En dépit de ce calcul économique, nos provisions s'épuisèren

TROIS ANS D'ESCLAVAGE

CHEZ LES PATAGONS

ABBEVILLE.--IMPRIMERIE P. BRIEZ.

[Illustration: Glymmatographie sur acier, Baudran.

A. GUINNARD.]

TROIS ANS

D'ESCLAVAGE

CHEZ LES PATAGONS

RÉCIT DE MA CAPTIVITÉ

PAR

A. GUINNARD

MEMBRE DE LA SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE

OUVRAGE

accompagné d'un portrait de l'auteur et d'une carte

Deuxième Édition

PARIS

P. BRUNET, LIBRAIRE-EDITEUR

31, RUE BONAPARTE

1864

Tous droits réservés.

A MADAME LA MARQUISE D'HAUTPOUL

Si le mot reconnaissance peut suffire aux cœurs bien nés pour exprimer

toute leur profonde gratitude, permettez-moi, Madame, de vous dédier

ces souvenirs de mes souffrances passées.

Daignez, Madame la Marquise, en agréant ce faible hommage, le

considérer comme la preuve du meilleur et du plus respectueux souvenir

qui se soit gravé en lettres ineffaçables dans la mémoire du pauvre

voyageur éprouvé que vous avez bien voulu honorer de votre précieux et

bienveillant intérêt.

A. G.

AU LECTEUR

J'ai publié il y a quelques mois, dans le _Tour du Monde_, un

sommaire de mes aventures en Patagonie. Le mauvais état de ma santé

fut la seule cause qui m'empêcha d'en faire tout d'abord la relation

complète; néanmoins je n'avais pas renoncé à la réalisation de ce

projet qu'aujourd'hui seulement, il m'est permis de mettre à exécution.

Pressé par de nombreux encouragements, ainsi que par les bienveillants

conseils dont ont bien voulu m'honorer les personnes les plus

distinguées, soit par leur science, soit par le rang élevé qu'elles

occupent, je me suis déterminé à dépeindre les horribles souffrances

que j'ai endurées pendant ma longue captivité, et à décrire les mœurs

et les coutumes des diverses peuplades dont j'ai été l'esclave.

Ce livre n'a aucune analogie avec les nombreuses et romanesques

relations de voyages qui ornent nos bibliothèques; il est tout

simplement l'œuvre d'un malheureux voyageur éprouvé qui n'aurait sans

doute jamais osé écrire, sans cette circonstance.

Je n'ai pas, ainsi que tant d'autres, cherché à imiter; je me suis

purement et simplement borné à faire la narration scrupuleuse de mes

aventures et celle des mœurs et coutumes des Patagons, des Puelches,

des Pampas et des Mamuelches avec lesquels, par un enchaînement de

circonstances malheureuses, j'ai dû forcément vivre pendant plus de

trois ans et demi. La connaissance de leur langage et une longue

habitude de leur genre d'existence, m'ayant mis à même de les

considérer sous leur véritable point de vue, on pourra prendre pour

termes de comparaisons avec tels ou tels écrivains que je m'abstiens de

nommer, les diverses observations que j'ai pu faire.

Je ne me suis pas adonné plus spécialement à la science qu'à la

littérature, mais étant le seul qui, jusqu'à ce jour, ait pu pénétrer

aussi avant dans l'intérieur de la Patagonie, je me trouve par cela

même plus que tout autre dans la possibilité de renseigner exactement

le lecteur sur ses nomades habitants. J'ai l'espoir que ce récit

d'une des phases terribles de mon existence, offrira quelqu'intérêt,

et que la jeunesse entreprenante et inexpérimentée, qui chaque année

s'expatrie, poussée, comme je le fus moi-même, autant par l'ambition

que par l'attrait de l'inconnu, y trouvera une leçon salutaire.

Sur la carte qui figure à la fin de ce récit, j'ai tracé un itinéraire

des parages où j'ai vécu pendant si longtemps. Ce travail ne pouvait

être et n'est point d'une exactitude mathématique, car ayant été dans

le plus complet état de dénument, je n'ai pas eu à ma disposition les

instruments propres à déterminer les diverses positions des lieux

que j'ai parcourus. Cependant, grâce à ma fidèle mémoire et au soin

que j'ai toujours eu de remarquer les différentes directions que

j'ai suivies avec les Indiens mes maîtres, grâce aussi à l'habitude

que j'avais contractée d'évaluer les distances franchies avec les

incomparables chevaux de ces régions lointaines, lesquels galopent

facilement depuis l'aurore matinale jusqu'au tardif coucher du soleil,

j'obtins pour moyenne, tout en faisant la part des difficultés du

terrain, vingt-cinq lieues par jour. Toute approximative que puisse

être cette mesure, elle n'est pas bien éloignée de la vérité; et

l'on pourra s'en convaincre lorsqu'il sera permis de pénétrer dans

l'intérieur de ces terres, ce qui ne saurait du reste manquer d'arriver

un jour ou l'autre. Je dirai même plus, c'est que j'espère même qu'il

sera possible de reconnaître les endroits que je désigne.

On se demandera sans doute pour quelle raison cette carte est écrite en

langue inconnue? c'est, parce que, sachant le langage de ces nomades,

j'ai acquis la certitude qu'on a jusqu'alors, non seulement tronqué

les noms de leurs tribus, mais encore qu'on n'en connaît qu'un petit

nombre. L'orthographe de ces noms diffère de celle généralement adoptée

parce que je pense, que non seulement il est nécessaire de faire

connaître ces diverses dénominations, mais qu'il est, pour le moins,

aussi utile de leur conserver leur véritable prononciation indienne.

Ma délivrance ayant été aussi subite qu'imprévue, je n'ai pu

rapporter aucun objet en souvenir de mon pénible voyage, de sorte que

nombre de personnes ont peine à croire à la possibilité de mon retour

après de semblables épreuves et que quelques-unes ont paru mettre en

doute, les tristes et cruelles péripéties de mon exceptionnel voyage.

Telle ne fut pas toutefois l'opinion de plusieurs membres de la science

et particulièrement celle du bien regrettable M. Jomard, membre de

l'Institut, qui parfaitement renseigné à cet égard, daigna me faire

l'accueil le plus bienveillant. Cet homme illustre, qui jusque dans

l'âge le plus avancé conserva toute la plénitude de ses facultés et

dont le cœur resté jeune jusqu'au dernier instant, battit d'un si

généreux enthousiasme pour les voyageurs éprouvés, m'honora de ses bons

conseils et m'engagea à faire une relation pour laquelle il voulut bien

me promettre sa précieuse coopération. Mais hélas! je ne devais point

être assez heureux pour jouir d'une semblable faveur, car bientôt après

la mort en le surprenant au milieu de ses travaux, l'arrachait au monde

scientifique dont il avait été un si digne représentant.

TROIS ANS D'ESCLAVAGE

CHEZ LES PATAGONS

CHAPITRE PREMIER

Comment il se fait que je pars pour Montévidéo, et dans quel but

j'entreprends ce voyage.

Je n'avais encore que vingt-trois ans en 1855, fort peu d'expérience,

quelque ambition, et je possédais par-dessus tout l'amour des voyages.

Dès ma plus tendre enfance, je m'étais senti comme électrisé au récit

de ceux de mon aïeul maternel Ulliac de Kvallant, _officier de

marine_, qui, à vingt-deux ans, avait déjà fait trois fois le trajet

des Grandes-Indes et que la fortune avait daigné favoriser d'un de ses

plus gracieux sourires. Plus tard la lecture développa encore chez moi

cette passion d'une manière plus prononcée. J'avais tellement foi dans

ma réussite au loin, que me voyant sans un avenir de mon goût, je pris

subitement la fatale résolution de m'expatrier pour quelques années

que je me proposais d'employer aussi fructueusement que possible,

tant au profit de ma mémoire qu'à celui de ma bourse. Je songeais au

bonheur que je ressentirais s'il m'était permis de mettre un terme aux

inexorables coups du sort qui s'appesantissait sur ma famille, et cette

seule idée suffisait à me consoler de la douloureuse séparation que je

m'imposais.

Je ne fis part de ma résolution à mes parents que quelques jours

seulement avant mon départ. Ce fut pour chacun d'eux une triste

surprise: mais quelques efforts qu'ils fissent pour me détourner de

cette idée je n'en persistai pas moins dans ma résolution. C'est ainsi

qu'après avoir reçu la visite de mon bien-aimé frère, qui m'était

venu faire ses adieux et en même temps ceux de tous mes parents,

je m'embarquai au Havre, dans le courant du mois d'août 1855 pour

Montévidéo.

Nous mîmes à la voile par un temps magnifique, mais qui changea

tellement dès la nuit suivante, que nous restâmes durant tout une

quinzaine, exposés au gré des flots furieux de la Manche malgré tous

les efforts que l'on fit pour entrer dans l'Océan Atlantique. Enfin le

seizième jour le vent changea, la mer redevint calme, nous commençâmes

à faire bonne route.

Il semblait en nous éloignant que le temps devenait de plus en

plus radieux; nous naviguâmes de la sorte jusqu'à l'embouchure de

la Plata sans avoir l'ombre d'un danger à redouter. Cependant nous

ne devions point arriver à destination sans que je fusse à même de

me rendre compte de l'horrible situation où se trouvent parfois les

navigateurs; car à notre entrée dans la Plata, nous essuyâmes la

plus horrible tempête que l'on puisse imaginer; et nous fûmes jetés

sur le _banc anglais_ où peu s'en fallut que nous ne périssions

corps et bien. Nous ne dûmes notre salut qu'à la grande solidité du

navire, qui heureusement était neuf, et au grand sang-froid de notre

habile capitaine, qui sut ranimer l'énergie de ses hommes, un instant

paralysés par la frayeur.

Une fois le danger passé, et le calme rétabli à bord, j'entendis de

nouveau les hommes de l'équipage, se communiquer leurs projets de

délassements et de plaisirs. Je ne cessais de les questionner sur

Montévidéo, où tant d'autres venus avant moi avaient été assez heureux

pour voir leurs désirs se réaliser; aux vœux de toutes sortes que je

formais, vint encore se joindre la fébrile impatience de poser enfin le

pied sur le sol américain que l'on me disait être si merveilleux.

Mais à peine arrivé je fus saisi d'une sorte de pressentiment de

mauvais augure, quand d'épais tourbillons de fumée s'offrirent à

ma vue, et que les premiers bruits qui frappèrent mon oreille, aux

portes du Nouveau-Monde, furent ceux d'une vive fusillade et du canon

entremêlés.

J'arrivais juste à temps, pour être le témoin d'une de ces

insurrections si fréquentes dans les républiques de la Plata. Je me

rendis à terre dès le lendemain matin, et malgré l'état de dissension

du pays, je me sentis tout rempli d'aise de faire connaissance avec un

peuple si nouveau pour moi, dont le langage éveilla de suite toute ma

sympathie.

Je parvins non sans peine à me faire admettre dans un hôtel de

modeste apparence, le premier que je trouvai sous ma main, et dont la

porte était fortement barricadée intérieurement. Quoique j'eusse fait

une traversée des plus heureuses, j'éprouvais le plus grand besoin

de prendre quelque repos; mais il me fut impossible de dormir, car

les cris de la populace et une vive arquebusade m'en empêchèrent. Le

jour suivant, je fus sur pied dès l'aurore, mû par un désir ardent de

parcourir la ville, ce à quoi je me hasardai, malgré les exclamations

charitablement hostiles de mon hôte, qui, tout d'abord, craignait de

perdre un pensionnaire; mais, bientôt rassuré dès qu'il sut que je lui

laissais tout mon bagage en dépôt, il fut le premier à m'expliquer

le peu de danger qu'il y avait à parcourir les rues durant le jour.

Il disait vrai, car malgré les cris et la fusillade, la plupart des

habitants s'y montraient aussi pour renouveler leurs provisions. J'eus

bientôt parcouru les principales rues encombrées de soldats presque

tous nègres, en haillons et les pieds nus, offrant l'aspect d'une

véritable horde de brigands, et paraissant bien plus redouter les coups

qu'ils sont sujets à recevoir, que soumis à une discipline quelconque,

et auxquels, dans ces moments de troubles, on peut attribuer hardiment

la plus grande partie des crimes et des désordres qui se commettent.

Dans ces pays lointains, c'est à peine si quelques hommes succombent

dans un combat loyal; car les luttes sont purement dérisoires. Les

nombreuses victimes que l'on y compte cependant, ont pour cause la

vengeance que semble faciliter l'obscurité des rues non-éclairées pour

la plupart. Il n'est pas rare, même en temps de paix, d'entendre la

nuit, les gémissements de quelque malheureux attardé, ayant négligé de

se faire reconduire par _Los serènos_ ou veilleurs de nuit, qui

moyennant une rétribution, illicite à vrai dire, se le transmettent de

consigne en consigne jusqu'à son domicile. Ces veilleurs portent de

la main gauche une lanterne, et tiennent une lance de la droite; leur

armement se complète par un sabre. Ils doivent veiller à la sécurité

des habitants et crier par les rues les heures et les variations du

temps. Mais le sentiment du devoir est, pour eux, une chose tellement

secondaire qu'il leur arrive fréquemment de se refuser à accompagner

_los ciudadanos_--les citoyens--qui ne leur offrent point

quelqu'argent. Et beaucoup d'entre eux poussent à un tel point l'amour

de la propriété, qu'ils n'hésitent nullement à dépouiller ceux qu'ils

accompagnent gratuitement.

Après un mois et demi de séjour à Montévidéo, pendant lequel je

visitai tous les environs, le mauvais état des affaires générales,

me mettant dans l'impossibilité d'employer fructueusement mon temps,

et de me rendre par terre, soit à l'Assomption soit au Brésil, je me

déterminai à gagner Buenos-Ayres, voyage que j'effectuai en une nuit

avec le bateau à vapeur. Je trouvai cette ville également morcelée

par une guerre intestine dont la fin ne pouvait encore se prévoir, ce

qui m'empêcha, comme à Montévidéo, de faire usage de mes lettres de

recommandations.

La vie des étrangers y étant fort compromise, je me vis de nouveau

dans la nécessité de m'éloigner. Je songeai tout d'abord à Rosario,

rendez-vous général des Européens; mais ne voulant pas avoir à me

reprocher plus tard, d'avoir agi trop précipitamment, j'employai tous

les moyens imaginables afin de me créer quelques relations avec des

commerçants. Toutes mes tentatives furent vaines, et j'en revins à

ma première idée de gagner Rosario après avoir exploré toutes les

provinces Argentines.

Nous étions déjà au mois de février 1856. L'hiver commençant au

mois de mai, je n'avais donc plus que deux mois pour trouver où me

fixer. Après avoir visité au sud la Confédération argentine, Carmen

sur le Rio-Négro, le fort Argentino et la baie blanche, j'errai parmi

tous les districts Buenos-Ayriens, fort clair-semés à partir du Rio

Quéquène, cours d'eau rarement tracé, et plus rarement encore dénommé

sur les cartes. Ayant ainsi vainement parcouru le Tendil, l'Azul,

le Bragado-Grande, le Bragado-Chico, Mûlita et jusqu'aux moindres

hameaux et fermes qui relient entre elles ces diverses populations trop

éloignées les unes des autres pour former une frontière proprement dite.

Reconnaissant qu'en vain, j'avais espéré rencontrer de meilleures

chances sur ce sol moins battu des Européens, je voulus mettre mon

premier projet à exécution. Dans ce but, je revins à Quéquène-Grande

afin de me munir des provisions nécessaires à un semblable voyage,

recevant sur ma route l'hospitalité des _Estanceros_ ou fermiers

spécialement adonnés à l'élève et au trafic du bétail.

De retour à Quéquène, j'y fis la rencontre d'un italien nommé

Pédritto, comme moi fourvoyé dans ce district perdu. Nous ne tardâmes

guère à lier connaissance; nous découvrîmes en causant, que nous étions

arrivés l'un et l'autre en Amérique à quelques jours de distance

seulement, animés tous deux du plus vif désir de nous créer une

position sortable et que vu les nombreuses difficultés qui nous avaient

assaillis en débarquant, nous avions formé le même projet de nous

rendre à Rosario. Dès lors nous ne songeâmes plus qu'à nous réunir pour

entreprendre ce voyage, d'autant plus difficile, que nous ignorions

encore l'un et l'autre le langage espagnol, et que nous n'étions point

cavaliers; ces raisons en nous privant de guides et de chevaux, nous

forcèrent à voyager pédestrement. Nous confondîmes nos ressources

pécuniaires, et nous achetâmes des armes et des munitions en quantité

suffisante pour un mois; nous emportions chacun cinq livres de poudre,

quinze livres de plomb, quelques provisions de bouche et de menus

objets de rechange.

Nous n'ignorions point que des dangers et des difficultés sans nombre,

viendraient nous assaillir, mais nous étions décidés à tout braver,

nous ne prîmes d'autre précaution que celle d'acheter une boussole

cadran solaire, et de faire un plan de route, où chaque journée de

parcours était indiquée; puis nous partîmes avec cette confiance que

donne à la jeunesse beaucoup de résolution et d'espoir.

Ce fut le 18 mai 1856 que nous fîmes les premiers pas sur le sol

désert de la Pampa, dans la direction Ouest que nous devions suivre

jusqu'à la Sierra Ventana seulement.

Mais ainsi que je l'ai déjà dit, cette époque de l'année qui coïncide

avec l'hiver de ces régions, nous faisait craindre plus de mauvais que

de beau temps.

En effet le lendemain de notre départ une pluie torrentielle,

qu'augmentait encore un vent violent et glacial soufflant des

profondeurs de la Patagonie, nous assaillit cruellement. Ce mauvais

temps dura quatre mortels jours, pendant lesquels nous fûmes contraints

pour nous reposer de nous étendre sur la terre détrempée, sans qu'il

nous fut possible de chasser ni de faire du feu. Nous eûmes la plus

grande peine à garantir nos armes, dont dépendait notre existence

durant le cours du long voyage que nous commencions seulement et qui

déjà s'annonçait pénible et dangereux.

Ce fut seulement dans la soirée du quatrième jour que la pluie

cessa, et que survint fort à propos, un rayon de soleil qui ranima

notre ardeur et nous permit de faire sécher nos vêtements. Durant les

quelques heures que nous nous reposâmes, il nous fut loisible d'admirer

les immenses plaines vertes et touffues qui se déroulaient à nos yeux,

jusqu'à l'horizon sans bornes et dont le soleil couchant faisait

ressortir toute la beauté.

Avant le retour de la nuit nous avions de nouveau endossé nos

vêtements alors parfaitement secs, et nous pûmes profiter de la

facilité que nous offrait la chasse aux viscachas (_note A_), pour

renouveler nos provisions; car nous avions épuisé, ce jour même, le peu

qui restait de notre pain trempé de pluie. Nos forces étant réparées

et notre moral raffermi, nous consultâmes notre plan de route et notre

boussole, puis nous prîmes la direction Sud-Est qu'elle nous indiquait,

parfaitement convaincus que nous faisions bonne route pour le Rosaire.

Notre marche devenait de plus en plus difficile, obstruée qu'elle était

par une masse compacte de hautes herbes qui nous obligeant à lever les

jambes outre mesure, nous fatiguaient extrêmement. De plus, la terre

fort détrempée endommageait et élargissait tellement nos chaussures que

nous étions fréquemment menacés de les perdre. C'est ce qui nous arriva

en effet la nuit suivante et pendant la plus complète obscurité, alors

que nous étions engagés dans un bas-fond vaseux, dont nous eûmes toutes

les peines du monde à nous tirer. Comme il nous avait été impossible

de nous procurer des souliers de rechange avant notre départ de

Quéquène-Grande, nous fûmes dès lors réduits à affronter pieds nus, un

sol souvent hérissé de pierres anguleuses ou d'épines et l'intensité du

froid qui augmentait de plus en plus.

Vers la matinée du cinquième jour, malgré les nombreuses difficultés

qui semblaient devoir s'opposer à notre marche, nous n'avions pas moins

parcouru déjà une assez grande distance, lorsque dans la soirée qui

suivit, nous rencontrâmes une rivière étroite, profonde et encaissée

dans un terrain à pic qu'il nous fallut songer à traverser. Descendre

au bord de l'eau fut un véritable travail, vu l'élévation de la rive

escarpée; le reste du jour fut employé à rechercher un passage pour

gagner le côté opposé. Quand nous réussîmes à le trouver il était déjà

fort tard, et nous étions tellement accablés de lassitude, que nous

préférâmes en remettre la traversée au lendemain. Le côté où nous

étions paraissait du reste nous promettre un abri plus sûr contre le

vent glacial qui ne cessait de souffler avec violence. Mais afin de

nous garantir complètement de la température froide et humide, nous

imaginâmes de creuser, avec nos couteaux, une grotte dans le flanc

de la falaise escarpée. Ce travail achevé nous poussâmes la minutie

jusqu'à brûler dans l'intérieur, un amas de broussailles pour en sécher

les parois; et après avoir fait honneur à un excellent souper composé

d'un gigot de gama, produit de notre chasse, nous nous installâmes dans

notre réduit encore chaud, qui semblait promettre à nos corps brisés de

fatigue une délicieuse nuit de repos.

Mais hélas! on ne ne songe jamais à tout! et dans notre grande

préoccupation de bien-être, nous n'avions prêté aucune attention à la

crue des eaux qui s'était déjà fait sentir dans le jour. A peine avions

nous clos la paupière que notre grotte, soudainement envahie par l'eau

tourbillonnante et rapide, faillit devenir notre tombeau. N'étant fort

heureusement pas encore bien endormi, j'eus le temps d'éveiller mon

compagnon et de saisir nos armes pour fuir.

Mais s'échapper n'était pas chose facile à deux hommes ainsi surpris

par le danger au moment de leur premier sommeil. Il fallut nous frayer

un chemin à travers les eaux déchaînées et les ténèbres, et nous servir

de nos poignards comme d'échelons, pour franchir un escarpement élevé

qui, battu à sa base par l'inondation, menaçait à chaque mouvement un

peu brusque de notre part, de s'écrouler sur nous. Malgré tout notre

sang-froid, il fallut que la providence nous vînt en aide, car malgré

l'imminence du péril nous eûmes le bonheur d'atteindre sains et saufs

le sommet de la falaise munis de toutes nos armes. Nous eûmes seulement

à déplorer la perte d'une partie de nos munitions, de notre poudre et

des menus objets de rechange que nous possédions, lesquels devinrent

sous nos yeux, la proie du torrent impétueux. Cette nuit commencée sous

de si tristes auspices s'acheva cependant dans un sommeil profond, et

le lendemain à notre réveil, il ne nous serait resté du danger passé,

qu'un souvenir fait plutôt pour nous encourager que pour nous abattre,

si nous n'eussions pas été obligés d'attendre pendant deux longs jours

de privation absolue et de famine, que la baisse des eaux nous permît

de franchir la rivière.

Le troisième jour seulement nous en tentâmes le passage après avoir

fait un paquet de nos hardes et l'avoir placé sur notre tête. Nous

nagions d'une main, tandis que de l'autre nous nous efforcions de tenir

nos fusils et nos revolvers hors de l'eau, mais ce n'était pas chose

facile à exécuter. Le courant d'une force extrême nous entraîna dans

un tourbillon où nous faillîmes périr tous deux; et lorsque enfin nous

abordâmes la rive opposée nous étions totalement à bout de forces. Nous

fûmes cependant assez heureux pour pouvoir faire un bon feu de racines

qui ranima nos membres engourdis, fit sécher nos vêtements et nos armes

que nous visitâmes avec le plus grand soin.

Si d'un côté ces douloureuses épreuves augmentaient notre confiance en

nos forces et notre mépris du danger, d'un autre elles ralentissaient

notre marche. En outre, nos pieds déjà en sang nous faisaient souffrir

d'autant plus cruellement que nous n'avions plus aucun moyen de les

garantir ni contre les aspérités du sol, ni contre l'influence de la

gelée. Vers le milieu du jour pourtant, ayant eu l'heureuse chance de

tuer une biche-gama (_note B_) que nous fîmes rôtir, un peu de

gaîté se mêla à notre repas et le rendit délicieux. Du cuir de cet

animal nous essayâmes de nous faire des sandales, mais cette chaussure

délicate, en outre qu'elle ne pouvait suffire à nous garantir contre

les pierres et les épines, se déchira promptement. Elle ne servit

pas même à diminuer l'effet du froid intense sur nos plaies vives.

Incapables désormais de doubler le pas, nous résolûmes afin de ne

point prolonger notre voyage outre mesure de marcher jour et nuit en

n'accordant aux besoins impérieux du sommeil et de la faim que le temps

strictement nécessaire.

En dépit de ce calcul économique, nos provisions s'épuisèrent

promptement sans qu'il nous fût possible de les remplacer, car nous

étions entrés dans _uno campo_ ou espace de pampas, au sud-ouest

de quelques montagnes se ralliant à la sierra Ventana par les accidents

d'un terrain d'une nature calcaire et où de nos yeux avides, pauvres

voyageurs affamés, nous n'aperçûmes aucune trace d'animaux ni de

végétation.

Le jour tout entier s'écoula lentement sans nous laisser entrevoir le

moindre atôme qui put apaiser notre faim et notre soif. Le soir venu,

ne trouvant aucun abri, nous fûmes réduits à nous coucher sur le sol

pierreux et blanc de givre. Aux atroces tortures que nous faisait

éprouver la faim, succéda l'inertie la plus complète. Grâce à Dieu

pourtant, l'ardente fièvre que nous éprouvions vint clore nos paupières

d'un sommeil de plomb, pendant lequel nos membres endoloris et accablés

de lassitude, puisèrent de nouvelles forces. A notre réveil, nous

reprîmes notre triste pélerinage à travers des plaines d'une nature

salpêtrée et couvertes de nombreux étangs salés, de peu de profondeur,

dont les eaux infectes, au goût de cuivre, reposent sur un lit de vase

noire et nauséabonde dans laquelle disparaissent parfois les animaux

attirés par la soif et trompés par la limpidité de l'eau.

Sur ces lacs se tenaient des myriades de _phoénicoptères_ au

long cou, au corps étroit sans queue, hauts sur pattes, et dont les

ailes du ponceau le plus vif se détachaient avec éclat sur la blancheur

irréprochable de toutes leurs autres plumes. A notre approche nous les

vîmes s'envoler simultanément, leur cou tendu, leurs longues pattes

jointes en arrière en forme de gouvernail, et fuir silencieusement avec

la vitesse et la légèreté d'une flèche dont ils ont toute l'apparence.

Je voulus en tirer quelques-uns, mais mon fusil ayant fait long feu je

ne pus y réussir.

Bien que nos pieds fussent profondément écorchés et remplis d'épines,

les angoisses de la faim nous avaient plongé dans un tel état de

surexcitation et de délire qu'à peine nous faisions attention au

douloureux contact de la terre gelée. Nos entrailles étaient atteintes

de souffrances mille fois plus horribles que la mort.

Dans les courts instants de répit que nous laissa cette longue et

cruelle journée nous mangeâmes de la terre et les premières racines

qui nous tombèrent sous la main, sans pouvoir étancher notre soif,

que semblait augmenter encore la vue continuelle des lacs salins. Mon

compagnon, quoique beaucoup plus fort que moi, en apparence, ayant plus

tôt ressenti les tristes effets de la faim et ayant aussi eu recours

beaucoup plus tôt aux moyens extrêmes dont je parle était en proie

à de telles souffrances qu'il se roulait sur le sol en poussant des

cris déchirants qui n'avaient plus rien d'humain. La nuit ne revint

pas sans que je fusse à mon tour plongé dans ce triste état. Nous nous

reprochions l'un et l'autre notre voyage, dans les termes les plus

amers; ou bien, dans les courts intervalles où la souffrance semblait

ne plus avoir de prise sur nous, nous étions comme plongés dans une

douce béatitude voisine de l'extase et, les larmes aux yeux, nous nous

demandions réciproquement pardon de nos brusqueries.

La nuit suivante ne ramena point le sommeil dans nos sens torturés;

nous demeurâmes les yeux ouverts sur le désert, et la pensée fixée

sur notre triste situation. Le lendemain, troisième jour de jeûne,

l'épreuve fut plus terrible encore; nous avions tous deux le délire.

Nous échangeâmes jusqu'à des menaces et des voies de fait. Notre

marche fut lente et souvent interrompue par la lassitude. Notre soif

fut telle qu'à défaut d'eau, nous avalâmes jusqu'à des cailloux, et

que nous eûmes recours pour l'apaiser à l'extrême et répugnant moyen

dont parlent tant de relations de naufrages; ou bien encore, lorsque

le terrain était humide de givre nous y promenions notre propre linge

pour le tordre ensuite au dessus de notre bouche. Cédant de nouveau à

la rage de la faim nous mangeâmes des racines que nous ne connaissions

point, dont le goût était révoltant et qui nous indisposèrent gravement.

Le soir succéda à cet interminable jour, et le seul allégement que

nous pûmes apporter à nos souffrances, fut un peu de feu alimenté par

quelques rares épines glanées çà et là sur le sol de la pampa. Assis

tous deux tristement autour de notre humble foyer, nous sentant trop

faibles pour supporter plus longtemps l'horrible épreuve des angoisses

de la faim, à bout de force et d'espérance nous sentîmes poindre

l'un et l'autre en nous la terrible tentation de mettre fin à nos

souffrances. Tout en préparant nos armes à cet effet, nous vînmes à

penser amèrement au foyer de la famille, aux êtres chéris que nous ne

devions plus revoir. Ces souvenirs nous conduisirent à élever notre

âme à Dieu. L'invocation de son nom faite à haute voix nous fit sentir

combien était grande la lâcheté qui s'était emparée de nous; notre

courage se retrempa dans la prière et au plus profond désespoir succéda

l'assoupissement: cette nuit-là nous dormîmes. Notre réveil fut moins

triste que les précédents: nous nous sentîmes plus dispos quoique

extrêmement faibles. Nos jambes fatiguées, meurtries et écorchées ne

nous permettaient plus d'avancer que bien lentement.

Nous marchions cependant, aiguillonnés par le besoin de nourriture,

lorsque quelques heures plus tard nous eûmes enfin le bonheur de

reconnaître un changement dans la nature du sol, désormais sablonneux

et planté de _génériums-argentinus_, ou _cortadéras_, en

indien, _Koëny_, hautes touffes d'herbes qui ne se trouvent

généralement qu'aux abords des étangs et des cours d'eaux. Le terrain

devenait moins dur à nos pieds sanglants, et un peu plus loin nous

atteignîmes effectivement un étang où nous pûmes étancher notre soif

aride. C'était beaucoup déjà; mais à cette première trouvaille il nous

en fallait ajouter une seconde, des aliments; car cette eau qui nous

avait causé une si grande joie et nous avait tout d'abord soulagés

devait rendre l'impression de la faim encore plus insupportable. En

conséquence, nous nous mîmes en devoir d'inspecter les pourtours de

l'étang en prenant chacun un côté opposé afin de nous rencontrer de

temps à autre.

Une première exploration étant devenue infructueuse, je revenais

anéanti, découragé, lorsqu'un bruit qui se fit entendre derrière moi

au milieu des hautes herbes m'ayant fait tourner la tête, j'aperçus

un puma qui épiait mes mouvements et semblait prêt à s'élancer de

mon côté. Bien que cet animal n'ait rien dans sa taille et dans son

allure du lion d'Afrique, dont les Américains lui ont donné le nom, ma

première impression à sa vue, fut le saisissement; ma seconde fut de

faire feu sur cet habitant du désert. Je l'atteignis en plein poitrail:

rendu furieux par sa blessure, il se traîna vers moi en allongeant ses

griffes comme pour me saisir; heureusement les forces vinrent à lui

manquer, il me fut facile de l'achever à l'aide de mon poignard. Au

bruit de la détonation, mon compagnon accourut. Il fut agréablement

surpris du produit de ma chasse, et m'en félicita sincèrement, en

s'assurant préalablement que le sang dont j'avais les mains couvertes

était autre que le mien.

Nous dépouillâmes en peu d'instants le puma, que nous éventrâmes

ensuite, en ayant soin de le maintenir sur le dos pour ne point perdre

le sang que nous bûmes à même le corps. Peu d'instants après, accroupis

autour d'un feu de broussailles, sur lequel nous flambâmes plutôt que

nous ne fîmes cuire les quartiers de puma, nous nous gorgeâmes avec

voracité de cette chair tout à la fois grasse et coriace, mais qui nous

parut délicieuse.

Après tant de fatigues et de privations, un repos d'un jour ou deux

nous parut indispensable. L'endroit où nous étions était favorable;

nous y fîmes halte. Grâce aux nombreuses touffes de _generium_

qui encadraient l'étang, il nous fut facile de nous abriter et de nous

faire un lit plus moëlleux que la terre gelée. La fièvre nous quitta;

mais l'état de nos pieds empirait; nous ne pouvions les poser à terre

sans croire fouler du verre cassé. Après les avoir enveloppés de

notre mieux avec les lambeaux de notre linge, nous jugeâmes prudent,

néanmoins, de reprendre le cours de notre malheureux voyage en faisant

usage de nos fusils comme de bâtons jusqu'à ce que nos plaies fussent

suffisamment échauffées pour engourdir les douleurs qu'elles nous

causaient. Nous prenions à tâche de nous distraire en formant des

projets pour l'heureux jour où nous arriverions enfin à destination.

Nous cheminâmes de la sorte trois jours encore durant lesquels nous

fûmes assez favorisés pour tuer un lièvre et un daim qui suffirent aux

besoins démesurés de nos estomacs sur lesquels l'air vif du désert

agissait d'une manière presque tyrannique. Loin de nous en désoler

nous nous réjouissions au contraire extrêmement, car la nature du pays

semblait par sa riche apparence nous présager d'abondantes chasses.

Mais il était écrit là-haut que tous les malheurs nous accableraient

tour à tour et que nous aurions vainement surmonté les terribles

tourments de la fatigue et de la faim. Une plus cruelle épreuve encore

nous attendait: notre boussole, objet si précieux pour nous, s'était

avariée, dans les eaux du torrent où nous avions failli périr; depuis

lors, par une étrange fatalité, le soleil ne s'était point montré et

nous n'avions pu remédier à ce grave inconvénient. Fatigués d'esprit

et de corps, nous nous étions jusque-là contentés d'un simple coup

d'œil sur l'instrument dont l'aiguille s'était rouillée dans son

encastrement. Mon plan de route n'existait plus depuis longtemps déjà,

lorsqu'au retour du soleil nous nous aperçûmes que nous avions fait

fausse route, en suivant la direction sud-ouest, point diamétralement

opposé à celui vers lequel nous devions marcher. Au lieu de côtoyer

le territoire Indien nous nous y étions complètement engagés depuis

longtemps déjà.

Quoique cette certitude fût accablante, nous tentâmes néanmoins de

changer de direction, en nous rapprochant des montagnes que nous

apercevions au loin devant nous, comptant y trouver plus de sécurité.

Nous fûmes assez heureux pour repasser une rivière que nous avions

déjà franchie la veille, et de les atteindre avant que le temps,

déjà menaçant depuis le matin, ne devint mauvais. Nous pûmes nous

y construire un petit réduit dans un des plis du terrain à l'aide

des nombreuses pierres plates qui jonchaient le sol en cet endroit.

Pendant quarante-huit heures, assiégés par une affreuse tourmente, nous

restâmes blottis avec quelques provisions provenant de nos dernières

chasses, sans pouvoir nous aventurer au-dehors; car la pluie et les

rafales de vent faisaient ébouler de véritables avalanches de pierres

de toutes les pentes rocheuses qui nous environnaient.

La tourmente apaisée, nous trouvâmes les matériaux d'un bon feu,

dans les nombreuses épines--_mamouël cêton_--(_note C_),

qui hérissaient le sol, et qui toutes portaient les traces d'un

précédent incendie. Ce fut pour nous une preuve évidente du voisinage

des Indiens; car nous n'ignorions pas, qu'il est dans leur habitude

d'incendier ainsi les champs qu'ils abandonnent.

Avant de suivre la nouvelle direction que nous adoptâmes, lorsque notre

boussole fut réparée, il était urgent de renouveler nos provisions de

route, et par conséquent de rentrer dans la plaine où sous nos yeux un

grand nombre de gamas se prélassaient au soleil du matin. Plusieurs

légèrement atteintes nous échappèrent grâce à la distance et à leur

agilité; une seule, blessée de deux coups de feu, nous parut hors

d'état de fuir bien loin; nous nous élançâmes à sa poursuite avec

toute l'ardeur que nous permettait la faiblesse de nos jambes. Déjà

sa course paraissait se ralentir visiblement, et l'espoir de nous en

rendre maître grandissait d'autant plus, quand soudain, au détour

d'une éminence, nous vîmes avec terreur un parti d'Indiens qui étaient

évidemment sur la piste d'une proie quelconque: homme ou gibier.

Regagner l'antre de la montagne et notre hutte, était ce que nous

avions de mieux à faire; nous fûmes assez heureux pour exécuter ce

mouvement de retraite sans être vus. Pendant deux longs jours, tapis

dans notre cachette, appréhendant d'y être d'un moment à l'autre

découverts et assaillis par un ennemi sauvage et sans pitié, nous ne

tardâmes pas à y être assiégés par la faim. Obligés de tenter quand

même une sortie le troisième jour, pour renouveler notre chasse, nous

reprîmes confiance et espoir, en tirant à peu de distance une gama

d'assez belle taille. Déjà je la chargeais sur mes épaules, lorsque les

Indiens, fort nombreux cette fois, surgirent comme par enchantement

de tous les replis du terrain et nous entourèrent en se livrant à une

joie féroce, en poussant des cris gutturaux tout en brandissant leurs

lances, leurs _boleadoras_, boules--en indien _locayos_--et

leurs lazzos.

Rien ne me parut plus bizarrement triste, que l'aspect de ces êtres

à demi nus, montés sur des chevaux ardents qu'ils manient avec une

sauvage prestesse, ainsi que la couleur bistrée de leurs robustes

corps, leur épaisse et inculte chevelure, tombant autour de leur

figure et ne laissant entrevoir à chacun de leurs brusques mouvements,

qu'un ensemble de traits hideux, auxquels l'addition de couleurs vives

donnait une expression de férocité infernale.

Le résultat d'une lutte entre nous et cette bande, ne pouvait être

douteux, mais nous jugeant perdus sans espoir, et regardant la mort en

face, nous nous serrâmes la main, en nous exhortant mutuellement à une

bonne et commune défense, puis nous fîmes feu sur les plus avancés de

nos ennemis. Un d'entre eux, plus grièvement blessé que quelques-uns

de ses compagnons, tomba de cheval; mais sa chûte n'arrêta point

les autres qui se ruèrent en masse sur nous, pendant que nous nous

empressions de recharger nos armes. Mon camarade, accablé par le nombre

et percé de coups, tomba pour ne plus se relever. De mon côté, vivement

pressé, je venais d'avoir l'avant-bras gauche transpercé par une des

lances que je m'efforçais de détourner de ma poitrine, quand une de

ces boules de pierre, dont se servent également les gauchos, soit pour

renverser les chevaux sauvages au plus fort de leur course, soit pour

assommer les bœufs, m'atteignit en pleine tête et me fit rouler inanimé

sur le sol. Je reçus encore d'autres blessures et d'autres contusions,

mais je n'en eus connaissance que quand je sortis de mon évanouissement

et que je tentai de me relever, sans pouvoir y parvenir.

Les Indiens qui m'entouraient, voyant mes mouvements convulsifs, se

disposaient à y mettre un terme en m'achevant, lorsque l'un d'eux,

jugeant sans doute, qu'un homme aussi dur à mourir, ferait un utile

esclave, s'opposa à leur dessein. Cet homme après m'avoir complètement

dépouillé me lia les mains derrière le dos, puis me plaça sur un cheval

aussi nu que moi-même et m'y assujettit étroitement par les jambes.

Alors commença pour moi un voyage vraiment terrible, et je renouvelai

à un siècle et demi d'intervalle, à l'autre bout du monde, la course

épouvantable de Mazeppa. La perte continuelle de mon sang me livra à

une succession d'agonies et de faiblesses pendant lesquelles je me

trouvai balloté de côté et d'autre comme un fardeau inerte, au galop

d'un cheval sauvage qu'aiguillonnaient ses barbares maîtres.

Combien dura ce supplice? je n'en sais rien; tout ce que je me

rappelle, c'est qu'à la fin de chaque jour on me déposait à terre sans

me délier les mains; les Indiens craignant sans doute de ma part,

malgré le triste état où je me trouvais, quelque tentative de fuite ou

de suicide. Pendant tout ce long voyage qui me parut une éternité, je

ne mangeai quoi que ce fût, bien que les Indiens m'offrissent de temps

en temps des racines.

Arrivé au camp de la horde, lieu de notre destination, on enleva

enfin les liens étroits qui m'avaient torturé les pieds et les mains

au point qu'ils ne pouvaient m'être d'aucun usage. Incapable de me

mouvoir je restai étendu sur la terre, au milieu de mes ravisseurs.

Hommes, femmes, enfants, tous me contemplaient avec une curiosité

farouche, sans qu'un seul d'entre eux cherchât à me procurer le moindre

soulagement. Au récit de ma résistance sans doute, que mon maître

renouvelait à chacun, des gestes menaçants m'étaient adressés.

Le soir seulement de cette demi-journée de poignantes émotions, on me

présenta de la nourriture, à laquelle je ne me sentis pas encore la

force de faire honneur; c'était de la viande crue de cheval, principal

aliment de ces nomades. La nuit qui suivit, un monde de pensées

m'accabla. Dans mon insomnie, j'avais toujours présente à la pensée, la

mort de mon compagnon. Je formais mille conjectures sur la destinée que

me réservaient les Indiens. La plus grande probabilité me paraissait

être qu'ils me gardaient pour quelque solennel supplice: cependant il

n'en fut rien.

Sans avoir la moindre pitié pour ma triste position dont ils se

riaient, ils me laissèrent pendant plusieurs jours sans rien exiger de

moi. Je pus ainsi donner quelque repos à mon corps brisé et voir l'état

de mes nombreuses blessures s'améliorer un peu, sans autre secours que

celui de la volonté divine et de l'application que je fis de certaines

herbes.

Mais la nudité complète à laquelle j'étais condamné ne tarda point à

me devenir des plus sensibles. A dormir sur la terre, sans abri, sans

couverture, mon malaise augmenta; je gagnai des douleurs aiguës dans

tous les membres. Puis à son tour vint la faim, une faim voisine de la

rage pendant laquelle je tentai vainement de me nourrir d'herbes et de

racines. Il fallut me résigner à ne dévorer que de la chair sanglante,

comme le font les Indiens eux-mêmes; mais chaque fois que j'achevais un

si répugnant repas, le cœur me manquait. Ce ne fut qu'à la longue que

je parvins à surmonter l'horreur que ce genre de vie m'inspirait.

Que de fois un morceau de chair crue à la main, et réduit à disputer

chaque bouchée de cet effroyable mets aux chiens affamés qui

m'entouraient en s'entre-battant, je me suis laissé aller à établir

mentalement une comparaison entre cet ignoble repas et la table

élégamment ornée, couverte de linge éblouissant, de riches porcelaines

et de brillants cristaux, autour de laquelle nos heureux d'Europe,

dégustant avec insouciance les mets les plus délicats et les vins les

plus généreux, font assaut de saillies spirituelles et de doux propos.

CHAPITRE II

En quelles mains j'étais tombé.

A l'époque où le soleil ne se couchait pas sur les domaines des

monarques espagnols, les vastes plaines qui se déroulent entre

Buenos-Ayres et le détroit de Magellan, d'un côté, et de l'autre,

entre l'Atlantique et les Andes jusqu'à Mendoza, était censé faire

partie de la vice-royauté de la Plata, bien que la plupart des Nomades

qui les occupaient fussent alors, comme à présent, libres de tout

joug. Aujourd'hui une ligne fluctueuse, déterminée, à l'est, par la

Cordillière de Médanos et le Rio-Salado, au nord, par le Rio-Quinto,

le Cerro Verde et le cours entier du Diamante qu'elle remonte jusqu'au

sein des Andes, forme la limite commune de la Confédération Argentine

et de la Pampa indépendante; au sud du Rio Négro commence la Patagonie.

Plus de trois ans de séjour forcé dans ces régions m'ont mis à même

d'y connaître trois groupes distincts de population, dont chacune

correspond à une division naturelle du sol.

Dans la zône de l'est, qui va du Rio Salado au Rio Colorado,

vivent les Pampéens proprement dits, divisés en sept tribus. La

région boisée, qui s'étend entre le lac _Bévédèro_ et le

_Courou-Lafquène_--lac Noir,--ainsi que le long des cours

d'eau qui remontent de ce dernier lac jusqu'au Rio Diamante,

est la terre des _Mamouelches_--habitants des bois--qui

forment huit tribus importantes que les Indiens désignent par les

appellations de: _Ranquel-tchets_, _Angneco-tchets_,

_Catrulé-Mamouel-tchets_, _Quinié-Quinié-Ouitrou-tchets_,

_Lonqueil-ouitrou-tchets_, _Renangne-Cochets_,

_Epougnam-tchets_ et _Motchitoué-tchets_. Toutes ces tribus

sont également subdivisées et chacune des subdivisions a son chef.

Enfin du Rio Colorado, jusqu'au midi du Rio Négro, fleuve étroit, mais

profond, dont le cours est plus long que celui du Rhin ou de la Loire,

j'ai compté neuf tribus de Patagons, dont voici les noms:

Les _Payou-tchets_, les _Puel-tchets_, les

_Caillihé-tchets_, les _Tchéouel-tchets_, les

_Cangnecaoué-tchets_, les _Tchao-tchets_, les

_Ouili-tchets_, les _Dilma-tchets_, et les

_Yacanah-tchets_.

Chacun sait que l'Amérique méridionale est citée comme étant un pays,

qui par la nature de son climat, de son sol et de ses productions,

présente les plus grands contrastes; mais on ne connaît que fort peu

l'intérieur des terres habitées par les Patagons.

Quelques détails ne seront donc point ici déplacés.

Depuis Quéquène, notre point de départ, jusqu'à la Sierra Ventana

(_note_ D), et très au loin dans la direction sud-ouest que

nous avions tout d'abord été forcés de prendre, nous parcourûmes mon

compagnon et moi un sol accidenté, le plus souvent d'une fertilité dont

on n'a aucune idée. Il était entrecoupé çà et là par quelques torrents

dont les eaux limpides, vont, tout en se jouant avec rapidité sur un

fond rocheux et inégal, se perdre dans un lac profond dont le niveau

ne varie jamais, quelle que soit l'affluence des cours d'eau qui s'y

jettent. Les Indiens nomment ce lac _Gualichulafquéne_--le lac du

Diable.

Toute cette partie du désert américain jusqu'au Rio-Colorado est

d'un aspect des plus flatteurs; exploitée par une nation active et

intelligente, cette contrée serait la source de grandes richesses

car le sol y est partout noir et vierge et rendrait facilement au

centuple la semence qu'on y laisserait tomber. Sous une épaisse et

haute couche d'herbe, à peine atteinte par le givre, il nous fut

facile de voir celle de l'année précédente qui ne lui était vraiment

inférieure que par sa couleur, et sous cette dernière, une troisième

dont la décomposition n'était point encore achevée. Nous trouvâmes dans

ces endroits une chasse abondante et variée, des _gamas_, des

_lamas_, des _Nandous_--autruche de la Patagonie,--jusqu'à

des perdrix de la plus grande espèce et quantité de petits étangs d'une

eau douce et agréable.

Jusqu'au Colorado, dans toute la direction sud-ouest et sud, cette

fertilité devient irrégulière et diminue sensiblement; elle n'apparaît

plus qu'entrecoupée par un sol tantôt sablonneux, tantôt rocheux;

ou bien encore, le plus souvent, d'une nature salpêtrée et couvert

d'étangs salés et infects, d'une limpidité trompeuse. Ces sortes

d'étangs, fort communs dans les parages nord, et nord-ouest, sont dans

le sud et le sud-ouest fort souvent entremêlés à d'autres lacs salés,

généralement fort profonds, d'une grande étendue, dont le niveau varie

fréquemment et dont les eaux sont chaudes en hiver et glaciales durant

l'été. Ces lacs donnent un sel magnifique, dont les Indiens font

d'amples provisions, tant pour leur consommation particulière que pour

celle des autres tribus, qui le leur achètent à vil prix.

Les abords de ces lacs sont généralement durant l'hiver entièrement

dépourvus de verdure; mais cependant leurs eaux bleues, profondément

emprisonnées entre des rives d'une nature crayeuse, forment un

contraste admirable, et l'on se croirait presque transporté par un beau

temps au sein des mers glaciales.

Trois ans d'esclavage chez les Patagons · 第 1 / 14 段