelches sont plus régulières et plus

spacieuses que celles des Poyuches; souvent en y plongeant les yeux je

reconnus des objets de ménage ou des vêtements conquis au prix du sang

de quelque malheureux Hispano-américain. Les Indiens dont l'habitude

était d'épier mes moindres mouvements n'étaient point sans saisir le

coup d'œil, quelque rapide qu'il fût, que je lançais à la dérobée sur

ces objets; ils les faisaient alors cacher aussitôt dans la crainte

que je n'eusse la pensée de me les approprier; puis ils me criaient:

_Ouakoune-tchipato émy ouésah-ouignecaé_--sors bien vite dehors

vilain chrétien: soit--_Ouakoune-mouleta-émy véécah metène_--que

tu sois dehors, c'est assez bon pour toi.--En effet, il est à croire

qu'ils pensaient sérieusement de la sorte, car qu'il fît chaud ou

froid, je n'eus jamais d'autre lit que le sol quel qu'il fût, ni

d'autre abri que le ciel.

A part leur barbare cruauté, ces Indiens, ne laissent pas que d'être

industrieux et intelligents. Les harnachements de leurs chevaux

composés d'une bride, d'une selle et d'étriers sont de curieux

échantillons de leur industrie; ils sont pour la plupart tressés avec

une si grande perfection qu'on serait vraiment peu disposé à croire que

ce sont eux qui les font.

C'est simplement en se servant de très-mauvais couteaux qu'ils

découpent avec une adresse et une dextérité sans égale, dans les cuirs

tendres de jeunes chevaux préalablement pelés avec un bâton bizauté

et de la cendre, les fines lannières destinées à cette fabrication.

Leurs selles sont fabriquées de roseaux recouverts de cuirs assouplis,

quelques-unes sont en bois, semblables à deux dossiers de chaises

assemblés à chaque extrémité par des triangles. Deux trous ménagés à

l'avant servent à suspendre des étriers en bois de forme triangulaire,

dont la plus grande ouverture permet tout au plus d'y engager trois

doigts. Quelques cuirs placés entre la selle et le dos du cheval, le

préservent de toutes blessures sous la pression exagérée de la sangle.

Ces mêmes cuirs leur servent de lits en voyage. Leurs lazzos ont pour

le moins une trentaine de pieds de longueur; ils sont découpés d'une

seule pièce dans la peau d'un bœuf, ou bien tressés. Les Indiens ont

coutume d'en fixer l'une des extrémités à la sangle de leur cheval et

de l'enrouler dans leur main gauche en forme de cerceau. Le bout se

termine en une boucle à nœud coulant à laquelle ils donnent plus ou

moins d'ouverture, selon le genre et la grosseur de l'animal qu'ils

veulent prendre. Ils le lancent de la main droite après l'avoir tourné

plusieurs fois au-dessus de leur tête avec cette même main en ayant

soin de maintenir ouvert le nœud coulant. Comme on le voit ces lazzos

sont bien différents de ce qu'on les a dits être et ne ressemblent

nullement à ceux que l'on a vu employer par les Russes dans des guerres

à tout jamais mémorables pour notre belle patrie. Les éperons dont se

servent les sauvages sont composés de deux petits morceaux de bois

armés chacun d'une pointe de métal ou d'ossement et fort longue qui

tient lieu de molette. Fixés aux pieds, chacun de ces aiguillons se

trouve l'un d'un côté, l'autre de l'autre. Les Indiens, quoique exercés

à s'en servir, ensanglantent généralement leurs montures qu'ils font

courir très-vite.

Ces chevaux en général sont moyens et bien faits, assez faciles à

dompter, et presque infatigables. J'ai vu souvent ces animaux qui ne le

cèdent en rien aux plus beaux andalous, galoper pendant tout un jour

et toute une nuit sans prendre autre chose que de l'eau. Les Indiens

s'y prennent d'une manière fort brutale pour les dompter: une fois

pris au lazzo, ils les renversent sur le sol pour leur lier les pieds

ensemble afin de pouvoir leur passer sans difficulté dans la bouche une

courroie qu'ils attachent fortement au-dessous de la lèvre inférieure

après leur avoir préalablement écorché les gencives et les lèvres afin

de les rendre plus obéissants à la pression de ce mors trop souple. Ils

leur apposent ensuite une selle et les font relever en les maintenant

à deux, l'un par les naseaux et une oreille, l'autre à l'arrière-train

par un nœud coulant qui leur retient les deux jambes; alors le dompteur

armé d'une large lannière de cuir cru--_trupouet_,--sorte de

cravache très-dure et fort pesante terminée par un morceau de bois

destiné à frapper tantôt les flancs tantôt la tête de son cheval,

s'élance lestement sur l'animal. Au signal donné, les aides rendent,

avec un parfait ensemble de mouvement, la liberté au coursier qui part

le plus souvent comme un trait, non sans avoir lancé bon nombre de

ruades et s'être effacé de côté et d'autre. Quelques-uns résistent aux

prodigieux efforts que font leurs cavaliers pour leur faire tourner

la tête à droite ou à gauche et se roulent avec eux; mais en général,

quelle que soit leur fougueuse résistance au premier abord, en deux ou

trois jours, ils sont suffisamment doux pour être montés à poil.

C'est à deux ans et demi environ que les Indiens les domptent de

la sorte et qu'ils les soumettent à une épreuve, afin d'apprécier

leur vitesse; ils leur font franchir, tout d'une haleine un espace

déterminé; ceux qui n'atteignent point le but avec facilité sont jugés

impropres au service et impitoyablement condamnés à être mangés.

Les Puelches habitent les parages situés entre le Rio-Négro et le

Rio-Colorado que rarement ils franchissent. Le côté oriental se compose

de plaines fertiles où se trouvent nombre d'étangs poissonneux dont les

eaux sont excellentes. Le côté occidental n'est pas moins fertile; il

est très-montagneux et arrosé par de nombreux torrents qui grossissent

le Colorado. Il s'y trouve également une grande quantité d'étangs

salins et infects comme dans tous les parages stériles de l'Amérique

méridionale et quelques algarobes tortueux et de chétive apparence.

Les Puelches ayant des rapports continuels avec les Indiens de

toutes les tribus sans exception sont les plus aptes à donner des

renseignements concernant l'immense territoire occupé par tous leurs

nomades compagnons, dispersés depuis le détroit de Magellan jusqu'à

Mendoza; car il leur arrive aussi très-fréquemment d'aller jusque dans

ce pays. Ils sont généralement très-visiteurs, ce qui donne toujours un

surcroît d'occupations aux femmes qui se trouvent dans l'obligation de

donner à manger à tous. Les arrivants sont salués par les femmes et les

enfants. Le chef de la famille ne remplit cette civilité que lorsqu'ils

se sont assis et qu'ils ont bu quelques gorgées d'eau. Le salut échangé

de part et d'autre, c'est au milieu du plus profond silence de la femme

et des enfants que les hôtes, exposent chacun à leur tour, le but de

leur visite dans un long discours qui n'est exempt ni de courtoisie,

ni même d'une certaine poésie dont on les croirait incapables. Leur

langage est guttural et chantonné. Le maître du logis après avoir

écouté religieusement tous ses hôtes leur répond fort longuement aussi,

puis il termine en leur adressant ses remercîments d'avoir bien voulu

le visiter; et sans ajouter un mot de plus, il les laisse faire honneur

au repas que les femmes leur servent avec empressement. Ce repas se

compose généralement de rognons et de poumons crus coupés par morceaux

et mis dans de petites sibilles de bois pleines de sang caillé mêlé de

sel. Quand les convives se sont bien repus la conversation s'engage

de nouveau sur un ton familier, fort différent du premier, car ils

ne chantonnent plus. C'est le moment où les enfants envieux de faire

aussi quelques amitiés aux hôtes de leur père, viennent à l'envi

se grouper étroitement autour d'eux. Ceux-ci en forme de caresses

s'emparent de leurs jeunes têtes, y cherchent les nombreux insectes qui

y fourmillent, pour les manger; comme remercîment la réciprocité est de

rigueur.

Fort rarement les hommes adressent la parole aux femmes que l'usage

leur défend même de regarder en face, à moins qu'elles ne soient leurs

parentes, leurs belles-mères excepté.

Tout visiteur reçoit une ample hospitalité et peut co-habiter chez

ses hôtes un temps illimité pendant la durée duquel il sera toujours

l'objet des plus grandes prévenances. Lorsque l'heure du repos approche

le plus grand silence se fait de tous côtés, les hôtes s'absentent

quelques minutes pendant lesquelles le maître du logis leur fait

préparer à la hâte un coucher composé de tout ce qu'il a de plus

précieux en cuirs dans son Roukah.

Une fois le soleil couché, le voyageur, si voisin qu'il soit de sa

destination, ne peut, sans enfreindre les règles de la bienséance, se

présenter devant une tente; aussi attend-il pour cela le retour de

l'aurore. Seuls, les porteurs d'ordres des caciques sont en dehors de

cette étiquette.

Trois ans d'esclavage chez les Patagons · 第 2 / 14 段