APPENDICE.

Après la mort de sa mère, Astolphe de Custine vendit le château de

Fervaques où il avait été élevé, et qui passa en d'autres mains.

Puisque nous avons suivi le marquis de Custine pendant son enfance, sa

jeunesse et son âge mûr, jusqu'au moment de la catastrophe qui brisa sa

carrière et abrégea par le chagrin la vie de sa mère, il est intéressant

de tracer de lui un portrait plus complet et de le conduire jusqu'à sa

fin.

Il était tout enfant, quand son père, Philippe de Custine, condamné à

mort par le tribunal révolutionnaire, refusa absolument de sauver sa vie

par une évasion que Madame de Custine, toujours prête quand il

s'agissait de dévouement, avait préparée, mais qui faisait courir les

plus grands dangers à ses libérateurs. Astolphe ne manquait donc pas,

dans sa famille, d'exemples d'honneur et d'héroïsme. En 1814, à l'âge de

24 ans, il assista au congrès de Vienne en qualité d'attaché à

l'ambassade du Prince de Talleyrand. Mais il ne put garder ce poste, et

avec sa mobilité habituelle, il renonça à la diplomatie. L'année

suivante nous le retrouvons à Francfort avec sa mère, qui s'était

déterminée à le rejoindre, bien plus pour lui donner des soins, car il

était malade de corps et d'esprit, que pour se soigner elle-même.

C'est vers cette époque et dans cette ville que Madame de Custine fit la

connaissance de Madame de Varnhagen d'Ense, qui, par son âme portée à

l'idéal, nous apparaît comme la personnification la plus sympathique de

la rêveuse Allemagne. Entre ces deux femmes dont l'une était souffrante,

et l'autre pleine de tendresse, une intime amitié s'établit. Leur

correspondance, qui dura jusqu'en 1820, éclaire d'une très vive lumière

les traits de l'une et de l'autre et surtout de Madame de Custine.

Ici se place l'affection bizarre dont Custine, comme nous l'avons dit,

s'éprit tout à coup pour un jeune homme de Darmstadt. «Ce dernier, dit

naïvement Varnhagen, nous paraissait assez insignifiant, mais Custine,

homme énergique et résolu dans tout ce qu'il abordait, parlait avec

passion de cet ami dont l'intimité lui faisait éprouver, par une

commotion du coeur et de l'âme, une satisfaction et une jouissance telles

que nous n'en trouvons d'autres exemples que dans l'antiquité.»

L'exemple de ces amours des héros de l'antiquité ne rassurait pas Madame

de Custine, qui, en sa qualité de française, était beaucoup plus

clairvoyante que les Varnhagen; elle ne s'écriait pas comme eux: «Quelle

noblesse de sentiments, quelle pureté dans cette douce intimité de

l'âme, quel feu à la fois brûlant et sombre!» Elle était assiégée de

terreurs et de noirs pressentiments.

Nous arrivons à la période des mariages dont nous avons parlé: Madame de

Custine remuait ciel et terre pour marier Astolphe. Espérait-elle, en

lui donnant une femme, le soustraire à ses égarements? Il y a

quelquefois dans les familles un égoïsme effréné qui ne se fait pas

scrupule de sacrifier autrui aux chances de réformes bien aléatoires

d'un être indigne. Était-ce le cas de Madame de Custine? Nous n'osons

pas l'affirmer.

Bien des projets de mariage furent mis en avant, entre autres avec la

fille du général Moreau et la fille du général Sebastiani, qui devint la

malheureuse duchesse de Choiseul Praslin. On dit même que Madame de

Staël, l'intime amie de Delphine, dont elle avait donné le nom:

_Delphine_, à l'un de ses romans, eût un instant l'idée d'introduire

Astolphe dans sa famille.

«Il se fiance enfin, à Paris, nous dit Varnhagen, dans son livre déjà

cité, avec une des plus riches et des plus notables héritières; mais, à

la stupéfaction générale, il rompt tout à coup ses fiançailles, sans que

personne pût en imaginer le motif, dont il gardait le secret. Dans une

nouvelle intitulée _Aloys_, il raconte et explique cette aventure sous

une forme romanesque.» Ce mauvais roman d'_Aloys_, publié d'abord sous

le voile de l'anonyme, est une des plus vilaines actions de Custine.

Sous forme de roman, avec des situations et des noms à peine déguisés,

il insulte et calomnie la famille même dont la bienveillance s'est

égarée sur lui. Il outrage sa mère, déguisée sous le titre de tante:

«esprit sans étendue et sans fermeté, qui ne pouvait juger son

caractère», «qui s'affligeait, dit-il, de ma tristesse sans en deviner

la cause, que ma froideur aigrissait, sans l'éclairer sur la maladie de

mon coeur... combien je méprisais ses vues étroites, et combien sa

sagesse bornée me paraissait misérable!»

Ces pages et beaucoup d'autres du roman d'_Aloys_ sont toute une

révélation: nous comprenons maintenant ce que Madame de Custine cachait

si discrètement, nous comprenons ses désespoirs de mère, au milieu des

altercations, des emportements, dans cet enfer de la vie intime que lui

faisait son fils.

Voici maintenant le portrait, assez réussi dans son genre, de Madame de

Genlis, dont il n'avait jamais eu qu'à se louer: «C'était une personne

commune; elle avait toute la bonté qui s'accorde avec la médiocrité;

elle pouvait faire beaucoup de mal par son besoin de parler

continuellement des autres: il est vrai qu'elle prétendait s'occuper de

leurs affaires pour leur avantage; mais sa manière de l'apprécier était

rarement la leur; elle n'en était que plus persuadée de la nécessité de

les contraindre à avoir raison comme elle. Cette _providence du

commérage_ s'était fait un code de lois sociales... heureusement pour

nous, sa position dans le monde ne lui donnait pas l'autorité

nécessaire...! elle voulait être _le tyran du bien_... on ne la

supportait que parce qu'elle permettait qu'on se moquât d'elle.»

Quant aux explications que, suivant Varnhagen, Custine donne sur la

rupture de son mariage, elles sont abominables, et sans doute personne

ne prendra la peine de les chercher dans son roman.

Malgré tout cela, Astolphe mûri par l'âge, voyageant, écrivant, donnant

son avis sur les affaires de Rome, rapportant ses conversations avec les

cardinaux, et correspondant avec M. Thiers, puis avec la Princesse

Mathilde, avait encore l'accès des salons. Sa tenue était irréprochable,

sa distinction aristocratique parfaite, et il avait beaucoup d'esprit.

Quel que fût le passé, c'était toujours le marquis de Custine, le

descendant d'une grande race.--Un jour, Philarète Chasles était en

visite chez la comtesse Merlin; survint un inconnu dont la conversation

tantôt enjouée, tantôt sérieuse, souvent élevée, était

éblouissante.--Quand l'inconnu se fut retiré avec l'aisance et

l'élégance d'un homme du monde, «Qui est-ce donc? demanda Philarète? Sa

parole est un feu d'artifice!»--«Oui, un feu d'artifice tiré sur l'eau,

reprit la Comtesse; il y a un fonds si triste, des profondeurs si

noires! c'est Custine![55]»

Le marquis de Custine mourut à Saint-Gratien, le 29 septembre 1857.

Chateaubriand et Madame de Custine: Episodes et correspondance inédite · 第 19 / 20 题