Madame la marquise de Custine.
Le mardi 25 février, Chateaubriand prononça enfin son discours qui eut
en France et dans toute l'Europe un immense retentissement. La première
personne qu'il en informa fut Madame de Custine: «Le discours est au
_Journal des Débats_. Me voilà un peu plus libre, j'irai vous voir[44].»
Notons en passant que c'est dans le cours de cette discussion de
l'emprunt de la guerre d'Espagne, que Manuel fut expulsé de la Chambre
des Députés pour avoir fait l'apologie du régicide.
Pendant que Chateaubriand échangeait avec Madame de Custine la
correspondance qu'on vient de lire, il n'oubliait pas les relations
qu'il avait conservées dans le monde littéraire. Nous trouvons à la date
où nous sommes arrivés, une lettre, jusqu'à ce jour inédite, que
l'auteur d'_Atala_ adressait à Madame de Genlis. On se souvient du rôle
que cette femme célèbre avait accepté dans un des projets de mariage
d'Astolphe, lorsque, de 1815 à 1820, sa mère remuait ciel et terre pour
lui trouver une femme. C'est elle qui avait négocié avec la fille du
général Moreau une union qui faillit se conclure: ses bons offices
méritaient assurément de la part d'Astolphe plus de reconnaissance
qu'ils n'en obtinrent plus tard.
Madame de Genlis se rapproche donc de trop près aux personnages de notre
récit, pour qu'il ne nous soit pas permis de la rappeler ici et de
rectifier quelques-uns des jugements qui sont aujourd'hui trop
facilement acceptés contre elle.
Voici ce que Chateaubriand lui écrit:
Que je vous dois d'excuses, Madame! Me pardonnerez-vous mon
impolitesse et mon silence? Madame Récamier vous aura dit tout ce
que je voudrais faire et la triste nécessité où je me trouve
réduit. Je pourrai disposer de deux mille francs le 1er septembre.
C'est bien peu de chose pour un ouvrage aussi utile. Mais peut-être
aurai-je plus de fonds le dernier quartier de l'année, et je ne
pourrais mieux les employer qu'à vous donner le moyen d'instruire
et de charmer le public accoutumé à vous admirer.
Aussitôt, Madame la Comtesse, que j'aurai un moment de libre, je
m'empresserai d'aller vous offrir mes hommages.
Chateaubriand, 23 mars 1823.
L'ouvrage dont Madame de Genlis s'occupait alors et dont il est question
dans cette lettre, c'était une édition nouvelle de l'_Encyclopédie_,
complètement transformée et reconstruite sur d'autres bases. Dans cette
oeuvre immense, elle se chargeait de refaire tous les articles de
Diderot, de revoir toute la mythologie; de faire le prospectus, en y
substituant des principes tout opposés à ceux dont s'étaient inspirés
les écrivains du XVIIIe siècle.
Madame de Genlis demeurait alors à la place Royale; elle avait 78 ans,
et, comme elle le dit, le manque de persévérance n'avait jamais été son
défaut. Ce n'est pas par présomption, ajoutait-elle, qu'elle avait osé
former une telle entreprise; elle obéissait à des convictions
religieuses, et, Dieu aidant, elle espérait mener à bien, ou du moins
mettre en bonne voie cette oeuvre colossale. On lui avait donné
l'espérance que Chateaubriand protégerait l'entreprise de tout son
pouvoir; «il le lui avait promis lui-même, et certainement alors il en
avait le projet[45].» La lettre de Chateaubriand témoigne à la fois de
sa bienveillance pour l'oeuvre et de son respect pour son auteur: la vie
de Madame de Genlis avait fait honneur aux lettres; «elle avait instruit
et charmé les générations;» elle était en possession d'une grande
célébrité.
Aujourd'hui à l'exception de ses mémoires, dont la lecture est
intéressante, ses livres ont passé de mode: c'est le destin des oeuvres
légères; le roman surtout est soumis aux variations du goût; ce qui a le
plus charmé une époque par la peinture de ses moeurs, de ses idées et de
son langage est jugé faux et insupportable par la génération qui la
suit, quoique le plus souvent la forme seule ait changé. Mais quand la
vogue a cessé, quand la célébrité s'est évanouie et que l'oeuvre même a
péri, quelque chose survit encore: il reste le souvenir d'une gloire qui
a eu sa raison d'être, d'une imagination où s'est reflétée l'âme d'un
siècle, d'un coeur à l'unisson de celui des contemporains. Celle qui,
après avoir vécu de sa plume pendant des jours difficiles, forme à 78
ans le projet, le rêve si l'on veut, de refaire l'_Encyclopédie_, mérite
assurément autre chose que le dédain et le dénigrement.
Ce qui caractérise surtout Madame de Genlis, ce sont les qualités du
coeur: elle était bienveillante; elle ne voyait les choses que par leurs
beaux côtés, et les hommes que par le mérite particulier qu'elle croyait
reconnaître en eux; point de mauvais sentiments, point de haine ou
d'aversion; son optimisme s'étendait à tout et survivait aux déceptions,
sans que jamais sa croyance au bien fût ébranlée. Cette heureuse
disposition ne doit-elle pas inspirer au moins la sympathie pour sa
mémoire?
Il resterait à expliquer, si ce détail avait de l'intérêt, comment la
lettre de Chateaubriand à Madame de Genlis a pu passer dans les mains de
Madame de Custine et faire partie de sa collection. Aucun signe ne
l'indique. En tête de la lettre, sur le côté, on lit: _auteur d'Atala_,
et au bas: _Chateaubriand_. Ces mots écrits au crayon ne sont pas de la
main de Madame de Custine. Il est probable que Madame de Genlis l'avait
donnée à Astolphe, qui l'a réunie à celles que sa mère avait conservées.
Madame de Custine ne perdait pas de vue un seul instant ses
sollicitations en faveur de son fils; elle les multipliait sous toutes
les formes. Le 24 mars, elle écrit à Chateaubriand qu'elle est allée la
veille aux Tuileries, que Monsieur lui a demandé ce que faisait son
fils, et que lorsqu'elle lui répondit: rien, elle a vu un grand embarras
se peindre sur sa physionomie. Il n'y a, dit-elle, que la diplomatie qui
convienne à Astolphe; ce chemin de la Pairie serait moins difficile que
de l'obtenir de _but en blanc_; cela ne paraîtrait pas si
extraordinaire. «C'est à ma sollicitation, ajoute-t-elle, que Fouché a
fait Pair M. de Brézé; convenez qu'il serait piquant que vous ne
puissiez en faire autant pour Astolphe.»
Comme on le voit, Madame de Custine est une intrépide solliciteuse; elle
reconnaît que la nomination de son fils pourrait paraître
extraordinaire; et, en effet, des titres personnels, il n'en avait pas;
par sa famille, il n'en avait pas davantage; qu'est-ce que la monarchie
devait à son grand père, général de la république, et à son père? Tous
deux avaient péri victimes de la cause qu'ils avaient servie, et non
pour le service de la royauté. Mais qu'importe? ce que Fouché avait pu
faire, pourquoi Chateaubriand ne le ferait-il pas? Ce parallèle avec
Fouché était peut-être un peu risqué et dépassait la mesure. Mais
Chateaubriand ne se fâcha pas; il répondit le lendemain d'un ton de
bonne humeur: «Mes amis d'autrefois sont mes amis d'aujourd'hui et de
demain. Je dînerai avec vous lundi prochain. Nous parlerons
d'Astolphe[46].»
Il est probable que Chateaubriand promit quelque nouvelle démarche qu'il
ne put pas faire. C'est ce qui résulte du billet suivant:
[Mardi], 1er avril 1823.
Eh! bien, voyez quelle fatalité! Je ne puis. Je suis, dans ce
moment, complètement brouillé avec Corbière. Ne le dites même pas.
Si je me raccommode, je suis à vous. J'ai revu votre bonne et
spirituelle Polonaise à l'Infirmerie. Elle est meilleure que vous.
À vous pourtant.
Ch.
C'est de l'Infirmerie de Marie-Thérèse, fondée à l'extrémité de la rue
d'Enfer, par les soins de Madame de Chateaubriand, qu'il est ici
question. Cet asile destiné aux prêtres âgés et infirmes, recevait
aussi, à cette époque, des femmes malades ou convalescentes. Les
_Mémoires d'outre-tombe_ en donnent un exemple touchant: «J'ai vu, dit
Chateaubriand, une Espagnole, belle comme Dorothée, la perle de Séville,
mourir à seize ans de la poitrine dans le dortoir commun, se félicitant
de son bonheur, regardant en souriant avec de grands yeux noirs à
demi-éteints, une figure pâle et amaigrie, Madame la Dauphine, qui lui
demandait de ses nouvelles et l'assurait qu'elle serait bientôt guérie.
Elle expira le soir même, loin de la Mosquée de Cordoue et du
Guadalquivir, son fleuve natal.» Cette jeune fille était une orpheline
dont Madame de Chateaubriand avait fait sa fille adoptive. L'Infirmerie
de Marie-Thérèse a gardé son souvenir; les deux vénérables soeurs qui la
soignaient, et qui lui survivent après plus d'un demi-siècle, disent
qu'elle était charmante. Elle repose dans le même caveau que sa mère
adoptive, sous l'autel de la chapelle de l'Infirmerie, à côté de sa
bienfaitrice. Aucune inscription ne révèle son nom:
_Nomen frustra inquiri,
Ora ut scriptum sit in coelo._
Mais quelle est cette bonne et spirituelle Polonaise que Chateaubriand a
_revue_ à l'Infirmerie? Ne serait-ce pas la même personne qu'il avait
_vue_ vingt-trois ans auparavant, à l'époque printanière des billets
parfumés, quand, _par politesse, ou par curieuse faiblesse_, il allait
remercier chez elles les dames inconnues qui lui envoyaient leurs noms
avec leurs flatteries? Parmi les plus charmantes, il y eut une Polonaise
qui l'attendit dans des salons de soie: «mélange de l'Odalisque et de la
Valkyrie, elle avait l'air d'un perce-neige à blanches fleurs ou d'une
de ces élégantes bruyères qui remplacent les autres filles de Flore,
lorsque la saison de celles-ci n'est pas encore venue.» De 1800 à 1823,
bien des printemps s'étaient succédé, bien des hivers aussi: les
élégantes bruyères et les perce-neige s'étaient un peu fanés; la
ravissante odalisque elle-même avait changé; mais de tous les dons de sa
jeunesse, elle en avait conservé deux: l'esprit et la bonté; que peut-on
souhaiter de plus? Elle était, parait-il, l'amie de Madame de Custine;
mais nul ne se la rappelle à l'Infirmerie: Tout passe en ce monde et
s'oublie!
Revenons à notre lettre du 1er avril. Elle ne fit qu'irriter
l'impatience de Madame de Custine, qui insiste et veut faire des
démarches quand même. Le lendemain Chateaubriand lui répond avec plus de
laconisme.
Puisque vous le voulez, soyez donc à dix heures et demie à ma
porte. Je vais chez le roi à 10 heures 3/4.
Jeudi matin (3 avril).
Cette fois Madame de Custine éclate. Elle se répand en plaintes et en
reproches. Probablement au lieu de se rendre «à la porte» du Ministère
des affaires étrangères pour un entretien de dix minutes, elle envoie
une lettre courroucée, que nous ne connaissons d'ailleurs que par la
réponse que voici:
Mon indifférence! Vous n'y croyez pas. Mes bienfaits! Vous vous
moquez de moi. Je n'en ai point à répandre et je ferais pour
Astolphe ce que je ne ferais pas pour moi-même. Si j'avais le temps
de vous expliquer pourquoi je ne puis vous demander à l'Intérieur,
vous seriez convaincue que je ne mets point d'indifférence, dans
l'impossibilité absolue où je me trouve d'écrire ni à M. Capelle,
ni à M. Corbière.
J'irai vous voir avant votre départ.
Vendredi matin (4 avril).
Madame la Marquise de Custine.
Il est clair que malgré tout ce mouvement, avec toute l'irritation
qu'elle ressent, les affaires de Madame de Custine ne marchent pas aussi
vite qu'elle le voudrait. Le bon vouloir de Chateaubriand ne lui suffit
pas; elle le poursuit, elle le harcèle. Après quelque temps de ce manège
d'une femme qui exige tout, même l'impossible, Chateaubriand, cette fois
impatienté, lui répond:
_Oserai-je vous prier_ de n'être pas si folle?
J'écrirai à M. de Polignac. Il n'y a point de Pairs en l'air à
présent.
Le vieil ami.
Samedi, 20 avril.
Une nouvelle préoccupation pour Madame de Custine était venue s'ajouter
à toutes les autres: sa belle-fille, la jeune marquise de Custine, femme
d'Astolphe, était gravement malade et sa santé donnait, en ce moment,
les plus sérieuses inquiétudes.
C'est à ces craintes, trop bien fondées, dont Madame de Custine lui
avait fait part, que Chateaubriand fait allusion dans la lettre qui
suit:
Je suis désolé de vos chagrins. Je suis fort content des affaires
d'Espagne, et vous voyez que je n'ai pas besoin de consolation
excepté des vôtres quand vous êtes malheureuse. J'irai vous voir
bientôt.
Mercredi (28 avril).
Madame de Custine.
Dans la lettre suivante, Chateaubriand renouvelle l'expression de sa
sympathie pour les chagrins de Madame de Custine. Il lui écrit: