Il ne paraît pas que Chateaubriand ait fait, dans le courant du mois de
décembre, une visite à Fervaques, comme il l'avait annoncé. Il était
alors très préoccupé de la candidature d'Astolphe à la Pairie, et
pendant un moment, il crut même qu'il allait réussir; mais le succès
espéré n'arriva pas. Dans la lettre suivante, il rend compte à Madame de
Custine de l'ajournement de ses espérances.
Mercredi, 24 décembre 1823.
J'avais de grandes espérances. Elles ont été trompées pour le
moment. Le Roi n'a voulu nommer, je crois, que des députés, des
militaires et des hommes de sa maison et de celles des Princes.
Mais j'ai la promesse pour Astolphe pour une autre circonstance qui
n'est pas très éloignée. Ne croyez pas que je vous oublie et que
vous n'êtes dans ma vie au nombre de mes plus doux et de mes plus
impérissables souvenirs.
Mille tendresses à tous.
Ch.
Cette lettre du 24 décembre 1823 est la dernière dans laquelle il soit
question de la candidature d'Astolphe. C'est aussi la dernière de toute
sa correspondance avec Chateaubriand que Madame de Custine ait conservé.
* * * * *
On voit quelle était à cette date la situation d'Astolphe: il occupait à
la cour et dans le monde le rang le plus honorable; son esprit, la
distinction de ses manières lui assuraient partout le plus favorable
accueil; la bienveillance du Roi et des Princes lui était acquise; il
était à la veille d'être Pair de France, suivant la promesse que
Chateaubriand en avait reçue; tout semblait lui sourire; un des mariages
préparés par les soins de sa mère allait sans doute effacer les deuils
de sa famille et lui rendre les joies du foyer domestique.
Cette perspective de bonheur qui s'offrait à lui et qui aurait dû
combler ses voeux, s'évanouit tout d'un coup, et ce n'est pas, comme on a
eu tort de le dire, à l'ingratitude du gouvernement de la Restauration,
c'est à lui-même, à lui seul qu'il doit imputer d'avoir tout perdu.
Il est des choses qu'on voudrait pouvoir ne pas écrire et qu'il faut
pourtant raconter, au moins sommairement, pour rétablir la vérité des
faits. Empruntons-en le récit à un homme dont l'attachement a survécu
aux fautes mêmes de son ami, et dont l'âme honnête et simple a fait
preuve jusqu'à la fin d'une extrême partialité en faveur d'Astolphe.
Nous voulons parler de M. Varnhagen d'Ense.
«Un accident terrible, dit M. Varnhagen, vint mettre en émoi tout Paris.
On trouvait, un beau matin, dans les environs de cette ville, un jeune
homme gisant dans les champs, sans connaissance, dépouillé de tous
vêtements et meurtri en différentes parties du corps. Ce jeune homme
n'était autre que Custine, qui paraissait avoir été la victime d'un
crime. On ne le désignait pas hautement mais on prononçait nettement son
nom en cachette, et la calomnie se complaisait en chuchotements qui
devaient nuire à la réputation d'un homme qui comptait des adversaires
aussi bien dans les rangs du monde libéral que dans ceux de
l'aristocratie. Indigné d'une pareille méchanceté, il se retira quelque
temps du grand monde, s'adonnant d'une manière plus sérieuse à la
littérature, et il entreprit différents voyages...[52].»
Cette narration, malgré des réticences calculées et d'évidentes
contradictions, n'est malheureusement que trop claire. C'est en vain que
Varnhagen ménage autant qu'il peut ses expressions, craignant de trop
soulever les voiles; il voudrait même ne pas croire aux faits qu'il
rapporte. Mais comment s'expliquerait-on que Custine, victime d'un
crime, comme Varnhagen l'allègue en hésitant, n'ait manifesté son
indignation contre la _méchanceté_ qu'en se retirant _pour quelque
temps_ du monde! et que, courbant la tête devant la calomnie, il ait
abandonné sans retour ses prétentions à la Pairie et ses projets de
mariage?
Ce qu'il y a de certain c'est qu'il s'agissait d'une de ces affaires
inavouables qui laissent un stigmate ineffaçable dans la vie d'un homme.
Custine fut victime d'un honteux rendez-vous qu'il avait provoqué
lui-même, et qu'on n'avait accepté que pour lui infliger un châtiment
exemplaire. Exact à ce rendez-vous, Custine y trouva cinq ou six
adversaires. Maltraité, battu, laissé nu au milieu des champs, il rentra
dans Paris sous le manteau d'un cocher de fiacre et n'eut rien de plus
pressé que de porter plainte. C'est par cette imprudente démarche que le
scandale éclata publiquement. Une enquête fut commencée; elle établit
d'autant plus vite la vérité des faits que les agresseurs, appartenant à
un corps d'élite de l'armée, se déclarèrent eux-mêmes. Ils ne furent pas
poursuivis. Cette affaire eut, en effet, comme dit M. de Varnhagen, un
immense retentissement, qui dure encore.
Naturellement, à partir de ce jour, il ne fut plus question pour
Astolphe, ni de la Pairie, ni de mariages. Ces projets, auxquels avaient
pris part quelques-unes des plus nobles familles de France, tombèrent du
coup dans le néant. Nous lisons dans les Souvenirs très intéressants de
Madame la comtesse de Sainte-Aulaire, cette simple phrase qui, à la
lueur d'événements subséquents, devient sinistre et serre le coeur: «Je
retrouvai à Paris ma chère Marie Mendelsohn (gouvernante de Mademoiselle
Fanny Sebastiani); on pensait alors à marier Fanny; je fus chargée de
lui parler de M. de Custine: heureusement, cette idée n'eut pas de suite
et M. de Praslin fut choisi.» _Heureusement!_ Quelle ironie du sort! On
ne savait pas alors ce que l'avenir tenait en réserve; on ne prévoyait
pas un autre drame plus terrible encore que celui de M. de Custine:
l'horrible tragédie qui devait assombrir les dernières années du règne
de Louis-Philippe... Nul ne peut fuir sa destinée!
* * * * *
On peut juger du désespoir de Madame de Custine. Cette catastrophe
qu'elle avait prévue peut-être et redoutée depuis longtemps depuis le
jour de l'étrange passion d'Astolphe pour un jeune homme de Darmstadt,
passion dont la bonne et honnête famille de Varnhagen avait été témoin
sans en suspecter le caractère, enlevait à la pauvre mère tout à la fois
ses projets d'avenir, ses espérances, son amour du monde, ses relations
avec la Cour. Il ne lui restait rien que les derniers jours d'une vie
désenchantée, solitaire et sans but.
La situation était-elle donc sans remède? Dans le premier effarement,
une sorte de conseil de famille fut réuni, dont Chateaubriand faisait
partie avec deux autres amis de Madame de Custine. Chateaubriand,
dit-on, proposa un remède héroïque: «On pouvait, peut-être, sauver les
apparences en les bravant, et réduire au silence les auteurs des mauvais
propos par un duel éclatant; sinon, il fallait quitter la France pour
n'y plus rentrer.» Custine adopta en partie, mais en partie seulement,
cet avis: il s'absenta pour quelque temps et voyagea!
Madame de Custine, dans la tristesse et le deuil, se retira à Fervaques
et s'éloigna chaque jour davantage de ce monde où elle avait tant brillé
par sa beauté, sa grâce et son esprit. Elle n'interrompit cependant pas
sa correspondance avec Chateaubriand, mais à partir de cette époque,
elle cessa de conserver ses lettres, qui ne devaient plus contenir que
de pénibles détails, des conseils, des consolations relatives à la
malheureuse affaire d'Astolphe. C'est un sujet dont la pauvre mère
n'avait garde de perpétuer le souvenir.
Au milieu de ces événements. Chateaubriand, au faite des honneurs et de
la popularité, conservait dans le ministère Villèle la direction du
ministère des affaires étrangères. L'avenir était alors plein de
promesses. Le gouvernement de la Restauration avait atteint son plus
haut degré de puissance et de gloire: la guerre d'Espagne terminée par
de brillants succès, la France replacée à son rang dans le concert
européen, l'opposition vaincue aux élections des 25 janvier et 6 mars
1824, tout semblait assurer au Ministère une longue période de paix et
de stabilité.
Combien cependant cette apparente sécurité était trompeuse! Une
invincible antipathie entre M. de Villèle et Chateaubriand, dissimulée,
voilée tant que leurs intérêts dans la lutte politique avaient été les
mêmes, s'était révélée et avait grandi aussitôt qu'ils avaient partagé
le pouvoir. Les rivalités et de profonds dissentiments n'avaient pas
tardé à se produire.
Comment aurait-il pu en être autrement entre deux hommes d'État de
nature si divergente? M. de Villèle, comme il le proclamait lui-même
avec un dédain ironique, «était peu fait pour les grands horizons»; il
reprochait à Chateaubriand d'être plein de chimères, et de se perdre
dans les espaces. Chateaubriand, de son côté, avec ses profondes
intuitions, qui souvent lui découvraient l'avenir, méprisait l'étroit
esprit de l'homme d'affaires et ses vues à courte échéance. La politique
de l'un ne pouvait donc être celle de l'autre; l'une était celle du
génie avec son enthousiasme, ses élans passionnés et ses aspirations
indéfinies; l'autre plus terre-à-terre, était celle de la pratique, à
qui suffit le labeur de chaque jour et qui s'en acquitte honnêtement,
habilement, avec une régularité persévérante. Esprits entiers tous les
deux: M. de Villèle, pas plus que Chateaubriand, ne supportant la
contradiction et n'admettant aucune supériorité.
M. de Villèle s'était montré très opposé à la guerre d'Espagne que
Chateaubriand par son ascendant avait fait entreprendre, dont il
prépara, dirigea, surveilla les opérations avec une extrême énergie, et
beaucoup d'habileté, qu'il considérait comme son oeuvre et comme sa
gloire. M. de Villèle avait été froissé de ses succès; il ne l'était pas
moins des fêtes fastueuses du ministère des affaires étrangères, qui,
dans le monde aristocratique d'alors, éclipsaient et rendaient ridicules
ses réceptions plus modestes.
L'hostilité des deux ministres et les dissentiments au sein du ministère
remontaient presque à l'époque de sa formation. Nous en trouvons même la
preuve dans les lettres de Chateaubriand qu'on vient de lire: dès le
mois de février, deux mois après son entrée dans le Cabinet, Madame de
Custine l'avait mis sur ses gardes et l'avait averti des bruits qui
couraient: «Quel tas de bêtises! avait répondu Chateaubriand; Villèle et
moi sommes très bien ensemble.» Il est probable que, malgré ses
dénégations, les rumeurs n'étaient pas sans fondement; mais
Chateaubriand n'était pas obligé de l'avouer, même à Madame de Custine.
Cependant, quelques semaines plus tard il est moins réservé, et le 1er
avril il lui écrit: «Je suis complètement brouillé avec Corbière; ne le
dites pas;» trois jours après, il l'avertit qu'il est «dans
l'impossibilité de correspondre avec les deux ministres Capelle et
Corbière.» Or Corbière et Villèle c'est tout un; brouillé avec l'un, il
y avait peu de chance qu'il fût l'ami de l'autre. Loin de s'améliorer,
ses rapports avec ses collègues ne firent ensuite que s'aigrir et
s'envenimer.
Les choses étaient en cet état, quand le 6 juin 1824, jour de la
Pentecôte, Chateaubriand en arrivant aux Tuileries, où il allait faire
sa cour au roi, reçut la lettre suivante:
«J'obéis aux ordres du roi en transmettant à votre Excellence une
ordonnance que le Roi vient de rendre: Le sieur comte de Villèle,
président de notre Conseil des ministres, est chargé par intérim du
portefeuille des affaires étrangères, en remplacement du sieur Vicomte
de Chateaubriand.»
On ne comprendrait pas que M. de Villèle, ordinairement si mesuré, se
fût laissé emporter tout à coup à un degré d'exaspération tel qu'il
signifiât aussi brutalement à un collègue son expulsion. Chateaubriand
n'avait pas même été prévenu; les formes les plus vulgaires de la
politesse semblaient avoir été supprimées de propos délibéré; ni les
services rendus, ni la haute situation de l'homme politique, ni la
gloire de l'écrivain, ni les dangers évidents d'une pareille mesure, qui
ressemblait presque à un coup d'État, n'avaient été pris en
considération.
Il y a là une énigme dont M. de Villèle nous donne la clé dans ses
Mémoires: la mesure prise dans la matinée du 6 juin était le résultat
d'un ordre formel du roi lui-même. «Le roi, dit-il, me fait demander à
dix heures du matin. Je m'y rends. À peine la porte de son cabinet
est-elle fermée, qu'il me dit: «Villèle, Chateaubriand nous a trahis; je
ne veux pas le voir à ma réception.» Je fais observer au roi le peu de
temps qui restait: tout est inutile. Il me fait dresser aussitôt
l'ordonnance sur son propre bureau, chose qu'il n'aurait jamais faite en
toute autre circonstance. Il la signe et je vais l'expédier. Mais on ne
trouve pas M. de Chateaubriand chez lui; il s'était déjà rendu dans les
appartements de S.A.R. Monsieur, attendant ce prince pour lui présenter
ses hommages: c'est là seulement qu'on peut lui remettre l'ordre du roi
qui le révoque de ses fonctions.»
M. de Villèle déclare n'avoir jamais su qui avait révélé au roi
l'hostilité de Chateaubriand au projet de conversion de la rente et la
part qu'il avait prise au rejet de cette loi devant la Chambre des
Pairs. Cependant Chateaubriand ne s'en cachait pas, et son opposition
n'était un secret pour personne dans aucun des salons qu'il fréquentait,
et surtout dans celui de Madame de Custine.
Il résulte de ces détails, ignorés de Chateaubriand, que l'initiative de
sa révocation appartient personnellement au roi, non à M. de Villèle.
Mais il est permis de croire que M. de Villèle s'y prêta sans se faire
beaucoup prier. Dans les explications qu'il eut à ce sujet avec Berryer,
il en accepte toute la responsabilité comme de son oeuvre personnelle et
sans découvrir la personne du roi, ce qui était son devoir. Quant à la
mesure en elle-même, il y trouvait la satisfaction, très impolitique
d'ailleurs, de rancunes invétérées.
On peut lire dans les _Mémoires d'outre-tombe_ et les écrits, du temps,
les détails et les conséquences immédiates de cet événement inattendu.
Le scandale fut immense, et Chateaubriand n'était pas homme à supporter
patiemment une telle offense. L'explosion de sa colère fut terrible:
«Avec cela, dit-il en montrant une plume, j'écraserai le petit homme.»
Il tint parole, et la guerre sans trêve ni merci fut déclarée. Il
souleva contre M. de Villèle une formidable opposition; le «petit homme»
fut renversé, mais, dans sa chute il entraîna la monarchie.
Aussitôt que Madame de Custine apprit la disgrâce de son ami, elle lui
adressa, toujours aimante et toujours dévouée, ces touchantes paroles:
«Vous savez que, quelles que soient mes peines, je ressens avant tout
les vôtres. Venez, comme autrefois, vous reposer à Fervaques.» Que de
souvenirs et de sentiments tendres dans ces simples mots! Il ne paraît
pas cependant que Chateaubriand se soit rendu à Fervaques comme Madame
de Custine l'y conviait. Dès le 21 juin, quinze jours après sa chute, il
commença contre le ministère cette opposition implacable qui devait
l'entraîner bien au delà du but qu'il voulait atteindre, jusqu'au
renversement de la monarchie par une révolution.
Comment Chateaubriand, avec ses antécédents politiques, oubliant
l'implacable opposition qu'il avait faite au ministère Decazes et aux
libéraux, a-t-il passé, par une brusque transformation et des alliances
nouvelles, dans les rangs de ces «ouvriers en ruines,» comme il les
appelle, qui formaient le parti d'attaque sous la Restauration? À cette
question et au reproche qu'on lui adresse d'avoir contribué à la chute
de la monarchie, il répond par des aveux et des regrets: «Eussé-je
deviné le résultat, dit-il, certes je me serais abstenu; la majorité qui
vota la phrase sur le refus de concours (adresse des 221) ne l'eût pas
votée si elle eût prévu la conséquence de son vote. Personne ne désirait
sérieusement une catastrophe, sauf quelques hommes à part.» Puis
rejetant sur l'instabilité des choses humaines les faits accomplis, il
ajoute tristement: «Après tout, ce n'est qu'une monarchie tombée; il en
tombera bien d'autres. Je ne lui devais que ma fidélité, elle l'aura à
jamais.»
Il ne s'était fait d'ailleurs aucune illusion, même au plus fort de son
opposition, sur les fatales inconséquences où il se laissait entraîner,
et avec sa sincérité habituelle, il en faisait l'aveu: «Je vais toujours
seul je ne sais où, disait-il, tantôt conduisant l'opinion, tantôt
poussé par elle. Quelquefois je l'égare, d'autres fois elle m'égare
elle-même, et il me faut la suivre à contre-coeur. Je ne me fais point
illusion sur moi-même: je me creuse un abîme où je m'enfonce tous les
jours plus avant.» Il était ému en prononçant ces paroles, et lui qui ne
pleurait jamais devant personne, il essuya quelques larmes[53].
Sans doute pour un homme d'État qui doit porter devant l'histoire la
responsabilité de ses actes et même des conséquences qu'il n'a pas
prévues, l'apologie de Chateaubriand paraîtra insuffisante, et lui-même
il l'a senti quand il a reconnu, dans ses Mémoires, la faute qu'il avait
commise en s'alliant aux hommes de ce parti imprévoyant qui, monarchiste
au fond du coeur, après avoir renversé la monarchie de Louis XVI, allait
renverser celle de Charles X, et qui préparera plus tard la chute de
Louis-Philippe; parti d'utopistes, généreux sans doute, se disant et se
croyant modérés, mais qui, comme on l'a dit, «préparent les révolutions
sans les vouloir, et qui, rêvant le bien, conduisent au mal.»
C'est de cette époque que date la grande popularité de Chateaubriand
dans le parti libéral, son public avait changé; il réunit autour de lui
une société d'écrivains pour donner de l'ensemble à ses combats. Les
lettres d'adhésion, les protestations de dévouement portant les noms de
l'opposition la plus avancée et la plus hostile à la monarchie lui
arrivent de toute part. Les hommes de lettres du parti populaire
s'empressaient, de leur côté, à lui former une cour, à se relayer auprès
de lui, à l'entretenir sans cesse, à ne pas le laisser un instant seul
avec lui-même. On sentait de quelle importance était la conquête d'un
tel nom, et l'on redoutait de la part de cette noble et mobile nature
une défection, quelque retour soudain aux sentiments chevaleresques et
monarchiques. Pauvre grand homme! qu'il était loin de se croire ainsi
épié, gardé à vue, séquestré par des hommes qu'il regardait comme ses
amis, au profit d'une cause qui n'était pas la sienne! Il se croyait le
chef d'un parti; il en était l'instrument.
Cependant les suffrages fort suspects de ses anciens antagonistes
étaient bien faits pour l'inquiéter. «J'ai surpris plus d'une fois dans
son âme, dit le comte de Marcellus, un étonnement mêlé de regrets pour
les témoignages d'admiration et d'estime qui lui venaient de ce côté.»
Avec une droiture qui l'honore grandement il a, sans hésiter, reconnu
ses torts: «Je crus très sincèrement, dit-il, remplir un devoir en
combattant à la tête de l'opposition, trop attentif au péril que je
voyais d'un côté, pas assez frappé du danger contraire. Eussé-je deviné
le résultat, je me serais abstenu. Pour me punir de m'être laissé aller
à un ressentiment trop vif peut-être, il ne m'est resté qu'à m'immoler
moi-même sur le bûcher de la monarchie.» Quel homme d'État a jamais
poussé plus loin la franchise de ses aveux?
Pendant que Chateaubriand, tout en protestant de son amour pour la
monarchie et de son dévouement au roi, poursuivait les ministres de ses
invectives, il préparait la première édition complète de ses oeuvres et
consacrait toute son ardeur à la plus noble et la plus légitime des
causes: l'affranchissement de la Grèce.
Quelques semaines après avoir quitté le ministère, il partit pour la
Suisse où il rejoignit Madame de Chateaubriand qui était allée l'y
attendre. Au bord du lac de Neuchatel, dans ces campagnes charmantes, il
retrouvait les souvenirs de Jean-Jacques Rousseau qui s'y était promené
en habit d'Arménien. Du haut des montagnes, il se plaisait à contempler
le lac de Bienne et «les horizons bleuâtres»; enfin il s'était fixé à
Fribourg quand la maladie du roi le rappela précipitamment à Paris.
Louis XVIII mourut le 16 septembre 1824, survivant de trois mois
seulement à la révocation de son ministre des affaires étrangères.
Presque immédiatement, Chateaubriand publia sa brochure: «Le roi est
mort, vive le roi», qui semblait annoncer un changement dans ses
dispositions, et peut-être la fin de ses hostilités. Après la
publication de cette brochure, il retourna chercher en Suisse Madame de
Chateaubriand, qu'il ramena bientôt à Paris.
L'année suivante, il assista à Reims au sacre du roi Charles X (29 mai),
sans que, en cette circonstance solennelle, il se fit un rapprochement
qu'on aurait pu espérer, et l'opposition contre les ministres reprit
avec une nouvelle ardeur.
* * * * *
Les choses étaient en cet état vers la fin de 1825. Madame de
Chateaubriand, atteinte dès cette époque d'une bronchite chronique,
était allée passer l'hiver dans le midi de la France. Elle avait choisi
pour résidence la petite ville de La Seyne, simple village,
écrivait-elle, sur le golfe qui termine la rade de Toulon. La
description qu'elle en donne est charmante: «La Seyne est entourée de
petits coteaux, bien dessinés et plantés de vignes, de cyprès et
d'oliviers. Du village, on a la vue de la mer et de la rade, et, si l'on
monte un peu, celle de la pleine mer, couverte de vaisseaux qui se
croisent, et d'une quantité de petits bâtiments et de bateaux pêcheurs,
montés les uns par d'honnêtes marins, les autres par d'honnêtes forçats,
dont les habits rouges sont d'un effet très agréable tout au travers des
voiles.»
C'est là qu'elle passa l'hiver. Son séjour y fut signalé par des
bienfaits: à La Seyne vivait une pauvre famille, portant un illustre
nom, mais dans un tel état de dénuement que la mère était obligée de
garder la chambre faute de vêtements. Madame de Chateaubriand sollicita
en faveur des deux fils l'intervention de l'évêque d'Hermopolis auprès
du roi, «qui ignorait certainement que des neveux de Massillon mouraient
de faim sous le règne d'un descendant de Louis XIV.» La requête de
Madame de Chateaubriand fut accueillie comme elle ne pouvait manquer de
l'être, et ses deux jeunes protégés, héritiers d'un grand nom, virent
s'ouvrir devant eux une carrière honorable. La famille Massillon avait
été ruinée par la Révolution et par les guerres de l'Empire[54].
Le séjour du midi ne fut pas favorable à Madame de Chateaubriand. Elle
retourna à Lyon; son mari alla l'y rejoindre pour la conduire à
Lausanne, où, contrairement aux pronostics des médecins, sa santé se
rétablit. Elle était dans cette ville le 20 mai 1826. Chateaubriand y
fixa sa résidence; il y voyait Madame de Montolier, qui, retirée sur une
haute colline, «mourait dans les illusions du roman, comme Madame de
Genlis, sa contemporaine.»
* * * * *
De son côté, Madame de Custine, très retirée du monde, très
désintéressée de la politique, si ce n'est quand Chateaubriand y était
personnellement en cause, passait des années entières à Fervaques, s'y
enveloppant de deuil et de solitude. Un charme mêlé d'amertume
l'attachait à ces lieux qui lui rappelaient les rêves et les illusions
de ses belles années. Elle se plaisait encore, comme autrefois, parmi
ces arbres qu'elle avait plantés, et que, en des jours plus heureux,
elle avait consacrés aux souvenirs de ses amis, en les désignant par le
nom de chacun d'eux. Sa santé s'était profondément altérée: on eût dit
qu'elle ne pouvait survivre à la ruine de ses espérances.
Au commencement de l'été de 1826, très souffrante et portant déjà sur
ses traits amaigris les signes d'une fin prochaine, elle voulut revoir
la Suisse, aller y chercher des eaux salutaires, et y ressaisir
peut-être la vie qui lui échappait.
Elle partit accompagnée de son fils et de M. Bertsoecher que Koreff lui
avait autrefois donné comme précepteur d'Astolphe, et qui lui était
resté attaché. Elle arriva en Suisse. De Lausanne, Chateaubriand se
rendit auprès d'elle et la vit pour la dernière fois. Il nous raconte
lui-même en termes émus cette entrevue qui ressemblait à des adieux
funèbres, et dans ses Mémoires, écrits longtemps après, il l'entoure
encore de toute la tendresse de ses sentiments et de toute la poésie de
ses souvenirs: «J'ai vu, dit-il, celle qui affronta l'échafaud d'un si
grand courage, je l'ai vue plus blanche qu'une Parque, vêtue de noir, la
taille amincie par la mort, la tête ornée de sa seule chevelure de soie,
me sourire de ses lèvres pâles et de ses belles dents, lorsqu'elle
quittait Sécherons, près Genève.»
Madame de Custine continua sa route. À Bex, elle descendit à la pension
de l'Union, petit hôtel avec des bains d'eaux salines, situé près de
l'église et adossé à de hautes montagnes.
* * * * *
C'est de ce dernier asile que Bertsoecher annonça le 25 juillet à
Chateaubriand que son amie avait cessé de vivre: «Elle a rendu son âme à
Dieu sans agonie, ce matin à onze heures moins un quart. Elle s'était
encore promenée en voiture hier au soir. Rien n'annonçait une fin si
prochaine. Nous nous disposons pour retourner en France avec les restes
de la meilleure des mères et des amies. Enguerrand (le petit-fils de
Madame de Custine) reposera entre ses deux mères... nous passerons par
Lausanne, où M. de Custine ira vous chercher, aussitôt notre arrivée.»
Ce programme fut exécuté de point en point. Chateaubriand ne dit pas
qu'il ait assisté, à Bex, à une veillée funèbre; il dit seulement: «J'ai
entendu le cercueil de madame de Custine passer, la nuit, dans les rues
solitaires de Lausanne, pour aller prendre sa place éternelle à
Fervaques: elle se hâtait de se cacher dans une terre qu'elle n'avait
possédée qu'un instant, comme sa vie.»
* * * * *
On a conservé longtemps à Bex le souvenir de la pauvre malade, de la
bonne dame, qui y avait rendu si doucement le dernier soupir, et
l'intérêt qu'elle avait inspiré lui survécut. On montrait encore, il y a
quelques années, à l'hôtel de l'Union, la chambre qu'elle avait habitée,
et un cachet qu'elle y avait laissé; on donnait des empreintes de ce
cachet aux voyageurs qui en faisaient la demande. Il portait en très
fins caractères la devise: _Bien faire et laisser dire_. C'était une
variante de celle des Custine: _Fais ce que dois, advienne que pourra_,
qui, du reste, ne leur appartenait pas en propre. Mais était-ce bien le
cachet de Madame de Custine? N'était-ce pas plutôt celui d'Astolphe, qui
se résignait si bien à laisser dire, mais qui se conformait moins
exactement à la première partie de la devise?
* * * * *
Madame de Custine, née le 18 mars 1770, avait, au moment de sa mort, 56
ans. La gravité de sa vie, consacrée depuis longtemps aux oeuvres de
bienfaisance, la solitude de ses dernières années, son renoncement aux
choses de ce monde, tout donne un démenti aux assertions trop
romanesques de ses biographes qui lui font entreprendre son voyage de
Suisse pour y poursuivre un amant, auquel elle n'avait plus à confier
que les derniers accents de ses afflictions et son adieu suprême.
* * * * *
Avec elle se termine la période la plus brillante de la vie de
Chateaubriand et l'un des épisodes les plus passionnés des amours de sa
jeunesse. Désormais, la politique absorbera l'ardeur de ce grand esprit,
jusqu'au jour où le souffle des révolutions aura détruit sans retour ce
gouvernement de la Restauration qu'il avait servi ou cru servir, et
auquel, en fin de compte, il est au fond du coeur resté fidèle. Étranger
aux affaires publiques à partir de 1830, il n'a pas cessé d'écrire. Si
sa main, comme il le dit, était lasse, ses idées du moins n'avaient pas
faibli; il les sentait toujours «vives comme au départ de la course».
Presque aussi riche d'inspirations qu'aux plus belles années de sa
jeunesse, il a su créer encore de nouvelles formes et de nouvelles
couleurs, et, moins ingrat qu'on ne l'a dit, il a consigné dans son
oeuvre de prédilection, les _Mémoires d'outre-tombe_, avec l'hommage
d'une discrétion respectueuse, le cher souvenir de Madame de Custine.