La jeune marquise de Custine. Sa mort.--Aventure
d'Astolphe.--Chateaubriand dans l'opposition.--Voyage en Suisse.--Mort
de Louis XVIII.--Voyage de Madame de Chateaubriand à La Seyne.
Massillon.--Madame de Custine en Suisse. Sa mort.
Madame de Custine se préparait à partir pour Fervaques, quand, le
lendemain de cette lettre du 7 juillet 1823, mourut entre ses bras,
après deux ans de mariage, la jeune marquise de Custine, femme
d'Astolphe. Elle était âgée de vingt ans. Un billet de Madame de
Custine, que Chateaubriand n'ouvrit qu'en tremblant, «parce qu'il
pressentait une affreuse nouvelle,» lui annonça l'événement. Il répondit
immédiatement par quelques mots pleins d'émotion: «Astolphe,
ajoutait-il, est jeune, il se consolera, mais vous[48]!»
De cette union si promptement brisée, il restait un fils, Enguerrand de
Custine, frêle rejeton qui suivit sa mère au tombeau et ne vécut que
quelques années.
... Vagitus et ingens
infantum que animæ fientes...
Nouveau deuil pour cette maison malheureuse où la mort était entrée!
Nous n'avons que très peu de détails sur cette jeune marquise de
Custine, qui venait de disparaître avant l'âge, et qui a passé sur la
terre sans y laisser de trace, dérobée, peut-être par un bienfait de la
Providence, aux chagrins de la vie. Chateaubriand ne manquait jamais
dans ses lettres, de lui adresser une formule de politesse et un
souvenir. Sa belle-mère, Madame de Custine, à qui l'avenir réservait
d'autres douleurs, parait l'avoir vivement regrettée. De ce moment
redoublèrent toutes ses tristesses.
Madame de Custine, en effet, n'était pas heureuse. Elle avait eu
récemment la douleur de perdre sa mère; elle venait de perdre sa
belle-fille; son fils, dont les sentiments ne répondaient pas aux siens,
était pour elle un sujet d'inquiétudes et d'alarmes. Son âme ardente ne
trouvait de tous côtés que le désenchantement et l'ennui. Il y avait en
elle une sorte d'inquiétude innée, une tristesse qui ne s'explique que
trop par les scènes tragiques de sa jeunesse, des alternatives de
tendresse et de désespérance (le mot est de Chateaubriand) et quelque
chose aussi d'impérieux et d'âpre, voilé par ses grâces affables, qui se
traduisait souvent en plaintes, en exigences, presque en accusations.
La preuve que nous en avons déjà donnée se trouve confirmée par une
lettre où Madame de Custine semble se peindre mieux qu'en aucune
autre[49]. Assurément, entre elle et Chateaubriand la correspondance ne
chômait guères, mais cela même ne lui suffisait pas: «Ses lettres
s'égarent peut-être dans les bureaux des affaires étrangères, et cette
idée lui est insupportable!» Elle imagine donc de les faire remettre
directement par un ami commun, M. Bertin; elle va jusqu'à solliciter ses
bons offices auprès de Chateaubriand! Dans la lettre qu'elle lui écrit
et qu'il faudrait lire tout entière, elle éclate en reproches amers:
«Elle espérait, dit-elle, que depuis qu'ils étaient si malheureux, M. de
Chateaubriand penserait plus à eux... Mais rien n'a le pouvoir de le
forcer à penser à ses amis, C'est pourtant bien triste de voir un homme
rempli de moyens et d'esprit (Astolphe), condamné à une nullité
complète: ne serait-ce pas l'affaire d'un ami puissant de l'en faire
sortir?»
Un sentiment touchant inspire cette lettre et peint l'agitation d'esprit
de son auteur. Mais Madame de Custine, dans l'ardeur de ses
préoccupations maternelles, rend-elle bien justice à Chateaubriand? N'y
a-t-il pas de sa part un excès d'obsession? Nous avons vu qu'elle exige
de lui des démarches alors même qu'il lui démontre qu'elles manquent
d'à-propos: «Vous ne voulez pas croire, lui dit-il, qu'il n'est pas
question de Pairs; je vous donnerai pour Villèle tous les mots que vous
voudrez, mais je crois que vous choisissez mal votre temps[50].»
Néanmoins, ces mouvements d'irritation de Madame de Custine n'étaient
que passagers. Chateaubriand les calmait d'un mot: «J'irai vous voir!»
et l'harmonie était aussitôt rétablie.
Madame de Custine était à Fervaques; Chateaubriand avait promis d'aller
lui faire une visite à la fin de l'automne. Ce projet manqua par des
causes fortuites que la lettre suivante nous fait connaître:
Vous aurez vu par l'estafette que vous aurez reçue et par mes
lettres envoyées poste restante à Lisieux que je m'étais mis en
route pour vous tenir parole. J'ai été suivi de toutes les misères.
Ma voiture a cassé, et c'est la première fois que cela m'arrive.
J'ai été rejoint par un courrier et obligé de revenir sur mes pas.
Croiriez-vous que, malgré tout cela, je ne suis pas découragé, et
que, malgré la mésaventure, si vous prolongez votre séjour à
Lisieux, je ne renonce pas à aller vous voir. Mais pour le moment,
je ne le puis, et mon second voyage serait remis au mois de
décembre. Faites-moi le plaisir de me renvoyer mes lettres[51].
Plaignez-moi et croyez à tout ce que je suis pour vous et pour
Astolphe. Mille choses à l'ami.
Paris, mercredi 5 novembre 1823.
Ni l'estafette reçue, ni les lettres poste restante, ni même les
voitures versées, ne portèrent la conviction dans l'esprit inquiet de
Madame de Custine. Elle continua ses plaintes; elle accusa Chateaubriand
de lui faire des histoires et de lui envoyer de mauvaises défaites: ne
voulait-il donc plus faire d'Astolphe un Pair de France? Chateaubriand
lui répond par la lettre suivante:
Je vous ai dit cent fois et je vous le répète, je pense que la
vraie carrière d'Astolphe est la Pairie, et il est impossible
désormais qu'il l'attende longtemps. De la Pairie on va à tout; un
peu de patience; il est bien loin d'avoir les années où j'ai
commencé ma vie politique. Sans doute, j'aurais été plus heureux à
Fervaques, si je puis être heureux quelque part. La solitude me
plaît, mais souvent la vie m'ennuie. C'est un mal que j'ai apporté
en naissant; il faut le souffrir puisqu'il n'y a point de remède.
Vous me faites une histoire dans votre dernier billet, que tout le
monde a faite ici. Cela n'a pas le sens commun; j'allais à
Fervaques; j'étais prêt à vous voir, lorsque j'ai été rappelé, et
pour avoir seulement quitté Paris vingt-quatre heures, j'ai trouvé
mille contes à un ou deux, et politiques en l'air, comme si les
premiers étaient de mon âge, et que les seconds eussent le moindre
fondement. Je ne puis plus faire un pas qu'on n'imagine que tout va
se briser. Eh! bien, croiriez-vous que, malgré vos injustices et
les bavardages publics, je rêve encore de faire dans ce moment même
une course à Fervaques! Je ne le pourrai probablement pas, mais
enfin je ne puis me départir de ma douce chimère.
Mille choses tendres à vous et aux amis.